Cette maison n'avait qu'un étage; au premier aspect elle semblait

seulement construite d'écorces d'arbres; son toit de bambous, très

incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur,

s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait

ainsi une sorte de galerie autour de la maison.

Un peu au-dessus du niveau de ce lac, descendait, en pente douce, une

pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles

prairies d'Angleterre; cette rareté inouïe aux Antilles était due à

d'invisibles irrigations qui partaient de l'étang et répandaient dans ce

parc une délicieuse fraîcheur.

A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales,

succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'inclinaison

du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais

seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les

arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers

et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de

haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d'or.

A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers,

formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond

duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où

était alors engagé le colonel Rutler.

Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de

l'habitation; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à

vingt-trois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si

mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu'on lui donnerait à peine seize

ans.

Vêtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi

couchée sur son sofa d'étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d'or;

elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparaît à

demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blonds-cendrés, car

cette jeune femme est coiffée presque à la Titus: une foule de soyeux

anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses épaules de neige et

encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle

d'un enfant.

Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où

elle est étendue, est ouvert devant elle.

La jeune femme y lit avec attention à la clarté de trois bougies

parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, enrichi de

ciselures exquises.

Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'ils projettent une ombre

légère sur ses joues, où l'on remarque deux gracieuses fossettes; son

nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que

ses beaux yeux bleus; sa physionomie est empreinte d'une ravissante

expression d'innocence et de candeur.

Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon,

chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin

cerise, côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main.

La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus

accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille.

Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l'on peut admirer le

ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqué au

coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est

digne du bras, ses ongles très longs ont la pureté luisante de l'agate.

L'extrémité des doigts est nuancée d'un si vif incarnat, qu'on les

dirait colorés du henné des Indiens.

L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la

Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif qui passe

avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations

conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous

l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue

était du nombre de ces natures privilégiées.

Car c'était la Barbe-Bleue!...

Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du

Morne-au-Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait _Angèle_. Hélas!

ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-t-ils pas

singulièrement avec la réputation diabolique dont _jouissait_ cette

veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs

qu'elle avait eu d'époux.

La suite des événements permettra de condamner ou d'innocenter la

Barbe-Bleue.

A un léger bruit qu'elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa

vivement sa tête, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur le bord

du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de

grâce.

Au moment où elle se levait en s'écriant:--C'est lui! un homme soulevait

la portière de cette chambre.

Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèle ne courut au devant

du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l'enlaça avec une

sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en

s'écriant avec joie:

--Mon tendre ami! mon bon Jacques!

Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses

bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux

fardeau.

Alors Angèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains

dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa

figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...

Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils donc raison de

suspecter la moralité de la Barbe-Bleue?

L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le

teint cuivré d'un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste;

ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une

forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient

grands et d'un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et

humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois

charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient

les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l'Antinoüs.

Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient

alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. Il portait un

justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d'or ouvragés; de larges

chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils,

qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une

ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé;

enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de

mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou

et dessinaient une jambe du plus beau galbe.

Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient

Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint

d'albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l'autre,

teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi.

La blancheur de la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des

vêtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprécier encore les

contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses

grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se

plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux

admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait

rivaliser avec le plus beau bronze florentin.

Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna

au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tête

entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire

chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s'écria:

--Voilà comme je vous aime, monsieur l'Ouragan.

A un léger bruit qu'on entendit derrière la tapisserie qui servait de

portière, Angèle dit:

--Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?

--Maîtresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les arranger

dans les caisses.

--Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au

mulâtre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle à

_ébouriffer_ la chevelure de M. l'Ouragan.

M. l'Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d'Angèle, et

la contemplait avec amour.

Il lui dit en souriant:

--Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez

tout permis! puis il ajouta en souriant d'un air gravement railleur:

--Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue,

que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?

--Et qui dirait que cet homme, qui parle d'une voix si douce, est ce

féroce capitaine l'Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols!

s'écria Angèle en éclatant de rire.

Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s'exprimaient

dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.

--Quelle différence! s'écria ce dernier en souriant, ce n'est pas moi

qu'on accuse d'horribles et mystérieuses aventures, ce n'est pas moi

qu'on appelle _Barbe-Bleue_.

A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la

petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus

mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine

l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour

l'avertir qu'on pouvait l'entendre et dit d'un air malicieusement

boudeur:

--Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés.

--Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords,

donc, madame?

--Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai...

--Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes pour être aussi

criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites

frémir... Si nous soupions?

Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la

conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche

à raies écarlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux

jambes.

--Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la

Barbe-Bleue.

--Oui, maîtresse.

--Tu nous écoutais?

--Non, maîtresse.

--D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende...

Fais-nous donner à souper, Mirette.

Puis s'adressant au capitaine:

--Quel vin veux-tu?

--Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice...

Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du

couvert.

--A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de te prévenir d'un très grand

événement.

--Quoi donc? un de mes défunts qui revient?

--Ma foi, à peu près.

--Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises

plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé.

--Non, ce n'est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien

vivant qui ne demande qu'à être ton mari.

--Il veut m'épouser?

--Il veut t'épouser.

--Ah! le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre? s'écria Angèle en

éclatant de rire.

Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux

autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème

couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifiques

porcelaines du Japon.

La Barbe-Bleue continua:

--Mon amoureux n'est-donc pas de ce pays?

--Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien

de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation...

--Et d'où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?

--Il vient de France.

--De France?... il vient de France pour m'épouser! diable!...

--Angèle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, dit le

mulâtre avec un sérieux comique.

--Pardon, monsieur l'Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux

d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très

étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation

commence à parvenir en Europe.

--N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la _Licorne_ que ce

digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de

vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous...

Voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil?

--L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?

--Le chevalier de Croustillac.

