ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une
forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large
accroc à son pourpoint; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et
plus d'une fois, sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques
plantes rampantes, il s'était involontairement retourné comme pour
châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir.
Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il
battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne
pas rencontrer un serpent sous ses pas.
Vers midi, harassé de fatigue, il s'arrêta pour cueillir quelques
bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à
son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet
arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et
parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit
dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.
D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne
plus être éloigné du Morne-au-Diable.
Malheureusement l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême
précision, du moins quant à la direction qu'il croyait avoir prise, car
il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à
midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu'il n'en était éloigné en
entrant dans la forêt.
Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait à peine à travers
l'épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d'avoir presque
constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque
inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi
partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu
s'égarer quelque peu.
Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé
d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain
d'arriver au terme de sa course.
Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le
Morne-au-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en approchait.
Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la
forêt l'aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à
une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges
de rochers.
Le chevalier respira, s'épanouit.
--Mordioux! s'écria-t-il en s'éventant avec son feutre, me voici donc
enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je
n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais
l'amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un
cheveu. C'est tout simple, mon coeur tourne vers l'or et la beauté,
comme l'aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit
être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de
trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour
elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n'ont eu que ce
qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place... Ce qui me rassure à
l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très
jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un
peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la
voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que
son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit coeur
bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son
attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui
arrive sur les ailes de l'amour...
En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'oeil sur sa toilette;
il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre: ses
bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s'étaient zébrés d'une
multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son
pourpoint s'était aussi orné de plusieurs _crevés_ bizarrement placés,
mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du
moins très consolante:
--Mordioux! Vénus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint; la
Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la
beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas
pourquoi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me
comprendre!
Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la
fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus
sombre et beaucoup plus fourré que celui qu'il venait de quitter.
D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'écria au contraire:
--Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du
bois est d'une femme de tête!... je suis sûr... plus je m'empêtre dans
ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme
arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!
Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce
qui ne fut pas long: il n'y a pas de crépuscule sous les tropiques.
Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui
traversaient le sommet des arbres s'éteindre peu à peu, et en
s'éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la
forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà
et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme
une fournaise, car il se _couchait dans le vent_, ainsi qu'on le dit aux
Antilles.
Pendant un moment, cette végétation d'une verdure si puissante et si
crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à
travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel était comme une
lave en fusion.
--Mordioux... s'écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près
de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend
sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer
tous les fourneaux de sa cuisine.
Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d'un
rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l'azur foncé de la
nuit.
Dès que l'ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les
sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des
ténèbres.
La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa
comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles
frissonnèrent.
Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi
dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts.
--Mordioux! s'écria le chevalier, c'est à se couper la figure!!! Penser
que je ne suis qu'à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me
voici obligé de dormir à la belle étoile!
Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou
qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé
de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par
deux maîtresses branches; il s'y installa assez commodément, ramena son
épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu'il avait
heureusement gardées dans ses poches.
Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, même braves,
auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les
cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son
usage; tantôt il s'écriait:
--Mordioux! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne
peut se commettre... Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque
pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant:
Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi.
Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre
combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.
--Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont
être à moi; c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir;
j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant
homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l'inestimable récompense qui
m'attend.
A l'aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le
sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son
arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu'il avait à
surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de
son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.
Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même
de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de
n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs
d'arbres.
A ce moment, un bruit étrange attira l'attention de l'aventurier; il
prêta l'oreille et s'écria:
--Qu'est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur
sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit
pas être éloignée.
Croustillac se trompait.
Ces chats n'étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais
chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un
vacarme infernal.
Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l'arbre.
Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de
cris rauques et furieux.
Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces
animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en
voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des
chèvres, et jusqu'à de jeunes génisses.
Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières
qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur
avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le
colonel Rutler.
On sait que le cadavre de John, mort d'une piqûre de serpent, obstruait
complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement
sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le
précipice, dépistèrent le cadavre de John, s'en approchèrent d'abord
timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent.
Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au
jour, grâce à l'avidité de ces animaux, l'obstacle qui empêchait Rutler
de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans
l'étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait
facilement les déplacer.
Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non
rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair
humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois,
éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s'exaspéra.
Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par
l'immobilité de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus affamés
grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui
deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de
l'obscurité.
Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira
brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses
griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui
fut le signal de l'attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le
chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit
mordre en plusieurs endroits à la fois.
Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d'une si
singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment
stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation
profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa
fureur.
Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et,
malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc
d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le
chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui
était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue.
La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard,
en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d'un nouveau
genre en s'écriant:
--Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave
Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une
volaille pendue au croc d'un garde-manger!
La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque
peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses
pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu
témoin d'exploits dont il rougissait, et, persuadé que le
Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route.
Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements
d'estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu'il
devait être environ midi; qu'on juge de son ravissement lorsque la brise
lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si
pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s'empêcher de
passer légèrement sa langue sur ses lèvres.
Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'être arrivé au terme de
ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation, et
comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son
odorat était de plus en plus chatouillé?
Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près
d'une sorte de clairière où il s'arrêta un moment; le spectacle qu'il
avait sous les yeux méritait d'exciter son attention.
CHAPITRE X.
UN BOUCAN.
Au milieu d'un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant
un carré long; à l'une des extrémités s'élevait un _ajoupa_, sorte de
hutte de branchage appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de
longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.
Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil
ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à
ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés.
Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive
n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et
leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites
d'une copieuse curée.
Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme à
demi caché dans le lit de feuilles fraîches.
Non loin de l'ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, _à la
boucanière_, un marcassin d'un an.
Qu'on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées
en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces
traverses des gaulettes, le tout de bois vert.
Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le
dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds
le retenaient dans cette position que l'ardeur du feu aurait pu
déranger.
Ce gril était élevé au dessus d'une fosse de quatre pieds de long sur
trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le
marcassin _boucanait_ à la chaleur égale de ce brasier ardent et
concentré. La cavité du ventre de l'animal était à demi pleine de jus de
limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la
chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce
intérieure d'un fumet très appétissant.
Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à
se fendre; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose
le plus vif.
Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse
cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.
Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra
dans l'enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens
s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçant.
L'homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d'un air
étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez
hostiles à l'endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des
dents formidables.
Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier
Arrache-l'Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva
sa gaule d'un air menaçant, en disant:
--_Au chenil, valets! au chenil!_
Ces termes, empruntés à la vénerie d'Europe, ne firent aucune impression
sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que
le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.
Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur
Croustillac sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un
long fusil à la main, en s'écriant dans un espèce de patois moitié
nègre, moitié français:
--Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà?
Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier:
--Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils
veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais
devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré
dans la forêt depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer...
Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de
l'étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait
à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en
baudrier brodé.
De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier
avec non moins de curiosité.
Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout
vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une
blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou
des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et
fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile
en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide.
Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise
autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d'un côté, une
gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses
longueurs et de diverses formes; de l'autre côté, une gargoussière.
Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures
étaient faites sans couture et d'une seule pièce, grâce au procédé que
voici, et dont usaient toujours les boucaniers.
Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient
avec précaution la peau d'une des extrémités de devant, depuis le
poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comme un bas que l'on
déchausse; puis, après l'avoir complétement détachée de l'os, ils la
prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche,
plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de
l'animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait
le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et
tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe, où ils l'attachaient avec
une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme
du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était
imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpents.
Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un
fusil à long canon de très fort calibre, que l'on appelait fusil de
_boucan_; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.
La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un
bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard
farouche.
Croustillac lui dit résolument:
--Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de
ce rôti?
--Ce rôti n'est pas à moi, dit le boucanier.
--Comment! et à qui donc appartient-il?
--A maître Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes
boucanées à la pointe aux Caïmans.
--Ce rôti appartient à maître Arrache-l'Ame? s'écria le chevalier assez
surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de
la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies.
--Ce rôti appartient à Arrache-l'Ame? reprit encore Croustillac...
--Il lui appartient, répondit laconiquement l'homme au long fusil.
A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la
forêt.
--C'est le maître, dit l'engagé.
Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se
mirent à pousser des hurlements de joie et ils s'élancèrent à travers
les broussailles pour courir au-devant du boucanier.
Averti du retour de son maître, l'engagé, que nous appellerons Pierre,
tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour
bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans
les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mélange de
jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité
abdominale du marcassin se fût écoulé.
Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si
appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait
presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame.
Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de
lui.
Maître Arrache-l'Ame était grand et robuste. Son teint naturellement
blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son
épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient
réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son
engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il
portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement
ses jambes, au lieu d'être à demi-nues, étaient entourées jusqu'aux
genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et
il portait de gros souliers de cuir non tanné.
Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de deux ou trois plumes
d'aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la
boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait
le costume et l'armement de maître Arrache-l'Ame de celui de son engagé.
Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et
plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres
oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les
jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité
merveilleuse.
Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, étaient ronds, fins et gras
comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui
coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et
abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître
Arrache-l'Ame eut fini de plumer le sien, il l'y jeta aussi.
Pierre lui demanda:
--Maître, faut-il fermer la marmite?
--Ferme, dit le maître.
Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin
dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma
presque complétement, et les ramiers commencèrent à _mijoter_ dans cette
daubière d'un nouveau genre.
Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier
n'avait pas paru s'apercevoir de la présence du chevalier, qui, le
jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se
préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui
faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame.
Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait
plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur
que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les
boucans par curiosité.
Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance
avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité;
comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de
prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient
une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait
qui voulait.
Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame
s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la
feuillée et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner.
Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le
jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au
front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue
d'Arrache-l'Ame à son égard.