Si, tout de suite, un dramaturge nous montrait une femme qui donne

son amant à sa fille, nous dirions, tout bas, à ce dramaturge:

--Ah! mon ami, faut-il que les sujets de pièces deviennent rares,

pour que vous ayez dû inventer une telle machine! Cette femme

ne m'intéresse pas; vous l'avez imaginée à grand'peine. Elle me

dégoûte un peu; et je ne veux pas la connaître: on ne connaît que

trop de monde!...

Seulement, Maurice Donnay nous l'a présentée sans nous avertir de

ce qu'il adviendrait. Il avait l'air de ne pas le savoir lui-même.

Et, elle, assurément, ne le savait pas. Ce Freydières était

amoureux, gentil. Gentille aussi, Madeleine. Et comment n'être pas

sensible à cet amour d'une petite fille? Et puis, comment n'être

pas sensible à l'immense douleur d'une femme qui doit soudain

choisir entre son amour de maîtresse et son amour de mère? Elle

est plus mère que maîtresse; elle se sacrifie: et ce n'est pas

cynique, de se sacrifier. Madeleine accepte le sacrifice, parce

qu'elle ne le comprend pas: elle est aveugle, comme qui aime.

Et ce Freydières, égoïste et mol, que dire de lui, sinon qu'il

est bien masculin? Quand sa maîtresse lui dit: «La vie est finie

pour moi, elle continue pour vous; vous oublierez et je me

résignerai», il ne sait que répondre. Et il répond, avec une douce

naïveté: «Tout de même, notre part n'est pas égale!» C'est vrai.

Il ajoute: «Je vous vénère...» C'est ce qu'il a de plus facile à

faire; il est d'une lâcheté innocente, qui révèle un homme.

Si nous acceptons ce dénouement, si nous accueillons ce drame,

c'est que, durant trois actes et demi, Maurice Donnay nous y a

conduits. Il nous y a conduits par les chemins nombreux, divers

et lents, que prend la vie pour nous mener où elle veut. Ce n'est

pas tout de go qu'on arrive à une folie. Après maints détours,

lorsque nous avons aperçu de loin la folie et lorsque nous l'avons

regardée assez pour qu'elle nous devînt familière, elle ne nous

étonne plus; et la voici: nous l'acceptons, nous l'attendions.

Maurice Donnay semblait nonchalant; il s'attardait à maints

dialogues. La vie aussi semble nonchalante d'abord, jusqu'au

moment où elle se dépêche: et, alors, rien ne lui résiste. Maurice

Donnay, en somme, traite son spectateur comme la vie les pauvres

gens.

Et la vie, alors, a l'air de leur dire:

--Vous voyez bien que ce n'était pas si difficile. Vous voyez bien

que votre dogmatisme moral n'a pas si mauvais caractère; vous

n'avez pas d'entêtement et je ne suis pas brutale sans précaution.

Vous voyez que le pauvre cœur humain, sensible et tendre, aime

comme il peut, à tort et à travers, sans qu'il faille s'en

indigner, car à quoi bon? puisqu'il est ainsi fait.

C'est aussi ce que Maurice Donnay dit à son spectateur; ou c'est

la vérité qu'il lui insinue avec prudence, imitant les subtiles

adresses de la vie. Ces remontrances sans noblesse, nous les

relèverions peut-être avec humeur, si nous n'étions vaincus

d'avance, émus, troublés par une dialectique abominable et

délicieuse, d'un charme infini, d'une scandaleuse et ensorcelante

vérité.

* * * * *

Il n'y a pas de thèses dans le théâtre de Maurice Donnay. Ses

personnages ne songent pas à être des symboles. Mais il y a, dans

ce théâtre, des idées, comme il y en a dans le tumulte quotidien

de l'aventure humaine; des idées que le philosophe ou l'historien

pourra grouper, réduire en système, organiser en doctrine. Maurice

Donnay n'assume point cette tâche. Il ne prétend qu'à décrire

les mœurs de notre temps; il abandonne à d'autres le soin de les

juger, de les flétrir et, si un tel espoir se présente, de les

améliorer.

Cependant, il mérite le nom de moraliste, pour avoir étudié la

folie de son époque et pour l'avoir signalée, montrée par le menu,

expliquée. Cela, il l'a fait avec une lucidité singulière.

