amusement varié, consolons-nous de notre mieux. De toute la terre,
nous n'aurons visité que les alentours de notre logement. Tâchons
de trouver de plausibles motifs d'aimer notre sort. Tolstoï, qui
détestait l'opinion des autres, définissait leur dialectique:
un stratagème qu'on emploie pour donner grand air à ce qu'on
fait. Utilisons ce stratagème, avec intrépidité: dénigrons les
voyages et ornons d'arguments choisis notre fatalité casanière. La
destinée n'est supportable que si l'on trouve des raisons de la
croire délicieuse.
Tu voudrais te lancer dans l'aventure des voyages? Tu dis que tu
es las du décor habituel de ta vie, et que tes yeux souhaitent
des horizons roses et violets, des collines chargées de pins en
touffes sombres, des océans nacrés, des villes pleines d'art et
d'histoire émouvante, des jardins frais et de calmes vergers? Tu
rêves de dépayser tes sens? Tu imagines, très loin, de telles
choses qu'à seulement y penser, en chimère, le temps te dure?...
Ah! relis--et médite-les--ces lignes de l'_Imitation_. Un moine
très sage les a écrites, qui savait le trouble des âmes: _Que
pouvez-vous voir ailleurs, que vous ne voyiez ici où vous êtes?
Voici le ciel, la terre et tous les éléments; il n'existe rien qui
ne soit composé de ces éléments._
Alors, c'est là toute ta grande nostalgie? Tu désires de
considérer les dosages divers de l'eau, de la terre, de l'air
et du feu!... Le moine ajoute: _Quand on assemblerait sous vos
regards la totalité de ce qui est, ce ne serait qu'un spectacle
vain._ Et il conclut: _Fermez sur vous votre porte._
Mais tu objectes que ce moine ignorait les principales délices de
vivre. Il les savait; et il se méfiait. Je pense qu'il n'entra
dans sa cellule qu'après avoir connu les inquiétudes du siècle.
Oui, il savait l'allégresse du départ et la mélancolie du retour.
N'a-t-il pas écrit encore cette parole désolée, que «les plaisirs
du soir attristent le matin»?...
Il nomme dissipation l'inutile désir d'éparpiller sa vie au
hasard des chemins. Il réfugie en de fixes méditations sa peur de
l'éphémère et son ennui du périssable.
Toi, ta cellule te semble fastidieuse! C'est que tu n'as pas su
la parer de belles idéologies. Tu affirmes que, précisément,
en voyage, tu recueillerais un trésor magnifique et ravissant
d'images. Puis, revenu chez toi, tu aurais des heures agréables
à les ranger, à les disposer sur les murailles mentales de ta
songerie...
Présomptueux! Il n'est rien de plus difficile que de voir le monde
en beauté.
Dis-toi, principalement, que le travail est fait: tu as tes
livres, où de plus malins que toi ont fixé leur émoi des paysages
et des cités illustres. Compagnons excellents, les voici, à
portée de ta main. Ils contiennent plus de merveilles que tu n'en
saurais découvrir, quand même, ainsi qu'Ahasvérus, tu parcourrais
infatigablement, jusqu'à la fin des siècles et des siècles, des
chemins et des routes illimitées. Leur complaisance est à la fois
empressée et réservée; ils n'ont pas le défaut des personnes trop
obligeantes: ils permettent qu'on renonce à leurs services, dès
qu'on va le désirer.
Les écrivains à qui tu les dois, considère-les comme tes esclaves
dévoués et habiles. Pour toi, ils se chargent d'une terrible
tâche. Ils acceptent la corvée et ne t'offrent que le plaisir.
Pense qu'un Jules Huret a roulé sur les chemins de fer bruyants
et cahotants, mal odorants en outre, sous des tunnels qui font
un vacarme de catastrophe; et que, dans des hôtels fameux, il
affronta le confortable de la vie moderne; et qu'il s'est astreint
à converser avec les plus triviales compagnies, ici ou là, dans
les divers districts de Babel; et qu'il fut la proie des ciceroni,
et qu'il parlementa avec des cochers, et qu'il manqua des trains,
et qu'il pleuvait et que le soleil ensuite se faisait un jeu de
le cuire au bain-marie dans son manteau trempé. Il lui fallut se
soumettre à des nourritures hâtives et mal coordonnées qui le
rendaient impropre pour longtemps à la contemplation des œuvres
d'art et des sites.
