Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou
plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de
n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles?
Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai
entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai
fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de
chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau...
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
PREMIÈRE PARTIE.
Pages
CHAPITRE Ier. Le passager 1
--II. La Barbe-Bleue 12
--III. L'arrivée 27
--IV. La maison curiale 40
--V. La surprise 50
--VI. L'avertissement 57
--VII. La caverne 67
--VIII. Le Morne-au-Diable 83
--IX. La nuit 100
--X. Un boucan 110
--XI. Maître Arrache-l'Ame 122
DEUXIÈME PARTIE.
Pages
CHAPITRE XII. Le Mariage 133
--XIII. Le souper 150
--XIV. L'amour vrai 176
--XV. L'envoyé de France 189
--XVI. L'orage 202
--XVII. La surprise 211
--XVIII. Milord-duc 223
FIN DE LA TABLE.
* * * * *
LE
MORNE-AU-DIABLE
[Illustration]
IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
[Illustration]
LE
MORNE-AU-DIABLE
PAR
EUGÈNE SÜE
TOME SECOND
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR
RUE RICHELIEU, 60
1846
LE
MORNE-AU-DIABLE.
CHAPITRE XIX.
LA SURPRISE.
Rutler continua:
--Les manoeuvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein
succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre
existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui
apprendre qu'à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait
faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument...
--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?
--Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de
Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant
aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un
malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas
besoin de vous en dire davantage, milord.
--Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je
veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité...
Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.
--La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma
mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui,
d'accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d'un moment à l'autre
dans cette île...
--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais
l'arrivée de cet envoyé français.
--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient
autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses
anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce
roi détrôné pour lui offrir ses services...
--Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de
dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais
pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma
fierté ne m'aurait pas permises auparavant.
--Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution
n'eût-elle pas manqué de générosité...
--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher
de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne
l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.
--Je crois votre Grâce.
--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but...
--Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole,
les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme
les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut
faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses,
milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais
votre Grâce sait ce qu'elle a sacrifié lorsqu'elle a voulu porter une
main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!
--Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n'y vais pas de
_main-morte_, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et
bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup.
--Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez
porté vos vues jusque sur le trône.
--Eh bien, c'est vrai, s'écria Croustillac avec une expression de
franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous...
l'ambition, la gloire, l'entraînement de la jeunesse... Mais,
croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton
mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l'âge nous mûrit... nous rend
sages, avec les années l'ambition s'éteint, on vit content de peu dans
la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard
philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs
paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le
fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de
l'éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre
première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses
visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n'en
reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et
tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante,
aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur,
voilà la seule existence qui me convienne; je n'hésiterai donc pas, en
confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre
prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en
ai pas la moindre envie.
--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre
serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui
semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à
moi, j'ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir
ma mission.
--Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y
tenez beaucoup...
--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me
sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien,
que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre
Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me
suive sans faire la moindre résistance.
Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui
fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon
dit à Rutler:
--En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel
sera notre ordre de marche, comme on dit?
--Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui
offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin
d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous
dirigerons vers votre maison.
--Ensuite, monsieur?
--Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un
de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur
barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette
île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord
duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les
mains du gouverneur de la Tour.
--Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même
l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement?
--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la
pointe de ce poignard?
--Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez
beaucoup, monsieur.
--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que
voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procédés; mais
réussir, voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous
refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que
j'ai déjà eu l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans
miséricorde...
--J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen
ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis,
monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...
--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué
à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la
flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui
seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis
Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette île, qui est
considérée comme une place forte.
--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.
--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie;
tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon
maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le
roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre
réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer;
choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut;
vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'étiez pas
absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce
que je vais vous dire.
--Parlez, monsieur.
--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à
l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est
pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans
l'impossibilité d'agir; les partisans de votre première révolte, qui
vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus
chers souvenirs.
--Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part, et c'est d'autant plus
désintéressé à eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais
jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand,
qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée
fixe à l'endroit de mon exécution.
Le colonel reprit:
--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.
--Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est
véritablement.
--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la
reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de
pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang,
que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous
reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d'enthousiasme
n'exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c'est parce que votre
influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit à tout
prix la neutraliser.
--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner éternellement, vous appelez ça
_neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se
dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la
défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur.
On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être
m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement,
je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par
impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s'impatiente à tort;
car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du
ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et
que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il
assez clair et assez catégorique, monsieur?
--Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les
ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure,
j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le
roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité
de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous,
c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hésitez, je compte sur un
puissant auxiliaire...
--Et lequel?
--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de
mon poignard...
--Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son
poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-là... à la main...
--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier
que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est
dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en
suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant,
milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils
peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter
votre départ...
Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la
Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu'elle aimait
passionnément, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut
généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus
possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener
prisonnier à la place du _milord-duc_ inconnu.
Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon
se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la
position qu'il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière
sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.
--Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à
l'instant, dit le colonel avec impatience.
--C'est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec
un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.
Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen
d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la
Barbe-Bleue.
--Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et
pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai
librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la
duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon
départ.
--Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre
femme... sans lui faire connaître votre triste position?
--Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à
m'épargner des adieux toujours déchirants.
--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous
êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous
semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que
vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ, vous
prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à
Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expliquerez
aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la
Barbade...
--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une
foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans
doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour
donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la
maison, éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement
craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où
personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons.... et
ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais
échapper à tout prix.
--Mais alors, milord, comment faire?
--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le
chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous
sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y
entrer... Une fois à la Barbade, j'instruirai ma femme de l'événement...
du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais, et vous me jurerez à
votre tour qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ.
--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.
--Comment cela?
--Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.
--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.
--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète
qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne votre parc?
--Je l'ignorais complétement... mais puisque cette communication existe,
servons-nous-en pour partir.
--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intérieur de
cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous précipitent au
fond d'un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une
cataracte....
--Et pour sortir de cette caverne?
--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de
haut...
--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en
dehors de cette caverne...
--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette
partie de l'île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte
est inabordable...
--Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier
accablé.
--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la
duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai
foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative
pour vous échapper de mes mains.
--Je vous ai donné cette parole, monsieur.
--J'y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.
--J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu,
pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne
l'empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette
défiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire...
La duchesse n'est pas prévenue; les esclaves ne m'obéiront pas si je les
commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de
mensonges...
Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son
quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus
efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne
fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.
Il eut bientôt une autre crainte.
Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé
jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait
nettement expliqué à l'aventurier comment, à la première agression, il
serait obligé de le tuer sans miséricorde.
Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire
la sotte curiosité, l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au
milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse.
CHAPITRE XX.
LE DÉPART.
L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour
s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le
raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ à
perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour
le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on
s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme
devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue
qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse
plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car,
malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement
tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il
n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme?
j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir
de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que
je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire
pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard
que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être...
Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile,
car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de
bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de
gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de
près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard...
Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout...
Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas,
cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de
plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton
étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.»
Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:
--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour
sortir d'ici... marchons.
--Monseigneur, dit le colonel après un moment d'hésitation, vous m'avez
donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
--Oui, monsieur!
--Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.
--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis
rien de plus.
--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos
esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie,
car j'ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.
--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre
serment... Marchons...
Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison.
Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait
toujours la main sur son poignard; non qu'il doutât de la parole de son
prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir
délivrer leur maître.
Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison,
lorsqu'au détour d'une allée obscure ils virent s'avancer une femme
vêtue de blanc.
Le colonel s'arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui
dit tout bas:
--Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde
qu'elle crie.
--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon
et tout découvrir, pensa Croustillac.
A son grand étonnement, la femme s'arrêta et ne dit mot.
Le Gascon s'écria:
--Qui donc est là?
--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit
la voix bien connue de la Barbe-Bleue.
Croustillac resta muet, confondu.
La Barbe-Bleue l'appelait aussi _monseigneur_, et elle prenait le nom de
_Mirette_.
--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du
tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal,
tenons-nous ferme et jouons serré.
--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.
--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le
chevalier.
Angèle reprit:
--Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s'est couchée un
peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure.
--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à
Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle
s'aperçoive de rien.
Angèle, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant
vivement:
--Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n'est donc pas seule?
--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de
vous!!
--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant
que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du
Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à
l'instant pour l'accompagner.
--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir
madame.
--Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite
besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.
--Mais, monseigneur...
--Obéis.
--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pêche en haute
mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant
le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.
--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel
à voix basse.
--C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et
comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous
quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait
tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout
haut:
--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner
aux noirs de se préparer à l'instant même.
--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile,
ne m'as-tu pas entendu?
--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut
absolument...