--Tu dis?

--Le chevalier de Croustillac.

--C'est là le nom de... mon prétendant?...--et Angèle partit d'un fou

rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son

hilarité.

Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux

autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en

vaisselle de vermeil.

Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva

pour prendre un siége, pendant qu'Angèle, agenouillée sur le bord du

sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table

avec des gestes et des mines de chatte gourmande.

--As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver

sans doute la vérité de cette assertion, elle entr'ouvrit ses lèvres de

corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu'elle fit

claquer par deux fois.

--Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le

capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une

odeur appétissante.

--Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'est pas pour

être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace

au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa

tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:

--N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus?

--Non, maîtresse, dit Mirette.

--Et que je donnerai sa place à Arrache-l'Ame, le boucanier?

--Oui, maîtresse.

--Ou à Youmaalë, le Caraïbe?

--Oui, maîtresse.

--Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle.

--Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la

beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.

--Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne.

Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Mirette?

--Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.

--Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut

ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.

--Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l'oubliais...

Donnez-moi à boire, Mirette.

Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse, et versa

du vin de Xérès glacé à Angèle.

--Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins

de France.

Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui

donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses

joues rondelettes d'une teinte incarnate.

--Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il?

Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?...

Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s'empêcher de tressaillir

encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave

dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de

bien plus grandes énormités.

--Qu'est-ce que tu as, Mirette?

--Rien, maîtresse.

--Si... tu as quelque chose.

--Non, maîtresse.

--Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n'en aurais pas

pour longtemps, va, mon enfant. Puis s'adressant au capitaine l'Ouragan:

--Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?

--Le chevalier de Croustillac.

--Tu l'as vu?

--Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toutes forces, et

malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai

prié Youmaalë le Caraïbe, dit l'Ouragan, en regardant Angèle d'une

manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour

l'engager à renoncer à ses projets.

--Et vous avez donné cet ordre sans m'en prévenir, monsieur? Et si je

voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac,

ça doit être un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon, moi!

--Oh! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre;

avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez

de courage.

--Et l'avertissement de Youmaalë? demanda Angèle.

--N'a rien fait du tout, il a glissé sur l'âme inébranlable de ce

capitan, comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti

ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas

de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les

serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du

Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde.

--Jacques! une idée! s'écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici

pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes

trésors et non pas de moi... ah! il veut m'épouser, ce beau chevalier

errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet,

Jacques? qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne peux

pas être contrariée, je me fais une fête d'avoir ici mon Gascon; s'il

n'est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux

l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à

Arrache-l'Ame de me l'amener.

L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son

habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.

--Jacques! Jacques!... ne m'entends-tu pas? s'écria Angèle avec

impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le

veux!

Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l'index de sa main droite un

cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air

significatif.

Celle-ci comprit ce signe mystérieux.

Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva

brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria

d'une voix touchante:

--Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette

pensée, je te comprends!

--Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet

homme soit à craindre; mais enfin c'est un étranger... il peut venir

d'Angleterre ou de France, et...

--Je te dis que j'étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques...

j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est affreux.

Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes; elle baissa

la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence

pendant quelques minutes.

L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angèle, et lui dit

avec tendresse:

--Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs, j'aurais

dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener

cet imbécile comme un jouet... et alors...

--Jacques, mon ami, s'écria tristement Angèle en interrompant le

mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d'enfant, exposer... ce

que j'ai de plus cher au monde.

--Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la

faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t'effrayer; le père Griffon

s'est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de

sûreté... j'irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à

Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de

découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute

égaré. S'il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle,

car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s'il

est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de

l'envie de te connaître; sinon, comme tu n'as guère de distraction

ici... il te l'amènera.

--Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me

viennent maintenant à l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes

inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus,

se leva; le flibustier l'imita et lui dit:

--Rassure-toi, mon Angèle, il n'y a rien, rien à craindre... Viens au

jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette

d'apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te

chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.

En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille

d'Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches

qui conduisaient au jardin.

Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave:

--Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albâtre de

ma chambre à coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'oublie pas de

dire à _Cora_ et aux deux métisses que c'est demain leur jour de

service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.

Cette dernière recommandation d'Angèle était motivée par l'habitude

qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en

trois jours le service de ses femmes.

Mirette porta au jardin un très beau luth, d'ébène incrusté d'or et de

nacre.

Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une

grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de

clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de

Cromwell.

La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.

Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec

ravissement.

Aux dernières strophes la voix du flibustier s'émut, quelques larmes

semblèrent s'y mêler... puis les chants cessèrent.

Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe

renfermée dans un globe d'albâtre qui jetait sur tous les objets une

lumière douce et voilée.

Cette chambre était splendidement tendue d'étoffe des Indes fond blanc,

émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d'un

tissu semblable à une toile d'araignée enveloppait un immense lit de

bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers

d'un léger brouillard.

Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira

discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:

--Mirette allume la lampe pour le capitaine... _Cora_ pour le

boucanier... et _Noün_ pour le Caraïbe...

Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d'un air d'intelligence,

et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé

les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison

particulière de la Barbe-Bleue.

CHAPITRE IX.

LA NUIT.

Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonçait

dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.

Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa

route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le

pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.

Ainsi que le père Griffon l'en avait prévenu, on ne trouvait aucun

chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes

herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables

encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l'air, la

lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes

de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante,

produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre

à une assez grande épaisseur.

Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère

étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse, de

pesanteur; il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tête

lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il

n'admirait plus les colonnades de feuillée qui s'étendaient à perte de

vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d'oeil distrait

sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris,

qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes

d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois

d'Inde.

Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des

passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient à peine

un sourire. Complétement absorbé, il n'avait que la force de songer au

terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pensée que pour la

Barbe-Bleue et ses trésors.

Le morne au diable · 第 5 / 28 段