Eh bien, en dépit de tout cela, il sut dégager de tant de hasards
calamiteux une féerie radieuse et poignante qu'à peine aurais-tu
devinée et que voici, parfaite, sous tes yeux.
Barrès, quand il composait la _Mort de Venise_, éprouvait la
taquinerie venimeuse des moustiques et souffrait des inconvénients
du paludisme. Quand il décrivait Tolède et les bords du Tage,
la brûlante chaleur, l'âpreté des rochers et l'exaltation de
son cœur, dans une telle solitude délabrée, le tourmentaient et
l'angoissaient.
Et Jules Huret, les distances qu'il a laissées entre ses regrets
et ses désirs, de l'orient à l'occident, les lui envieras-tu?...
Voilà. Tes esclaves, que tu envoies aux quatre coins des horizons,
acceptent mille incommodités et, à force de soins, réussissent à
te rapporter de leurs erreurs les splendides et délicats joyaux
qu'ils t'abandonnent.
Pourquoi réclamerais-tu leur tâche laborieuse? Ils se consacrent
tout entiers à ton bonheur. Profite de leur dévouement, en égoïste
circonspect.
Avant de t'embarquer, pense à ce que tu quittes.
Tu quittes ta vie organisée; tes meubles, qui ont l'habitude de
toi; tes paperasses, dont le désordre est si pareil à celui de
ton esprit que tu t'y reconnais avec facilité; tes besognes
journalières, si précieuses pour endormir ton humeur fantasque
et apaiser à la lassée ton pessimisme; et tes manies, qui
sont--l'oubliais-tu?--l'essentiel de toi!...
Tu t'éloignes de camarades auxquels tu es accoutumé, dont tu as
amorti l'abord, limité les singularités. Ils ont presque cessé de
te nuire; ils font partie d'un paysage innocent qui ne t'offense
plus. Sur les paquebots et à la table dansante des dining-cars,
dans les musées, partout, tu en rencontreras d'autres, tout neufs
ceux-là et qui auront le désagrément des choses neuves, que
l'usage n'a point adoucies.
Le savant système de tes hypocrisies indispensables, tu y
renonces. Il te faudra improviser, au jour le jour, de médiocres
ruses, qui te garderont mal de tentatives imprévues. Tu vas être
la proie des circonstances et des gens.
Au lieu de quoi, si tu restais à la maison, comme la sagesse
t'y engage, tu goûterais de suaves journées, silencieuses
et inoccupées, où il te serait loisible d'être toi, tout
simplement,--toi, qui ne vaux pas grand'chose, mais qui as, à tes
yeux, l'avantage au moins d'être toi, et non les autres!...
Au besoin, si tu manques de distractions, occupe ton désœuvrement
à combiner des dialectiques plus ingénieuses que les miennes pour
te persuader de la vanité des voyages.
Tu peux épiloguer encore sur un précepte du vieux Démocrite, qui
florissait dans Athènes au temps des guerres médiques. Il disait à
peu près: «Prends le bâton du voyageur, abandonne la maison de ton
père, risque le mauvais accueil de l'étranger, pour trouver, de
retour, un goût exquis à ton pain noir!»
Achète du pain blanc et demeure chez toi, plutôt que de recourir à
de si durs exercices spirituels.
M. DE FREYCINET
Il y a des gens si frivoles, et pourtant si rudes, qu'ils
aperçoivent en M. de Freycinet un éminent ministre de la guerre,
et voilà tout. Du reste, c'est magnifique déjà: nous avons eu des
ministres de la guerre qui n'étaient pas éminents; et nous savons
ce qu'il en coûte.
Cependant, un jour, voici quelques années, le Boulevard n'en
revenait pas... L'on sait qu'il n'y a plus de Boulevard; cependant
il est commode d'appeler encore ainsi, non un quartier de Paris,
mais l'ensemble de la futilité parisienne, laquelle demeure un
peu partout. Le Boulevard n'en revenait pas: il apprenait, par
les journaux, qu'à l'Académie des sciences, M. de Freycinet,
l'ancien ministre de la guerre, avait tenu son auditoire sous
le charme en discourant du _postulatum_ d'Euclide, qui est une
question très ardue. Sur le Boulevard,--c'est-à-dire au Bois, aux
Champs-Élysées, dans la plaine Monceau et ailleurs,--on supposait
à un ancien ministre de la guerre d'autres délassements que
l'étude de la mathématique.