Il est plus hardi que d'autres, mais sans violence vaine. La

démoralisation d'aujourd'hui n'a pas de peintre plus attentif.

La riche, l'opulente époque, pour un observateur! Beaucoup de

vieux principes ont reçu le dédaigneux surnom de préjugés: ils

tombent en désuétude. Alors, libres, les individualités se

soulèvent terriblement; animées de toutes leurs concupiscences,

elles s'agitent. Une joie dangereuse les a prises, un zèle

d'esclaves échappés.

Ces anciens esclaves, et qui sont esclaves encore, et qui le

seraient déjà par l'excès du plaisir que leur fait leur liberté

récente, les hommes et les femmes d'à présent, les personnages

de Maurice Donnay gardent, plus ou moins vif, le souvenir de

la discipline rompue; les uns conservent des remords, d'autres

seulement des scrupules, d'autres un peu de timidité; et la lutte

de leurs égoïsmes déchaînés trahit quelque embarras, une sorte de

maladresse.

Époque d'inquiétude!... Maurice Donnay l'épie; et je le vois qui

la regarde, qui en suit les incidents avec ses yeux mobiles,

curieux, tendres et rieurs; ses doigts frémissent d'une espèce

d'impatience, à cause de la prodigieuse diversité du spectacle.

* * * * *

Quand il publia _le Retour de Jérusalem_, il écrivit une préface,

et ravissante, pour démontrer qu'il avait été impartial.

Impartial, ni plus ni moins!...

Ah! qu'est-ce que l'impartialité? Ponce-Pilate, homme narquois

et intelligent, demandait: «Qu'est-ce que la vérité?...» Cette

formule de tout scepticisme ne lui fait pas un grand honneur,

parce qu'il avait, le jour où il la trouva, son métier de juge

à ne point négliger. Il le négligea; et les choses se passèrent

comme s'il eût été un dogmatiste. C'est l'inconvénient du doute:

on ne décide rien; mais la vie n'attend pas et décide.

Qu'est-ce que l'impartialité? Une attitude d'esprit peu commune.

Si peu commune qu'en fin de compte on en parle souvent et, quant à

la garder, c'est une autre affaire.

Les petits garçons qui boudent refusent de dire qu'ils préfèrent

aux confitures le sucre d'orge, ou réciproquement; ils savent très

bien ce qu'ils aiment le mieux. Du reste, ils accepteraient les

deux gourmandises, à moins que peut-être ils n'eussent plus du

tout faim.

Il y a encore l'âne de Buridan. Cet âne fut placé entre deux

bottes de foin tout à fait pareilles, également fraîches et

appétissantes. On prétend qu'il mourut d'inanition, faute d'avoir

pu se résoudre à choisir l'une ou l'autre. Il fut la victime d'une

merveilleuse impartialité.

Seulement, cet âne est emblématique. Les philosophes d'autrefois

utilisèrent cette allégorie pour leurs subtiles disputes. Les

autres ânes mangent, qui la botte de droite et qui la botte de

gauche; et, la seconde botte, il la faut retirer, pour qu'ils

ne la mangent point ensuite. C'est qu'il n'y a pas ailleurs que

dans les imaginations des philosophes deux bottes de foin toutes

pareilles; et c'est encore qu'un chacun se sent porté, qu'il le

veuille ou non, plutôt vers la droite ou plutôt vers la gauche

par un instinct secret; et c'est enfin qu'il faut bien prendre

un quelconque parti, quand on est en présence d'une alternative

impérieuse. Que faire?...

Nous serons impartiaux plus tard, après décès. Provisoirement,

non. Certains bouddhistes le sont déjà, paraît-il, certains

fakirs; on le raconte. Ces personnages ont réduit leur vie à

presque rien. Du moins préfèrent-ils aux agréments d'ici-bas le

nirvâna. Mais l'impartialité est justement le contraire de vivre.

Impartial, comment l'être, ô Donnay? Votre sagesse vous engage à

ne pas adopter des façons violentes, une intrépidité de jugement

qui n'est pas dans votre nature; mais vous aimez beaucoup trop

la vie pour renoncer à vivre. La finesse de votre vue permet que

vous aperceviez la multiplicité des attributs qui rendent chaque

chose un peu laide et surtout ravissante. Je me figure que vous ne

détestez rien ni personne: pourquoi limiter son plaisir? Mais vous

aimez encore mieux ceci que cela, cela que ceci, n'est-ce pas?...

