d'Irlande et d'Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce
soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non,
monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre
que je serais coupable de ne pas me rendre aux voeux des peuples
opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur
défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque.
--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, vive le
roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi
d'Écosse et d'Irlande!
--J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier.
Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne
sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça
se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de
Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et
devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme
des grues à m'attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera
découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de
maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que
va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m'arriver?
d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir...
Pendu... c'est un zeste... un clin d'oeil... un bâillement... Allons,
allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te
moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t'amusant des étranges
aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes
partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas
moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs.
--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans
sont-ils nombreux?
--Monseigneur, ils sont onze.
--Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur
aise...
--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des
camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si
glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre
Altesse leur fera bientôt oublier...
--C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs...
de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux,
tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et
puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et
bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre.
--C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous
serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.
--Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se dit
Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais
désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous
destinez-vous, à moi et à ma femme?
--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse
daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des
circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse
pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant,
vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguïté de
l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.
L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit:
--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.
--Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?
--Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler,
quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes
périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui
m'attendait.
--Ainsi madame la duchesse ignorait?...
--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le
colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en
quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou
deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus
des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur:
gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour
l'emmener avec moi, je devance son plus cher désir.
CHAPITRE XXIII.
LA SURPRISE.
Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en
silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.
Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.
De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de
clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue.
En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au
chevalier:
--Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et
dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait
répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas
encourager beaucoup les visiteurs.
--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un
flibustier et d'un Caraïbe?...
--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la
mort.
--En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.
--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre
ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout
comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que
de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa
femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec
son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait
particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois,
comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela
déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à
moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous
êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la
jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un
mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant,
tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au
Morne-au-Diable.
--Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très
importante à vous faire.
--Monseigneur, je vous écoute...
--Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre,
toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais
caché à la Martinique.
Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:
--En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je
ne trahis en rien un secret d'état... ni le roi, ni ses ministres ne
m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une
circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai
découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis
néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
--Vous pouvez en être sûr, monsieur.
--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de
la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en
Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de
Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du
stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de
M. le maréchal de Luxembourg.
--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement
Croustillac. Poursuivez.
--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de
Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette
colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence
mystérieuse d'une jeune veuve, surnommée la _Barbe-Bleue_, se rendit au
Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...
--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit
Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
--Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol,
reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de
vous garder le secret...
--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un
si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le
Gascon.
--Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur...
--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...
--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement
religieux que M. de Crussol?...
--Sa piété était proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je
m'étonne de son manque de parole...
--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de
conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un
secret d'état de cette importance... il confessa toute la vérité au
révérend père Griffon.
--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne
voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il
écoutait M. de Chemeraut.
--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire.
J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre
Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant,
autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait
entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une
nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M.
de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on
attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous
sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la
Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a
cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que
des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père
Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir
forfait à la parole qu'il vous avait donnée.
--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté
jusqu'à la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux,
un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré, mais faudrait-il
donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscrétion sacrilége?...
Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur...
Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier:
--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonnée?
Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris:
--Est-ce une plaisanterie, monsieur?
--Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en
s'inclinant...
--Alors, monsieur... quel rapport?
--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à
l'aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la
fortune du secret d'état dont il s'agit.
--Voyons cette figure, monsieur...
--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonnée_ consiste
en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend
une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans
la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui
se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamnée à une
pénitence.
--Très bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se
débarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant
adroitement à une autre.
--Vous y voilà, monseigneur...
--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'état qui me
concerne... et... ce jeu-là.
--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses
et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions
font le même effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites
consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une
conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute
responsabilité...
--Très bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se
pourrait qu'on eût joué à l'_aiguillette empoisonnée_ avec la confession
de ce malheureux chevalier de Crussol...
--C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se
voyant dépositaire d'un secret d'état si important, s'est trouvé dans un
mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers
son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau
de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant
mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout
confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de
toute responsabilité...
--Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais
pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre
toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché...
--Je puis affirmer à Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le père
Griffon, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France et a tout
confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui
toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui
recommandant le plus grand secret.
--Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? dit
le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.
--Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le
général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition
effrénée; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de
l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère...
Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû
lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa
conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son
élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi
Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l'état
des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la
position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le
cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu
beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des
Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince
d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu,
votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement
dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre
mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des
Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don
Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence
révélée, monseigneur...
--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'écria Croustillac.
--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal;
et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église, si
le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est
inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du
secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste
des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
--Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus
de l'inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au
Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me
prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les
questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient
si saugrenues.
M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où
le plongeait cette révélation lui dit:
--Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur.
Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si
secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions,
qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la
petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent
entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la
mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en
tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa
confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut
être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la
gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre.
Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il
regrettait alors de l'avoir provoquée; s'il était découvert, on lui
ferait sans doute payer cher le secret d'état qu'il avait
involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses
pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il
marchait.
L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de
l'habitation du Morne-au-Diable.
Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et
que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et
Croustillac.
Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:
--Holà! les esclaves!
Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier
et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la
porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte
par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six
soldats de rester en dehors de la voûte.
Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire,
et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et
s'écria:
--Ah! monseigneur!
--Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?...
--Comment, monseigneur, c'est vous?
--Certainement, c'est moi; mais le père Griffon où est-il?
--En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours,
madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.
--Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc
pas vu ta maîtresse?
--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne;
alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments
extérieurs.
--Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour?
--Non, monseigneur, mais...
--C'est bon, laisse-nous.
--Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...
--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant
Mirette et en se dirigeant vers le salon.
--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la
duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi
ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père
Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme.
--Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d'une
sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis
plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce
bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un
chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquiètent...
C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite
absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence
d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est
horriblement pénible... pauvre chère âme!...
--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse
me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la
duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car,
monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à
une extrême célérité dans l'action...
--Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible.
--Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques
dérangements à madame la duchesse.
--Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre... répondit
Croustillac d'un air triomphant.
M. de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui
précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue.
Nous l'avons dit, cette pièce n'était séparée de ce salon que par des
portières; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.
M. de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit,
lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.
Le chevalier reconnut la voix d'Angèle, il saisit vivement la main de
M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse:
--C'est ma femme!... Écoutons...
--Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le
supposait...
--Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur
explosion, ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif.... Ne bougez
pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le
Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder
le plus profond silence.
CHAPITRE XXIV.
L'ENTRETIEN.
Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant
Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la
Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et,
quoi qu'en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore
avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son
soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave
pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable,
n'eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la
menaçait.
Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n'avait pas vu la
Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le
religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du
Morne-au-Diable.
Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très contradictoire
dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question:
«S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la
Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le père
Griffon?»
Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet,
s'avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr'ouverte,
et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire
venaient encore de se faire entendre.
A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna
vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui
dit d'un air indigné:
--Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises?
J'avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par
l'enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une
escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...
Malgré l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient
bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur,
de colère et de haine.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil dans le salon, M. de Chemeraut,
malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments
complétement interdit.
Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et
la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous
l'avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait
généreusement pour elle, et n'était pas encore au fait des déguisements
du prince.
Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier mulâtre,
était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de
caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.
Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe
du flibustier avec une longue épingle d'or.
--Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons
l'Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à
boire...
Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une
carafe de cristal, s'approcha du divan, et pendant que le flibustier
aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec
une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle.
L'Ouragan le vida d'un trait, après quoi il embrassa cavalièrement
Angèle en lui disant:--Le vin est bon, la femme jolie, au diable le
mari!
En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se
retirer.
Croustillac le retint, et lui dit à voix basse:
--Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les
misérables!