La virtuosité le caractérise. Le canon de la beauté picturale

et sculpturale est constitué; les règles sont formulées. L'art

se dépouille de ses vertus primordiales. Les peintres et les

sculpteurs d'alors sont païens et font de l'art religieux. Ils

n'ont aucun souci de l'idée. Ils ne conçoivent plus l'art comme un

moyen d'expression, mais ils se réjouissent d'une sorte d'inutile

habileté. Du début à la fin du seizième siècle, on peut suivre

pas à pas le progrès de la convention. Bientôt, il n'y a plus de

contact entre l'art et la réalité; et l'idéologie de ces artistes,

indigente, ne suffit pas, au lieu de la réalité méprisée, à

vivifier leur art.

Leur art est vide et pauvre; cela choque d'autant plus que leur

manière est plus fastueuse et opulente. Leur dextérité se prodigue

en pure perte. Ils sont, dans leur peinture et leur sculpture, des

rhéteurs. Cette espèce de gens florit aux époques de décadence.

Quelle influence peut avoir le seizième siècle italien? L'histoire

de l'art est là pour témoigner contre lui: la peinture flamande se

corrompit lorsque les peintres flamands partirent pour le funeste

pèlerinage italien; et la sculpture française se gâta lorsque

vinrent en notre pays les artistes italiens.

Le_ Génie gardant le secret de la tombe_ et l'_Arlequin_ portent

la marque de l'influence italienne.

Le _Génie_ est superbe. Cette belle figure émeut d'abord par

sa grandeur et sa mélancolie hautaine. L'orgueil et la mort,

unis, revendiquent leurs droits au suprême silence. L'exécution

est surprenante de force et d'adresse. L'harmonie des lignes et

leur pureté, la combinaison des plans, le mouvement vigoureux

du corps solide et souple, la qualité des membres, des muscles

et l'expression du visage sont les prouesses d'un artiste qui

a dompté sa matière, qui joue avec elle et qui l'astreint à sa

fantaisie. Déjà Saint-Marceaux a le précieux don de parfaire

les modelés avec une subtile délicatesse, de pousser jusqu'au

raffinement le soin du détail, le joli travail accompli, sans

gaspiller la synthétique unité de l'œuvre. Tant il possède

également les souveraines qualités de la puissance et de la grâce!

Mais le geste du Génie a, pourtant, quelque chose d'oratoire

et d'emphatique. Il ne se contente pas d'être un signe: il est

soucieux de valoir par lui-même. Sa beauté ne résulte pas de sa

soumission juste à une idée: il dépasse l'idée.

L'_Arlequin_, chef-d'œuvre de spirituelle et fine élégance, pèche,

lui aussi, par trop de rouerie.

L'influence italienne, en ces deux œuvres, la voici: l'art y est

excessif; au lieu de se subordonner à une volonté de pensée, il

s'épanouit avec luxuriance; il dédaigne d'être, ce qu'il doit

être, un moyen d'expression et il s'arroge d'être une fin en soi.

Dans l'histoire de l'art, on peut distinguer trois périodes qui,

sans cesse, recommencent leur logique déroulement. L'habileté

des artistes est d'abord inégale à leur inspiration; ils sont

maladroits: mais leur gaucherie, pleine d'une pensée en peine

d'un symbole, est parfois touchante et attrayante. Puis vient

une période, très courte, où l'habileté de l'artiste est capable

de rendre avec exactitude, sans pauvreté ni excès, l'idée. Mais

bientôt les artistes abusent de l'habileté qu'ils ont acquise:

elle est tout, pour eux; ils négligent l'idée et se livrent à des

prouesses d'exécution. Cette troisième période, les critiques

ont eu le tort de la considérer comme l'apogée de l'art, tandis

qu'elle en est le déclin. C'est à la deuxième période que se

réalise la perfection de l'art.

Ainsi, le seizième siècle italien est un âge de décadence. Et l'on

peut constater, dans les différentes civilisations et les arts

divers, une évolution pareille, extrêmement rapide vers la fin.

C'est pourquoi, lorsque l'art s'épuise, à la fin de sa troisième

et décadente période, les artistes qui s'aperçoivent de l'erreur

reviennent aux primitifs, s'éprennent d'un art très simple et

pur. Revenir aux primitifs, c'est, pour eux, en quelque manière,

revenir à la nature et à la vérité. Là est le salut. Mais il y

a un danger: il ne faut pas les pasticher, ces primitifs; il

ne faut pas copier leurs idées, imiter surtout leur manière.

