M. Émile Boutroux, en fin de compte, aboutit à une consolante

distinction de philosophie et de l'esprit philosophique. Il

reconnaît que les systèmes sont en baisse; mais il défend aussi

nos philosophes de se confondre avec les simples savants: il les

montre capables d'une autre vision des choses.

Évidemment!... Tout de même, cela n'empêche pas la

métaphysique--et c'est-à-dire la philosophie--de mourir, ou bien

d'être morte.

L'aventure idéologique que M. Émile Boutroux raconte et explique

d'une manière si pénétrante, Marcelin Berthelot l'avait annoncée;

il avait annoncé pis encore!... Voici quelques paroles de ce grand

esprit désespéré. Il songeait à l'avenir de la pensée humaine;

et il écrivit: «Il sera matériellement impossible de s'assimiler

l'ensemble des découvertes de son temps. Le cerveau humain ne

pouvant plus absorber l'immense majorité des faits acquis par les

sciences, ne pourra plus généraliser, c'est-à-dire s'étendre et se

développer. On ne pourra donc plus progresser: et je prévois, pour

un temps futur, une période où le progrès intellectuel restera

stationnaire...»

N'est-ce pas ce «temps futur» qui est arrivé? N'est-ce pas

l'époque de l'inévitable décadence qui a commencé?

Or, selon Marcelin Berthelot, le progrès matériel s'arrêtera

en même temps que le progrès intellectuel: «Quand l'homme aura

capté les chutes d'eau, utilisé les forces des marées, la chaleur

solaire, la chaleur terrestre, et qu'il aura remplacé les

produits de la terre et des animaux par des aliments artificiels

en tout semblables aux aliments naturels, on aura, semble-t-il,

atteint les termes du progrès matériel. La vie se multipliera,

la population décuplera. Mais vers où pourra bien se diriger le

progrès?...» Que deviendra alors l'âme humaine? et quel sera son

progrès?--«Les idées morales, la conscience, les abnégations et

les sacrifices, l'amour du beau et du bien progresseront-ils

à proportion des découvertes scientifiques et des commodités

de l'existence?...» Marcelin Berthelot posait cette terrible

question; et, dans le chagrin de certains jours, il répondait

qu'on ne verrait jamais le triomphe de la raison.

Je ne sais jusqu'où va le pessimisme des prédictions que formule

M. Émile Boutroux; je ne sais s'il va aussi loin dans la

désespérance spirituelle que les prophéties de Marcelin Berthelot.

Mais, quand meurt l'espoir d'une synthèse idéologique où entrent

les divers éléments du tout, le grand Pan meurt à tout jamais.

Il y aura quelques rêveurs encore. Mais nos petits philosophes

seront de plus en plus étroitement enfermés dans leurs spécialités

exigeantes. Ils travailleront là, tranquilles et méticuleux: et

ils auront oublié le grand Pan.

D'abord, ils ne s'apercevront pas de l'inconvénient qu'il y a

nécessairement à procéder ainsi. Et puis, leur détestable erreur

ayant vicié tout leurs travaux, ils se décourageront.

Ils sont partis de cette idée qu'il ne faut pas aller, tout de

go et comme d'un trait, jusqu'à l'absolu, jusqu'à la substance

première, sans avoir pris dans le concret ses assurances; mais

ils vérifieront que ce qu'ils nomment le concret n'est pas un

tout déterminé qui ne dépende que de soi: ils vérifieront que ce

prétendu concret n'est pas moins abstrait que la substance pure,

et qu'en un mot il n'est pas de physique nettement dégagé du

métaphysique.

Alors, ce sera la faillite du peu qui reste.

GABRIEL FAURÉ

Si nos âmes n'étaient que des endroits où les idées font, entre

elles, de la logique,--comme jouent les jeunes filles au volant,

ou plutôt comme jouent aux échecs des négociants attentifs, en

des estaminets de villes provinciales,--la musique serait fort

inutile; ou, mieux, il n'y aurait pas de musique.

Ou encore, si nos âmes étaient ce que Descartes a raconté, s'il

n'existait d'idées que distinctes, il n'y aurait pas de musique.

Seulement, ce n'est pas du tout cela!...

