--Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc

d'York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II,

j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à

justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont

éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé; le jeune

comte d'Argyle était l'âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi

dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder, à cette heure

roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti

protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n'eut

pas de peine à m'associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à

mon influence, je fus le chef de la conjuration...

J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus,

disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et

pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments

chargés de soldats que j'avais embauchés; Argyle, m'ayant devancé en

Écosse, avait payé de sa tête l'audace de sa tentative. J'abordai en

Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors

combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se

joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et

parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck,

le jeune duc d'Albemarle, s'avança contre moi à la tête de l'armée

royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif:

j'attaquai l'ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu...

malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma

cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...

En prononçant ce mot, la voix du prince s'altéra, une douloureuse

émotion se peignit sur ses traits.

--Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s'écria Angèle,

c'est en combattant pour toi qu'il est mort! C'est donc à cette bataille

qu'il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...

Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:

--Tout à l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut

complète. Blessé, j'errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus

arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de

Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison,

je fus condamné à mort.

--Ah! s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant

dans les bras de Jacques, tu m'as trompée? Mon Dieu, je te croyais

seulement exilé!

--Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t'avais caché cette

condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... Puis, après un

moment d'hésitation, Monmouth ajouta:--Tu vas tout savoir... Il me faut

du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.

--Pourquoi? qu'as-tu donc à craindre? dit Angèle.

--Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être, tu me

regarderas avec horreur.

--Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?

--Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois

parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours.

--Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.

--Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du

Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s'écria Croustillac.

Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte.

Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous

d'esclaves capables de s'armer, monseigneur?

--Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est

considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n'y a pas ici plus de

quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence

veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai.

--Un crime! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le

croirai! s'écria Angèle.

--Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible...

Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je

dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance,

pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il

t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'était attaché à

mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées,

nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller

au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré

la main... Jamais âme humaine n'approcha de la beauté de l'âme de

Sidney! Jamais il n'existera de caractère plus noble, de coeur plus

ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le

fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut

servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste

ambition d'un homme! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut

mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon

enfant, l'attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait

impossible; une seule affection luttait dans son coeur avec celle

qu'il m'avait vouée, c'était sa tendresse pour toi, toi sa parente

éloignée qu'il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers

les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il

trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A

son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de

toi... Oui, cet homme d'une folle intrépidité, d'une énergie

indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves,

les qualités de ton coeur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre

petite abandonnée, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale

journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges

de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à

moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut

impossible de le retrouver.

--N'est-ce donc pas à cette journée qu'il mourut? dit Angèle en essuyant

ses yeux.

--Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon coeur se

brise à ces souvenirs...

--Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je

ne sais quoi me dit qu'il n'était pas mort à cette journée de

Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...

Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:

--Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort

sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut

fixée au 15 juillet 1685. On m'avait signifié ma sentence, je devais

être exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des

funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles qui

précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le

jure devant Dieu qui m'entend, si quelques pensées douces et consolantes

vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de

Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais

mort, et je me disais:--Dans quelques heures je serai pour jamais réuni

à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut...

--Mordioux!... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort,

s'écria Croustillac.

--Non... il n'était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au

ciel qu'il fût mort en soldat sur le champ de bataille!

Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.

Celui-ci continua:

--A la vue de Sidney, je crus être le jouet d'une vision produite par

l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur

mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.--Sauvé!...

vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.--Sauvé? lui

dis-je en le regardant avec stupeur.--Sauvé! oui... Écoutez-moi...

reprit-il; et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait

ouvertement m'accorder ma grâce, la politique s'y opposait; mais il ne

voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit

par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la

ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si

vivement frappée la première fois que je t'ai vue, chère enfant, dit

Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les

moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes

vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l'aide de

ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de

Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté

et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient

qu'une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France.

Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais

rentrer en Angleterre.

--Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu

acceptas l'offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...

--Hélas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me

paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la

Tour, malgré la sévère surveillance dont j'étais environné, devait me

faire croire qu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à

mon évasion.

--N'en était-il donc pas ainsi? s'écria Angèle.

--Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.

--En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n'était plus

naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me

persuader... de détruire mes objections.

--Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu'y avait-il donc

d'étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang

sur l'échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?

--Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de

vous, monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? ajouta

l'aventurier.

--Oh! n'est-ce pas, s'écria le duc avec une triste satisfaction,

n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler...

probable, possible? n'est-ce pas que je pouvais le croire?

--Mais sans doute! dit Angèle.

--N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter

foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être

entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le

jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que me

disait Sidney! avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait

m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de

mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus

grande punition que pût mériter un homme capable d'en avoir fait évader

un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une

fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de

ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir à mon tour

délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L'instinct de la vie... la

peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma

raison... j'acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney.

Hélas!... combien j'étais insensé!

--Insensé, mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez été un

insensé, s'écria Croustillac.

--Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.

--Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon coeur,

sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais

que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me

poussaient... j'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses

vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le

lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait

à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s'aperçut de

rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie

de la Tour; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait

indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté

l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me

rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la

Cité je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mon

départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son

manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure, et qui est resté sacré

pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une

vieille femme vint m'ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me

remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef, j'y trouvai

mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le

jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première

fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire

que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai le

lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers

mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse

journée d'été... Oh! j'eus alors des élans de bonheur et de joie

impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais!

j'aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me

jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi,

Sidney! je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre;

je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du

roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui

annoncent les événements importants; il me sembla qu'ils prononçaient

mon nom... je crus que c'était une illusion... C'était bien mon nom. Oh!

alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se

dressèrent sur ma tête... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec

d'horribles battements de coeur; les voix approchèrent... j'entendis

encore mon nom mêlé à d'autres paroles; un éclair de joie aussi folle

que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir...

