distinction de philosophie et de l'esprit philosophique. Il
reconnaît que les systèmes sont en baisse; mais il défend aussi
nos philosophes de se confondre avec les simples savants: il les
montre capables d'une autre vision des choses.
Évidemment!... Tout de même, cela n'empêche pas la
métaphysique--et c'est-à-dire la philosophie--de mourir, ou bien
d'être morte.
L'aventure idéologique que M. Émile Boutroux raconte et explique
d'une manière si pénétrante, Marcelin Berthelot l'avait annoncée;
il avait annoncé pis encore!... Voici quelques paroles de ce grand
esprit désespéré. Il songeait à l'avenir de la pensée humaine;
et il écrivit: «Il sera matériellement impossible de s'assimiler
l'ensemble des découvertes de son temps. Le cerveau humain ne
pouvant plus absorber l'immense majorité des faits acquis par les
sciences, ne pourra plus généraliser, c'est-à-dire s'étendre et se
développer. On ne pourra donc plus progresser: et je prévois, pour
un temps futur, une période où le progrès intellectuel restera
stationnaire...»
N'est-ce pas ce «temps futur» qui est arrivé? N'est-ce pas
l'époque de l'inévitable décadence qui a commencé?
Or, selon Marcelin Berthelot, le progrès matériel s'arrêtera
en même temps que le progrès intellectuel: «Quand l'homme aura
capté les chutes d'eau, utilisé les forces des marées, la chaleur
solaire, la chaleur terrestre, et qu'il aura remplacé les
produits de la terre et des animaux par des aliments artificiels
en tout semblables aux aliments naturels, on aura, semble-t-il,
atteint les termes du progrès matériel. La vie se multipliera,
la population décuplera. Mais vers où pourra bien se diriger le
progrès?...» Que deviendra alors l'âme humaine? et quel sera son
progrès?--«Les idées morales, la conscience, les abnégations et
les sacrifices, l'amour du beau et du bien progresseront-ils
à proportion des découvertes scientifiques et des commodités
de l'existence?...» Marcelin Berthelot posait cette terrible
question; et, dans le chagrin de certains jours, il répondait
qu'on ne verrait jamais le triomphe de la raison.
Je ne sais jusqu'où va le pessimisme des prédictions que formule
M. Émile Boutroux; je ne sais s'il va aussi loin dans la
désespérance spirituelle que les prophéties de Marcelin Berthelot.
Mais, quand meurt l'espoir d'une synthèse idéologique où entrent
les divers éléments du tout, le grand Pan meurt à tout jamais.
Il y aura quelques rêveurs encore. Mais nos petits philosophes
seront de plus en plus étroitement enfermés dans leurs spécialités
exigeantes. Ils travailleront là, tranquilles et méticuleux: et
ils auront oublié le grand Pan.
D'abord, ils ne s'apercevront pas de l'inconvénient qu'il y a
nécessairement à procéder ainsi. Et puis, leur détestable erreur
ayant vicié tout leurs travaux, ils se décourageront.
Ils sont partis de cette idée qu'il ne faut pas aller, tout de
go et comme d'un trait, jusqu'à l'absolu, jusqu'à la substance
première, sans avoir pris dans le concret ses assurances; mais
ils vérifieront que ce qu'ils nomment le concret n'est pas un
tout déterminé qui ne dépende que de soi: ils vérifieront que ce
prétendu concret n'est pas moins abstrait que la substance pure,
et qu'en un mot il n'est pas de physique nettement dégagé du
métaphysique.
Alors, ce sera la faillite du peu qui reste.
GABRIEL FAURÉ
Si nos âmes n'étaient que des endroits où les idées font, entre
elles, de la logique,--comme jouent les jeunes filles au volant,
ou plutôt comme jouent aux échecs des négociants attentifs, en
des estaminets de villes provinciales,--la musique serait fort
inutile; ou, mieux, il n'y aurait pas de musique.
Ou encore, si nos âmes étaient ce que Descartes a raconté, s'il
n'existait d'idées que distinctes, il n'y aurait pas de musique.
Seulement, ce n'est pas du tout cela!...
Il ne faut pas non plus comparer nos âmes à des salles où
l'acoustique est excellente, de telle sorte qu'y fleurisse et
s'y épanouisse chaque son, chaque sentiment, séparé de tous les
autres et consacré à sa seule aventure. Nos âmes seraient plutôt
pareilles à une chambre toute pleine d'échos où chaque note est
répercutée et ressassée.