Michel Aubier, du _Retour de Jérusalem_, n'est pas un héros. Il a

vu la fin de l'Empire, les fêtes du Quinze-Août, les barricades,

les crinolines et les blouses blanches. Du reste, il n'a pas

dû en conserver un souvenir très rigoureux, car il avait peu

d'années lorsque fut proclamée la République. Ensuite, il a vu,

sur les édifices de l'État, ces mots superbes de liberté, égalité,

fraternité; alors, il s'étonna d'observer qu'il y avait toujours

trois classes dans les wagons de chemins de fer. Il a grandi

sous la présidence de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon:

il a vu naître les mots en _iste_ et les mots en _ard_,--les

uns respectueux, les autres méprisants,--qui désignent le parti

auquel on appartient et le parti auquel on n'appartient pas. Il a

vu des contradictions un peu partout, dans les faits sociaux et

en lui-même. Il s'est aperçu qu'on a du mal à juger de tout en

parfaite logique. Comment serait-il devenu, dans ces conditions,

un fanatique, un énergumène ou un saint?

Il n'est rien de ce genre. Sceptique? Oui. Mais il a ses

préférences. Il a cherché dans Sirius, un instant, «les raisons

supérieures d'une indifférence séduisante». Ensuite, ayant à

prendre des résolutions, il s'est fié doucement aux conseils de sa

sensibilité propre.

Et nous ne sommes pas des logiciens dogmatiques, ô Donnay. Si

nous en étions, il y aurait là, de la part d'hommes qui ont vu ce

que nous avons vu, disons une espèce d'effronterie. Mais, plus

nous a déçus la dialectique, nous et votre Michel Aubier, plus

nous serions capables de devenir, si l'on nous aidait ou bien si

l'on nous ennuyait, des dogmatistes en réalité. L'incertitude

où nos pères nous ont laissés, quand ils ont démoli la vieille

maison devant que d'en bâtir une autre, cette incertitude nous a

quelque temps amusés, comme la vie de bohème divertit tous les

beaux vingt ans. Puis elle nous sembla périlleuse. Nous sentons

que notre doute, charmant si l'État est fort, se transforme en une

menace dans l'État faible. Nous ne voulons pas être dangereux. Et

c'est ainsi que nous désirons d'être vaillamment protégés contre

nous-mêmes; c'est ainsi que nous désirons de voir réalisées en

légitime et valable énergie, hors de nous, nos prédilections les

plus réfléchies; c'est ainsi que nous sommes délivrés de notre

scepticisme et d'une élégante impartialité.

* * * * *

Les personnages de Maurice Donnay sont un peu méprisables,

souvent. Et ils sont, en outre, dignes de compassion, car ils ne

savent ce qu'ils font. Maurice Donnay a pitié d'eux. Il n'abuse

pas de leur faiblesse pour les tourmenter; il ne les pousse point

à la caricature, le portrait suffit; il ne complique pas leur

châtiment, il n'aggrave pas leur «douloureuse», la vérité suffit.

Malades de la volonté qui s'exalte ou qui s'atténue, les pauvres

êtres souffrent plus que ne l'exigerait leur faute, qui est la

déraison.

Leurs guides les ont abandonnés.

Et, parmi eux, il se révèle de magnifiques courages, parmi les

femmes principalement, des dévouements subtils, des finesses de

goût, des délicatesses de pensée attrayantes.

Maurice Donnay a pitié d'eux; il a, pour eux, cette douceur, en

ne les excusant pas, de les expliquer; c'est presque autant de

bienveillance.

Il est, en son œuvre, le confesseur, le confident habile des

petites femmes d'aujourd'hui; et il connaît leur imprudence, leur

esprit, les détours de leur conscience qui est tout à la fois

malicieuse et ingénue. Il sait que leurs aventures tournent, le

plus souvent, à la mésaventure. Et il ne dit pas qu'elles aient eu

raison de pécher; mais il les plaint d'en avoir eu, ensuite, mille

ennuis.

Dans la touchante _Vie de la princesse de Poix_, la vicomtesse de

Noailles a écrit: «Mon Dieu, qu'on est injuste pour ce temps-là!

Que la société distinguée était généreuse, élevée, délicate! Que

de solidité dans tous les liens! Que de respect pour la foi jurée,

dans les rapports les moins moraux!»