Toutefois, la guerre et la géométrie ont cousiné, jadis, dans
l'histoire. Archimède, qui fut si fort épris et ravi, selon
Plutarque, de «la douceur et des attraits de cette belle sirène»,
la géométrie, Archimède dirigea lui-même la défense de Syracuse
contre les Romains; et, comme il leur donnait du fil à retordre,
les Romains irrités et émerveillés l'appelèrent un «Briarée
géomètre».
Notre Archimède, à nous, aime depuis fort longtemps la belle
sirène mathématique. Ce n'est point une passion qui lui soit venue
sur le tard. En 1858, quand il avait trente ans à peine, il publia
un gros ouvrage relatif à la _Mécanique rationnelle_; l'année
suivante, une _Étude de l'analyse infinitésimale_ ou _Essai sur la
métaphysique du haut calcul_.
* * * * *
Lorsque M. de Freycinet fut ministre,--et, par bonheur,
souvent,--il lui fallut négliger un peu la sirène. Mais il ne
l'oubliait pas. Il songeait à elle avec attachement et avec
regret; et il se promettait de lui revenir, aussitôt libre.
Aussitôt libre, en effet, on le voyait se retirer dans son cabinet
de travail, se recueillir, attendre que se fussent évanouis les
vacarmes parlementaires et enfin préparer, pour la douce dame aux
attraits de raison, le logis de sa haute et claire intelligence.
Et la dame venait. Elle semble aujourd'hui installée à demeure.
Non que M. de Freycinet se consacre à elle uniquement. Un Briarée,
même géomètre, a cent bras et cinquante têtes; il peut donc, à
la fois, être sénateur, membre de commissions fort nombreuses,
académicien, que sais-je? et néanmoins écrire sur le _postulatum_
d'Euclide et ses axiomes.
Nous sommes toujours bien étonnés, quand nous découvrons un homme
d'action qui s'occupe d'idéologie. Et c'est, pour notre époque,
un mauvais signe. La plupart de nos hommes d'action révèlent une
puissance de pensée toute petite. Certes nous avons beaucoup
de penseurs: ils ont choisi cette renommée; et ils ne pensent
à rien, mais ils parlent et l'on croit qu'ils pensent. Ils le
croient eux-mêmes, avec leur sincérité rapide et légère; ils sont
dupes, leur clientèle aussi. D'autres penseurs--et, ceux-là,
authentiques--vivent au milieu des réalités comme si elles
n'étaient point. De préférence, ils vivent à l'écart, habitent
au delà du monde sensible, se livrent à des méditations que nous
connaissons peu et que la réalité quotidienne ne connaît pas.
C'est dommage, pour notre époque. Et voici l'un de nos malheurs:
ce ne sont pas les mêmes gens qui pensent et qui agissent.
Conséquence: le grand désordre de la vie contemporaine.
M. de Freycinet, lui, ne fut pas député, sénateur et ministre
sans acquérir la juste conscience des réalités. Et, au surplus, sa
géométrie n'est pas un rêve irréel.
Qu'on veuille bien lire l'_Expérience en géométrie_; c'est un
livre admirable et bientôt très attrayant.
D'habitude, on se figure la géométrie comme une science abstraite,
où l'expérience n'a rien à faire. Je pose des principes et j'en
déduis les conséquences logiques: un théorème est démontré,
quand j'ai rattaché à des principes antérieurs cette proposition
nouvelle que le théorème formule.
Seulement, qu'est-ce que ces principes?... Des
axiomes,--c'est-à-dire des vérités «qui n'ont pas besoin de
démonstration». Et l'on affirme que ces vérités n'ont pas besoin
de démonstration, parce qu'on ne réussit pas à leur en trouver
une. De là il résulte que, suspendue à ces principes en l'air, la
géométrie elle aussi est une science en l'air.
* * * * *
Eh bien, l'idée de M. de Freycinet, c'est d'empêcher cela. Il ne
veut pas que la géométrie soit une science en l'air. En d'autres
termes, il met tout son zèle à démontrer que les axiomes sont
démontrables; et, pour ce faire, il les démontre. Comment? Par
l'expérience.
