flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.
Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit
une colline assez haute et s'enfonça bientôt dans l'intérieur de l'île.
Nous laisserons M. de Chemeraut s'avancer lentement vers le
Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et
le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le
passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de
John, eurent enlevé l'obstacle qui avait jusque-là retenu l'envoyé
anglais dans la caverne du Caraïbe.
CHAPITRE XVI.
L'ORAGE.
M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte,
qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant
quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la
troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le
chemin du Macouba.
Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non
frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père
Griffon.
Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la
sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si
merveilleusement tissus par les Caraïbes.
Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs
du curé à éveiller leur maître; enfin _Monsieur_ s'y décida après avoir
longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.
--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.
--Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il
veut vous parler à l'instant.
--Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac,
qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en
s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître
Morris?
--Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une
escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle
prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon
père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...
--Eh bien, mon enfant... cette troupe?
--S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des
Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable.
Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de
son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand
étonnement; puis il dit au mulâtre:
--Va vite me chercher _Monsieur_. Le mulâtre sortit.
--Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le
gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le
Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s'écria le religieux en
marchant à grands pas. Maître Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir
davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences
de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment,
comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort
avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le
gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette
malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le
religieux ajouta:--Une frégate française... qui reste en panne en dehors
de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le
gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le
Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est
une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?...
Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais...
car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu'un épouvantable
sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec
effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est
impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne
qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu'à la trahison la
plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut
que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je
devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui,
en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y retrouverai le malheureux
Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord
m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret
émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit,
retourné dans tous les sens; j'ai prononcé devant lui et à l'improviste
certains noms... qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait
certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté
impassible... Je connais trop les hommes pour m'être trompé, le
chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel,
après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises.
A ce moment, _Monsieur_ entra.
--Selle-moi tout de suite _Grenadille_.
--Oui, maître.
--Détache _Colas_.
--Oui, maître.
--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.
--Oui, maître.
Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:
--Maître, faudra-t-il _armer Colas_?
--Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.
En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de
marcher avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi,
frappé d'une idée subite:
--Mais si je m'étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte
étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre
dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre
à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec
celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi
qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier,
ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux
que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du
Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui
l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé? Si j'avais contribué à
introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s'il était
instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il
l'arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être
est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.
Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les
préparatifs de son départ.
_Monsieur_ finissait de seller _Grenadille_ et _Jean_ terminait
l'armement de _Colas_.
Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel
acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler.
_Colas_ était un sanglier privé, d'une merveilleuse intelligence, dont
le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses
excursions à travers les bois.
Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de
graisse où s'arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les
sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre
acharnée aux reptiles; _Colas_ était un de leurs plus intrépides
adversaires. Son _armement_ se composait d'une muselière de fer percée
de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant.
On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût
vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.
_Colas_ précédait toujours _Grenadille_ de quelques pas, lui frayant la
route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.
Le père Griffon, qui ne s'était pas attendu au brusque départ de
Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans
faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier _Colas_ au
chevalier, lorsqu'il eût vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer
dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait
quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce
dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.
Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité
desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba
enfourcha _Grenadille_, siffla _Colas_ qui répondit par un grognement
joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en
hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver
trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il
n'aurait pu alors que difficilement devancer....
* * * * *
Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui
avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de
la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.
Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de
l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur
que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avançait du sud au nord,
comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes.
A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces
parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une
muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux
profondes et rapides de deux torrents.
Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais
dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri
de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins
perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu
d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise
physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une
longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des
angles de rochers saillants et rentrants.
Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain,
était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à
tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du
Morne-au-Diable.
Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant
pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit
pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.
Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut
auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au
milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par
les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange
passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin
d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil.
Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que
par le grondement de la mer qui tonnait au loin.
Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles
de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers où l'on apercevait
les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu à peu,
une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se tenait
Rutler...
Le colonel jugea qu'il était temps de partir.
Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui
d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon
l'avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la
veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur
son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais,
surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.
D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez
rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses
difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse
opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à
fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de
besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du
Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques
cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol;
Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment
ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa
faim.
Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança
résolument dans le bois; il marchait avec d'excessives précautions, se
guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de
rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait
s'embusquer.
Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie
d'orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une
gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la
lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la
lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre
blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbres de tous côtés;
le colonel, écartant quelques touffes épaisses de _canna indica_,
roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha
parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements....