Une belle musique tient compte de cette résonance de nos âmes.
Elles sont pareilles à une chambre dont les murs seraient doués
d'une extrême sensibilité. Un sentiment s'y manifeste; et, au lieu
de naître et mourir, il traîne, il s'atténue, il se multiplie.
Il devient un murmure, il devient une chanson vague, il devient
un soupir, il n'en finit pas de se prolonger en variations
tumultueuses, et que guette le néant, et qui s'acharnent à
survivre et à dire, affirmer qu'elles ne sont pas mortes. Cela
dure encore, et déjà un autre sentiment, un autre son, naît et
commence sa romanesque destinée. Ainsi se mêlent, se croisent, se
combinent celui-ci et celui-là, ceux-ci et ceux-là, de manière
à former une émouvante polyphonie, que les mots ne savent pas
rendre; mais seule y suffit la musique.
Tu rêves de la bien-aimée absente. Ton chagrin serait le thème,
ton chagrin, ta nostalgie. Mais arrivent les souvenirs de la
bien-aimée qui était là: et ils ajoutent leur gaieté, leur charme
à la mélancolie où tu es. Il n'est pas une promenade où tu l'aies
accompagnée, il n'est pas un émoi de sa voluptueuse beauté, et
il n'est pas une langueur laissée par son doux abandon, qui
n'intervienne dans la détresse où tu languis. Et la chanson de
ton âme est un alliage harmonieux de ta pire douleur et de ta
meilleure allégresse.
Ah! pour que nous fussions très heureux ou, du moins, tranquilles,
il vaudrait mieux que fussent nos âmes pareilles, non à des
chambres de résonance, mais à des champs de manœuvre où des
bataillons d'infanterie marchent au pas accéléré sous le juste
commandement d'un chef qui sait la théorie. Et les bataillons
énergiques vont et viennent, se font place mutuellement,
concertent leur entrain, forment une colonne complexe, ordonnée et
victorieuse.
Qu'y pouvons-nous? Ce n'est pas cela, malheureusement; et, pour
que ce soit cela, il s'en faut de quasi tout.
Il n'est pas une idée furtive qui touche nos âmes sans y éveiller
tout un extravagant concert. Ainsi, dans les forêts d'automne,
une feuille n'est pas remuée sans que frémisse tout le feuillage
environnant.
Et voici que s'émeut une autre idée ou qu'est suscitée une alarme
nouvelle. Alors, idée ou alarme, elle va, badine, pleure, en
appelle d'autres, qui se joignent à elle et l'augmentent de leur
afflux. Elle dépérit; et puis, elle renaît; et puis, elle est
nombreuse infiniment. Dans cette abondance, on ne la reconnaît
plus. Elle est là, pourtant. C'est elle qui soudain semble seule
et qui à d'autres moments disparaît, pour revenir bientôt, seule
encore, ou associée à d'autres, ou par d'autres dénaturée.
Et je veux bien qu'une petite phrase, flexible et attentive,
ingénieuse avec ses mots finement agencés, suffise, en nos plus
calmes minutes, à rendre l'état de nos âmes; ce sont nos minutes
privilégiées. Mais, d'habitude, une musique nombreuse, variée est
plus analogue à notre douleur compliquée de joie, d'indifférence,
d'enthousiasme et d'irrésolution.
Nos âmes sont bien à plaindre, telles que les voilà, et non
seulement telles que Dieu les a faites, mais telles encore que
les a refaites le hasard, le cher et fantaisiste hasard, roi
et despote de nos plaisirs, de nos peines et de toute notre
déraison. Seule les plaint comme elles le désirent la musique, la
délicieuse, chaste, compatissante et complaisante musique.
