gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angèle et la regardant
avec tendresse, votre diabolique réputation est trop bien établie pour
qu'elle souffre la moindre atteinte; mais avouez que j'ai eu de
l'imagination, et que ma _poudre grise_ et ma _liqueur verte_ ont fait
merveille...
--Et mon _homme rouge_ qui signe à mon contrat, dit Angèle en éclatant
de rire, pour quoi comptes-tu cela?
--A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle, dit le
boucanier. Lorsque je te vois triste et rêveuse, je crains toujours que
cette retraite ne te pèse...
--Voulez-vous bien vous taire, monsieur _Rache-l'Ame_?... Est-ce que
j'ai l'air de m'ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos
rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous
pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j'ai dû le
plus délicieux accès de gaieté? j'en étais inconvenante. Enfin, excepté,
mes sottes appréhensions, cette soirée n'eût-elle pas été charmante...
ne l'est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux, monsieur
mon amant?... Ah! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe...
Allons faire une bonne promenade au dehors...
--Dehors de la maison?
--Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au
loin la mer?... Par cette belle nuit, ce sera magnifique.
--Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, dit le boucanier en se
levant.
--Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol et
préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas,
car je suis paresseuse.
--Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous
allions visiter notre hôte?
--Je suis sûre que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà!
demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons?
--Non, gardons-le encore un jour, je te dirai ce qu'en pense le père
Griffon: les distractions sont rares, il t'amusera...
--Dieu! la belle nuit, dit Angèle, qui était allée soulever un des
rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade.
Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable, le
boucanier et la veuve sortirent de l'habitation....
* * * * *
Contre son attente, Croustillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il
s'éveilla le lendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force;
on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui
garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l'éclat du jour.
Le chevalier s'était couché tout habillé, il descendit de son lit et
alla vers la croisée dont il souleva un peu le store.
Quel fut son étonnement! à l'extrémité d'une longue allée bordée de
tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit
la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe
d'une haute et vigoureuse stature.
Ce Caraïbe était complétement _roucoué_, selon l'usage, c'est-à-dire
peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux
lisses et noirs, séparés au milieu de son front, tombaient le long de
ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits
parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère, particulier
aux sauvages; à son col brillaient de larges croissants de _carracolis_
(sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secret, et
qui se composait d'or, de cuivre et d'argent).
Ces bijoux, d'un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et
incrustés de _pierres vertes_, minéral précieux, couleur de malachite,
et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus
merveilleuses.
Le Caraïbe se drapait dans une vaste _pagne_ de coton blanc bordée d'une
frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de cette espèce de
manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire.
A l'exception du cou, du bras droit nu jusqu'à l'épaule, et de la jambe
gauche, cette pagne de coton enveloppait complétement le Caraïbe; autour
des poignets, il avait aussi des bracelets de _carracolis_ incrustés de
pierres vertes; sa jambe était à demi-cachée par une sorte de brodequin
à sandales fait de bandes d'étoffes de coton de couleurs vives et
tranchantes, d'un effet très pittoresque.
Angèle et Youmaalë, car c'était lui, marchaient lentement et
s'avançaient directement en face de la fenêtre à l'abri de laquelle le
Gascon les épiait.
Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long
peignoir de mousseline blanche; ses cheveux blonds bouclaient autour de
son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au
jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces
joues d'un rose si transparent, ces yeux d'un bleu si limpide.
La veille, Angèle avait apparu à Croustillac dans l'éclat de la plus
brillante parure; mais bientôt distrait par les bizarres confidences de
la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était
trouvée mêlée de dépit, d'impatience et de crainte, et il avait été
beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle; mais lorsqu'il la
vit le matin, si naïvement jolie, il ressentit une impression
profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-Bleue, il
oublia les horribles aventures qu'on lui prêtait; il oublia le
Morne-au-Diable et l'anthropophage, pour ne songer qu'à la ravissante
créature qu'il avait devant les yeux.
L'amour... oui, un véritable amour envahit brusquement le coeur de
l'aventurier..... jusqu'alors fort peu amoureux.
Si rapide, si instantané que paraisse le développement de cette brusque
passion, elle n'était pas moins sincère.
Sans doute, la veille, Croustillac avait été sous le coup d'agitations
trop vives, d'étonnements trop soudains, de préoccupations trop
étranges, pour apprécier _sainement_ la Barbe-Bleue; calmé par le repos
et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir
Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait
si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il
oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si
épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et
charmante qu'il avait sous les yeux, les sourires diaboliques de la
femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries..... sur ses
trois défunts maris...