* * * * *
Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent
exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons
au lecteur:
Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et
s'avançait en toute hâte;
Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer
l'envoyé de France;
Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du
jardin.
Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre Youmaalë,
la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.
CHAPITRE XVII.
LA SURPRISE.
Nous avons laissé l'aventurier sous le coup imprévu d'une passion aussi
subite que sincère, et attendant avec impatience l'explication,
peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.
Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par
Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement
s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un palétuvier qui
croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant
son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder
l'espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse
contemplative si chère aux peuples sauvages.
Angèle était rentrée chez elle.
Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un
coup d'oeil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.
Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, espérant
peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer
auprès d'Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir.
Croustillac toussa, s'agita; même immobilité de la part du Caraïbe.
Enfin, le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite, lui
toucha légèrement l'épaule en lui disant:
--Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va
bientôt se coucher et vous n'avez pas encore fait un mouvement.
Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda
fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains,
puis il reprit la position qu'il avait et resta muet.
L'aventurier rougit de colère et lui dit:
--Mordioux!... quand je parle j'aime qu'on me réponde.
Même silence de la part du Caraïbe.
--Ces grands airs-là ne m'imposent pas, s'écria Croustillac, je ne suis
pas de ceux que l'on mange tout vivants, je pense?
Même silence.
--Mordioux! s'écria l'aventurier, savez-vous qu'à la fin, tout cannibale
que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac
en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser,
monsieur le sauvage?
En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air
menaçant.
Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier,
puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines
contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.
--Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne
comprends pas votre signe, à moins qu'il ne signifie que vous êtes
aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.
Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses
bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sembla
dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.
Puis Youmaalë s'éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant
cette scène, révélé la moindre émotion.
Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force
extraordinaire; car ce bloc d'acajou lui avait paru et était en effet si
pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que
venait de faire le Caraïbe.
Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et
s'écria:
--Est-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté
cette souche?
Le Caraïbe, sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa
la tête en manière de signe affirmatif.
--Après tout, se dit Croustillac en s'arrêtant, ce mangeur de
missionnaire ne manque pas de bon sens; je l'ai menacé le premier de le
jeter à l'eau, et d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis
forcé de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'eût été une
manière déloyale de se débarrasser d'un rival... Ah! cette soirée tarde
bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera
venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je
pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés...
Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est
destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n'a-t-elle jamais
entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit...
Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur...
Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas:
Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux!
Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
Dieu... non... ce sont des cieux...
L'aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa
maîtresse l'attendait pour souper.
Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la
veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle
tressaillit involontairement.
--Qu'avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.
--Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est
votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec
un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë
est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et
je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire
oublier sa présence.
--Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le
Gascon. Si j'osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui
pourraient peut-être... vous distraire...
--Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier?
--Tous les amoureux le sont... madame.
--C'est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être
poëte.
--Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit
de souffrir...
--Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...
--Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux
bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un
sonnet...
--Voyons ce sonnet.
Et Croustillac récita les vers suivants d'un ton tour à tour langoureux
et passionné:
Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux!
Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue
Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
--Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce
des yeux des dieux ou des cieux?
Croustillac reprit avec un merveilleux à propos.
Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,
Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue
Des foudres de l'amour signes présagieux.
--Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez...
_soleils_... je l'avoue... me plaisait assez... _dieux_ aussi...
Croustillac continua avec une molle langueur:
Ah! s'ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal?
Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal;
Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...
--Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant
toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus
qu'_éclairs_...
Croustillac secoua la tête...
Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;
Toutefois, je les nomme afin que je m'explique,
Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des ÉCLAIRS...
--A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me
rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi
je garde tout... _dieux_... _cieux_... _soleils_... _éclairs_...
L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit
avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:
--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites
bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis
bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...
--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je
vous ai dit de m'égayer... de m'amuser...
--Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je
ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?
L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré,
d'une voix émue...
Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de
l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir
pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de
coeur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune
femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passager
qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle
se sentait agitée par d'inexplicables pressentiments, obsédée par des
craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui
grondaient autour d'elle.
Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...
Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas
prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle
sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux:
--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons
retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me
sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette
maison.
La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux
descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.
L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il
conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la
promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:
--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystère de...
La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:
--Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je
me sens de plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace;
pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition
d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que
trop duré.
--Une plaisanterie, madame?
--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette
terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.
Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne...
Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...
--Oui, monsieur, j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous
aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoyé le
boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je
vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en
demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens...