Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets

dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le

chevalier criait:--A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse:

--C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.

Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces

paroles; mais, au point d'exaspération où était Croustillac, il ne vit

dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle

injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager.

Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait

pas d'énergie; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante,

lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son

mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la

couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche.

--Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font

qu'un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui

montrant sa main blanchie.

Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier: il comprit tout.

Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du

Gascon, celui-ci n'avait pu retenir, ce cri: _A moi, monsieur de

Chemeraut!_

Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'attention de l'envoyé de

France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre

l'épée à la main.

Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'effroi de ces trois

personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.

Le duc mit la main sur son poignard;

Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses

mains;

Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé, regrettant, mais trop

tard, sa maladresse.

Néanmoins, la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de

même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais

brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois

déguisements du prince, tout s'éclaircit à ses yeux; son esprit,

jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants

sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir

accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.

Avec une merveilleuse _spontanéité d'invention_ (nous nous intéressons

trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de

mensonge), Croustillac basa son _plan de campagne_ contre M. de

Chemeraut, qui, toujours l'épée à la main, se tenait sur le seuil de la

porte, et répétait pour la seconde fois:

--Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? Je croyais avoir

entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait à l'aide...

--Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d'un air

sombre.

Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient

les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors

complétement maître de leur sort.

Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien

examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une

sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à

travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.

M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait

appelé.

--Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre,

en ayant l'air du sortir d'une profonde rêverie, je vous ai appelé pour

me venir en aide...

--Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l'envoyé en montrant

Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où

était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous

l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier.

--Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre

les mains de mon escorte.

Le Gascon secoua la tête, et répondit:

--Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre

un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c'est

contre moi-même.

--Que voulez-vous dire, monseigneur?

--Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de

cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement

coupable.

--Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour

être juste.

--Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma

faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation,

renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur,

monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je

serais un lâche... que je mériterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur?

--Monseigneur...

--Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges!

Croustillac se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment, par

saint Georges... je saurai me venger...

Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait

les sauver.

--Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de

répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous

dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare

maintenant... d'une épouse coupable, ajouta l'envoyé avec effort,

pendant qu'Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son

mouchoir.

Croustillac releva la tête, et s'écria d'une voix déchirante:

--Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable

mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!

--Monseigneur!

--Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s'adressant à l'envoyé d'un

air d'indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels

étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame;

eh bien, n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce

moment-là justement... une épouse... criminelle...

--Monseigneur, s'écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon,

maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.

--Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je

rentre, le coeur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes

paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends!

--Monseigneur!...

--Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je

vois?...

--Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...

--Vous l'avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se

passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j'ai bien

fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les

projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination... Oui...

oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air méditatif, j'y suis

enfin!... j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense.

--Monseigneur... le mépris...

--Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!...

Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouvé mieux... et vous

m'aiderez.

--Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres

que j'ai reçus et au succès de ma mission.

--Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment,

tout est à jamais fini entre elle et moi!

--Vive Dieu! monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, ravi de cette

détermination, vous ne pouviez plus sagement agir.

--Demain, au point du jour, dit le Gascon d'une voix brève, elle et son

odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtiments.

CHAPITRE XXVI.

LE DÉVOUEMENT.

--Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable

s'embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance,

ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je

sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice...

tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les

misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du

bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable

férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les

coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que

moi.

Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria:

--Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien!

vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des

duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres

amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix

terrible vous serez réunis.

--Monseigneur, que prétendez-vous faire?

--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le

reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un

sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et

puisque ce tendre couple s'aime... s'aime à la mort, il aura du temps de

reste pour se le prouver... jusqu'à la mort...

--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit

M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim

sa femme et le mulâtre.

--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et

comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me

prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes

navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner

des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je

ne les lui donnais personnellement.

M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de

Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:

--Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être

cruelle.

--Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je

pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous

votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa

complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient?

--Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait

peut-être plus généreux de...

Angèle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds

de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se

renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant à M. de

Chemeraut, la jeune femme ajouta:

--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi

auprès de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus

cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher

lord...

--Je vous défends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amèrement

Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.

--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment

dont vous parlez.

--Et pourquoi cela, madame?

--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le _Caméléon_, commandé par le

capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le

flibustier l'Ouragan dans ce commandement.

--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le _Caméléon_, madame;

c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de

votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille

l'intention d'Angèle.

--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain

matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans.

--Oui, madame, je le sais.

--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là, lorsque,

pour rien au monde, je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage...

Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se

rattachent à cet endroit?

--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne

savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé _Caméléon_,

dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près

d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait

fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc

lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres

pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en

conséquence.

Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:

--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.

--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...

--Oui, oui! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui...

point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé... Tant

mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que

vous n'avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.

Il frappa sur un gong.

--Qu'allez-vous faire, monseigneur?

--Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre

d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du _Caméléon_

pour mettre à la voile au point du jour.

--Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C'est de la

barbarie...

--Obéissez, madame, obéissez!

Mirette parut.

Angèle donna l'ordre d'un air abattu.

--Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié

accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...

--Oh! oui... par saint Georges! s'écria Croustillac, passé... Oh! bien

passé...

--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.

--Non, non, jamais.

--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!

--Arrière, femme infidèle!

--Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.

--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour

jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.

--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été

témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition...

--Ordonnez, monseigneur.

--C'est que votre complice restera là pendant notre conversation.

--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac,

j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser.

--Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je

vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous.

--A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il

reprit tout haut:

--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret?

auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l'amant

de votre choix?...

--Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?...

--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous

vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale,

infâme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce

sera la punition de ce scélérat et la vôtre.

--Mais, monseigneur...

--C'est mon dernier mot, répondit Croustillac.

--Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de

Chemeraut.

--Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne,

attéré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas,

monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au

dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent.

Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de maître,

Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien,

monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle

encore.

--Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte

et d'humiliation, s'écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous,

monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de

Chemeraut.

Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit et

laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.

A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être

assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à

Croustillac, et lui dit avec effusion:

--Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution;

merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.

--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant

de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si

inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré!

--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous

aviez raison d'être inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien

rassurant; j'avais raison d'être furieux, car je prenais monseigneur

pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans

reproches... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses

étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un

peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je

n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre.

--Brave et excellent homme! dit Monmouth.

--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma

foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est

l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur

que je ne l'étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est

prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV

appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la

vice-royauté d'Écosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs.

--Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres

civiles m'ont coûté trop cher, s'écria Monmouth. Puis regardant Angèle,

il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition.

--Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le coeur vous en dit, vous

ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au

Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder

l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends

votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés

en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de

cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la

duchesse...

--Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.

--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si

rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...

--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser...

Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?...

Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui...

monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il

m'amuse... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un

effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter

que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais

avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste,

monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît

qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur

du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous

devez savoir ça mieux que moi....

--Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition.

--Mais, monseigneur, ça a l'air cette fois-ci d'être parfaitement

préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie

d'armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et

révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez

compter sur une douzaine de vos partisans...

--De mes partisans? et où cela? s'écria Monmouth.

--A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent,

c'est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience

incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a

eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était

possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses

bras, monseigneur, car je _nous_ confonds toujours.

Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit:

--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous?

--Il n'y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la

vérité à M. de Chemeraut...

--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?

--Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.

--Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma

reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous

avez voulu me rendre...

--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour être vice-roi que vous me

dépossédez de ma principauté?

--Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre

généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...

--Mais, monseigneur...

--Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire

découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre

généreux dévouement; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré

quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses

ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence

de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un

danger certain... Je n'y consentirai jamais.

--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison

perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce

soulèvement?

--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger que je ne

veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti

prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir à votre poursuite afin de

vous enlever de ses mains.

--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle!

mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on

m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le

sacrifice de cet homme généreux.

--Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... Et cet homme

généreux... l'abandonnerons-nous lâchement lorsqu'il se sera dévoué pour

nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité

éternelle?...

--Lui...

--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret

d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je

vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la

méprise sera découverte.

--Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous

plaît, s'écria Croustillac, et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme

on dit... Prisonnier d'État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous

ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain

pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut

une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me

convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut,

monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière

ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.

--Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement

Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses

défaites...

--Monsieur, je vous jure...

--Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne

vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter

votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous

comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords...

que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en

moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin

un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher; il faut une

circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer

à vous faire cette douloureuse révélation.

CHAPITRE XXVII.

LE MARTYR.

--Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angèle

en voyant l'agitation de Monmouth.

--Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements

politiques j'ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?

--Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis

ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce

qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle

outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque

ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n'en

ai cure, mais votre fortune dont je m'étais imprudemment chargé.

Le morne au diable · 第 19 / 28 段