Les préraphaélites anglais, qui eurent raison de préférer le

quinzième siècle des Italiens au seizième, n'évitèrent point assez

l'affectation de l'archaïsme. Ce qu'ils devaient demander aux

primitifs, c'était un enseignement,--l'enseignement de ce principe

essentiel: l'art est l'expression synthétique de la réalité et des

idées, et la beauté d'une œuvre résulte de sa justesse expressive.

Aussi disais-je que Saint-Marceaux fut sauvé de la renaissance

italienne par son goût ancien, sa connaissance de l'art

médiéval. Il n'avait pas en vain vécu son enfance dans la

familière admiration du treizième siècle rémois. Il est, à sa

façon, préraphaélite. Seulement, il ne commit pas la faute des

préraphaélites anglais. Son tempérament d'artiste était trop

original et son intelligence trop riche d'idées, trop curieuse de

nouveauté, son imagination et sa sensibilité étaient trop ardentes

et inquiètes pour que pussent l'asservir des formules d'art jadis

réalisées. Pas d'archaïsme, chez lui. Certes, il est un sculpteur

très moderne, épris de son indépendance et qui a secoué le

souvenir des écoles.

D'autres artistes d'à présent réagissent aussi contre le vieil

italianisme suranné. Même, leur révolte est souvent plus

manifeste, parce qu'elle est désordonnée et comme furieuse. Ils

éprouvent tant de haine contre la traditionnelle beauté qu'ils

semblent hostiles à toute beauté; ils oublient que le propre de la

sculpture est de donner à des idées une forme éternelle, et ils

tombent dans un fâcheux réalisme ou bien dans la saugrenuité.

Saint-Marceaux, lui, montre un égal souci de la beauté plastique

et de l'expression rigoureuse. Il met son principal effort à ne

pas sacrifier l'une ou l'autre, mais à réaliser l'une par l'autre.

Telle est son esthétique; et, toute l'adresse qu'il doit à l'étude

des Italiens les plus ingénieux, toute sa merveilleuse dextérité,

il l'emploie, avec une volonté très lucide, à cette fin.

Pour apprécier la transformation qu'a subie l'art de

Saint-Marceaux à dater du jour où, ayant aperçu l'erreur des

renaissants, il rompit avec eux, il suffit qu'on veuille comparer

au _Génie gardant le secret de la tombe_ cet admirable _Devoir_

qui garde le tombeau de Tirard, au Père-Lachaise. Combien cette

œuvre-ci est plus simple et, en sa simplicité, plus grande! Le

faste d'autrefois est aboli. L'artiste a renoncé à la magnificence

des gestes; il n'utilise plus l'idée comme un prétexte à de

savants effets plastiques, mais il a mis au service de l'idée

tous les moyens de la statuaire. L'attitude est grave et sereine,

d'une intelligente et juste énergie et d'une beauté idéale en même

temps que matérielle. Il n'y a rien là qui ne serve à exprimer

cette notion supérieure du devoir dont la beauté se traduit par

les lignes fermes et harmonieuses de la statue. C'est un art

austère et rigoureux, qui répudie les agréments adventices et qui

produit, par sa maîtrise et de lui-même, tout son effet.

Qu'on examine la sculpture religieuse de Saint-Marceaux, et l'on

verra combien elle diffère absolument de la sculpture religieuse

italienne. Les humbles personnages de l'Évangile devinrent, au

seizième siècle, de superbes physiologies, aptes à draper des

manteaux de luxe.

Saint-Marceaux, s'il ne tente pas de remonter à la pure dévotion

de l'art médiéval, ne profane cependant pas la légende sacrée.

Dans l'église de Bougival, sa _Vierge à l'enfant_ est bien

l'une des plus exquises et sublimes Vierges que l'art français

ait produites, même aux plus beaux temps de la piété. L'amour

maternel et l'amour divin sont ici unis étroitement. Tendresse

et admiration, tutélaire douceur et dévote humilité en présence

de cet enfant qui est Dieu, le geste de la Vierge indique tout

cela. Plus haut que son visage, la Vierge hausse, de ses bras,

l'enfant dont elle sait les prédestinations. Dans les plis nets

de la robe, il n'y a pas d'ampleur inutile ni de vaine splendeur:

dirigés vers l'enfant, ils dessinent le mouvement ascensionnel de

la statue. _Ecce homo_: celui-ci, que sa mère vous montre, sera

l'homme extraordinaire, il est le Dieu!... Et les Vierges de la

Renaissance ne sont que de jolies dames, auprès de celle-ci; les

Vierges médiévales ne sont pas plus ineffablement pieuses.

