En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son

sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui

conduisait à l'habitation, à travers les effrayants précipices du

Morne-au-Diable.

A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plate-forme

descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans

les bâtiments extérieurs.

Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de

la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse.

Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier

pratiqué dans l'épaisseur de la voûte.

Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit:

--Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la

veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous

donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais

annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.

Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté.

Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très

élégamment et très confortablement meublée.

--Mordioux! s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant

à grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon

avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille

et figure humaines, et que ces habits ne me _déflorent_ pas trop, je

parais... je plais... je séduis la veuve, et cette bête brute de

boucanier, débusqué par moi du coeur de la Barbe-Bleue, retourne

demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.

Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.

L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet.

L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil,

où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de

cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis;

l'autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et

complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de

_Madame_.

Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table

d'un bois précieux incrusté d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait

sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières

brodées en or.

Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche

gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet

par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l'exception de

cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très

fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné

d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient compléter

la transfiguration de l'aventurier.

Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche

de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres

préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre;

l'autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s'il

voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.

Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé

par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui

exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit

voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de

chambre l'éventaient avec d'énormes plumeaux.

Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon

lui, devait être d'autant plus belle qu'elle avait été jusque-là plus

misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles

espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'oeil complaisant sur

les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre

fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l'endroit du

boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la

bergerie de son amour_.

Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se

préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui

devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages

adorateurs.

Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions

du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût

d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être

aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue

fût d'une beauté idéale.

Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la

conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses

prétentions:

--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu

qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui

reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon,

sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de

trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de

mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que

j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que

de retourner à bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumées pour la

plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la

Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est _millionnaire_, je

me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement

aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts, elle n'aura

pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir

ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons...

allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation,

je te le disais bien, ton étoile se lève d'autant plus étincelante

qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.

En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses

ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l'habit de

velours noir à manche cerise.

Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les vêtements qu'il

portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais

large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il

quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas

cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues

jambes sèches et nerveuses.

Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son

costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui

présentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa

longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de

buffle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses

d'or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air

triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve.

Cet instant désiré arriva bientôt.

La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher, le

pria de la suivre et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous

connaissons déjà.

Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec

un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tableaux

anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du

plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi

précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont

les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture

extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de

penser que sa _future épouse_ était musicienne.

--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la

maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour... Non, non, je

serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur.

Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon,

lorsqu'il vit entrer Angèle.

La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de

parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait

une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de

diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries

était disposée avec goût.

Croustillac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition.

De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si

royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la

Barbe-Bleue d'un air ébahi.

Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour

de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si

charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier

tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses

confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un

autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.

Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses

révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la

noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l'autre

quelque peu en arrière et se hancha d'un air conquérant, en tenant son

feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son

épée.

Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la

Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son coeur en ouvrant sa

large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente

envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna

un libre cours à sa bruyante hilarité.

Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de

sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.

Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque,

qu'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute

dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux

bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues

rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes

fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout

entier, le bout rosé de son petit doigt.

Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse,

tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt, au contraire,

tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.

Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour

mettre un terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait

_in petto_ que, pour une _meurtrière_, la veuve n'avait pas un aspect

bien sombre ni bien terrible.

Néanmoins la vanité de notre aventurier s'accommodait assez

difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons

meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait

frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les

étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première

entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.

Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe

phébus:

--Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives

désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre coeur qui vole

à tire d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai

fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui

disais: Là... là... tout beau, mon coeur, tout beau... il ne suffit

pas, pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux...

Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de coeur me répondait

toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût

été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant; mon coeur,

dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme

vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on

ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon coeur me paraît

furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous

fait rire de nouveau?

--Non, monsieur, non; votre présence m'égaie à ce point parce que vous

ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une façon étrange à mon second mari;

vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant

entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me

reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...

Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent.

Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la

Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant

cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si

incroyable audace....

Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit

galamment.

--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de

réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu'il soit.

Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres

ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire

vous égaie si fort...

--Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la

Barbe-Bleue.

A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.

Angèle continua.

--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abréviation j'appelle mon

petit _Rache-l'Ame_, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi;

peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en

regardant coquettement le chevalier.

Croustillac marchait de surprise en surprise.

--Comment! s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...

--Que vous veniez exprès de France pour m'épouser; est-ce vrai? Voyons,

parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être

contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous

soyez mon mari.... vous serez mon mari....

--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une

grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion...

l'étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude

comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Que je crève

comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil.

--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons, reprit la

veuve, on m'a dit que vous vouliez m'épouser; est-ce vrai?

--Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais

rencontrée! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son

coeur.

--Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme?

s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.

--J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte

maintenant est de ne pas voir réaliser ce voeu qui, de ma part, je le

confesse, est un voeu exorbitant... un rêve titanique, et...

--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le

chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?...

Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...

--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire!

j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avoué

leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais,

madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame...

vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à

leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore,

je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me

prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.

--Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple;

vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne

pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites.

--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour

un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non,

non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des

maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis

votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous

n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit

audacieusement Croustillac, vous attendiez...

--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier,

mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où

nous en sommes, ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, au

point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc:

La première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est

vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai

choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'était

déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon

premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se

déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de

câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas!

ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le

troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu; vrai,

c'était à en désespérer.

--Ah! madame, que n'étais-je là...

--Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas... On

avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second...

on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie

petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous?

le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si

bizarres!

--Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s'écria

Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.--Les

hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les

billevesées qu'on leur raconte.

--C'est bien vrai ce que vous dites là... vous n'êtes pas comme cela

vous... ami...

--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:--Non,

certes... non... je ne suis pas comme cela...

--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez...

vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.

--Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible,

madame!

--Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en

jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous

me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment

vous remplacerai-je, ami?

--Me remplacer?

--Oui... après vous, ami.

--Après moi, madame?

--Mais, sans doute, après vous?

--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...

--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse

espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh!

non, non, les hommes comme vous sont rares.

--Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette

prévision, vous songez déjà à mon successeur?

--Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale

la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me

faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un

cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à

vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en

quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant,

voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces?

--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi,

et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes

pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous

seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;.....

seulement..... il me paraît que vous assignez un terme un peu court à

mon bonheur.

--Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un

an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime!

ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement _assassin_.

--Un an, madame, un an! s'écria le chevalier; mais bientôt songeant que

les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu'elle

voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un

ton chevaleresque:

--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une

heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse

dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main.

--Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais

pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon

petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, mariée ou non, je

serai toujours pour lui ce que j'étais.

--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il

permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à

ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou

plutôt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimité vous vous

croyez obligée de lui parler de vos projets?

--Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous...

maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes

bien-aimés.

Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois

fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire.

Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:

--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour

ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met

des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi

diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe

de me trouver un successeur?...

--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous

allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois

amis.

--C'est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà

une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale.

CHAPITRE XIII.

LE SOUPER.

Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine.

_Arrache-l'Ame_ avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une

casaque et de larges chausses d'étoffe appelée _guinée_, soierie épaisse

et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait

sur une chemise d'une blancheur éclatante, et était fermée comme un

pourpoint par une rangée de petits boutons de corail: une écharpe de

soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges

bouffettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du

boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière

éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le

jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment

sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles,

malgré son rude métier de chasseur.

A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré

le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie,

le chevalier se dit:

--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été

par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival

aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne

redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières

façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma

présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à

écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce

pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais

tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas

dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi,

de mourir comme eux.

Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit

ingénuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête

triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu

que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un

quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la

proposition du chevalier; c'était une trop belle occasion pour ne pas la

saisir.

Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ.

Le morne au diable · 第 8 / 28 段