Je ne sais pas si Maurice Donnay décernerait exactement cet éloge

aux amoureuses d'à présent, qui sont les héroïnes de ses comédies.

Ou bien, je ne le crois pas. Nos chères contemporaines, telles

que Donnay les a peintes, sont un peu trop frivoles pour que le

respect de la foi jurée soit justement ce qui ennoblit leurs

divers essais de vivre.

Elles sont, quelques-unes, bien irréfléchies; d'autres, si

imprudentes qu'elles vont aux catastrophes sans y penser;

d'autres, si enfantines qu'on a pitié de les voir en de si

périlleuses aventures; d'autres, mieux capables de savoir qu'elles

ne sont pas raisonnables: mais alors, elles cèdent pourtant à

leurs velléités.

Maurice Donnay les a regardées avec une curiosité amicale. Il

les a vues différentes entre elles, plus ou moins gaies, plus ou

moins effarées, plus ou moins gentilles, mais toutes, si je ne me

trompe, soumises à leur sensibilité.

Ce qui leur manque le plus, pour être des saintes,--car la

sainteté n'est pas inconciliable avec l'erreur,--c'est le remords.

Le remords peut diviniser la faute; il peut aussi la rendre plus

perverse.

Les héroïnes de Maurice Donnay ne sont pas divines; elles ne

sont pas perverses non plus. Elles sont touchées de l'amour,

avec candeur. Si elles luttent, ce n'est pas contre l'intangible

éthique, mais contre les multiples difficultés de l'existence.

C'est moins noble, ce n'est pas moins pénible ni dangereux.

Nos chères contemporaines--j'entends celles qui entrent

naturellement dans une comédie ou dans un drame--sont ultérieures

à de grands bouleversements de la pensée française. Les politiques

qui ont l'air de ne songer qu'au gouvernement des peuples et les

philosophes qui ont l'air de ne méditer que sur l'absolu ne savent

pas la lointaine influence qu'ils ont sur de futiles et gracieuses

destinées. S'ils le savaient, peut-être n'oseraient-ils plus guère

politiquer et philosopher. Mais, avec leurs discours ennuyeux à

entendre et leurs livres impossibles à lire, ils transforment

redoutablement les petites femmes.

Les amoureuses de Maurice Donnay sont venues au monde, et puis au

demi-monde, après que des doctrinaires inconnus d'elles avaient

secoué ou anéanti les principes de naguère.

De là, en elles, une sorte d'ingénuité qui n'est pas la pureté

même et qui a un charme périlleux.

Maurice Donnay les aime beaucoup. Il ne leur est ni méchant ni

sévère. Il leur trouve une poésie qui vient de leur futilité, de

leur complaisance à vivre et de leur courage innocent.

Il y a autour d'elles de graves événements qu'elles ignorent,

des combats d'idées où elles ne sont pas admises, des chutes de

philosophies et des créations de systèmes où elles se figurent

qu'elles ne sont pas intéressées. Et, attentives à l'émoi de leurs

tendres cœurs, elles vont et viennent, aiment et n'aiment plus,

avec une intrépidité ravissante, avec une jolie fierté à la

française.

* * * * *

Maurice Donnay a bien vu la douleur de son temps. Et il n'est pas

un pessimiste; on peut s'en étonner.

Un optimiste?... Non plus. Il n'est pas excité à l'optimisme par

la confiance des jours qui viennent. On ne saurait le confondre

avec ces annonciateurs des temps nouveaux qui, parmi les

tristesses contemporaines, discernent le présage d'un bel avenir.

Certes, non!... Mais il trouve de l'agrément à notre époque.

Jamais la vie n'a été plus ardente, plus variée et pittoresque,

plus digne d'amuser qui participe à ses abondantes merveilles ou

qui simplement la regarde.

Maurice Donnay s'amuse de ce qu'il voit.

Après que les philosophes ont échoué dans leur entreprise

opiniâtre et téméraire, on peut se désespérer, ou bien on peut

considérer qu'un malin badinage se substitue agréablement aux

systèmes. Renan s'est demandé si, quelque jour, un ballet ne

résumerait pas la suprême philosophie.

Notre époque désordonnée a vu naître une fantaisie charmante;

une fantaisie brave, une élégance de la pensée qui, pour le

moraliste, ne vaut assurément pas la sainteté, mais a bien de

l'attrait.