Excellente initiative. Et, en vérité, voilà le service que
devait rendre à la géométrie un géomètre à qui la politique a
enseigné l'importance de la réalité concrète. Les autres, ceux
qui s'enferment dans leur rêve immatériel, ignorent la rassurante
joie qu'on éprouve à toucher du doigt et à manier ses différentes
certitudes. Un ministre de la guerre qui, sur le papier, mobilise
ses troupes, sait aussi qu'il est agréable de les voir, en chair
et en os, le 14 juillet, à la revue.
Revenons à nos axiomes; et prenons un exemple, parmi eux. La ligne
droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Chacun le
sait et chacun le proclame; qui n'en mettrait au feu sa main?...
Dangereuse forfanterie, si l'on ne s'est point d'abord assuré du
fait!
Or, les logiciens, avec toute leur dialectique si industrieuse,
n'arrivent pas à établir cet axiome. M. de Freycinet le remarque;
et il n'en est pas surpris. L'axiome selon lequel on affirme que
la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre,
il ne lui accorde pas la qualité d'une vérité transcendante; mais
il le considère comme le résultat d'une expérience facile, et que
l'humanité a faite depuis longtemps, et que tout le monde peut
renouveler à sa guise, ne fût-ce qu'en se promenant.
Cela s'entend de reste.
Autre exemple. Et soit le _postulatum_ d'Euclide. Mais n'ayons pas
peur des mots; il n'est rien de plus simple au monde. Euclide
dit:--Par un point, on ne peut faire passer qu'une seule ligne
parallèle à une droite.--Est-ce clair? Beaucoup de géomètres ont
admis ce principe tout de go; et on les appelle euclidiens. Il y
a, ici-bas, une infinité d'euclidiens qui ne savent pas qu'ils le
sont. D'autres géomètres, observant que ledit principe n'était
qu'un postulat, refusèrent de l'accepter et marquèrent leur
indépendance. Catégoriques autant que jaloux de leur autonomie
mentale, ils affirmèrent--pour ennuyer Euclide!--que, par un
point, on peut faire passer des tas de parallèles à une droite; ou
bien ils affirmèrent, avec la même intrépidité, qu'on n'en peut
faire passer aucune.
C'est du désordre.
--Essayez!--dit à ceux-ci et à ceux-là M. de Freycinet.--Faites
l'expérience; et vous vérifierez qu'Euclide a raison.
Pareillement, les non-euclidiens nient avec désinvolture que la
somme des angles d'un triangle soit égale à deux angles droits.
--Faites un peu l'expérience, pour voir!
Voilà comme parle à un non-euclidien cet homme de gouvernement.
* * * * *
Il fait descendre la géométrie du ciel sur la terre. Il la
transforme en une science des réalités. Triangles absolus,
parallèles idéales et droites supra-sensibles que nous
contemplions dans le clair-obscur des entités vagues, M. de
Freycinet les remplace par des triangles authentiques, des
parallèles incontestables et des droites avérées.
Il est un géomètre réaliste. C'est pour cela qu'il fut, quoique
épris de la belle sirène aux attraits de raison, un ministre de
la guerre éminent: je me méfierais d'un ministre de la guerre
non-euclidien.
ÉMILE BOUTROUX
M. Émile Boutroux, l'un des maîtres les plus illustres de la
philosophie contemporaine et l'un de nos derniers métaphysiciens,
a poussé un cri d'alarme; et la voix qui, sur les mers, annonça
que Pan était mort n'a pas dû retentir plus terriblement. M. Émile
Boutroux a proclamé la mort de la philosophie.
Hé! oui, c'est à peu près la même chose que la mort de Pan.
Il y avait Pan, la réalité universelle; et il y avait notre
connaissance de Pan, la philosophie. A présent, même si la
voix qui a couru les mers mentait et si Pan vit encore, c'est
exactement comme si Pan n'existait plus. Ou bien, il meurt une
seconde fois. Il était mort pour lui; mais il meurt maintenant
pour nous; et nous allons nous attrister davantage.
* * * * *
En 1867, pour l'exposition qui marqua l'heureuse apogée de
l'Empire, Félix Ravaisson écrivit ce glorieux _Rapport_ qui
résume l'histoire de la philosophie française telle qu'elle évolua
pendant les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle. Comme
l'auteur de ce rapport était un grand esprit, il arriva que cet
ouvrage de constatation fut aussi un ouvrage de doctrine; à ce
qu'il enregistrait il ajouta ce qu'il inventait. Le _Rapport_ fut,
au moins, une nouvelle orientation philosophique; et il eut son
influence.