* * * * *
Avec ses cheveux blancs, longs et légers, avec ses yeux bleus
encadrés de bistre, avec ses fortes moustaches qui ne lui donnent
point un aspect sévère, et avec son air d'écouter une symphonie
lointaine où il choisira, Gabriel Fauré entrerait à merveille dans
l'une de ces compositions allégoriques auxquelles se plurent les
anciens dessinateurs. Il serait cuirassé d'or et armé; mais le
glaive et l'armure attesteraient seulement sa suprématie. Autour
de lui se presserait, en bel arrangement, une troupe de jeunes
femmes symboliques, vêtues de souples étoffes qui ne dissimulent
pas leurs attraits; et, à divers attributs, ornements, ou à
des banderoles explicites, on reconnaîtrait que l'une est la
Mélancolie, une autre la Tendresse, une autre la Gaieté, une
autre la Volupté, une autre l'Absence, une autre la Rêverie,
une autre la Pitié; il y en aurait d'autres encore: chacune
d'elles porterait ainsi le nom de l'une de nos heures. Et chacune
s'empresserait; mais leur souveraine apporterait la couronne de
myrte: et celle-ci serait Psyché, notre âme.
* * * * *
On a dit souvent de Gabriel Fauré qu'il était notre Schumann.
Et l'on a raison de le dire, si l'on tâche ainsi de marquer,
par l'analogie d'une gloire incontestée, l'importance de son
œuvre. Mais notre Schumann, un Schumann de France, et un Schumann
tout autre, à sa manière originale et si particulière qu'on la
distingue dans la surprenante diversité de ses compositions. Nul
artiste n'est plus varié, plus apte aux inspirations les plus
différentes; mais son style caractérise toutes ses réussites.
En fait de musique de chambre, il a donné des quatuors, des
sonates et des quintettes d'un tour noble et gracieux, d'une
qualité classique. Sa musique religieuse est véritablement pieuse
et, sinon mystique, du moins consciente de son sublime objet;
par la simplicité grave et charmante de la ligne, elle a toute
la dignité du genre et elle suit toutes les péripéties du drame
divin: la messe de _Requiem_ est un chef-d'œuvre accompli.
Gabriel Fauré n'a pas écrit pour le théâtre. Il a composé de
la musique de scène, un _Shylock_ délicieux, un admirable
_Prométhée_, le subtil et bel accompagnement lyrique et musical
d'une ou deux situations de _Pelléas et Mélisande_. Il donnera
bientôt un opéra de _Pénélope_.
Surtout, il est le maître incomparable du lied. C'est là que
s'est manifesté, avec le plus d'abondance et de nouveauté, son
merveilleux génie. Depuis _Lydia_ jusqu'à la _Chanson d'Ève_,
quelle magnifique profusion!... _Lydia_, sa première mélodie, a la
perfection délicate de l'élégie antique, la grâce latine; et elle
fait songer que Catulle et Properce auraient voulu cette musique
autour de leur rêve d'amour et de mort. Et puis Fauré multiplia
les chansons de tendresse et de mélancolie. Il empruntait aux
meilleurs poètes le sujet, le motif; et il accomplissait, avec
une aisance extraordinaire, le miracle perpétuel de l'obéissance
absolue et de la plus complète liberté. Fauré ne suit pas
seulement le texte du poème, il n'est pas seulement docile à
l'exactitude des mots et du rythme: mais il dévoue à l'idée, au
sentiment du poète, son intelligente et respectueuse attention,
sa fine complaisance. Il ne veut pas que le poème n'ait été que
le prétexte de sa musique. Et sa musique n'en est ni diminuée ni
contrainte.
Avec quelle spontanéité heureuse elle s'élance! Elle ne subit
aucune gêne; on dirait qu'elle est toute seule; et l'on ne sait
si elle mène le poème ou si le poème la mène: ils vont tous deux
ensemble, et comme animés l'un par l'autre.
Quand Niedermeyer eut composé la musique du _Lac_, je crois que
Lamartine fut content, car le _Lac_ en devint plus célèbre et
plus populaire encore. Toutefois, il écrivit, dans le singulier
commentaire de ses Méditations, que la musique et la poésie sont
deux arts qui n'ont pas besoin d'une aide réciproque: un beau
poème a en lui-même sa musique, disait-il, comme une belle phrase
musicale a en elle-même sa poésie. Ce reproche, où il y a un
peu d'ingratitude, s'adresserait justement à maintes mélodies
modernes. Beaucoup de musiciens, fort désinvoltes, se moquent un
peu trop du poème. Et il en résulte que le poème est une chose, la
musique en est une autre: l'union, tout à fait arbitraire, de ces
deux choses ressemble à ces mariages, dits de raison, où les deux
époux vont chacun de son côté.
