triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son
outrecuidance... Sa physionomie, n'étant plus boursoufflée par une
vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car
elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la
résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était
impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en
mettait le Gascon....
* * * * *
Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir
de cette journée qui promet d'être si fertile en événements, puisque la
Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons
le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île, et
résidence habituelle du gouverneur.
Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre
récit.
La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la _Licorne_, était destinée au
mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était
destinée aux bâtiments de guerre.
A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au
Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée
au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal)
signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide
avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que
l'on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de
tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre
lorsqu'ils viennent au mouillage.
Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dépêché
son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la
rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de
rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large
en l'attendant.
Cette manoeuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit
auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se
passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de
terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le
gouverneur de la singulière évolution de la frégate.
Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au
Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition,
accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M.
le baron de Rupinelle.
Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la
_Fulminante_. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le résultat
de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir
immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de
l'eau pour les gens de l'équipage.
Le lieutenant alla s'occuper activement des rafraîchissements de la
frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.
M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'un
teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses
yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun
galonné d'or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève;
son coup d'oeil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans
lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il
lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure
devenait encore plus sérieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les
formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son
courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois
l'avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles
et les plus périlleuses.
M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le
baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une
pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse,
pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient
toujours un air étonné.
Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la
toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était
allié par sa mère.
Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut,
le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un
chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde,
endosser un justaucorps dit à _brevet_, espèce d'uniforme bleu galonné
d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée.
La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l'étiquette dont
il était victime.
--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement
insensible à l'élévation de cette température tropicale, pouvons-nous
parler sans crainte d'être entendus?
--Il n'y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne
dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie,
déserte aussi.
M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma
soigneusement les deux portes.
--Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement
avec ces deux fenêtres ouvertes...
--Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en
interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les
fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.
--Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons
étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.
--Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne
durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'état de la dernière
importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite
de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez
donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu'à la fin de notre entretien.
--Si c'est l'ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M.
de Rupinelle avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me
dévouer pour son service.
--Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M.
de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il
portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier à
personne.
CHAPITRE XV.
L'ENVOYÉ DE FRANCE.
Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda
d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:--Si
j'ai occasion de l'employer, ce sera parfait; mon idée est excellente.
--Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous
les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de
Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:
--Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission
d'ôter ma perruque, malgré la bienséance.
--Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise,
je vous en conjure.
Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus
facilement.
--Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions
que je vais avoir l'honneur de vous faire.
Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute
rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur.
--Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des
rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable?
--Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d'une très bonne
renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite
pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là; mais j'ai en vain
cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.
M. de Chemeraut continua:
--Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le
baron?
--Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnommée, dans le pays, la
Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement
disparu trois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer
que cette cravate m'échauffe horriblement, monsieur? ajouta le
malheureux gouverneur, nous n'en portons pas habituellement ici, et si
vous le permettiez...
--Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. M. le
chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une
sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la
Barbe-Bleue?
--On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette
enquête.
--M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de
gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici,
ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle
dudit M. de Crussol?
--Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de
Chemeraut avec un profond étonnement.
--Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol
peu de temps avant sa mort?
--Oui, monsieur...
--Cette lettre était relative à l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il
pas vrai, monsieur le baron?
--Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de
Chemeraut si bien informé.
--Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la
femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on
l'accusait?
--Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?
M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:
--Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne
de vous faire des questions, et non pas des réponses... J'avais donc
l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne
vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la
Barbe-Bleue?
--Oui, monsieur....
--Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant
Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans
nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...
--Oui, monsieur...
--Et qu'enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme
d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait
encore caution de ladite femme si vous l'exigiez?
--Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très
particulier... et très secret...
--Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux
vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière
lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite
veuve?
Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant
pas comment il était si bien instruit.
L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la
raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère
hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut:
--Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la
permission d'ôter mon justaucorps.... Ces passements d'or et d'argent
pèsent cent livres, je crois.
--Otez, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, dit
gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua...
--Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père
Griffon, l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur
le baron? Vous n'avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges
qui l'entouraient?
--Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes
aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m'ont
suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des
roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à
monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l'avoue, monsieur,
faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en
essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension,
faire une pareille course par un soleil des tropiques m'a paru
complétement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les
bruits susdits n'auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur,
avoir en cela eu quelque tort.
--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques
questions.
--A vos ordres, monsieur.
--La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?
--Oui, monsieur.
--L'homme d'affaires de cette femme est chargé d'expédier ses navires,
qui sont toujours destinés pour la France?
--Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des
déclarations de partance des capitaines.
--Et ce registre?
--Est là, dans ce casier.
--Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et
de relever quelques dates que je vais avoir l'honneur de vous demander.
Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros
volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le
mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait, et épuisé ses
forces, il dit à M. de Chemeraut:
--Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre
qu'on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en
vous demandant pardon de la liberté grande, j'ôterai ma veste s'il vous
plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu'une cuirasse.
--Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu'il vous
plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me
reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de
vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait,
que les navires affrétés par notre veuve l'ont toujours été pour la
France?
--Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en
suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:
--Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour
Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le
Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été
destinés pour la France.
--C'est à merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez
considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il
résulte que la _Barbe-Bleue_ (nous adopterons ce surnom populaire) peut
mettre un bâtiment en mer très rapidement.
--Sans doute, monsieur...
--N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et
qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans, non loin du
Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en
consultant encore ses notes?
--Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le _Caméléon_; la Barbe-Bleue
l'a dernièrement mis, d'ailleurs très généreusement, à mon service (par
l'intermédiaire de maître Morris, son homme d'affaires), pour donner la
chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier,
appelé l'_Ouragan_, qui commandait le brigantin...
--Nous reparlerons à l'instant de ce flibustier, monsieur le baron...
Mais ce pirate?...
--A été coulé bas à la hauteur des Saintes...
--Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente
souvent la maison de la Barbe-Bleue?...
--Oui, monsieur...
--Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?
--Oui, monsieur, dit le baron d'un ton sec et très décidé à se renfermer
dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.
--Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend?
--Oui, monsieur.
--La présence de ces gens dans l'île date-t-elle de loin, monsieur le
baron?
--Je l'ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la
Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le
nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines
qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite
habitation à la pointe de l'île, où il vit seul.
--Et le boucanier, monsieur le baron?
--De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la
chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois
absent, il en est de même du Caraïbe.
--Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait
donnés; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron,
que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en
dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper
plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta
M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c'est sans doute très
indirectement même qu'ils se relient à cette grave affaire.
Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut:
--Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police
secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire
dans l'île depuis la guerre?
--Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la
chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de
s'approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l'on puisse aborder
dans l'île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que
l'atterrissement soit possible.
--Très bien, dit M. de Chemeraut.
Après un moment de silence, il reprit:
--Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre
d'ici au Morne-au-Diable?
--Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne
pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.
--Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa
montre, dans deux heures d'ici, c'est-à-dire à une heure de relevée,
vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus
déterminés de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle, d'un ou
deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre
et à m'obéir comme à vous-même.
--Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait
partir tout de suite pour y arriver de jour.
--Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en
pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.
--C'est différent, monsieur.
--Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?
--Oui, monsieur, j'ai la mienne.
--Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morne-au-Diable,
monsieur le baron?...
--Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit
qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et
crevassées.
--Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette
litière, ainsi qu'une monture pour moi; je la laisserai au pied du
Morne.
--Oui, monsieur.
--Je vous préviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernière
importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout
serait perdu si l'on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous
n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du
Fort-Royal, et nous ferons, je l'espère, autant de diligence que les
chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de
Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le
mystère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'état
et de l'avenir de deux grands peuples...
--A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un
regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.
--A cause de la Barbe-Bleue.
--Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans
un secret d'état, dans le repos de deux grands peuples?
M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et
reprit:
--Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce
que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je
puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arrêter ici une
seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah!
j'oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible
d'être parfaitement fermée.
--Mais, monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher?
--Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de
vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions
et non des...
--Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je
maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait
dans cet appartement.
--Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, dit M. de
Chemeraut.
Le gouverneur se leva.
--Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu
que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination
qu'au moment de notre départ.
--Mais, d'ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?
M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit:
--Quel est ce guide, monsieur?
--Un de mes noirs, qui travaille à l'habitation du roi, à une bonne
lieue d'ici. C'est un drôle qui s'est enfui si souvent _marron_, qu'il
est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'île qu'aux grandes
routes.
--Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron?
--Très sûr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer;
d'ailleurs je le préviendrai que s'il vous égare, il aura le nez et les
oreilles coupés.
--Il est impossible qu'il résiste à une pareille considération, monsieur
le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce
nègre jusqu'au moment de notre départ, pour l'occuper...
--Mais j'y pense!... une idée! s'écria le baron d'un air triomphant, on
pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu'on ne l'a fait
venir ici absolument que pour ça!
--Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'opérer une
diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé
jusqu'au moment de notre départ. Ah! j'oubliais encore, monsieur le
baron; je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord, pendant
mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en
volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne
regarderez aucunement à la dépense, j'acquitterai tous ces frais.
--Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de
rafraîchissements, tout ce qu'il est possible de conserver à bord
pendant les premiers jours d'une traversée, absolument comme s'il
s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit
le gouverneur d'un air curieux.
--Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j'y songe, ce
noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du
Morne-au-Diable?
--Sans doute, monsieur, et il fait d'assez étranges récits sur cette
maison et sur la solitude où elle est bâtie.
--Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour
cet esclave; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure
de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir.
--Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, dit le gouverneur en
sortant.
--Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de
Chemeraut lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide
de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n'est pas fait; mais il
n'importe, je me fie à mon étoile... l'affaire de Fabrio-Chigi était
bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne,
du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un
grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son parent...
ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus
rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M.
de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la
cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif....
* * * * *
Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la
tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu'aux dents.
Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que
précédait le guide.
Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et,
en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles
et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes
garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de
Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer
deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant
l'équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal,
l'issue de l'expédition.