--Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le mystère de

votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du

flibustier, du...

Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:

--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaalë?

--Je n'entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances

ruinées, quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable

amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.

--Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans

le bois d'orangers près du bassin.

--Mais, madame, ce mystère?...

--Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit

pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce

secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le

répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous

rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore!

--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel.

--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande

pardon, dit Angèle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies

que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à

personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du

Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien

innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de

la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir

quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir

vue...

Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai

qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une

offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.

--Madame, dit-il avec autant de fierté que d'amertume, vous m'avez

accordé l'hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule

grâce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant à votre

proposition, elle me blesse... doublement.

--Monsieur...

--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix

d'argent un humiliant procédé...

--Monsieur... telle n'est pas mon intention...

--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce

qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moi!

--Mais, monsieur...

--Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un

habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa

disposition, c'eût été un marché comme un autre..... pire qu'un autre

peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux

que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la

_Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire...

Nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier, madame, je le

sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le

malheur...

--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.

--Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement

Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par

nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je

n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un

ton profondément ému et pénétré:--Puissiez-vous, madame, toujours

ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce

qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par

vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l'aurais

souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me

dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une

des peines de la misère que j'ignorais encore... Après un moment de

silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi

m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je

entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement

pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame?

Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et

de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta

vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et

marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.

La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre

blanc dont on a parlé.

La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier.

Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:

--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur...

la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez

pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier...

rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce

qu'il devait y avoir de généreux dans votre coeur... Eh bien! cela...

je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est

sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un

sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons,

ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me

gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse

vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans

crainte d'être refusée.

--Ah! madame! s'écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de

moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces

bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre

ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je

qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour

pouvoir vous prouver mon dévouement.

--Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là,

il faut que j'aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un

présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous

défierai bien de refuser cette fois...

--Mais, madame...

--Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous

vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.--Et ce disant,

Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre,

remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison.

--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en

regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec

exaltation:--C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a

appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est égal, je

l'adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait

que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces

diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme

l'amour vous change...

Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions

philosophiques.

Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier

se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots

d'Angèle à Croustillac:--_mon mari... attendez-moi là_.

Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait; il

sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta

un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à

terre; puis, lui passant un noeud coulant autour des mains, il eut

bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.

Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de

temps qu'il ne faut pour l'écrire.

Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:

--Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous

appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume

d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute

trahison... et vous allez me suivre...

CHAPITRE XVIII.

MILORD-DUC.

Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire,

Croustillac ne tenta pas même de résister.

Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la

respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.

Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent

hollandais très prononcé:

--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde...

Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon

poignard?

Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la

pointe du poignard, s'écria:

--Parlez français! parlez français...

--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère

cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait

ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc,

monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais

l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de

la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie

sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du

secours si elle revient.

Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier.

Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce

nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel

poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas

pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et

qui passe pour ma femme!

--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la

plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile

qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la

duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous

défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon

maître, de vous ramener mort on vif.

--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura

Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....

Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier...

Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un

poignard.

La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du

colonel, ils lui étaient absolument inconnus.

--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne

manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier

fut découvert.

--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier

stupéfait.

--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à

s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant,

milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir

ainsi...

Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité,

il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_.

Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris

pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se

résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait,

espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du

Morne-au-Diable.

Il répondit néanmoins:

--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?

--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il

est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour,

milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la

duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait

à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de

ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a

peint dans ce costume?

--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.

--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous

ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des

souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre.

--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.

--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de

Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas

hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?

--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.

--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille

rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement,

permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.

--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très

instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi

apprendrai-je quelque chose.

--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte

d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres

de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.

--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands

détails.

--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle,

il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc,

tel pénible que soit ce devoir.

--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons

rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout

entendre.

--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.

--C'est vrai.

--Que votre vie est entre mes mains.

--C'est encore vrai.

--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération,

milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant

d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure

nécessité de vous tuer...

--Dure nécessité pour tous deux... monsieur.

--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel

accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus

impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que

l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.

Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.

--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus

impunément me tuer?...

--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.

Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à

un fou; puis il reprit, après un moment de silence:

--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre

que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux,

j'en conviens, que je suis déjà mort?

--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple.

--Vous trouvez cela tout simple, monsieur?

--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu

de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.

--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme

d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le

monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort.

--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce

terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux

souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.

--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais...

ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire,

dit Croustillac en souriant.

Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria:

--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang

que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des

princes!!!

--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment

Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude

dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de

dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons

singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose...

--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable

pour votre Grâce.

--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au

motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?

--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous

serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a

dû conserver le souvenir.

--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était

loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir

cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus.

Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre _Grâce_ et

_milord-duc_ un peu trop cher!

--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité

avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la

liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins,

d'égards...

--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader

cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la

Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que

l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite

créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en

Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il

faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela

se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_

de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes

en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies

allumées.

Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de

l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque:

--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est

destiné.

--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier

à la Tour de Londres!

--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême

liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles

n'est pas à regretter beaucoup.

--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement;

le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener

à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.

--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un

homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse.

Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.

--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour

accomplir cette expédition.

--Oui, milord-duc.

--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici?

--Oui, milord-duc...

--Vous en êtes sûr?

--Parfaitement sûr...

--Et par quel miracle?

--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.

--Puis-je savoir?

--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je

compte principalement sur vous.

--Pour vous aider à m'emmener?

--Oui, milord-duc.

--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si

je veux m'en mêler, vous être de quelque secours.

Après un moment de silence, Rutler reprit:

--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est

impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la

mauvaise fortune, milord-duc...

--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter

autrement.

--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même

homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un

autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la

résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...

--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le

reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis

pas seul ici?

--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle

peut revenir d'un moment à l'autre.

--Et non pas seule... je vous en préviens.

--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne

crains rien.

--Vraiment?

--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour

de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous

hésiteriez encore.

--Monsieur... vous parlez en énigmes.

--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je

dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui

vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.

--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être

quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:

--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible.

--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en

France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non,

ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent

pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas,

c'est une affaire de conscience et de théologie.

--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout

exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est

mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je

commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis

hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.

--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.

--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable

de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé.

Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait

au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.

--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon

pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas,

d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des

circonstances plus graves que celle-ci.

--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...

--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne

mérite pas ce reproche...

--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.

--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.

--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi,

votre maître...

--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de

mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...

--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion

était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position

particulière.

--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre

parler de votre pauvreté.

--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en

riant.

--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes

énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries

seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître,

n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation

des biens d'ennemis politiques.

--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si

j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus

grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta

tout haut:

--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi,

mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela

fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens,

mes trésors...

--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous

pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos

richesses.

--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé

et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes

vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour

les transporter. Puis il reprit tout haut:

--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes

que vous avez faites sur ma vie passée.

--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île,

restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et

autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre

habitation, afin d'en éloigner les curieux.

Le morne au diable · 第 13 / 28 段