être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la
jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.
Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit
_Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil:
--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan:
Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour
toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais;
ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à
moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une
fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.
--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du
bout de son petit doigt.
--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.
--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait
prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle
infernale préparation était cela?
--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on
en savoir les vertus mirifiques?
--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air
fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je
l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités?
--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi,
je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur
enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?
--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les
yeux et faisant une adorable petite moue.
--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon
engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie.
--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.
--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il
riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...
--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...
--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela
l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui
sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait
pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la
douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en
est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de
madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que
le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort
très joyeusement...
--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on
vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une
petite fille capricieuse.
--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le
chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son
second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les
yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait
comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne
l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être
brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé
en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...
--Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les
épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois
tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...
Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait
quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était
dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de
succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait
même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de
gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au
chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur
Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans
la soufflerie; ce récit serait-il vrai?
--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de
Croustillac.
--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve.
--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait
être très agréable de mourir ainsi... de rire.
--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que
celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.
--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre,
dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.
--Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas;
vous auriez peur...
--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.
La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit:
--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la
peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame.
Puis, s'adressant au boucanier:
--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau
chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses
oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit,
chat en poche...
--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh
bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce
troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de
naissance; nous l'avions empaumé à la Havane.
--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier
s'impatiente.
--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le
boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur
verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il
est fait d'un seul rubis creusé.
--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est
telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas
fait d'un rubis ou d'un diamant.
--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que
cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis
ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à
s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres,
lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font
l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain.
--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger
frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître
singulier...
--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve
d'un air parfaitement satisfait d'elle-même.
Le boucanier continua:
--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les
yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque
madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle
trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle
faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les
sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux
sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au
fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur
orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si
continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant
lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de
granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter
les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le
pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux
éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe
s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses
prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...
--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant.
Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni
moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de
ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire
meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien
vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont
victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir
que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les
attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces
conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors
ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que
mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai
imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres,
et dont j'attends des effets véritablement magiques.
Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il
attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était
comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de
combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du
boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant
effrayé comme on le serait d'un mauvais songe.
Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à
tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté;
cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha
quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la
torpeur dont il se sentait accablé.
Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il
regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle
aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:
--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas,
j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi
magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai
le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne
une espèce de cauchemar.
Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux
habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe,
produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.
Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec
hauteur:
--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de
m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions;
si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une
chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba,
viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous
quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir.
A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son
caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une
comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour
un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison,
monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde
émotion.
--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le
boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.
Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de
ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette
singulière aventure; il s'écria donc:
--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le
boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous
connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire
vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...
--Ensuite, monsieur?
--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à
m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je
le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes voeux,
vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes
espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.
--Eh bien, monsieur?
--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici
maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous,
que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme
qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos
orgies!...
--C'est la vérité, dit le boucanier.
--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité
un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce
qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je
suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un
oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que
cachent toutes ces bizarreries.
Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse
et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une
indignation contenue:
--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel?
Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le
premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette
union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains
phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous
qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel
mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la
Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air
effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci
n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été
amené ici par votre bon ange, au moins.
--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais
d'ici?--ajouta froidement le boucanier.
Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria:
--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...
--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut
au Gascon d'une implacable cruauté.
Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur
lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans
cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du
boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et
plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette
entreprise.
Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la
Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque
sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui
faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du
boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.
Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.
Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix
basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut
sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front
s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.
--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus
peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au
modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.
En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.
Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne
pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la
veuve.
Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était
pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les
objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.
Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies
joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son
assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude.
Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions,
plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier
sentait augmenter sa méfiance.
Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans
cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre
grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_,
qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent
pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte
d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des
vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le
boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se
comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité
convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger.
--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve
avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le
Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le
boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?
Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui
offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son
outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué
l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée
de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la
comédie en lui offrant sa main?
En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été
péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre
pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au
Morne-au-Diable.
Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie
du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines
conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange
pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût
présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien
que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une
terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il
n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus
savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi
à la _présence réelle_ du démon.
Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop
indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou
tard.
Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du
chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable
empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve
faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un
esprit des ténèbres.
Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la
Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:
--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma
main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous
donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous
passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde
jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans
l'appartement qui vous est destiné.
En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.
Croustillac resta soucieux et absorbé.
--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la
trouvez-vous?
--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur?
Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier.
--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre
hôtesse.
--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une
femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit
Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas
si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai,
si je parviens à me répondre à moi-même.
--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas.
J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je
l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts
changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
--Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos
paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas
alors, vous qui parlez?...
--Moi?
--Oui, vous?
--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en
lampe ardente...
--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi?
--Vous?
--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme
rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?
--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.
--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux...
mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison
ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.
--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous
auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au
Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son
coeur et ses trésors; que voulez-vous de plus?
--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout
ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce
soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je
rêve!...
--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un
songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude,
suivez-moi.
En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au
chevalier de le suivre.
Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite
galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante,
dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons
parlé...
--Vous avez été soldat ou chasseur, frère, dit le boucanier, vous saurez
donc, je l'espère, vous passer de serviteurs: aucun homme, si ce n'est
moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette
demeure; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur; mais
cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le
diable vous ait en bonne garde.
Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour.
Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le
petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il
était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du
délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté.
Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher
de sa chambre, pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piége; il
regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne
trouva rien de suspect.
Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de
se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la
ruelle et à sa portée.
Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la
journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil....
* * * * *
Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:
--Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous le
pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux?
--Non, non, rassure-toi, dit le boucanier. Il a voulu faire l'esprit
fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; Il se souviendra longtemps
de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes
les exagérations qu'il racontera _rajeuniront_ les récits mystérieux que
l'on fait sur le Morne-au-Diable.
--Ah! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet
aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait
bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée...