Mgr Duchesne veut que l'histoire soit une science. Mais il a

vérifié qu'elle est, en outre, un art. Si l'on n'a point cherché

avec une opiniâtreté minutieuse les fragments de la vérité, qui

sont épars dans le désordre universel, parmi les apparences

fallacieuses, on ne fera rien qui tienne: c'est bâtir sans

matériaux. Seulement, on ne trouve jamais que des fragments de

vérité: il faut les classer et les joindre. C'est ici que doit se

marquer le talent de l'historien. Il réussira s'il possède ce don

particulier: le génie du passé authentique, l'imagination vraie.

L'œuvre de Mgr Duchesne atteste qu'il était pourvu de ces facultés

originelles et qu'il n'a point redouté le labeur immense et subtil

de l'érudit.

Mais le labeur, il le garde pour lui; il ne l'exhibe pas: ce qu'il

montre, c'est la belle architecture.

Son œuvre est, ainsi, parfaite. Elle est solide et gracieuse, bien

aérée, de lignes harmonieuses. Elle n'a point l'aspect rébarbatif

et affreux qu'on trouve à divers écrits germaniques. _Opus

francigenum_,--c'est du travail français.

* * * * *

L'histoire ancienne de l'Église est pathétique et variée,

tumultueuse en apparence et logique en son développement profond.

Elle est riche en épisodes, tourmentée du dehors par la haine

et les persécutions, travaillée au dedans par les recherches

aventureuses de l'esprit, par les hérésies, quelques-unes

horribles, plusieurs splendides, toutes effarantes. Elle abonde en

traits ravissants; elle est tragique; elle implique la grâce et

la fureur. Et elle marche, d'une allure inégale, mais dominée par

une volonté mystérieuse, implacable comme la fatalité et tutélaire

comme une providence.

Aucun royaume de la terre n'a subi de plus formidables épreuves

que le royaume spirituel de saint Pierre. Aucune idée humaine

n'a été soumise à plus d'assauts furieux et astucieux que l'idée

chrétienne. Et aucune cause ne réclamait d'être servie par de plus

extraordinaires fidèles. L'histoire de l'Église est une alternance

perpétuelle de triomphes et de désastres.

Mgr Duchesne a placé son ouvrage sous l'invocation d'Eusèbe de

Césarée, lequel, au temps de Dioclétien, quand on brûlait à feu

d'enfer les livres saints, quand on proscrivait les chrétiens

ou bien quand on les contraignait d'apostasier, tout seul, lui,

relégué dans une cachette, compilait la première histoire du

christianisme.

Certes, on ne peut comparer l'écrit diligent mais un peu médiocre

d'Eusèbe de Césarée avec l'œuvre superbe du nouvel historien de

l'Église. Tout de même, et en dépit des dissemblances, les époques

ont bien quelque analogie: les jours présents ne sont pas, pour

l'Église, beaucoup moins sombres que ceux de Dioclétien. L'ère des

tribulations n'est pas close. Mais, comme Eusèbe de Césarée ne

désespérait pas, sans doute aussi faut-il penser que le chrétien

qui a repris sa tâche d'annaliste a trouvé, dans l'exemple de

jadis, la confiance de maintenant.

Du reste, l'_Histoire ancienne de l'Église_ n'est pas un ouvrage

apologétique. L'auteur ne se proposait pas de rassurer son

lecteur et de l'encourager: il n'avait pour objet que la vérité,

quelle qu'elle fût. Un historien qui, même en faveur de bonnes

intentions, chercherait autre chose que la vérité manquerait à son

devoir. Mais, la conclusion qui spontanément résulte des faits

eux-mêmes, acceptons-la: elle exige notre assentiment. Et l'auteur

n'a point à la formuler; il peut, si elle est satisfaisante, s'en

réjouir.

Eh! bien, l'historien de l'Église a vu l'Église qui, malgré

tout, triomphait; il l'a vue, en définitive, plus forte que

tous ses ennemis épars ou conjurés; il l'a vue chancelante et

qui ne tombait pas, mourante et qui ne mourait pas; il l'a vue

invincible: et, quand il eut à écrire les origines chrétiennes,

c'est, sans l'avoir voulu, mais après l'avoir constaté, le

poignant prélude d'une pérennité qu'il entreprenait.

Alors, comment désespérer? voire, comment s'effrayer?

De là résulte, si je ne me trompe, la sérénité heureuse de cette

œuvre pathétique. Elle n'est pas une lamentation sur des ruines,

mais un chant de durée persévérante.

* * * * *

Un jour, M. Jules Lemaître nota la surprise que lui causait

la gaieté de M. Renan. Et, là-dessus, M. Renan s'expliqua. Il

trouva les plus adorables raisons, les plus fins prétextes. Ce

fut charmant. Tout de même, diverses personnes aperçoivent plus

nettement les sources de mélancolie qui jaillissent de la pensée

renanienne, en minces filets plaintifs et chantants.

Mais la gaieté de Mgr Duchesne, qui s'en étonnerait? C'est un

alléluia.

AMAN-JEAN

Certains artistes nous émerveillent par une puissance d'invention

qui, à chaque instant, secoue l'idée que nous avions de leur

talent. Ils nous émerveillent et, souvent, nous déconcertent.

L'on se demande, avec un peu d'inquiétude, comment se peuvent

organiser, dans un esprit, tant de notions, et si hétérogènes. Une

telle fécondité, riche et tumultueuse, apparaîtra peut-être comme

un prodige; à moins qu'un jour on n'y découvre le triomphe de la

seule habileté. L'on hésite; on est tout près d'admirer: mais on

se tient sur la réserve, si l'on est muni de prudence.

Tout autre est l'œuvre d'Aman-Jean, dès l'abord captivante et

rassurante. Il y en a de plus variées, et de plus émouvantes

par l'impétuosité de l'imagination, magnifiques par l'ampleur,

amusantes par la fantaisie. Mais on aime, en celle-ci, l'accord

de l'idée et de sa réalisation, des formes, des couleurs, de la

qualité même de la peinture et de la philosophie ou du rêve qui

s'y dévoile.

* * * * *

La philosophie d'un peintre?... L'on se méfie, à cause du piteux

résultat que d'autres obtinrent, pour avoir mis leur palette

au service d'idées abstraites, ou littéraires, ou sociales.

Il est vrai que certaines idées, valables en elles-mêmes, ne

s'accommodent pas d'être rendues par la couleur et la forme; et

le principe excellent de la séparation des arts n'a pas d'autre

portée, en somme. Mais ce fut le premier bonheur d'Aman-Jean,

puisque ses aptitudes étaient d'un peintre, que sa conception des

choses se traduisît naturellement en images.

Non en symboles. Peut-être fut-il sur le point de s'y tromper. On

l'a vu d'abord l'un des exposants les plus distingués des salons

de la Rose-Croix. Il y avait là du mysticisme, auquel se plurent,

un moment, des âmes délicates et religieuses. Il ne s'y attarda

point et s'aperçut de l'erreur qui résidait en cet art grêle,

chétif, pauvrement idéologique. La vie, au contraire, l'attirait,

et la réalité. De jour en jour on l'a pu suivre, depuis lors, qui

acquérait un sentiment plus authentique de la beauté. Aux petites

vierges étriquées, tenant de leurs doigts fluets un lis ou quelque

fleur emblématique, il préféra les douces et savoureuses chairs

que la lumière caresse. Son inspiration n'est pas sensuelle avec

exubérance, mais voluptueuse en même temps que pensive.

Pudiques cependant, les épaules nues de ses femmes ont une grâce

délicieuse; des étoffes qui les gardaient, elles sortent avec une

câline désinvolture; on les sent jolies et fraîches, autant que

rondes et blanches.