Mais, quelle exquise réussite, le parfait accord de deux arts
jumeaux!... Par les jours de limpide lumière, la plaine d'Ombrie
est adorablement parée de la double verdure des oliviers et des
vignes. Au fût de chaque olivier grimpe une vigne: les feuilles de
l'olivier sont grises et argentées; la souple vigne, plus foncée,
marie son feuillage à celui de l'arbuste qui la soutient,--qui la
soutient, qui la porte et qui ne l'étouffe pas, et qui la laisse
joliment s'épanouir à son gré. Ainsi composent une ravissante
harmonie la vigne et l'olivier d'Ombrie.
Et ainsi, la musique de Fauré se pose sur les poèmes, s'appuie
sur eux, suit leurs rameaux et se développe à sa guise, fidèle et
libre, amoureuse et vive.
Elle s'est éprise des chansons tendres, mélancoliques de Verlaine.
Cette poésie s'est, ainsi, doublée; deux voix se sont mises à
l'unisson, la voix qui parle et la voix qui chante, afin d'aller
plus directement à l'esprit et à l'âme.
Les lieder de Fauré sont un des plus étonnants trésors de musique
qu'il y ait. Tristesse et gaieté, la joie des amours commençantes,
les désespoirs des déclins du cœur, l'allégresse, la nostalgie,
la crainte de la frivolité universelle, cette peur de la mort
qui est au fond de tous nos émois, et le tranquille bonheur, et
l'imprudence des embarquements pour Cythère, et la suave douceur
des larmes, et enfin toutes les innombrables façons que nous avons
de mêler nos sentiments, nos douleurs et nos félicités, tout
cela,--et ce qu'on ne sait pas dire avec des mots,--tout cela est
dans les divins lieder de Gabriel Fauré.
Les musiciens les plus difficiles les ont déclarés très savants.
Les ignorants les entendent et ils en ressentent le charme
souverain.
Et puis, avec ses récentes _Chansons d'Ève_, dont il a emprunté
le thème littéraire à Charles Van Lerberghe, Fauré a encore
renouvelé son art. A son œuvre d'amour, d'élégie et de fête
galante il ajoute une inspiration philosophique, une note de
pensée profonde. Les _Chansons d'Eve_, qui évoquent les premiers
jours du monde, le mystérieux commencement de tout, le rêve
inaugural, sont à ses mélodies antérieures ce qu'est à la poésie
de Musset la poésie d'Alfred de Vigny. Une méditation musicale, et
de quelle beauté poignante et sereine!...
* * * * *
Il est malaisé de parler d'un art qu'on aime et dont le secret
vous échappe; et la musique n'a pas besoin de commentaire,
probablement. Je n'ai pas su rendre le prestige de cette
impérieuse, douce et puissante magicienne: un charme qui trouble,
qui alarme et par les plus discrets et les plus purs moyens de
l'art. Ce charme, on devrait l'analyser mieux; et, tout de même,
à la fin de l'analyse la plus délicate, il resterait encore
l'essence indéfinissable, qui ne dépend ni de la technique ni de
la science,--et qui est le prodige intime de la musique, l'âme
intangible des sons, âme passionnée et qui se marie à nos âmes
plus étroit que la vigne aux oliviers d'Ombrie.
JULES LEMAITRE
«Beaucoup de choses sont obscures, pour les hommes; mais rien,
pour eux, n'est plus obscur que leur propre esprit.»
Cette mélancolique et judicieuse pensée, un homéride la formula
voici deux mille cinq cents ans, à une époque qui nous semble
être la jeunesse du monde et où il paraît que florissaient déjà
la sagesse et l'expérience éprouvée des sceptiques. Cette parole
excellente nous engage à éviter l'erreur où se laissent aller les
psychologues trop confiants. Et l'on est sage, on est content
de la citer d'abord, comme une excuse ou, au moins, comme une
précaution, lorsqu'on va tracer le portrait de l'un des esprits
les plus divers de ce temps.
L'âme d'un autre, et qui a participé à la vie actuelle, si
multiple et absurde, et fût-ce la plus simple des âmes que nous
ayons entrevues, est difficile à résumer. Mais un Jules Lemaître!