* * * * *

Il me plairait de signaler, comme les plus caractéristiques du

talent puissant et subtil, hardi et sûr, de Saint-Marceaux, trois

œuvres moins connues et qui le révèlent absolument.

Dans les _Quatre Saisons_, panneaux de marbre destinés à orner des

dessus de portes, il apparaît décorateur excellent. Les quatre

figures de femmes sont ravissantes, d'une grâce fine et jolie sans

joliesse. Et le relief est traité avec un art incomparable. Il

s'éclaire doucement, sans faire de trous noirs ni de taches trop

lumineuses. Les lignes sont nerveuses et souples, sans mollesse ni

dureté. C'est la simplicité dans la perfection.

Le groupe des _Destinées_ est une tentative prodigieuse. Trois

femmes, pareilles à trois nuées, tendues en avant, volent sans

ailes; et l'on dirait que c'est l'ouragan qui les chasse, mais

c'est leur désir qui les porte. Elles sont la volonté de vivre,

qui est heureuse ou malheureuse, qui se désespère, ou qui a peur,

ou qui est ravie de belle attente, mais qui va vers l'avenir.

Comment faire évoquer à la pierre ce rêve impalpable? Surtout,

comment lui communiquer ce mouvement terrible et furieux?... Il

semble que la sculpture soit essentiellement un art d'immobilité.

Fixer le mouvement!... Et, en fait, on n'a guère réussi, chaque

fois qu'on l'essaya. Le personnage qui applaudit, dans le monument

d'Eugène Delacroix, au Luxembourg, n'applaudit pas le moins du

monde.

A cet égard, les _Coureurs_ de Bouché sont un renseignement.

Ils galopent, certes, et tendent les bras vers le but. Chose

étonnante! on voit à la tension de leurs bras, de leurs cous en

avant, qu'ils courent,--tandis que les jambes n'ont pas l'air de

courir. C'est que, dans la course, on verrait les bras immobiles

ainsi; mais les jambes ne seraient discernables à nul moment de

leur trop vive activité. Les _Destinées_ de Saint-Marceaux n'ont

pas d'ailes; et leurs membres n'ont pas à remuer. Elles avancent

en vertu de quelque force qui est en elles et qui est autour

d'elles, qui est leur désir et qui est leur fatalité. Elles ne

se meuvent point. Leur attitude n'est pas l'une de celles qu'on

n'attrape que par l'instantanéité de la photographie et qui ne

correspondent pas à un moment que l'œil perçoive. Leur attitude

est durable et peut donc être fixée.

Le mouvement frénétique de ce groupe, c'est la tension du corps,

l'effroi du visage et le frisson de la peau sous le vent qui

l'indique.

Ce problème du mouvement qui ne déplace pas les lignes,

Saint-Marceaux l'a, une nouvelle fois, résolu quand, à Berne,

il réalisa le superbe envol de ses messagères. Elles n'ont pas

d'ailes et ne s'agitent pas. Leurs muscles et les plis de leurs

robes sont tels que la furie de leur allure est évidente. La belle

ardeur!... Chacune d'elles a, devant elle, de l'air, de l'espace,

un vaste champ libre pour sa course. Les corps sont fins, nerveux,

cabrés, pour la joie de franchir en hâte les divertissantes

distances. Les robes ne les alourdissent pas, elles marquent leur

vif entrain. Et ainsi la rapidité vertigineuse est rendue par les

moyens les plus simples, les mieux conformes aux lois de l'art

sculptural.

Comment dire le charme des mains, plus ou moins promptes les

unes et les autres à donner ou à saisir le message, certaines

langoureuses, certaines prestes et hardies? L'œuvre entière a

le caractère mystérieux et auguste que les Grecs conféraient

au messager; ils l'appelaient, avec une courtoise déférence,

«messager des hommes et des dieux», honorant ainsi la nouvelle

imprévue, la confidence, l'émoi des lendemains, tous les secrets

dont les dieux sont les gardiens authentiques.