Il ne faut pas non plus comparer nos âmes à des salles où

l'acoustique est excellente, de telle sorte qu'y fleurisse et

s'y épanouisse chaque son, chaque sentiment, séparé de tous les

autres et consacré à sa seule aventure. Nos âmes seraient plutôt

pareilles à une chambre toute pleine d'échos où chaque note est

répercutée et ressassée.

Une belle musique tient compte de cette résonance de nos âmes.

Elles sont pareilles à une chambre dont les murs seraient doués

d'une extrême sensibilité. Un sentiment s'y manifeste; et, au lieu

de naître et mourir, il traîne, il s'atténue, il se multiplie.

Il devient un murmure, il devient une chanson vague, il devient

un soupir, il n'en finit pas de se prolonger en variations

tumultueuses, et que guette le néant, et qui s'acharnent à

survivre et à dire, affirmer qu'elles ne sont pas mortes. Cela

dure encore, et déjà un autre sentiment, un autre son, naît et

commence sa romanesque destinée. Ainsi se mêlent, se croisent, se

combinent celui-ci et celui-là, ceux-ci et ceux-là, de manière

à former une émouvante polyphonie, que les mots ne savent pas

rendre; mais seule y suffit la musique.

Tu rêves de la bien-aimée absente. Ton chagrin serait le thème,

ton chagrin, ta nostalgie. Mais arrivent les souvenirs de la

bien-aimée qui était là: et ils ajoutent leur gaieté, leur charme

à la mélancolie où tu es. Il n'est pas une promenade où tu l'aies

accompagnée, il n'est pas un émoi de sa voluptueuse beauté, et

il n'est pas une langueur laissée par son doux abandon, qui

n'intervienne dans la détresse où tu languis. Et la chanson de

ton âme est un alliage harmonieux de ta pire douleur et de ta

meilleure allégresse.

Ah! pour que nous fussions très heureux ou, du moins, tranquilles,

il vaudrait mieux que fussent nos âmes pareilles, non à des

chambres de résonance, mais à des champs de manœuvre où des

bataillons d'infanterie marchent au pas accéléré sous le juste

commandement d'un chef qui sait la théorie. Et les bataillons

énergiques vont et viennent, se font place mutuellement,

concertent leur entrain, forment une colonne complexe, ordonnée et

victorieuse.

Qu'y pouvons-nous? Ce n'est pas cela, malheureusement; et, pour

que ce soit cela, il s'en faut de quasi tout.

Il n'est pas une idée furtive qui touche nos âmes sans y éveiller

tout un extravagant concert. Ainsi, dans les forêts d'automne,

une feuille n'est pas remuée sans que frémisse tout le feuillage

environnant.

Et voici que s'émeut une autre idée ou qu'est suscitée une alarme

nouvelle. Alors, idée ou alarme, elle va, badine, pleure, en

appelle d'autres, qui se joignent à elle et l'augmentent de leur

afflux. Elle dépérit; et puis, elle renaît; et puis, elle est

nombreuse infiniment. Dans cette abondance, on ne la reconnaît

plus. Elle est là, pourtant. C'est elle qui soudain semble seule

et qui à d'autres moments disparaît, pour revenir bientôt, seule

encore, ou associée à d'autres, ou par d'autres dénaturée.

Et je veux bien qu'une petite phrase, flexible et attentive,

ingénieuse avec ses mots finement agencés, suffise, en nos plus

calmes minutes, à rendre l'état de nos âmes; ce sont nos minutes

privilégiées. Mais, d'habitude, une musique nombreuse, variée est

plus analogue à notre douleur compliquée de joie, d'indifférence,

d'enthousiasme et d'irrésolution.

Nos âmes sont bien à plaindre, telles que les voilà, et non

seulement telles que Dieu les a faites, mais telles encore que

les a refaites le hasard, le cher et fantaisiste hasard, roi

et despote de nos plaisirs, de nos peines et de toute notre

déraison. Seule les plaint comme elles le désirent la musique, la

délicieuse, chaste, compatissante et complaisante musique.

