--«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme

Chemeraut en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur,

à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi,

comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'État plus

importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les

confesseurs de deux grands rois ont joué à l'_aiguillette empoisonnée_

avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses

mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je

lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me

ménagera pas, et je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans

un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses

pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au

silence.

--Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s'écria Angèle.

--Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec

attendrissement, vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger

auquel vous vous êtes exposé pour moi.

--D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable,

ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la

croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est

clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d'être

couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril

qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là. En vous livrant

prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la

prison ou la potence, monseigneur?

--Mais, chevalier...

--Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument

_ad hominem_ (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de

son éternel poignard.

--Vous vous trompez, mon digne et brave chevalier, en croyant votre

position aussi désespérée lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.

--Prouvez-moi cela, monseigneur...

--Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels

qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi, lorsque je dirai

à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas

inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de

Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en

liberté.

--Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez

complétement.

--Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son

pouvoir? Que lui importera votre capture?

--Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur,

vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les

hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, comme si vous ne les

connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon

endroit vous aveugle...

--Non, certes... chevalier.

--Écoutez, monseigneur, vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les

intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend

Louis XIV à toute cette intrigue prouvent l'importance de la mission du

Chemeraut?

--Sans doute...

--Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter

le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.

--Cela est vrai...

--Eh bien, monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection,

vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier; votre capture ne fait

pas réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si

vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demander une

grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment où il sera furieux de

voir ses espérances détruites, surtout lorsqu'il saura que l'homme en

faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrables étoiles en

plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les

propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous

pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce...

--Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, reprit Angèle. Je ne

voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais encore une

fois, il a raison, tu ne peux le nier.

Le duc baissa la tête sans répondre.

--Je le crois bien, madame, que j'ai raison, dit Croustillac. Je

déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens

commun.

--Mais, pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce

qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du

Gascon dans les siennes; vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du

_Caméléon_, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...

--A la bonne heure, mordioux! à la bonne heure; voilà comme j'aime à

vous entendre parler, monseigneur.

--Oui, nous sommes sauvés, mais vous, malheureux, vous revenez avec M.

de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans,

votre ruse est découverte et vous êtes perdu.

--Peste, monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me

regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute

imagination, de toute adresse? Si je ne me trompe, il y a très loin de

l'anse aux Caïmans au Fort-Royal.

--Trois lieues environ, dit le duc.

--Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois

heures... et en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances

de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le

camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, ajouta le

Gascon en souriant d'un air malicieux. Or, je vous jure qu'il faudra que

l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour

m'atteindre.

--Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi

douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce

pays seront à l'instant sur vos traces? dit le duc. Jamais!

--Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance

aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?

--Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances

sont égales, dit le duc.

--Égales! s'écria l'aventurier avec indignation, égales, monseigneur?

Osez-vous bien vous comparer à moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je

sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille

rapière... et à vivre çà et là aux crochets du genre humain?... Je ne

suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien. A qui ma vie est-elle

utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphème

Croustillac existe ou n'existe pas?

--Chevalier! vous n'êtes pas juste... et...

--Eh, mordioux! monseigneur, vous vous devez à madame la duchesse, à la

fille adoptive de Sidney! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins

que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la

réduisez au désespoir, elle est capable de périr de chagrin, et vous

aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une...

--Mais, encore une fois... chevalier.

--Mais, s'écria Croustillac en faisant un signe d'intelligence à Angèle,

et en se mettant tour à tour à crier à tue-tête et à parler avec une

volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, mais tu es un misérable,

un insolent! de me parler ainsi... A moi!... à moi!... à l'aide!... au

secours!...

Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc:

--Vous m'y forcez, pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen.

Et l'aventurier se remit à crier de toutes ses forces.

Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stupeur.

Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que M. de Chemeraut avait

mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande de Croustillac, six

hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.

--Bâillonnez ce scélérat! bâillonnez-le à l'instant, s'écria

Croustillac, qui tremblait que M. de Chemeraut n'entrât pendant cette

opération.

Les soldats avaient l'ordre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent

sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne:

--C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis Monmouth.

Heureusement ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris

assourdissants du chevalier, qui, depuis le commencement de cette scène,

feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds

avec fureur.

Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à

bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité de remuer et de

parler.

M. de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt; il trouva Angèle

pâle, horriblement agitée. Quoiqu'elle prévît l'issue de cette scène, de

cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue.

--Qu'y a-t-il donc, monseigneur? s'écria Chemeraut...

--Il y a, monsieur, dit le Gascon, que ce misérable a osé me tenir des

propos d'une si abominable insolence que, malgré le mépris qu'il

m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner!

--Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce

misérable sortirait de son farouche silence.

--Cette scène, d'ailleurs, s'écria Croustillac, n'aura pas été inutile,

monsieur. J'hésitais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse...

Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur

crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé

mes ordres au capitaine Ralph; je ne serai content que lorsque j'aurai

vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels; alors nous retournerons

au Fort-Royal.

--Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste

embarquement?

--Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le

trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi,

je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile

pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!

--Décidément, monseigneur, vous l'exigez? dit M. de Chemeraut en

hésitant encore.

--Décidément, monsieur de Chemeraut, s'écria Croustillac d'un ton

véritablement imposant et menaçant, tout-à-fait dans l'esprit de son

rôle, j'aime à être obéi quand je ne demande rien que de juste. Faites

tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut

pas marcher, on le portera à bras; mais, surtout, bâillonnez bien serré,

car il profère de si horribles paroles que je ne voudrais les entendre à

aucun prix.

Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia

les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.

--Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? dit Croustillac.

--Oui, monseigneur; il faut seulement que je distribue les postes de la

marche de l'escorte.

--Allez donc, monsieur, je vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres

à donner ici.

Le gouverneur salua et sortit.

CHAPITRE XXIX.

LE DÉPART.

Angèle et le chevalier restèrent seuls.

--Sauvé... sauvé par vous! s'écria Angèle.

--J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais,

sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... Il était impossible

d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques moments, Chemeraut

va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamants... où sont-ils?...

Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci

découvert, gare la confiscation!

--Ces pierreries sont là... dans un meuble secret de l'appartement du

duc.

--Courez donc les y prendre: je vais sonner Mirette pour qu'elle vous

prépare quelques habillements.

--O généreux... généreux ami... Et vous, mon Dieu... et vous...

--Soyez tranquille, une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, je

veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamants; Chemeraut peut

revenir; je vais sonner Mirette.

Le chevalier frappa sur un gong.

Angèle entra chez Monmouth.

Mirette parut.

--Mon enfant, lui dit Croustillac, apporte tout de suite ici un grand

panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse

pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appeler toujours

monseigneur.

Mirette fit un signe de tête affirmatif.

--Ah! dit Croustillac en ôtant l'épée et le baudrier du roi Charles, qui

appartenaient à Monmouth et auxquels le duc tenait beaucoup, tâche que

le panier soit assez grand pour contenir cette épée.

--Oui, monseigneur.

--Et puis demande aussi à la mulâtresse qui m'a reçu hier ici ma vieille

épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre

gris... j'ai laissé cette défroque dans l'appartement où je me suis

habillé en arrivant... Sauf l'épée, que tu m'apporteras, tu feras mettre

le tout dans un autre panier, dont un des soldats se chargera.

Mirette sortit.

Le chevalier se dit:--C'est un enfantillage, mais je tiens énormément à

ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus de plaisir

qu'il me rappellera les aventures du Morne-au-Diable... et que ce sera

mon unique vêtement; car une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse

de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. Après

un moment de silence et un profond soupir, le chevalier reprit:--Allons,

Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage... Elle

est bien jolie cette petite duchesse... bien jolie... oui. Oh! cette

fois... ça me tient là, au coeur... Je le sens bien, jamais je ne

l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour.

Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah! la

voici.

Angèle rentrait en effet portant un coffret.

--Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où

nous serions obligés de fuir précipitamment, dit-elle au chevalier.

Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que...

vous...

La jeune femme s'arrêta, craignant d'offenser le Gascon; puis elle

ajouta tristement, les larmes aux yeux:

--Vous devez me trouver bien lâche, n'est-ce pas, d'avoir accepté sans

hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent.

Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de

l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie...; mais tenez, ce que

je vous dis là est d'un affreux égoïsme. Vous parler ainsi, à vous... à

qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je

suis folle... pardonnez-moi...