* * * * *

Peut-être l'avenir considérera-t-il comme le chef-d'œuvre

de Saint-Marceaux cette merveille de l'_Aurore_, subtile,

frissonnante, lasse, inquiète de rêve indistinct, de rêve

tremblant, symbole de la minute obscure et incertaine de l'éveil,

symbole de l'âme qui, à la lisière de l'inconscient, s'avive et

de la campagne qui, au sortir de la nuit, s'anime de clartés

charmantes. C'est la fin de l'immense fatigue nocturne et c'est

la première allégresse du jour. L'ombre s'écarte et laisse passer

des rayons. Plutôt encore que l'aurore, c'est l'aube, la plus

mystérieuse des minutes.

Saint-Marceaux a fait rendre à la pierre de subtiles et fugitives

impressions, de profondes et poignantes idées, et sans la

tourmenter, sans lui donner cet air de catastrophe qu'on trouve

ailleurs.

Pensée et beauté ne furent jamais plus parfaitement unies.

JULES HURET

Je me rappelle qu'un jour, avec Jules Huret, nous causions.

Survint le nom d'un écrivain superbe, grand voyageur, dont

l'imagination multiplia les beautés de la terre,--Chateaubriand,

par exemple.

--C'est un menteur! s'écria Jules Huret.

Et, de tout son cœur, il se fâcha.

Si les hasards de la chronologie l'avaient permis et si Homère

avait raconté les voyages de Jules Huret, comme il a fait pour

ceux de l'ingénieux Ulysse, je crois qu'il eût appelé son héros

«Jules Huret le véridique» ou bien «Jules Huret aux bons yeux et

aux bonnes oreilles».

Jamais on n'eut un sens plus exact, impeccable et comme plus

involontaire, de la réalité, un tel appétit de la connaître en

son détail, une telle ardeur à la chercher, un don si heureux

de la peindre tout à fait pareille à elle. D'autres, qui se

promènent par le monde, demandent au spectacle qui s'offre à eux

un prétexte pour des rêveries ou des idéologies; ils ont vite

fait d'attraper les symboles qu'il leur fallait ou les remarques

dont ils abuseront. Ils n'aiment pas vraiment la réalité; ils ne

l'aiment pas pour elle-même: et ils sont partis avant de l'avoir

appréhendée tout entière.

Ce n'est pas la façon de cet Argus et de cet Hécatonchire, aux

cent yeux et aux cent bras; et pourquoi la fable n'a-t-elle

inventé aussi un personnage aux cent oreilles?... On le

regrette, quand on lit ces volumes étonnants, _De New-York à

la Nouvelle-Orléans_, _De Hambourg aux Marches de Pologne_,

de n'importe où ailleurs, ces volumes qui sont tout pleins de

couleurs, de sons, de formes, de statistiques, d'anecdotes, de

paysages et enfin qui ont en abondance la prodigieuse gaieté, la

tumultueuse richesse de la nature, mais ordonnée maintenant et

préparée pour notre claire intelligence.

* * * * *

Il paraît qu'une fois un jeune historien qui partait pour l'Italie

alla voir Hippolyte Taine; et cet admirable amateur d'idées lui

demanda:

--Quelles idées allez-vous vérifier là-bas?

Si Taine avait interrogé ainsi Jules Huret, je pense que celui-ci

aurait noté ce mot de Taine, comme bien significatif d'un

caractère et d'une méthode, et qu'il eût répondu:

--Aucune! Je vais voir!...

Ce n'est pas sa moindre qualité, en effet, que d'arriver devant

les gens et les choses exempt de toute préoccupation. Rares sont

les observateurs qui n'ont pas, en quelque manière, conclu déjà

quand ils commencent à regarder. Avec le peu de notions qu'ils

possédaient, ils se sont fait un système: désormais il y aura

toujours un système entre eux et la réalité; ils ne verront pas la

réalité même.

Jules Huret, lui, a les yeux les plus ingénus qui se soient

ouverts sur le spectacle d'ici-bas. Certes, il est malin;

certes, il est documenté; certes, il a beaucoup vu et beaucoup

retenu. Mais, quand il va s'informer, il est, si je puis dire,

tout innocence. Il a cette aptitude singulière, d'oublier avant

d'apprendre et, ainsi, de se tenir prêt à bien accueillir les

nouveautés imprévues. Il ne désire pas que les choses soient

telles ou telles; mais il les recevra comme elles se présenteront,

avec simplicité.

Le divin Platon l'eût complimenté, qui disait que le premier

devoir d'un esprit soucieux de vérité, c'est la purification.