* * * * *

Avec ses cheveux blancs, longs et légers, avec ses yeux bleus

encadrés de bistre, avec ses fortes moustaches qui ne lui donnent

point un aspect sévère, et avec son air d'écouter une symphonie

lointaine où il choisira, Gabriel Fauré entrerait à merveille dans

l'une de ces compositions allégoriques auxquelles se plurent les

anciens dessinateurs. Il serait cuirassé d'or et armé; mais le

glaive et l'armure attesteraient seulement sa suprématie. Autour

de lui se presserait, en bel arrangement, une troupe de jeunes

femmes symboliques, vêtues de souples étoffes qui ne dissimulent

pas leurs attraits; et, à divers attributs, ornements, ou à

des banderoles explicites, on reconnaîtrait que l'une est la

Mélancolie, une autre la Tendresse, une autre la Gaieté, une

autre la Volupté, une autre l'Absence, une autre la Rêverie,

une autre la Pitié; il y en aurait d'autres encore: chacune

d'elles porterait ainsi le nom de l'une de nos heures. Et chacune

s'empresserait; mais leur souveraine apporterait la couronne de

myrte: et celle-ci serait Psyché, notre âme.

* * * * *

On a dit souvent de Gabriel Fauré qu'il était notre Schumann.

Et l'on a raison de le dire, si l'on tâche ainsi de marquer,

par l'analogie d'une gloire incontestée, l'importance de son

œuvre. Mais notre Schumann, un Schumann de France, et un Schumann

tout autre, à sa manière originale et si particulière qu'on la

distingue dans la surprenante diversité de ses compositions. Nul

artiste n'est plus varié, plus apte aux inspirations les plus

différentes; mais son style caractérise toutes ses réussites.

En fait de musique de chambre, il a donné des quatuors, des

sonates et des quintettes d'un tour noble et gracieux, d'une

qualité classique. Sa musique religieuse est véritablement pieuse

et, sinon mystique, du moins consciente de son sublime objet;

par la simplicité grave et charmante de la ligne, elle a toute

la dignité du genre et elle suit toutes les péripéties du drame

divin: la messe de _Requiem_ est un chef-d'œuvre accompli.

Gabriel Fauré n'a pas écrit pour le théâtre. Il a composé de

la musique de scène, un _Shylock_ délicieux, un admirable

_Prométhée_, le subtil et bel accompagnement lyrique et musical

d'une ou deux situations de _Pelléas et Mélisande_. Il donnera

bientôt un opéra de _Pénélope_.

Surtout, il est le maître incomparable du lied. C'est là que

s'est manifesté, avec le plus d'abondance et de nouveauté, son

merveilleux génie. Depuis _Lydia_ jusqu'à la _Chanson d'Ève_,

quelle magnifique profusion!... _Lydia_, sa première mélodie, a la

perfection délicate de l'élégie antique, la grâce latine; et elle

fait songer que Catulle et Properce auraient voulu cette musique

autour de leur rêve d'amour et de mort. Et puis Fauré multiplia

les chansons de tendresse et de mélancolie. Il empruntait aux

meilleurs poètes le sujet, le motif; et il accomplissait, avec

une aisance extraordinaire, le miracle perpétuel de l'obéissance

absolue et de la plus complète liberté. Fauré ne suit pas

seulement le texte du poème, il n'est pas seulement docile à

l'exactitude des mots et du rythme: mais il dévoue à l'idée, au

sentiment du poète, son intelligente et respectueuse attention,

sa fine complaisance. Il ne veut pas que le poème n'ait été que

le prétexte de sa musique. Et sa musique n'en est ni diminuée ni

contrainte.

Avec quelle spontanéité heureuse elle s'élance! Elle ne subit

aucune gêne; on dirait qu'elle est toute seule; et l'on ne sait

si elle mène le poème ou si le poème la mène: ils vont tous deux

ensemble, et comme animés l'un par l'autre.

Quand Niedermeyer eut composé la musique du _Lac_, je crois que

Lamartine fut content, car le _Lac_ en devint plus célèbre et

plus populaire encore. Toutefois, il écrivit, dans le singulier

commentaire de ses Méditations, que la musique et la poésie sont

deux arts qui n'ont pas besoin d'une aide réciproque: un beau

poème a en lui-même sa musique, disait-il, comme une belle phrase

musicale a en elle-même sa poésie. Ce reproche, où il y a un

peu d'ingratitude, s'adresserait justement à maintes mélodies

modernes. Beaucoup de musiciens, fort désinvoltes, se moquent un

peu trop du poème. Et il en résulte que le poème est une chose, la

musique en est une autre: l'union, tout à fait arbitraire, de ces

deux choses ressemble à ces mariages, dits de raison, où les deux

époux vont chacun de son côté.