--Plus un mot de cela, madame... je vous en supplie... Voici l'épée du

duc, c'est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait

qui lui vient de sa mère... ce sont de précieuses reliques. Mettez tout

cela dans le grand panier.

--Homme excellent et généreux, s'écria Angèle attendrie, vous songez à

tout...

Croustillac ne répondit rien; il détourna les yeux pour que la duchesse

ne vît pas les grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. Il

tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une

voix étouffée:

--Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que

je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez

quelquefois de moi comme...

--Comme de notre meilleur ami... comme de notre frère, dit Angèle en

fondant en larmes.

Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre et

dit à Croustillac:

--Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir

ce gage de notre amitié; c'est en vous l'apportant que j'ai entendu

votre conversation avec le colonel Rutler... acceptez-le, ce sera un

double souvenir de notre amitié, et de votre générosité...

--Donnez... oh! donnez, s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur

ses lèvres, je suis trop payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour

le prince...

--Ne nous croyez pas ingrats... une fois le duc en sûreté... nous ne

vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut, et...

--Voici Mirette... à notre rôle, s'écria Croustillac en interrompant la

duchesse.

Mirette entra suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée

de Croustillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits

du chevalier.

Angèle mit le coffre de diamants et l'épée de Monmouth dans la vanne

caraïbe.

M. de Chemeraut entra en disant:

--Monseigneur, tout est prêt.

--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à

M. de Chemeraut d'un air sombre.

Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier:

--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père

Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?

--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par

le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.

--Il est là! s'écria Angèle, Dieu soit loué!

--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre.

M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il

était grave et triste.

--Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments

d'entretien.

Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.

--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon,

voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun

doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse...

Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.

--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la

clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique.

Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard.

--J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de

Chemeraut. Puis il ajouta:

--N'emportez-vous rien, monseigneur?

--Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, dit

le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à

ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père

Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce

soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement

trahi.

--Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée,

monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est

gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.

--Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.

En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins

de larmes...

Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement

sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé

français:--Le révérend blâme ma conduite, son silence est très

significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi;

voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.

Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.

Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond

silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans.

Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de

l'issue de cette aventure.

La petite baie où était mouillé le _Caméléon_ n'était pas très éloignée

de l'habitation de la Barbe-Bleue.

Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs

du soleil levant.

Le _Caméléon_, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait

gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode

de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.

Non loin du _Caméléon_, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui

croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût

abordable.

La chaloupe du _Caméléon_, commandée par le second du capitaine Ralph,

attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs

avirons levés, prêts à nager au premier signal.

--Le coeur du Gascon battait à se rompre...

Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un

accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de

stratagèmes.

Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et

fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle.

Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère; le

Gascon dit à Angèle d'une voix émue;

--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au

patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres...

Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...

M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris.

L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et

d'échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la

résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à

s'y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de

faire force de rames pour rejoindre le _Caméléon_, afin d'appareiller

en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente,

devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès

en était possible.

Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.

Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria:

--Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s'embarque!

Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à

la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui

sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans.

--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'écria-t-il de nouveau.

--Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l'on

n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des

pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au

large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.

--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup

de fusil en manière de signal, le garde-côte n'eût pas laissé mettre le

brigantin à la voile.

Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette

scène.

Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable,

puisqu'au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du

_Caméléon_.

L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M.

de Chemeraut et leur dit:

--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous

allez, messieurs; d'après l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut

s'embarquer ici sans un permis de lui.

--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné

se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans

son agrément.

--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air étonné, vous avez une

escorte?

--Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.

--Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si

faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m'excuser,

monsieur, veuillez m'excuser.

Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du

gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive

volubilité:

--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se

dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le _Caméléon_, brave

navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement

coulé un pirate espagnol; et comme le _Caméléon_, dis-je, était venu

cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]...

--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable,

dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette

scène m'est pénible.

--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les

personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité

personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi,

et chargé de ses pleins-pouvoirs.

--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos

titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...

--Alors, monsieur, levez donc la consigne.

--Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun

but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'écria le parleur éternel

à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donnée?

--Laquelle, lieutenant?...

--Comment, tête sans cervelle?

--Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à

l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.

Le lieutenant continua intrépidement:

--Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée?

--La dernière... non, lieutenant.

Le morne au diable · 第 21 / 28 段