Insensé... je crus que l'on criait les détails de l'_évasion du duc de

Monmouth_. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achète cette

relation; je remonte le coeur palpitant, serrant ce papier entre mes

mains.

En disant ces mots, Monmouth devint d'une pâleur effrayante; il se

soutint à peine; une sueur froide inonda son front.

--Eh bien! s'écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une

angoisse poignante.

--Ah! s'écria le duc avec une explosion déchirante, c'étaient les

_détails de_ L'EXÉCUTION du duc de _Monmouth_.

--Et Sidney! s'écria Angèle.

--Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang,

son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant,

Angèle, malheureuse enfant! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours caché

ce funeste secret[4]?

En disant cet mots, le prince tomba assis dans un fauteuil en cachant sa

figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses

sanglots.

CHAPITRE XXVIII.

L'ARRESTATION.

Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya

furtivement ses larmes, et se dit:

--Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler,

avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution...

--Angèle, Angèle, mon enfant, dit le duc en relevant son noble visage

baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras, pourras-tu

jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul

parent, ton seul protecteur?

--Hélas! ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques... J'avais

pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille.

Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais

qu'il a sacrifié sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour

toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!

--Ange bien-aimée de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles

n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras

quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce

saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je de plus? Je passai deux jours

dans un état voisin de la folie; lorsque je revins à moi, je trouvai

une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise

que le soir du jour où il périssait pour moi; il m'expliquait son pieux

mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques.

--Il ne l'avait pas vu! s'écria Angèle.

--Non; tout ce qu'il m'avait dit était faux... Aussi tu comprends si

j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me

suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à

laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu

le roi. Dépositaire de mes pierreries, il en avait distrait de quoi se

procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des

officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une

dernière fois... Cet officier était-il d'accord avec Sidney pour la

substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de

notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le

lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux, mais il

refusa de parler de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice

fut accompli, ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore

coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en

France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait

donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il

l'avait confiée, dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de

sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et

capable de remplir les derniers voeux de Sidney en faisant le bonheur

de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les

colonies espagnoles, je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les

plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me fit

rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Je me

crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous

vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir

veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût

été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez, et je

pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes

plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme

sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir

sur les prétendus veuvages de ma femme. Non seulement nos armements de

commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir

un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir

toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le _Caméléon_ n'a pas

été construit dans un autre but... et je l'ai même, au grand effroi

d'Angèle, commandé comme flibustier, dans une rencontre avec un pirate

espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles,

lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois

sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme

d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement

fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la

déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la

Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en

Angleterre sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes

partisans s'agitaient, dit-on; je n'avais aucune justice à attendre de

Guillaume d'Orange; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette

colonie que partout ailleurs... j'y demeurai, malgré la présence de M.

de Crussol; mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de

ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du

boucanier formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensibles,

qu'il fut impossible de deviner la vérité; ce qui nous servait d'un

côté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de

connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons

différentes, vint au Morne-au-Diable; la fatalité voulut que j'y fusse

alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du

gouverneur, que nous étions loin d'attendre.

Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait

conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complétement;

aussi, pour s'assurer de la vérité, il me dit brusquement: «Vous n'êtes

pas ce que vous paraissez être.» Craignant que tout ne fût révélé à

Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels

j'étais alors exposé si mon existence était connue, je dis à M. de

Crussol:--Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... Mais

je vous dirai tout... En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur

l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous

ne fussions pas inquiétés... il a tenu sa promesse... mais en mourant..

--Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, dit le

chevalier.

--Comment savez-vous cela? dit le duc.

Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence

avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père

Griffon avait involontairement causé cette trahison.

--Maintenant, chevalier, dit Monmouth, vous savez au prix de quel

admirable sacrifice je dois cette vie que j'ai juré de consacrer à

Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me causent le

dévouement de Sidney; vous comprendrez, je l'espère, chevalier, que je

ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant

votre perte.

--Ah! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez de nous raconter

là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous

vous trompez furieusement!

--Comment, s'écria le duc, vous persistez?

--Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une

raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacherais-je

cela?... Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la

duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour

vous; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais

pas... Mais maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que

je vois comment vous regrettez vos amis, et comment vous reconnaissez ce

qu'ils font pour vous... madame votre femme serait une véritable

Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de

tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je

ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse,

monseigneur!

--Mais, chevalier...

--Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me

donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh!

mordioux, c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans

les mériter.

--Je veux vous croire, chevalier; mais on est indigne de ces

dévouements-là... quand on les accepte volontairement.

--Ah! mordioux! monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec

votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son

poignard.... Voyons.... raisonnons un peu... Ce que vous voulez avant

tout, n'est-ce pas? c'est me sauver de la prison.

--Sans doute...

--Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la

duchesse. Eh bien! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me

sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc, mais il me semble que

toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse?

--Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d'un air

suppliant.

--Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au

bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le

chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là

ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur,

consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en

Angleterre?»

--Jamais... jamais! s'écria le duc.

--Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté

l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la

duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le

bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous

répond:--«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?

--Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.

--Hélas! cela n'est que trop réel! dit Angèle.

Le morne au diable · 第 20 / 28 段