M. Émile Boutroux a repris, en 1908, l'œuvre de Ravaisson; et il
la reprit au point où Ravaisson l'interrompit, à la date de 1867,
pour la mener, lui, jusqu'à nos jours. Ce deuxième rapport est
digne de celui qu'il continue. D'une forme beaucoup plus brève,
d'une sèche élégance, d'une grave beauté idéologique, ferme, vif,
preste, il court à ses conclusions, qui sont terribles, car elles
signalent les tribulations que subit chez nous la philosophie
et les commentent, ces tribulations, de telle sorte que voici
annoncée la fin de la philosophie.
En résumant ainsi les conclusions de M. Boutroux je sais bien que
je vais au delà de ses dires. Tout de même, on le verra, ce qui
subsiste, en fait de philosophie, et ce qu'on attend, n'est pas de
la philosophie.
1867, eh bien, cette date, une contingente exposition l'imposait à
Félix Ravaisson. La destinée arrangea les choses et fit que cette
date, en réalité, marqua la fin d'une période et le commencement
d'une autre. Le troisième tiers du dix-neuvième siècle a subi de
nouvelles influences: celle de Jules Lachelier, par l'essai sur
le _Fondement métaphysique de l'induction_ et par l'enseignement
oral de ce maître; celle de Darwin et d'Herbert Spencer, qui tous
deux attestaient la qualité philosophique des sciences naturelles;
celle des néo-kantiens et, par exemple, celle d'un Charles
Renouvier; celle d'Hippolyte Taine qui, en 1870, publiait le livre
de l'Intelligence; celle enfin de l'école expérimentale et de
son chef, Théodule Ribot, l'auteur de la _Psychologie anglaise
contemporaine_.
Des philosophes nouveaux arrivèrent. Quel est aujourd'hui le
résultat de leur travail?
Et, d'abord, que devint la philosophie, dès cette époque?
Elle se détourna de la dialectique abstraite; elle se mêla
aux diverses activités, scientifique, religieuse, artistique,
politique, littéraire, morale, économique, par lesquelles
l'homme, qui pense ou qui ne pense guère, entre en contact avec
les réalités environnantes. Elle ne prétendit plus à suffire et
demanda aux sciences, à la vie, aux arts les matériaux de ses
doctrines. Elle était transcendante et elle devint immanente.
Bref, à la philosophie se substituaient peu à peu, ou bien assez
vite, des groupes de recherches philosophiques séparés les uns des
autres.
Donc, M. Émile Boutroux étudie séparément ces différents groupes.
A chacun d'eux il consacre une notice précise où entrent les noms
des philosophes, les titres de leurs ouvrages et l'indication
de leurs trouvailles, ou de leurs hypothèses, ou de leurs
préférences. Métaphysique, psychologie, sociologie, morale,
philosophie des sciences, philosophie de l'histoire, philosophie
religieuse, esthétique, histoire de la philosophie: tels sont les
chapitres de ce résumé de la pensée moderne.
Arrivons aux conclusions.
Les sciences nombreuses et autonomes qui tendent à remplacer la
philosophie,--psychologie, sociologie, logique des sciences,
histoire de la philosophie,--sont «aussi indépendantes d'une
philosophie centrale que peuvent l'être ou la physique ou la
chimie». Et M. Boutroux écrit: «On dirait que le temps approche où
la philosophie, comme telle, aura vécu et sera remplacée, purement
et simplement, par une collection de sciences philosophiques,
c'est-à-dire par quelques unités ajoutées à la liste des sciences
positives.»
* * * * *
C'est exactement ce phénomène que je signalais comme la mort de la
philosophie.
Pour l'interpréter d'une autre manière, il faudrait concevoir
l'éparpillement actuel de la philosophie comme provisoire et
méthodique; il faudrait supposer que les différentes études
auxquelles les philosophes--ou, plutôt, les savants--contemporains
se livrent sont destinées à entrer dans un ensemble dont les
diverses parties, fortement liées et logiquement coordonnées,
composeraient la philosophie générale.