Un Jules Lemaître, poète, critique, auteur dramatique, essayiste,
romancier, journaliste, un Jules Lemaître qu'on a pris pour
un sceptique, et voire pour un humoriste, et qui soudain se
mêle avec ardeur à la plus violente politique de son époque, un
Jules Lemaître qu'ont ému toutes les littératures et toutes les
idéologies, comment l'attraper et comment fixer sa ressemblance?
Parmi ses physionomies nombreuses, comment choisir, et laquelle?
En fin de compte, s'il nous échappe, nous invoquerons la tutélaire
objection du vieil homéride.
* * * * *
Plusieurs de nos contemporains sont à peu près inintelligibles. Ou
bien, en d'autres termes, nous apercevons en eux mille choses qui
ne s'accordent pas. Et, en les regardant, nous apercevons ceci ou
cela; mais nous ne voyons pas le principe vivant et profond qui
assemble toutes ces contrariétés.
On le chercherait en vain: c'est qu'il n'existe pas.
Plusieurs de nos contemporains ressemblent à la boutique du
marchand de curiosités qui est dans _la Peau de chagrin_. Et
l'on y trouve «un océan de meubles, d'inventions, de modes,
d'œuvres, de ruines», un bric-à-brac de formes, de couleurs, de
pensées, «mais rien de complet». Ce sont des gens qui ont été fort
accueillants, faciles et hospitaliers pour les bribes que leur
apportait le hasard. Dans ce désordre, nous serions éperdus, si
bientôt nous ne savions qu'il ne faut pas chercher plus avant.
Mais, à une telle boutique aventureuse, opposons l'une de ces
maisons provinciales où a bien et doucement duré l'existence
longue d'une famille. Les meubles, d'âge inégal et de différent
style, font des contrastes singuliers et amusants. Il y a, parmi
eux, des objets qui viennent de très loin et qui attestent les
voyages dont, le soir, on parle encore. La bibliothèque est
chargée des livres auxquels se plurent, parfois et à tour de rôle,
les membres de la famille: il y en a pour tous les âges et pour
les plus dissemblables journées. Avec ses armoires pleines et avec
l'abondance des objets qui l'encombrent, cette maison ne nous
déconcerte pas; et nous admettons que s'y déroule une existence
harmonieuse.
Ou bien, recourons à une autre image, et plus aimable peut-être.
Plusieurs de nos contemporains ont des âmes qui ressemblent à des
bouquets de fleurs coupées et variées. La réunion de telles fleurs
n'est pas évidemment désagréable. Mais elle est tout artificielle;
et il n'y a point à la commenter autrement que comme un caprice.
D'autres âmes, et qui nous intéressent davantage, sont analogues
à une belle plante qui s'est développée librement et qui a bien
fleuri. Les rameaux nombreux se croisent et se mêlent avec une
fantaisie charmante; ils font mille dessins où nos regards se
divertissent; et la disposition des fleurs, les nuances de leurs
pétales, leur quantité, leur défaillance ou leur épanouissement
réalisent un complexe chef-d'œuvre dont le détail était imprévu.
Mais, parmi tant de riches hasards, nous nous reconnaissons; nous
savons qu'il y a une racine, nous savons où elle est.
Or, il nous faut, ici-bas, appeler intelligibles les choses ou
les âmes que nous pouvons, avec bonne foi, réduire à l'unité.
Peut-être n'en est-il pas de même pour Dieu et pour les
intelligences qui sont admises à lui faire compagnie: je me
demande ce que vaut l'unité, à l'état de noumène. Dans ce monde
des phénomènes, il n'y a qu'elle pour nous donner le sentiment de
comprendre. Il nous semble que l'unité soit la vie; et la vie est
la seule réalité que nous concevions.
Eh bien, en dépit d'une variété merveilleuse, Jules Lemaître, le
plus divers de nos contemporains, nous apparaît tout de suite
comme qui nous doit être intelligible; ou bien, ce sera notre
faute, et non la sienne. Car il est parfaitement naturel.
* * * * *
On ne peut l'être davantage; et sans doute l'est-il plus que
personne.
Le contraire de cette qualité, ne l'appelons pas hypocrisie. Une
sincérité suffisante, et enfin tout ce que le prochain peut, sans
niaiserie, attendre de nous en fait de sincérité, ne nous empêche
pas d'arranger un peu notre personnage. Et, quelquefois, cela vaut
mieux: beaucoup de femmes ont raison de se vêtir avec magnificence
et de se farder; beaucoup de gens, hommes ou femmes, agissent bien
en dissimulant sous des dehors apprêtés l'esprit que leur a donné
le destin.