Mais, quelle exquise réussite, le parfait accord de deux arts

jumeaux!... Par les jours de limpide lumière, la plaine d'Ombrie

est adorablement parée de la double verdure des oliviers et des

vignes. Au fût de chaque olivier grimpe une vigne: les feuilles de

l'olivier sont grises et argentées; la souple vigne, plus foncée,

marie son feuillage à celui de l'arbuste qui la soutient,--qui la

soutient, qui la porte et qui ne l'étouffe pas, et qui la laisse

joliment s'épanouir à son gré. Ainsi composent une ravissante

harmonie la vigne et l'olivier d'Ombrie.

Et ainsi, la musique de Fauré se pose sur les poèmes, s'appuie

sur eux, suit leurs rameaux et se développe à sa guise, fidèle et

libre, amoureuse et vive.

Elle s'est éprise des chansons tendres, mélancoliques de Verlaine.

Cette poésie s'est, ainsi, doublée; deux voix se sont mises à

l'unisson, la voix qui parle et la voix qui chante, afin d'aller

plus directement à l'esprit et à l'âme.

Les lieder de Fauré sont un des plus étonnants trésors de musique

qu'il y ait. Tristesse et gaieté, la joie des amours commençantes,

les désespoirs des déclins du cœur, l'allégresse, la nostalgie,

la crainte de la frivolité universelle, cette peur de la mort

qui est au fond de tous nos émois, et le tranquille bonheur, et

l'imprudence des embarquements pour Cythère, et la suave douceur

des larmes, et enfin toutes les innombrables façons que nous avons

de mêler nos sentiments, nos douleurs et nos félicités, tout

cela,--et ce qu'on ne sait pas dire avec des mots,--tout cela est

dans les divins lieder de Gabriel Fauré.

Les musiciens les plus difficiles les ont déclarés très savants.

Les ignorants les entendent et ils en ressentent le charme

souverain.

Et puis, avec ses récentes _Chansons d'Ève_, dont il a emprunté

le thème littéraire à Charles Van Lerberghe, Fauré a encore

renouvelé son art. A son œuvre d'amour, d'élégie et de fête

galante il ajoute une inspiration philosophique, une note de

pensée profonde. Les _Chansons d'Eve_, qui évoquent les premiers

jours du monde, le mystérieux commencement de tout, le rêve

inaugural, sont à ses mélodies antérieures ce qu'est à la poésie

de Musset la poésie d'Alfred de Vigny. Une méditation musicale, et

de quelle beauté poignante et sereine!...

* * * * *

Il est malaisé de parler d'un art qu'on aime et dont le secret

vous échappe; et la musique n'a pas besoin de commentaire,

probablement. Je n'ai pas su rendre le prestige de cette

impérieuse, douce et puissante magicienne: un charme qui trouble,

qui alarme et par les plus discrets et les plus purs moyens de

l'art. Ce charme, on devrait l'analyser mieux; et, tout de même,

à la fin de l'analyse la plus délicate, il resterait encore

l'essence indéfinissable, qui ne dépend ni de la technique ni de

la science,--et qui est le prodige intime de la musique, l'âme

intangible des sons, âme passionnée et qui se marie à nos âmes

plus étroit que la vigne aux oliviers d'Ombrie.

JULES LEMAITRE

«Beaucoup de choses sont obscures, pour les hommes; mais rien,

pour eux, n'est plus obscur que leur propre esprit.»

Cette mélancolique et judicieuse pensée, un homéride la formula

voici deux mille cinq cents ans, à une époque qui nous semble

être la jeunesse du monde et où il paraît que florissaient déjà

la sagesse et l'expérience éprouvée des sceptiques. Cette parole

excellente nous engage à éviter l'erreur où se laissent aller les

psychologues trop confiants. Et l'on est sage, on est content

de la citer d'abord, comme une excuse ou, au moins, comme une

précaution, lorsqu'on va tracer le portrait de l'un des esprits

les plus divers de ce temps.

L'âme d'un autre, et qui a participé à la vie actuelle, si

multiple et absurde, et fût-ce la plus simple des âmes que nous

ayons entrevues, est difficile à résumer. Mais un Jules Lemaître!

