Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas

être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la

jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.

Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit

_Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil:

--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan:

Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour

toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais;

ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à

moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une

fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.

--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du

bout de son petit doigt.

--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.

--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait

prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle

infernale préparation était cela?

--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on

en savoir les vertus mirifiques?

--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air

fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je

l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités?

--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi,

je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur

enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?

--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les

yeux et faisant une adorable petite moue.

--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon

engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie.

--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.

--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il

riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...

--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...

--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela

l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui

sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait

pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la

douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en

est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de

madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que

le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort

très joyeusement...

--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on

vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une

petite fille capricieuse.

--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le

chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son

second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les

yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait

comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne

l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être

brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé

en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...

--Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les

épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois

tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...

Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait

quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était

dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de

succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait

même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de

gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au

chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur

Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans

la soufflerie; ce récit serait-il vrai?

--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de

Croustillac.

--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve.

--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait

être très agréable de mourir ainsi... de rire.

--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que

celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.

--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre,

dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.

--Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas;

vous auriez peur...

--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.

La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit:

--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la

peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame.

Puis, s'adressant au boucanier:

--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau

chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses

oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit,

chat en poche...

--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh

bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce

troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de

naissance; nous l'avions empaumé à la Havane.

--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier

s'impatiente.

--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le

boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur

verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il

est fait d'un seul rubis creusé.

--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est

telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas

fait d'un rubis ou d'un diamant.

--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que

cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis

ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à

s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres,

lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font

l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain.

--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger

frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître

singulier...

--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve

d'un air parfaitement satisfait d'elle-même.

Le boucanier continua:

--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les

yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque

madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle

trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle

faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les

sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux

sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au

fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur

orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si

continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant

lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de

granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter

les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le

pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux

éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe

s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses

prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...

--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant.

Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni

moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de

ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire

meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien

vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont

victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir

que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les

attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces

conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors

ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que

mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai

imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres,

et dont j'attends des effets véritablement magiques.

Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il

attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était

comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de

combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du

boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant

effrayé comme on le serait d'un mauvais songe.

Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à

tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté;

cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha

quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la

torpeur dont il se sentait accablé.

Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il

regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle

aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:

--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas,

j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi

magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai

le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne

une espèce de cauchemar.

Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux

habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe,

produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.

Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec

hauteur:

--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de

m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions;

si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une

chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba,

viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous

quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir.

A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son

caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une

comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour

un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison,

monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde

émotion.

--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le

boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.

Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de

ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette

singulière aventure; il s'écria donc:

--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le

boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous

connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire

vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...

--Ensuite, monsieur?

--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à

m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je

le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes voeux,

vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes

espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.

--Eh bien, monsieur?

--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici

maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous,

que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme

qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos

orgies!...

--C'est la vérité, dit le boucanier.

--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité

un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce

qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je

suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un

oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que

cachent toutes ces bizarreries.

Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse

et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une

indignation contenue:

--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel?

Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le

premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette

union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains

phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous

qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel

mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la

Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air

effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci

n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été

amené ici par votre bon ange, au moins.

--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais

d'ici?--ajouta froidement le boucanier.

Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria:

--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...

--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut

au Gascon d'une implacable cruauté.

Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur

lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans

cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du

boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et

plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette

entreprise.

Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la

Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque

sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui

faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du

boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.

Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.

Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix

basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut

sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front

s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.

--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus

peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au

modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.

En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.

Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne

pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la

veuve.

Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était

pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les

objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.

Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies

joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son

assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude.

Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions,

plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier

sentait augmenter sa méfiance.

Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans

cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre

grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_,

qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent

pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte

d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des

vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le

boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se

comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité

convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger.

--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve

avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le

Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le

boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?

Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui

offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son

outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué

l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée

de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la

comédie en lui offrant sa main?

En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été

péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre

pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au

Morne-au-Diable.

Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie

du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines

conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange

pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût

présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien

que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.

Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une

terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il

n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus

savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi

à la _présence réelle_ du démon.

Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop

indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou

tard.

Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du

chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable

empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve

faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un

esprit des ténèbres.

Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la

Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:

--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma

main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous

donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous

passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde

jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans

l'appartement qui vous est destiné.

En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.

Croustillac resta soucieux et absorbé.

--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la

trouvez-vous?

--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur?

Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier.

--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre

hôtesse.

--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une

femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit

Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas

si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai,

si je parviens à me répondre à moi-même.

--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas.

J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je

l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts

changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

--Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos

paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas

alors, vous qui parlez?...

--Moi?

--Oui, vous?

--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en

lampe ardente...

--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi?

--Vous?

--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme

rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?

--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.

--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux...

mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison

ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.

--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous

auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au

Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son

coeur et ses trésors; que voulez-vous de plus?

--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout

ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce

soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je

rêve!...

--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un

songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude,

suivez-moi.

En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au

chevalier de le suivre.

Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite

galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante,

dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons

parlé...

--Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez

donc, je l'espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est

moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette

demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais

cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le

diable vous ait en bonne garde.

Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour.

Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le

petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il

était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du

délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté.

Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher

de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piége; il

regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne

trouva rien de suspect.

Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de

se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la

ruelle et à sa portée.

Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la

journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil....

* * * * *

Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:

--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le

pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux?

--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit

fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; Il se souviendra longtemps

de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes

les exagérations qu'il racontera _rajeuniront_ les récits mystérieux que

l'on fait sur le Morne-au-Diable.

--Ah! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet

aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait

bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée...

Le morne au diable · 第 9 / 28 段