--Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant

un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons...

il en est encore temps.

--Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable

et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, répondit le père, mais

du calme, rien n'est encore désespéré.

--Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit

Angèle.

--Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime

mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte

probité.

--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un

mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi; mais les

moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du

malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas

trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible

que l'on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n'est pas tout, votre

position est devenue presque inextricable.

--Que dites-vous?

--Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'être

ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur...

Maudit soit ce misérable hypocrite...

--Mais, au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des

hommes... il s'est volontairement dévoué pour mon mari.

--Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais

savez-vous dans quel but odieux?

--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'écria Angèle.

--Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le

danger approche: ce matin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître

Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir

de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler

extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate

française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé

à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue

conférence avec le gouverneur, s'est mis en route, à la tête d'une

escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.

--Un envoyé de France! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre

maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France

n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre?

--Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle.

--Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le

père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son

escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici.

Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du

morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi

de France, qu'il venait remplir une mission d'état, et il me pria de

vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je

connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser

sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il

se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions

très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque

tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte

crier:--Qui vive?--Envoyé du roi de France, répondit M. de

Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint

jusqu'à nous avec ces mots:--Je suis mort...

--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en

courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient

d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un

côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis

que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine

un homme robuste vêtu en marin.

--Et le chevalier, s'écria Monmouth, était donc blessé?

--Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut

rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au

costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles

de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: _Envoyé du roi de

France_... s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait

alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable

aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier.

Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant:--Je

suis mort, et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous

arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon

s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il

croyait sa victime:

--«Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils

sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en

faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce

cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi

Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»--«Malheureux!»

s'écria M. de Chemeraut. «Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le

colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon

maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, que Jacques de Monmouth

portait à son côté, ne sera plus tirée contre l'Angleterre.»--«Colonel,

vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...

--«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive

le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»

--Mais le chevalier? s'écria le duc.

--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger

mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte

garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa

victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le

Gascon, et lui dit:--«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je

compris à l'instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le

chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur

pouvait vous servir, je me tus.--«Le coup a glissé sur le baudrier de

l'épée de mon père,» dit le drôle d'une voix faible pendant qu'on le

relevait.--«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut;

je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est

maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet

de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus

tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»--«Je vous écoute,

monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans

doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques

moments d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute:--«Puisqu'il en

est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma

femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable.

Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est

réservée.»

--Le misérable! s'écria Angèle.

Puis il ajouta, reprit le père Griffon:--«Je me sens étourdi de ma

chute, je me reposerai un moment chez moi.»--«Qu'il soit fait ainsi que

vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant

à moi:--«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir

madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour

l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons

être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin

même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de

ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre

femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de

consentir au départ de madame la duchesse.

--Plutôt mourir mille fois! s'écria Angèle.

--Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais

que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie.

--Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez

retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d'ouvrir

au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du

reste.

TROISIÈME PARTIE.

CHAPITRE XXII.

LE VICE-ROI D'IRLANDE ET D'ÉCOSSE.

Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père

Griffon de l'infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce

nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier qui, négligemment appuyé

sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du

Morne-au-Diable.

Le colonel Rutler, furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était

conduit et gardé par deux soldats de l'escorte.

M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le

moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmouth,

l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur

le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de

l'enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de

Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume

reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer

de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prétendu prince?

En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac

sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléter l'illusion

qu'il voulait produire et pour arriver à ses fins.

Il savait du moins le nom du personnage qu'il représentait, et à quelle

nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une

excessive utilité pour l'aventurier, car il ignorait absolument

l'histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l'homme dont il

jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation

gasconne et il lui donna une manière d'accent britannique qui rendait

son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de

soupçonner qu'il causait avec un Français.

Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se

renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n'en fut guère

étonné, il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais.

Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en

tête de l'escorte donneront une idée de la nouvelle et assez

embarrassante situation du chevalier.

--Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de

Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé

sous les yeux de Votre Altesse.

--_Altesse_? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus

que l'autre... outre l'inconvénient de son éternel poignard, il

m'appelait seulement _Monseigneur_ ou ma _Grâce_, tandis que celui-ci

m'appelle _Altesse_... Il y a progrès... j'avance... je frise le

trône...

M. de Chemeraut continua:

--J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre

de lettres d'Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n'a été

plus favorable pour une insurrection.

--Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui

avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s'agitent...

s'agitent même énormément...

--Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires

d'Europe.

--Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...

--Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de

vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est

due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.

--Et comment cela, monsieur?

--En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques

Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés,

monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son

digne neveu.

--Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille.

Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par

s'arranger...

--Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de

confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de

son jeune fils[3].

--Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des

choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas

ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de

son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...

--Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité

de cette tentative, lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de

ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exaltés.

--Le fait est qu'ils seront à même mieux que personne de me donner...

des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les

revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se

passera malheureusement beaucoup de temps...

--Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...

--_Une surprise?_

--Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle

admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés,

ont demandé au roi la faveur de m'accompagner.

--De vous accompagner? s'écria le chevalier.--Et où sont-ils donc,

monsieur?

--Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m'a amené, monseigneur.

--A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de

surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux

souvenirs affectueux du chevalier.

--Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre

joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes.

--En effet... vous n'avez pas idée de l'impatience avec laquelle

j'attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.

--Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils

vous apportent le voeu de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous

mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux

vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...

--Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'un

air dégagé.

--Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes

blessures, qu'il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n'importe que

je meure... si je meurs aux pieds de _notre duc_...» car c'est ainsi

qu'ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement,

monseigneur.

--Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la

main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis...

--Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les

ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m'eût été

impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi.

--Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...

--Et lord Dudley, monseigneur.

--Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...

--Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s'était vu

obligé de lui refuser une embarcation...

--C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau qu'un

ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.

--Ah! monseigneur, et demain?...

--Eh bien! quoi... demain?

--Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!

--Oui, superbe... superbe...

--Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et

pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui

retrouvent de pareils amis dans l'adversité!

--Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut

Croustillac. Puis il ajouta tout bas:

--Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà

des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me

reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret

d'état de M. de Chemeraut.

--La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore

un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer.

--Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces

chers amis...

--Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon

maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture

que vous ne pouvez manquer d'accueillir.

--Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce à ravir.

--Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la

frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli

d'armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur

les côtes de Cornouailles; tout ce comté n'attend qu'un signal pour

s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de

ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement

se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous

rendez la couronne au roi votre oncle.

--J'en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet

magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant

tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du

salut des peuples de mon oncle...

--Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse;

mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout

est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec

enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de

Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre exécution, monseigneur,

quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous

chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue

comme le jour de sa délivrance!

--Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie été exécuté;

mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom

des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de

vivre au nom de ces mêmes regrets. J'aime mieux cela.

--En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de

Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise

se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection

avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.

--Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne

sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je

devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de

brûlot, d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuiera; si je ne réussis

pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est égal, ça me tente;

mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres

amis forcenés... Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir

Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant

Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce

même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m'y asseoir... hum...

peut-être m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons,

Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard...

Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais

décidément, depuis quelque temps, il m'arrive de singulières aventures,

et la _Licorne_, qui m'a amené ici, pourrait bien être un bâtiment

enchanté.

Le chevalier reprit tout haut d'un air méditatif:

--Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a

certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup

à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais

il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus

mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.

--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont

pressantes, il faut se hâter d'agir; les vues secrètes du roi, mon

maître, ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel

Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous

voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper

un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de

Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au

nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute

puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous

aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la

Grande-Bretagne remonte sur son trône.

--Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...

--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura...

--Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette

fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je

fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les

antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort,

mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis

songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les

horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir

douloureux.

--Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles

passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des

chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous

attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous

prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse vous est destinée,

sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et

Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il

vous devra.

--Peste! vice-roi d'Écosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela

mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi...

Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton étoile se

lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours...

tant que cela pourra durer.

M. de Chemeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen

décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et

lui dit:

--Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication...

et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon

maître.

--Parlez, monsieur...

--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de

l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!

--On a brûlé mes vaisseaux!

--Oui, monseigneur; c'est une métaphore...

--Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la

nécessité d'agir selon ses vues?

--Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper,

monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les

_conseils pressants_ du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez

ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de

fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il

l'espérait..

--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu très soucieux en pensant

qu'il allait connaître, comme on dit, _le revers de la médaille_.

--Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d'imminentes raisons

d'état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre

personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte...

--Monsieur... de la violence!!!...

--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis

sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité

de les exécuter...

Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:

--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre

exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on

vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais.

Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire

directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez

éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos

partisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à

leur tête.

Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite

profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées

contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de

Chemeraut d'un air majestueux:

Le morne au diable · 第 16 / 28 段