Un Jules Lemaître, poète, critique, auteur dramatique, essayiste,

romancier, journaliste, un Jules Lemaître qu'on a pris pour

un sceptique, et voire pour un humoriste, et qui soudain se

mêle avec ardeur à la plus violente politique de son époque, un

Jules Lemaître qu'ont ému toutes les littératures et toutes les

idéologies, comment l'attraper et comment fixer sa ressemblance?

Parmi ses physionomies nombreuses, comment choisir, et laquelle?

En fin de compte, s'il nous échappe, nous invoquerons la tutélaire

objection du vieil homéride.

* * * * *

Plusieurs de nos contemporains sont à peu près inintelligibles. Ou

bien, en d'autres termes, nous apercevons en eux mille choses qui

ne s'accordent pas. Et, en les regardant, nous apercevons ceci ou

cela; mais nous ne voyons pas le principe vivant et profond qui

assemble toutes ces contrariétés.

On le chercherait en vain: c'est qu'il n'existe pas.

Plusieurs de nos contemporains ressemblent à la boutique du

marchand de curiosités qui est dans _la Peau de chagrin_. Et

l'on y trouve «un océan de meubles, d'inventions, de modes,

d'œuvres, de ruines», un bric-à-brac de formes, de couleurs, de

pensées, «mais rien de complet». Ce sont des gens qui ont été fort

accueillants, faciles et hospitaliers pour les bribes que leur

apportait le hasard. Dans ce désordre, nous serions éperdus, si

bientôt nous ne savions qu'il ne faut pas chercher plus avant.

Mais, à une telle boutique aventureuse, opposons l'une de ces

maisons provinciales où a bien et doucement duré l'existence

longue d'une famille. Les meubles, d'âge inégal et de différent

style, font des contrastes singuliers et amusants. Il y a, parmi

eux, des objets qui viennent de très loin et qui attestent les

voyages dont, le soir, on parle encore. La bibliothèque est

chargée des livres auxquels se plurent, parfois et à tour de rôle,

les membres de la famille: il y en a pour tous les âges et pour

les plus dissemblables journées. Avec ses armoires pleines et avec

l'abondance des objets qui l'encombrent, cette maison ne nous

déconcerte pas; et nous admettons que s'y déroule une existence

harmonieuse.

Ou bien, recourons à une autre image, et plus aimable peut-être.

Plusieurs de nos contemporains ont des âmes qui ressemblent à des

bouquets de fleurs coupées et variées. La réunion de telles fleurs

n'est pas évidemment désagréable. Mais elle est tout artificielle;

et il n'y a point à la commenter autrement que comme un caprice.

D'autres âmes, et qui nous intéressent davantage, sont analogues

à une belle plante qui s'est développée librement et qui a bien

fleuri. Les rameaux nombreux se croisent et se mêlent avec une

fantaisie charmante; ils font mille dessins où nos regards se

divertissent; et la disposition des fleurs, les nuances de leurs

pétales, leur quantité, leur défaillance ou leur épanouissement

réalisent un complexe chef-d'œuvre dont le détail était imprévu.

Mais, parmi tant de riches hasards, nous nous reconnaissons; nous

savons qu'il y a une racine, nous savons où elle est.

Or, il nous faut, ici-bas, appeler intelligibles les choses ou

les âmes que nous pouvons, avec bonne foi, réduire à l'unité.

Peut-être n'en est-il pas de même pour Dieu et pour les

intelligences qui sont admises à lui faire compagnie: je me

demande ce que vaut l'unité, à l'état de noumène. Dans ce monde

des phénomènes, il n'y a qu'elle pour nous donner le sentiment de

comprendre. Il nous semble que l'unité soit la vie; et la vie est

la seule réalité que nous concevions.

Eh bien, en dépit d'une variété merveilleuse, Jules Lemaître, le

plus divers de nos contemporains, nous apparaît tout de suite

comme qui nous doit être intelligible; ou bien, ce sera notre

faute, et non la sienne. Car il est parfaitement naturel.

* * * * *

On ne peut l'être davantage; et sans doute l'est-il plus que

personne.

Le contraire de cette qualité, ne l'appelons pas hypocrisie. Une

sincérité suffisante, et enfin tout ce que le prochain peut, sans

niaiserie, attendre de nous en fait de sincérité, ne nous empêche

pas d'arranger un peu notre personnage. Et, quelquefois, cela vaut

mieux: beaucoup de femmes ont raison de se vêtir avec magnificence

et de se farder; beaucoup de gens, hommes ou femmes, agissent bien

en dissimulant sous des dehors apprêtés l'esprit que leur a donné

le destin.