Même, il est rare qu'on soit tout à fait naturel avec soi. Nombre
de vieillards meurent sans se connaître encore. Seront-ils
présentés, chacun à lui, dans l'autre vie?...
Être parfaitement naturel, cela suppose maintes vertus, et des
plus jolies. Cela suppose, en outre, qu'on peut l'être sans
rougir. Et l'on n'est point cynique, non plus. On est charmant,
avec simplicité.
Les personnes qui ne sont pas occupées de littérature et qui
manquent pourtant de naturel méritent des reproches. Mais un
littérateur ou, d'une façon plus générale, un artiste qui reste
naturel a remporté une belle victoire sur de grandes difficultés.
L'art est une si drôle de chose!...
Et, faute d'habitude, parce que l'occasion n'est pas fréquente,
on éprouve une sorte de timidité émerveillée à dire d'un
littérateur:--Dans la tristesse comme dans la gaieté, et qu'il
songe amèrement, ainsi que les temps l'y engagent, ou bien
qu'il s'abandonne à la douceur de la vie, qu'il soit dans ses
belles heures étincelantes d'esprit, de fine humeur, d'exquise
plaisanterie, ou que sa mélancolie le tourmente, à aucune minute
on ne peut l'apercevoir différent de lui-même et s'efforçant en
quelque manière. Il ne se montre pas, il ne se dissimule pas: on
le voit.
C'est le caractère qu'on trouve d'abord à l'œuvre de Jules
Lemaître. Avec tout l'art possible, avec une délicate ingéniosité,
il ne cherche qu'à rendre sa pensée de la façon la plus analogue à
cette pensée même. Les phrases, les jolies phrases qu'il fait, ne
sont pas un ornement, une parure vaine pour l'idée; souples, elles
suivent tous les contours de l'idée, elles l'accompagnent, elles y
adhèrent et elles n'ont pas d'autre office que de la révéler...
Que je t'aime dans cette robe
Qui te déshabille si bien!...
Quand il a trouvé, quand il a justement agencé les mots qui
parlent ou chantent selon la voix même et le rythme de sa pensée,
il est content.
Il veut que son art, à son exemple, soit naturel. Peut-être ne
déteste-t-il vraiment que les sentiments guindés et les propos
menteurs. Pour les formes diverses que prend la sincérité des
hommes et des femmes, il a ou de la tendresse ou de l'indulgence.
* * * * *
Aucune intelligence n'a été plus capable de tout comprendre et, ne
disons pas de tout admettre,--car il a, mieux que des préférences,
des exigences très nettes,--mais de tout expliquer. A cause de
cela, on a quelquefois cru qu'il était un sceptique; sait-on si
lui-même, un peu de temps, ne l'a pas cru?... Et puis on a bien vu
que non; il le vit lui-même, et peut-être avec douleur.
Il s'est formé à la lecture de tous les livres, à la méditation
de toutes les doctrines; il connaît les tentatives innombrables
que les idéologues et les artistes ont faites pour réaliser un bel
et grand système du monde; il apprécie à leur valeur toutes les
admirables et industrieuses dialectiques auxquelles on recourt
quand on désire de transformer ses prédilections en théories
dogmatiques. Il a regardé, il a examiné ces subtiles et fortes
machines; et, s'il ne se hâtait pas de choisir entre elles, c'est
afin de ne pas se priver du spectacle que toutes lui donnent.
Il devint un critique tel qu'il n'y en a pas d'autre. Il a tous
les points de comparaison qui sont indispensables si l'on assume
le soin de discerner et de juger. En outre, il se détache assez
facilement du reste pour se consacrer à ce qu'il étudie. Il est
fervent et lucide.
La complaisance longue et patiente qu'il avait accordée à tous
les essais d'art et de pensée l'engageait à l'incertitude. Il
concluait au badinage, volontiers. Lorsqu'on a vu se succéder
les théories, lorsqu'on les a vues les unes après les autres
fleurir et se faner, les fleurs nouvelles semblant seules douces
et précieuses pour le court temps de leur durée, on regarde ces
épanouissements avec plus de curiosité que de passion; et l'on
évite de se donner à ce qui bientôt s'en ira.