Enfin, le pauvre Croustillac aimait... Peut-être était-ce lui et non la
Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes
de jalousies cruelles...
En voyant Angèle et Youmaalë se promener familièrement, l'aventurier
ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une
curiosité poignante.
Hélas! pour lui... quel spectacle!
Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur
et une joie enfantines après de beaux insectes aux élitres d'or et
d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée, puis elle
revenait bientôt auprès d'Youmaalë, qui, toujours calme, presque
solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et
protectrice.
Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser.
Angèle, heureuse et fière de cette faveur, portait cette main à ses
lèvres d'un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une
femme caraïbe, habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son
maître.
Youmaalë tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il
laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa
et la lui rendit, sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou
pour la remercier de son attention.
--Stupide et grossier animal! s'écria Croustillac indigné. Ne dirait-on
pas un sultan! Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à
baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre éloge du
vertueux père Simon, qu'en disant qu'il _en avait mangé_... Hier, un
boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un
flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme! ajouta
Croustillac, à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer
rapidement en lui les germes d'une passion réelle.
La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre,
d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien...
Youmaalë parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa
race; ses paroles étaient rares et brèves.
Croustillac saisit ces mots d'une conversation commencée.
--Youmaalë, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du
Caraïbe, le regardait tendrement... Youmaalë, vous êtes mon maître,
j'obéirai, n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir?
--C'est ton devoir, dit le Caraïbe, qui tutoyait Angèle, mais qu'Angèle
ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi.
--Youmaalë, ma vie est votre vie; ma pensée est à vous, reprit Angèle,
vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de
mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens,
comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous
appartiennent.
En disant ces mots, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit
jaunâtre qu'elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus
violent et le plus subtil.
Youmaalë, après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d'un
oeil perçant, fit un geste impératif en élevant l'index de sa main
droite...
A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses
lèvres, que, sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui
eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre
caprice du maître.
Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair, contracta l'impassible
physionomie du Caraïbe à l'instant où la veuve approcha la mancenille de
ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main
d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une
voix sonore et douce:
--C'était bien...
A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de
Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se
retira brusquement dans sa chambre en s'écriant:
--Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... et cet animal sauvage
qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau que pour la
lenteur des mouvements, qui lui dit: C'était bien! lorsque cette
adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s'empoisonner...
car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après
quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s'écria:
--Voilà ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affolée d'un homme,
cela se conçoit, de... deux... ça c'est vu... mais c'est déjà une
énormité... mais c'est impossible qu'elle en aime trois à la fois... ça
tombe dans la monstruosité.... dans le bas-empire!.... Comment, la
Barbe-Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de
ce cannibale! qui mange des missionnaires, sans compter que par
là-dessus elle me propose de m'épouser! Allons donc, mordioux!... ce
serait à en perdre la tête; décidément, je ne veux pas rester ici; non,
non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal; je pourrais
devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je
perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une
oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que
j'avais en arrivant ici... mon coeur s'amollit... je me sens enclin à
des sensibleries ridicules... Fuyons... fuyons... c'était une folie, un
rêve; je suis né gueux, j'ai été gueux, je mourrai gueux; je quitterai
cette maison, j'irai retrouver le digne capitaine de la _Licorne_; après
tout, dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de
ce caractère, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies
allumées, pour récréer maître Daniel.
Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille
mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui,
la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le
bâtiment extérieur.
Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et
revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l'avait déjà
attendue la veille.
La veuve parut bientôt.
CHAPITRE XIV.
L'AMOUR VRAI.
En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un
écolier.
--J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angèle au chevalier
avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi
en permettant à Arrache-l'Ame de raconter toutes sortes de folies; mais
ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.
--De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, madame, dit amèrement
l'aventurier, et il pensa: Elle n'a pas, en vérité, la moindre
vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons,
Croustillac, sois ferme.
--N'est-ce pas qu'il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d'un air
triomphant.
--Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier
avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc
comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette
question, que les circonstances m'obligent de vous poser), comment
pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d'amoureux?
--Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l'un vient, l'autre s'en va;
c'est tout simple.
--L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisagé
sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des
lois...
--Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous
les trois?
Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le
chevalier se dit:
--Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans
quelque désert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du
bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit
tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour
un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre
promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se
fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous
empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?
--Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec
exaltation.
--Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez
pour le Caraïbe?
--Ils diraient que j'ai bien fait.
--Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux?
--Je mourrais pour eux.
--Comme pour Youmaalë?