Même, il est rare qu'on soit tout à fait naturel avec soi. Nombre

de vieillards meurent sans se connaître encore. Seront-ils

présentés, chacun à lui, dans l'autre vie?...

Être parfaitement naturel, cela suppose maintes vertus, et des

plus jolies. Cela suppose, en outre, qu'on peut l'être sans

rougir. Et l'on n'est point cynique, non plus. On est charmant,

avec simplicité.

Les personnes qui ne sont pas occupées de littérature et qui

manquent pourtant de naturel méritent des reproches. Mais un

littérateur ou, d'une façon plus générale, un artiste qui reste

naturel a remporté une belle victoire sur de grandes difficultés.

L'art est une si drôle de chose!...

Et, faute d'habitude, parce que l'occasion n'est pas fréquente,

on éprouve une sorte de timidité émerveillée à dire d'un

littérateur:--Dans la tristesse comme dans la gaieté, et qu'il

songe amèrement, ainsi que les temps l'y engagent, ou bien

qu'il s'abandonne à la douceur de la vie, qu'il soit dans ses

belles heures étincelantes d'esprit, de fine humeur, d'exquise

plaisanterie, ou que sa mélancolie le tourmente, à aucune minute

on ne peut l'apercevoir différent de lui-même et s'efforçant en

quelque manière. Il ne se montre pas, il ne se dissimule pas: on

le voit.

C'est le caractère qu'on trouve d'abord à l'œuvre de Jules

Lemaître. Avec tout l'art possible, avec une délicate ingéniosité,

il ne cherche qu'à rendre sa pensée de la façon la plus analogue à

cette pensée même. Les phrases, les jolies phrases qu'il fait, ne

sont pas un ornement, une parure vaine pour l'idée; souples, elles

suivent tous les contours de l'idée, elles l'accompagnent, elles y

adhèrent et elles n'ont pas d'autre office que de la révéler...

Que je t'aime dans cette robe

Qui te déshabille si bien!...

Quand il a trouvé, quand il a justement agencé les mots qui

parlent ou chantent selon la voix même et le rythme de sa pensée,

il est content.

Il veut que son art, à son exemple, soit naturel. Peut-être ne

déteste-t-il vraiment que les sentiments guindés et les propos

menteurs. Pour les formes diverses que prend la sincérité des

hommes et des femmes, il a ou de la tendresse ou de l'indulgence.

* * * * *

Aucune intelligence n'a été plus capable de tout comprendre et, ne

disons pas de tout admettre,--car il a, mieux que des préférences,

des exigences très nettes,--mais de tout expliquer. A cause de

cela, on a quelquefois cru qu'il était un sceptique; sait-on si

lui-même, un peu de temps, ne l'a pas cru?... Et puis on a bien vu

que non; il le vit lui-même, et peut-être avec douleur.

Il s'est formé à la lecture de tous les livres, à la méditation

de toutes les doctrines; il connaît les tentatives innombrables

que les idéologues et les artistes ont faites pour réaliser un bel

et grand système du monde; il apprécie à leur valeur toutes les

admirables et industrieuses dialectiques auxquelles on recourt

quand on désire de transformer ses prédilections en théories

dogmatiques. Il a regardé, il a examiné ces subtiles et fortes

machines; et, s'il ne se hâtait pas de choisir entre elles, c'est

afin de ne pas se priver du spectacle que toutes lui donnent.

Il devint un critique tel qu'il n'y en a pas d'autre. Il a tous

les points de comparaison qui sont indispensables si l'on assume

le soin de discerner et de juger. En outre, il se détache assez

facilement du reste pour se consacrer à ce qu'il étudie. Il est

fervent et lucide.

La complaisance longue et patiente qu'il avait accordée à tous

les essais d'art et de pensée l'engageait à l'incertitude. Il

concluait au badinage, volontiers. Lorsqu'on a vu se succéder

les théories, lorsqu'on les a vues les unes après les autres

fleurir et se faner, les fleurs nouvelles semblant seules douces

et précieuses pour le court temps de leur durée, on regarde ces

épanouissements avec plus de curiosité que de passion; et l'on

évite de se donner à ce qui bientôt s'en ira.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 13 / 14 段