Comme une eau limpide prendrait les souillures d'un vase où vous

la verseriez, pareillement la vérité s'altérerait à entrer dans un

esprit que des idées fausses encombrent.

C'est pour cela que Jules Huret regarde l'univers avec des yeux

d'enfant.

* * * * *

Mais quel enfant merveilleusement curieux!... Quel enfant

terrible, à qui l'on ne cache rien, dès qu'il veut tout

connaître!... Si terrible et si curieux qu'en définitive, non, je

ne veux plus le comparer à un enfant, mais à un conquérant.

C'est ainsi qu'il est allé à New-York, à Boston, à Philadelphie,

à Pittsburg, à Cincinnati, à la Nouvelle-Orléans, à Kiel, à

Schwerin, à Rostock, à Brême, à Dantzig, à Kœnigsberg, à Posen;

c'est ainsi qu'il est allé partout, et partout exigeant qu'on

lui remît, sinon les clefs des villes, du moins leur secret, les

statistiques, les comptes, le bilan de leur prospérité ou le

motif de leur inquiétude. Grand enquêteur et grand inquisiteur,

il a tout examiné: les gouverneurs des provinces, les conducteurs

d'hommes, les patrons et les ouvriers, les chefs et le troupeau

lui ont tout dit. Certaines gens aiment assez à ne parler guère:

il les engageait à parler ou bien il les y obligeait; et même,

il n'avait pas à les y obliger, mais son impérieuse bonne foi

obtenait tout ce qu'elle voulait, l'aveu sans réticence, la vérité.

Qu'on n'essaye pas de le payer de mots: il demande des chiffres.

Qu'on n'essaye pas de lui en conter: il a vite fait la critique

des récits que vous hasardez. Il les enregistre, vos récits;

mais il n'est pas dupe: sa méthode est sûre et son instinct ne

le trompe pas. S'il enregistre les inexactitudes, c'est afin de

les utiliser comme les preuves des passions ou des rancunes, comme

les traits marquants des individualités, comme les grimaces des

physionomies qu'il peindra.

* * * * *

Quand Jules Huret partit pour l'Amérique, je me disais:--Il

n'est guère malingre, timide ni latin; les choses d'outre-mer ne

l'étonneront pas assez!...

Elles l'ont étonné; même, elles l'ont effaré, bouleversé, presque

effrayé. Paris, de là-bas, lui sembla un «village paisible». Il

eut le sentiment de l'énorme, de l'excessif. C'est bien! Pour

que l'Amérique produise, sur ce vigoureux voyageur, une telle

impression quasi révoltante, il faut que l'Amérique soit digne de

sa réputation considérable.

Jules Huret vit tout: les hôtels formidables, à dix-sept étages, à

quinze cents chambres, et qui emploient, pour les seules machines,

plus de cent ouvriers et ingénieurs; les parties de football qui

attirent quarante milliers de curieux et dans lesquelles on crie:

«Tue-le!» avec sincérité; les universités qui comptent quatre

mille élèves, les théâtres, les collèges de filles, les usines,

les manufactures, les clubs.

Il réussit à dresser les images puissantes de ces immenses

habitacles. Il en décrit la vie intense et l'ardeur fébrile. Et il

ajoute à ces grandes peintures de menus croquis où le détail est

délicatement noté. Son tableau de l'Amérique est varié, concret,

nombreux, et de quel éclat extraordinaire! Pour raconter le

transport des métaux incandescents, dans les usines de Pittsburg,

il trouve des mots auxquels on ne pensait pas, des métaphores

évocatrices. C'est une féerie nocturne, à peu près sauvage, et

adroite avec subtilité... Il est monté sur un train de douze

«tasses» formidables; chacune d'elles contient vingt-cinq mille

kilogrammes de fonte rouge. Cela remue au roulis du train; cela

répand sur le sol des flaques de métal et lance très haut des feux

d'artifice d'étoiles jaunes, bleues, aveuglantes,--«comme si un

morceau de soleil liquide était venu s'écraser près de nous»!...

Et, quand on verse ces cuves de feu,--«imaginez qu'on ait fondu

des plumages d'oiseau-mouche, des queues de paon, des corsets

de scarabées et de libellules, des écailles de poissons des

Bermudes, des pellicules de nacre et des fleurs des champs, dans

des torrents de soufre, d'améthystes, de turquoises, de rubis, de

perles et de diamants»!... Voilà ce que les yeux de Jules Huret

ont vu, sans ciller; mais, quand il nous le raconte seulement, il

nous aveugle.

* * * * *

Et il s'amuse. Le voici, par exemple, qui arrive à Kiel.

D'abord, il est déçu; il trouve une ville médiocre, dépourvue

d'originalité; il n'y remarque même pas le désir d'une bonne tenue

et d'une apparence coquette, qui est la première gentillesse

de bien des villes allemandes. Pour être content, il ne serait

pas très difficile: de grands hôtels, des places aux parterres

fleuris, quelques allées vertes lui suffiraient... Non; rien de

tout cela. Kiel est affreuse et Jules Huret désolé.

Que va-t-il faire? S'en ira-t-il?... Un de mes amis, jadis, était

parti pour l'Amérique. Il avait résolu de visiter le nouveau

monde; et, à cette fin, durant des semaines, il s'était occupé de

libérer sa vie, d'organiser ses affaires, comme qui sera longtemps

hors de chez soi. Il prit le bateau, renonçant à des amitiés, à

des habitudes, à toute une vie affable et casanière. Quand il

fut à New-York, l'animation, l'agitation, l'étrangeté de cette

ville lui déplurent. Donc, il entra dans un hôtel et il y demeura

jusqu'au prochain départ d'un paquebot qui pût le ramener chez

nous. C'était un homme, cet ami, peu acharné. Il revint en France

et il ne voyagea plus du tout.

Que Jules Huret a plus d'entrain!... Si le premier aspect de Kiel

lui a déplu, cela n'est pas pour le décourager. Tant de choses

l'intéressent que Kiel ne saurait le laisser indifférent. Pas de

grands hôtels, pas de places aux parterres fleuris, pas d'avenues

vertes: mais il y a les chantiers navals de la _Germania_; il y a

les formidables usines Krupp; il y a une rade splendide; il y a

le Yacht Club impérial; il y a l'appartement de l'Empereur; il y

a des gens qui ont approché l'Empereur, entendu sa conversation

familière, des gens qui ont des anecdotes à raconter, des

anecdotes qui témoignent de la sensibilité impériale... Quand

on enterra M. Krupp, à Essen, l'Empereur se rendit à la maison

natale du mort; il se mit à genoux et il pleura,--il pleura,

véritablement...

--Oh! c'est un très bon homme!--conclut le narrateur, M. Thomas

Dennis, qui, au Yacht Club, assure les subsistances.

Quand on est loin, quand on est à Kiel ou à Kœnigsberg, on

pourrait bien, un dimanche, être pris de mélancolie, de nostalgie

et s'ennuyer extrêmement. Jules Huret ne s'ennuie jamais. Il se

promène dans les rues; il regarde les passants, les épie, observe

leurs manières, leurs attitudes, leurs façons de saluer ou de ne

pas saluer, leur démarche. Il va n'importe où. Il va au cimetière

et il note le sentiment que les visages manifestent. Le sentiment

de la mort n'est pas le même en tous pays; et dis-moi comment tu

affrontes l'idée du trépas, je te dirai qui tu es. Alors, Jules

Huret s'émerveille de voir, en Allemagne, les cimetières analogues

un peu à des squares où l'on viendrait passer agréablement les

plus belles heures de l'après-midi: la sensibilité allemande est

moins secouée que la nôtre par l'effroi de la mort.

* * * * *

Un autre voyageur que Jules Huret serait, je suppose, un

économiste, ou bien un littérateur, ou bien un militaire, un

historien, un géographe, un poète. Alors, il étudierait, en

Allemagne ou ailleurs, sa spécialité. Jules Huret, par la grâce

de sa curiosité universelle, est tout cela. Il recherche et il

collectionne tous les renseignements que chaque spécialiste voudra

posséder. Ainsi, son livre est une étonnante synthèse: aucun

détail ne manque; et chaque fait, par le contact des autres mis en

valeur, prend toute sa signification.

Enfin, nous aurons, par Jules Huret, le tableau du monde. Il nous

aura donné le monde, que, somme toute, nous ne connaissons pas.

Et le peintre veut disparaître derrière l'ouvrage qu'il peint.

Mais on le devine; chacune de ses touches le révèle. Lui seul

travaille ainsi, Jules Huret, surprenant assembleur des éléments

de la réalité, leur maître obéissant, leur esclave et leur

despote.

* * * * *

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 11 / 14 段