C'est une sorte de gaieté mélancolique, qui a poussé dans les

misères d'aujourd'hui comme apparaît une fraîche fleur parmi des

ruines.

Cette fantaisie, personne ne l'a mieux sentie, aimée, favorisée,

recommandée que Maurice Donnay. Elle est sa poésie et la poésie de

son œuvre. Elle en est la séduction et l'une des beautés.

Les comédies de Maurice Donnay ont quelque analogie avec

l'_Embarquement pour Cythère_ de Watteau, comme ce temps-ci a

peut-être quelque analogie avec le temps où Antoine Watteau

florissait. Les personnages de l'_Embarquement pour Cythère_ ne

sont qu'au premier aspect des princes charmants et des dames de

féerie. Regardez-les mieux: vous verrez des gens beaucoup plus

pareils à la réalité, des gens qu'on imagine sans peine cupides,

acharnés, vulgaires et tels que l'humanité moyenne. Mais une

atmosphère de volupté rôde et les enveloppe. Ils sont dupes de

l'heure et dupes de leur émoi. En cette fin d'un bel après-midi, à

cette minute exquise et furtive qui précède le crépuscule, tandis

que les branches, qui bientôt s'appesantiront dans le silence

nocturne, sont encore remuantes et frissonnantes, une galère d'or

les attend et les tente; elle portera vers l'île de l'amour les

belles écouteuses, mi-consentantes, hésitantes, et les amants

enjôleurs.

Les personnages de Donnay leur ressemblent; et aussi le décor de

fête galante où il les place volontiers ressemble au tiède rivage

de l'_Embarquement_.

Antoine Watteau eut le titre de «peintre des festes galantes».

Donnons le même titre à Maurice Donnay, peintre de nos fêtes

galantes; fêtes suivies de douloureuses redoutables; fêtes où

la mélancolie est voluptueuse; fêtes d'oubli, de sensualité, de

gaieté; fêtes tragiques et plus douces.

SAINT-MARCEAUX

On connaît la délicieuse et l'édifiante histoire du «Tombeor de

Nostre-Dame». Elle est fort ancienne et remonte à une époque où

la Vierge multipliait ses doux miracles. Ce «tombeor» était un

mauvais garçon qui, sur les places, faisait des tours d'adresse et

de force et qui, en outre, commit des larcins: il mérita d'être

pendu. Seulement, sur les places, quand il travaillait afin de

gagner sa vie, il avait soin d'exécuter toutes les fois un tour,

et le plus beau, pour lequel il ne quémandait pas: ce tour, il

le dédiait à Notre-Dame. Alors, le jour qu'il devait être pendu,

Notre-Dame de gratitude et de bonté suscita un mannequin; le

mannequin eut la corde au cou et le «tombeor» la vie sauve.

Il n'y a que de sots mécréants pour dire que Notre-Dame se repose

et a cessé d'accomplir des miracles. Comme le «tombeor», elle a

sauvé d'un péril moindre et, somme toute, plus honorable que la

pendaison l'un des artistes les plus renommés d'aujourd'hui.

En ce temps-là, qui est le nôtre, les gens allaient disant que

l'Europe entière nous enviait notre école de sculpteurs. Cela

prouvait que la sculpture, dans l'Europe entière, ne valait pas

grand'chose. Mais les gens, ayant pris l'habitude de répéter ce

bout de phrase, témoignaient d'un vif enthousiasme. Et, si vous

leur disiez, par exemple, que ce pays était fort mal gouverné, ils

répliquaient:

--Oui, mais nous avons une splendide école de sculpteurs!

Ils avaient tort. Les salons annuels révélaient l'horrible

médiocrité de ces marbres et de ces bronzes, dont le travail

est vainement habile, d'où l'idée est absente. Notre école de

sculpteurs reste soumise à l'influence déplorable du seizième

siècle italien.

Or, il y avait, à Reims, un petit enfant, extrêmement vif d'esprit

et frissonnant, capricieux, inquiet, qui ne se manifestait pas du

tout comme un écolier modèle; et il faisait volontiers l'école

buissonnière: il n'en faisait presque pas d'autre. Seulement,

les heures qu'il empruntait à l'étude des vieux livres, il les

donnait à la cathédrale. Il trouvait là des statues merveilleuses

et il s'efforçait, puéril et adroit, de les dessiner. Ainsi, l'art

français du treizième siècle lui offrit sa première vision de

l'art et suscita son premier désir d'être un artiste, comme ces

imagiers qui surent si bien poser un sourire sur le visage radieux

des anges, retrousser gaillardement la moustache des apôtres et

faire tomber en plis naturels les draperies des saintes épaules.

