devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un
coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le
secret?
--Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c'est
qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant
madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument
partir...
--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son
rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien
tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie
là-dedans...
--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?
--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que
le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette
chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien,
Mirette... pas d'inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je
vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser
quelquefois à moi.
--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours,
répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des
paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait
combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici
demain avant son réveil, n'est-ce pas?
--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette,
dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte
de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
--Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre
manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah!
J'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous
et que vous aviez laissée chez madame.
En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra
vivement la main et disparut.
--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne
l'espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?
--Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.
En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent
dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue
d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au
chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil.
--Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en
lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les
esclaves sont prêts.
Ce disant, Angèle sortit.
L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que
curieuse par sa forme; la garde était d'or massif; sur la coquille, on
voyait émaillées les armes royales d'Angleterre; la poignée représentait
un lion debout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de
pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un
fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu
desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous
réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.
Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il
répondit:
--Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce;
j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon
gré, monseigneur.
--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en
fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du
milord-duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours
flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il
est vrai, que j'ai eu le cou coupé; c'est déjà quelque chose, mais ça ne
suffit pas pour constater mon _identité_, comme disent les gens de
loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai
tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté;
c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon
déguisement sera sans doute complet.
Ce vêtement d'une coupe particulière était bleu, avec une sorte de
camail en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps
servir.
Le colonel dit au chevalier:
--Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water,
monseigneur!
--Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la
disposition dans laquelle je me trouve...
--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau
des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres
à cette fatale journée.
--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte
ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration...
de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites,
si vaillamment combattu sous mes ordres.
Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue
lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur
la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait
plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un
peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II
d'Angleterre.
Rutler lui dit:
--Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées
qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette
boîte; mais les moments sont précieux.
Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:
--Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.
--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains
de la jeune femme, qui lui dit tout bas:
--Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous
l'avez sauvé...
Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le
chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre
noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route.
* * * * *
Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le
Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus
secret de la maison de la Barbe-Bleue.
C'était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux
boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos,
était un très beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin,
une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante.
Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement
dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de
deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le
cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé
représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait
cette date: 15 JUILLET 1685.
Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge,
grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient
singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du
boucanier Arrache-l'Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte
cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi
sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois
individus dans ce même personnage.
Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère,
que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient
été successivement portés par le même homme, qui n'était autre que le
fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, _exécuté_ à
Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave,
très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et
belle. «Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth)
que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et
qui eût été capable de bien servir sa patrie.
«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une
nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient
engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le
suivit dans toutes les variétés de sa fortune; _après son exécution
même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir un jour à leur
tête_.»
Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des
partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son
exécution.
Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait
ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs
orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.
Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime
volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à
Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince
comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé
et le menton saillant.
Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des
Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber
dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac
certains objets précieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils
de Charles II.
Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille
mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr,
intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement
presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant
très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement
impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et
qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener
cette périlleuse et cruelle entreprise.
Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux
anglais.
Tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à
son cou en s'écriant:
--Sauvé! sauvé!
Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les
mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix
entrecoupée:
--Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger
pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril
est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j'en tremble
encore...
Effrayé de l'exaltation d'Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse
inquiète:
--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre,
Angèle s'écria:
--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi
Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter
cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos
nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le _Caméléon_
tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en
deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.
CHAPITRE XXI.
LA TRAHISON.
Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il
regardait sa femme avec angoisse.
--Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite
cette île?
--Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette
nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger,
s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.
--Mais, cet homme? cet homme?...
--Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans
cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du
moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage?
--Non... de grâce explique-moi...
--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.
--Croustillac?
--Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril
est éloigné.
--En vérité, Angèle, je crois rêver.
--Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour
lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier
dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais
triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt
possible... n'étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne
pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main
n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain
au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses
récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus
de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'île,
bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous
avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements
qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux.
--Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.
--Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je
lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son
séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d'un air si
péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre,
et voulant, par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse,
l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un
médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le
chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en
approchant de l'endroit où je l'avais laissé, au bout du parc, près du
bassin... Ah! mon ami, j'en frémis encore.
Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si
elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.
--Angèle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine
ce récit.
--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis
parler; effrayée, j'écoutai.
--C'était cet émissaire, sans doute?
--Oui, mon ami.
--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment
a-t-il confié ses desseins au Gascon?
--Il a pris le chevalier pour toi.
--Il a pris le chevalier pour moi? s'écria Monmouth.
--Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de
taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait
fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le
portrait dont tu m'avais parlé.
--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement,
oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.
Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre
d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le
duc reprit:
--Mais quelle a été l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier
qu'a-t-il dit? toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans
tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-même...
Angèle interrompit le duc:
--Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s'il y
avait quelque chose à craindre à cette heure?
--Eh bien! je t'écoute.... mais tu conçois mon impatience...
--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots
que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi
dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison,
craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur
l'intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il
s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il
devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de
Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier _milord-duc_
ou _monseigneur_, je l'ai appelé ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et,
pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à
portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.
--Ah! qu'as-tu fait, Angèle! s'écria le duc, l'épée de mon père, une
boîte qui m'a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au
plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à
l'amitié!
--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'écria
Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait
sur les traits de Jacques.
--Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec
tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes
reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même
pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs
terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t'ai
pas tout dit.
--Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me
chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort
sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas
offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas
dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'était pas agi de
ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta
condition, de ta naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine
acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté
les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers.
Maintenant... que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau
danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas,
car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta
vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative
soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils
vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans
deux heures, le _Caméléon_ sera prêt à mettre à la voile...
Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à
grands pas, se disant:
--Il n'y a pas à en douter... on sait que j'existe... Mais comment
Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu
que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait
emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur
de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté...
j'ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc
pu me trahir? le père Griffon est incapable d'un tel sacrilége... car
c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette
révélation...
Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:--Et
de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de
l'émissaire de Guillaume d'Orange?
--Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai
entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire à la tour de
Londres.
--Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne
me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes
anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à
lui-même.--Je reconnais là la politique de mon _ancien ami_ Guillaume
d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées
ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de
Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?...
Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:--Dieu soit loué...
mon enfant, l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier.
Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer
dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité;
peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et
de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux
renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du
chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaalë, ou bien te
chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme?
Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser
sa délicatesse.
Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.
Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu
à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il
ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier.
--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans
doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le
temps de fuir...
--Le chevalier n'est donc plus ici? s'écria le duc.
--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet
homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans,
où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes
avec le chevalier.
Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.
--Parti prisonnier sous mon nom? s'écria-t-il. Mais cet émissaire, en
reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par
le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé
pour moi!...
--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir
aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous
étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte
assurée...
--Mais, malheureuse femme! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle
terrible importance est le secret d'état que possède maintenant le
chevalier...
--Mon Dieu! que dis-tu?...
--Ils sont capables de le tuer...
--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s'écria la jeune femme
en voyant le duc s'apprêter à sortir.
--Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai
quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.
--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas...
--Comment! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour
moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume!...
Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains
sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un
remords!... Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques
esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée,
le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je
pourrai encore l'atteindre.
--Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le
chevalier, il devinera peut-être... et alors...
--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va
courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres
dangers que ceux-là.
Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là
se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.
Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait
pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler
pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son
déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle
entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de
l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à
tous les gens de la maison.
Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.
La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon
demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à
lui apprendre.
L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du
rez-de-chaussée.
Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre
sous les traits du flibustier mulâtre.
--Mon ami! s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le
père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous
révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...
--Le père Griffon! s'écria le duc.
--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les
plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.
--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut
compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'écria le duc.
Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de
fatigue, était dans le salon.
--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'écria le religieux.
--Qui cela, mon père? demanda Monmouth.
--Ce misérable Gascon! dit le père.