[6] _Sang-froidement_, est un adverbe de manière qui, certes, est bien
loin d'être français; mais il est matelot. Les marins, qui ne se piquent
pas de parler correctement la langue dont ils se servent par habitude,
se piquent de faire entrer dans le moins de mots ou de lettres qu'ils
peuvent, l'idée qu'ils ont besoin d'exprimer le plus promptement
possible. Au lieu de dire _avec sang-froid_, il peut leur sembler
quelquefois logique de dire sang-froidement, comme ils nous entendent
dire _simplement_, pour avec simplicité. Et remarquons bien que ce ne
sont pas eux qui cessent d'être logiques avec les allures irrégulières
de notre langue: c'est notre langue capricieuse, au contraire, qui a
presque toujours le tort de ne pas être assez logique pour eux. Si par
malheur l'Académie française avait à créer des verbes, pour exprimer le
plus imitativement possible le battement d'une voile, l'action de
descendre un fardeau à la poulie, ou celle de détacher une amarre,
croyez-vous bien qu'elle inventât des mots plus brefs, plus complets que
ceux de ralinguer, affaler, ou larguer, pour dire une voile qui bat, un
poids que l'on descend en douceur, une amarre que l'on détache!
Une voile qui _faséie_ ou qui _flavie_, une amarre qui _rippe_ en se
raidissant, un câble qui se _raque_ sur le fond, un cordage que l'on
_trésillonne_ en l'étreignant avec un anspect, la mer qui _moutonne_ à
l'horizon, la lame qui déferle à bord, le navire qu'on remorque, le
corsaire qui cingle en pinçant le vent, le remoux que laisse le courant,
la mer phosphorescente qui brésille, le hunier qu'un coup de vent
déralingue, m'ont toujours paru d'excellentes onomatopées.