Ensuite, ce garçon, devenu jeune homme, commit le grand méfait

séculaire. Il passa les Alpes, visita l'Italie, aima excessivement

l'art des sculpteurs renaissants et, comme les autres sculpteurs

français, il fut intoxiqué d'une fausse idée de l'art: on le vit

à quelques-unes de ses œuvres, certes habiles, mais entachées de

fâcheux italianisme.

Alors, la Notre-Dame de Reims montra qu'elle était reconnaissante;

et, en récompense des fréquentes visites que l'écolier lui avait

faites, elle le sauva. Elle éveilla en lui le souvenir de l'art

français médiéval, si juste, véridique et parfait, de sorte qu'il

connût son erreur et cessât de déployer une virtuosité vaine.

* * * * *

Telle est l'aventure excellente et significative que le talent de

Saint-Marceaux révèle.

Son œuvre, si belle et si variée, marque, par une évolution

logique et volontaire, les tribulations que subit la sculpture

française contemporaine, le péril où elle se trouve, l'effort qui

la tirera hors de crise, les conditions de sa victoire.

L'italianisme eut d'abord quelque peine à s'emparer du jeune

artiste que les anges et les apôtres de Reims protégeaient.

En 1863, Saint-Marceaux entrait à l'École des Beaux-Arts

et devenait l'élève de Jouffroy. Il exposa, en 1868, cette

_Jeunesse de Dante_, qui est au musée du Luxembourg, jolie chose,

délicatement exécutée, d'une grâce fine. Puis, à la fin de cette

même année, il partait pour l'Italie,--mère des arts, n'est-ce

pas?... La même fatalité l'y poussait qui, depuis trois siècles, a

voulu livrer à l'influence des Transalpins l'art de tous les pays.

Saint-Marceaux passa quelques mois à voyager, à prendre la

contagion redoutable. Florence le toucha particulièrement. De

retour à Paris, il se mit à son Arlequin. Il l'ébaucha, il lui

donna l'élégance florentine.

Mais il dut s'interrompre, la maladie l'ayant frappé, jeté au lit.

La guerre survint; on le soignait, à Reims, pendant l'occupation

prussienne. De tels événements troublèrent la dangereuse

élaboration de son talent, à laquelle ne veillaient que trop les

professeurs de chez nous et les maîtres italiens.

Libre alors de ces influences, sous le coup d'une émotion forte

et poignante, Saint-Marceaux se révéla soudain grand artiste et

audacieux: il sculpta le tombeau de l'abbé Miroy. Les Prussiens

avaient fusillé ce prêtre. Sur la pierre tombale, l'abbé Miroy

est couché tout de son long, inerte, la face contre le sol et

tel que l'y étendirent les balles des fusilleurs. La vérité de ce

cadavre est pathétique. Les bras contournés, la nuque tirée, la

poitrine lourde marquent la rudesse du choc, lors de la chute; et

la torsion des jambes indique le fléchissement subit de ce grand

corps qu'on a tué. La soutane se plaque sur le cadavre comme un

suaire; les plis sont les plus simples: ils marquent le mouvement

des membres projetés par leur poids. La tête, aux longs cheveux

désordonnés, n'est pas mystique ni défiante; mais, innocente

plutôt et presque enfantine, elle ne trahit ni peur ni colère.

Ainsi, tous les détails de l'œuvre et sa composition rude sont

expressifs. Le sculpteur a signifié l'acte brutal et inutile,

odieux à cause de cela, le meurtre. Cette sculpture est franche;

elle ne doit rien aux écoles; elle est indépendante de l'Italie.

En 1872, Saint-Marceaux partit pour Rome. Il y resta deux ans.

Je dirai les griefs que j'ai contre la renaissance italienne.

Le siècle de Léon X est considéré comme la triomphale époque d'un

art parfait. Or, il fut une époque de décadence. Certes les noms

de Michel-Ange et de Raphaël, de Titien, de Véronèse, de Tintoret,

de Léonard ont du prestige: quoi qu'il en soit de leur génie,

l'art de leur temps est un art de décadence. On le donna pour un

art classique; de là vint tout le mal.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 10 / 14 段