[7] Je ne sais en vérité pas quel rôle a pu jouer le singe de Madras,
dans l'histoire des humaines superstitions, ou dans celle de l'idolâtrie
des peuples de l'Inde. Mais ce que je sais fort bien, c'est l'importance
que la patte de ce singe fameux a acquise dans les entretiens des
marins. Jamais le boeuf Apis, et le chien Anubis, ne jouirent, même dans
la payenne Egypte, d'une célébrité plus grande que celle qu'a obtenue
dans la tradition maritime, la patte de ce singe de Madras, si digne
d'occuper et d'exercer la science de nos archéologues. Quant à moi, tout
ce que je suis fondé à admettre pour me faire une idée un peu complète
de l'opinion que se sont formée les matelots sur ce fabuleux animal,
c'est qu'un singe régnait à Madras, ou y était adoré comme un dieu, ce
qui est à peu près la même chose, et qu'un téméraire osa couper la patte
du quadrumane, auquel on voulait peut-être lui faire rendre hommage
comme à un souverain ou à une idole. Telle est l'explication sinon la
plus savante, du moins la plus naturelle que j'aie trouvée, pour rendre
quelque peu intelligible pour moi l'allégorie peut-être cachée sous cet
emblême; et ce qui me fait ajouter quelque prix à cette manière de
penser, c'est l'expression dont les matelots se servent pour rabattre
l'orgueil du crâne qui les provoque, ou du fanfaron qui ose les
défier... Ah ça! disent-ils, est-ce toi qui as coupé la patte du singe
de Madras? Certes, celui des lieutenans de Cambise qui fit mettre comme
un gigot, le boeuf Apis à la broche, a acquis bien moins de renom
populaire que l'illustre inconnu qui a coupé la patte du mystérieux
singe de Madras.
Bien malheureux est le capitaine qui fait dire à l'équipage dont il a pu
être jugé sur ses premiers actes: Ce n'est pas encore celui-là qui a
coupé la patte du singe de Madras.