--Comme pour Youmaalë.
--Vous les aimez donc tous trois également?...
--Oui, puisque tous trois m'aiment également...
--C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là,
pensa le Gascon, je m'y perds, son accent est trop innocent pour être
feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être
fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le
boucanier m'a donné à entendre... après tout, j'aurai peut-être mal
compris, et puisque je veux la quitter, j'aime mieux la croire innocente
que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux! furieusement difficile à
innocenter. Il reprit:--Une dernière question, madame: quel était le but
des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier,
sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire, et dont l'autre
aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'intervention de l'_homme
rouge_ qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre
contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est
extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.
--Ce ne sont pas des folies...
--Comment, vous voulez que je croie...
--Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses...
enfin que vous vous rendiez à l'évidence, dit la veuve avec un accent
singulier.
--Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystère, madame?
--Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.
--Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons
l'air d'être sa dupe pour voir jusqu'où elle ira; je voudrais même
qu'elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint.
Il reprit tout haut:
--Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez
votre main, madame?
--Oui.
--Et à quelle heure?
--Ce soir, au lever de la lune.
--Pourquoi à ce moment, madame?
--C'est un secret que vous saurez encore avec les autres.
--Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus
d'un an à vivre?
La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête:
--Hélas! non... pas plus d'un an.
Ayons toujours l'air d'être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:
--Et c'est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?
--Non, oh! non, s'écria la veuve.
--Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.
A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement
d'expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa
petite tête, et le chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté
qui se répandit sur tous ses traits.
--Écoutez-moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice:
Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite
souvent étrange, parce que j'abuse peut-être de ma liberté, il ne faut
pas croire que je méconnaisse les gens de coeur.
Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n'était
plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une
grande dame... Il fut tellement intimidé qu'il ne trouva pas une parole.
La Barbe-Bleue reprit:
--Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore
dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent
atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous
êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.
--Madame!...
--Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j'en suis
sûre, capable d'un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d'une
naissance obscure.
--Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s'écria le
chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l'orgueil.
La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.
--Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi
de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous
conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez
souffert et enduré de nombreuses privations...
--Mais, madame...
--La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût
trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez
pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la
prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emporté de
beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait
pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que
j'aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du
moins, que vous n'emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue.
Veuillez m'attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un
coup d'oeil au repas de Youmaalë, car il est d'usage chez les Caraïbes
que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce
rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...
Ce disant, la veuve sortit.
Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le _coup de grâce_ du
malheureux chevalier.
Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac,
elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et
de dignité. Elle s'était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu'il
renversait toutes les suppositions du Gascon.
Les simples et affectueuses paroles d'Angèle, le doux et noble regard
qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus
heureux qu'il ne l'eût été des compliments les plus outrés. Il se
sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si
éperdument amoureux de la veuve, qu'elle eût été pauvre, abandonnée,
qu'il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.
Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour.
L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit
combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des
sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés,
plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient
nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle, le chevalier
pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux
mystère: il se dit que l'intimité de la Barbe-Bleue avec ses
_bien-aimés_, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre
secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée
d'une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance
qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un
étranger, sans quelque motif d'une haute importance.
Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de
Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de
ses trois maris.
Enfin, l'aventurier commençait à croire, tant l'amour le métamorphosait,
que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer
de lui; et il se proposait d'éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque
la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.
Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être
instruite de la vie qu'il avait menée? Mais il se souvint qu'à quelques
détails près, il n'avait fait à personne un mystère de la plupart des
antécédents de sa vie, à bord de la _Licorne_, et que l'homme d'affaires
qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer
les passagers du capitaine Daniel.
Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau
sentiment qu'il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:
--Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira
franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux
impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez
donné votre parole d'être mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous
tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu'on me prête; le
boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en
qui j'ai une entière confiance; et comme j'habite seule une maison très
isolée... chacun d'eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les
bruits absurdes qui circulent, j'ai voulu m'amuser de votre crédulité;
ce matin même j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'épier,
et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec
Youmaalë; quant au baiser qu'il m'a donné sur le front...»
Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet
accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve; mais il résolut la
question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité
ne devait sans doute pas être inconvenante.
Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication; et se
rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une
espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait
tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son
pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un
sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la
_Licorne_.
Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce
qu'il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu'il ne s'aveuglait
plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait
avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement
de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le
Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la
veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.
Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrêtait à
peine à cette dernière espérance; il considérait sa première
interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et
plus probable.