Mais, d'abord, une telle philosophie générale ne serait pas la
philosophie. Et, secondement, aucun signe ne permet de supposer
que l'analyse actuelle prépare une prochaine synthèse. M. Boutroux
indique lui-même que «pareille conjecture serait gratuite» et que,
dans notre pays, le goût de la synthèse philosophique est «plus
émoussé que jamais»: «on estime téméraire et vain de fabriquer une
vérité dite métaphysique en assemblant, par un travail subjectif,
les résultats de l'analyse des phénomènes».
Autant dire que la métaphysique est perdue. Et, comme il n'y a en
somme de véritable philosophie que métaphysique, c'est la fin de
la philosophie qu'amène la perte de l'esprit métaphysique.
Allons jusqu'à imaginer qu'arrivent à leur achèvement les sciences
particulières qui se sont substituées à l'étude philosophique;
il est bien évident que les spécialistes nombreux qui cherchent
là leur renommée ne les abandonneront pas de sitôt. L'ensemble,
même coordonné, de ces sciences particulières ne sera qu'une
collection: ce n'est pas une synthèse.
Ce qui se produit, en fait de philosophie, M. Boutroux le note
très finement. L'esprit d'analyse et le goût de la spécialité
poussent les gens à se cantonner dans les sciences particulières.
Mais ce qui reste de «l'esprit d'universalité» a ses revanches et
qui sont assez lamentables, voire assez comiques. Voici. Chaque
science particulière «enfle ses ambitions»; elle oublie qu'elle
s'est installée dans un petit coin et elle se croit, ou veut faire
croire qu'elle est «la philosophie universelle» qui enfin a pris
possession de son véritable principe.
Ne dirait-on pas qu'on assiste à ces phénomènes d'anarchie
prétentieuse qui suivent le démembrement d'un grand et bel empire?
Les principicules abondent; et il faut les voir, qui organisent
le faste de leur cour, la somptueuse administration des provinces
toutes petites dont ils affirment, comme ils peuvent, l'hégémonie.
Il n'est pas, de nos jours, un menu géographe qui ne se croie
le maître et l'autocrate de la pensée humaine. A mesure que nos
philosophes ont été obligés de rétrécir le champ de leurs travaux,
ils sont devenus de plus en plus arrogants, dogmatiques, vains
et difficiles à vivre. Nous regorgeons de petits souverains
intellectuels et de dérisoires despotes qui se sont eux-mêmes
intronisés.
La psychologie traite rudement les autres sciences. La sociologie,
à son tour, la traite comme une vassale. La logique, la
philosophie de l'histoire ne sont pas moins entreprenantes et
arrogantes.
La philosophie, au sens propre du mot, exige, dit M. Boutroux,
deux conditions: primo, «la conception des choses au point de vue
de l'unité»; secundo, «un principe d'unité puisé dans la nature
humaine».
En effet, la philosophie est l'effort que fait la pensée humaine
pour ramener les choses à un principe commun, qui soit un principe
de pensée humaine. Ainsi, toute philosophie est synthétique et,
dans une certaine mesure, anthropomorphique.
Or, les sciences positives sur lesquelles sont basées les études
particulières qui remplacent la philosophie ont pour conséquence,
et peut-être pour objet, de «déshumaniser» la nature.
En outre, ces études particulières, parmi lesquelles la pensée
philosophique s'est éparpillée, détruisent la croyance à l'unité
des choses, qui, d'ailleurs, n'était peut-être qu'une illusion,
mais une illusion nécessaire à la philosophie. Le plus grave, du
reste, et le plus fâcheux, c'est qu'elles ne démontrent pas que la
croyance à l'unité soit une illusion. Si elles le démontraient, ce
serait encore autant d'acquis; et ce positivisme, ainsi constitué,
aurait une valeur idéologique appréciable. Mais non: elles
procèdent, si l'on peut dire, par négligence. Les philosophes--ou,
du moins, les anciens philosophes--sont cantonnés dans leurs
études particulières. Ils s'y occupent; et ils s'y plaisent.
Alors, ces études particulières les accaparant, ils ne sont plus
attentifs à la possibilité logique d'une synthèse véritablement
philosophique. Cette possibilité, ils la négligent et ils
l'omettent: c'est, en quelque sorte, par prétérition qu'ils sont
devenus positivistes.
Détachées du tronc commun de la philosophie centrale et prétendant
se nourrir seulement de la sève des sciences positives, les
études particulières auxquelles s'attachent nos philosophes, nos
pseudo-philosophes, mèneraient à «l'abolition complète de la
philosophie».