Il faudrait définir avec justesse la séduction de ces figures

auxquelles donnent un charme nouveau la décence du maintien et la

lenteur élégante du geste. Et, si la joliesse exquise des formes

allait être touchante à l'excès, l'ingénuité du regard corrigerait

la séduction trop vive.

Un regard presque enfantin, et qui ne pleure ni ne sourit, et

qui, dans sa candeur, est grave. Rêve-t-il? ou contemple-t-il?...

Ces yeux très purs se sont ouverts sur le vaste monde; ils n'en

ont pas vu la laideur. On dirait que le spectacle d'ici-bas s'est

ennobli, d'être vu par eux. Les choses ne sont pas telles ou

telles, indépendamment de l'âme qui les suscite; et chaque âme

fait un univers à sa semblance. Ainsi se purifie le monde, pour

des yeux purs.

Ces jeunes femmes, le peintre les entoure d'un décor semblable à

elles, d'une beauté simple et fine, de fleurs et de feuillages

en guirlandes, de tranquilles paysages silencieux. L'ensemble

est d'une sereine mélancolie, d'une grâce parée et d'une douceur

délicate. Le rêve de Watteau est imprégné de plus de tristesse,

étant plus fugitif et tout alarmé de l'attente des fins

prochaines; la gentillesse en est inquiétante et la gaieté trempée

de larmes. Ici, le recueillement et la paix, le calme des plaines

enchantées, dans l'heureuse monotonie des heures claires.

La philosophie d'Aman-Jean,--un idéalisme conscient de lui-même et

réfléchi,--transfigure la réalité selon le vœu d'une âme tendre et

soucieuse d'harmonie, que les contrastes violents offenseraient.

Et il n'a point eu recours à des allégories compliquées, sortes de

rébus. Seulement il a placé, au milieu d'ornements naturels et des

parures que font, aux éclaircies des parcs, les flexibles rameaux

des arbres variés, de jeunes femmes en qui fleurit la gracieuse

beauté de ce monde sans joie.

* * * * *

Les plus anciennes œuvres d'Aman-Jean datent des alentours de

1880; et l'une de ses premières tentatives est un portrait de

lui-même, antérieur aux cours de l'École des Beaux-Arts; l'on

y remarque déjà une manière spéciale, un style. De grandes

compositions vinrent ensuite, le _Saint Julien l'Hospitalier_ du

musée de Carcassonne, la _Jeanne d'Arc_ du musée d'Orléans. Elles

sont habilement conçues, bien agencées et de nature à édifier

le public: ce peintre a démontré qu'il aurait pu, tout comme un

autre, faire un peintre d'histoire, et mieux que tels autres.

Puis, il négligea «le sujet». Il ne crut pas indispensable

qu'un incident quelconque, véritable ou imaginé, une anecdote,

un épisode se trouvât représenté en chacun de ses tableaux.

La plupart de ses tableaux n'ont pas de titre; et l'on serait

en peine de leur en donner un: mais à quoi bon? Ils n'ont pas

de «sujet»; cela ne veut pas dire qu'ils ne signifient rien.

Seulement, ce qu'ils signifient, des mots ne le pourraient pas

indiquer. Cet art n'est aucunement mêlé de littérature: pictural,

il se suffit à lui-même, et quant à son mode d'expression et quant

aux idées qu'il exprime. Il faut louer Aman-Jean de n'avoir pas,

ainsi que d'autres, confondu des esthétiques diverses et, peintre,

d'être un peintre absolument.

Et il est remarquable encore que, s'abstenant de tout ce qui

ne constitue pas l'art même du peintre, Aman-Jean ne soit pas

tombé dans cet autre défaut, l'inutile adresse. Il a su résoudre

ce difficile problème d'une peinture pleine de pensée, et qui

pourtant ne fût que de la peinture. Cette œuvre est harmonieuse.

Entre sa pensée et l'expression qu'il lui donne, nul intermédiaire

d'une autre sorte que la forme et la couleur. En conséquence,

sa «philosophie» est aussi bien dans ses portraits que dans

ses autres tableaux. Ce n'est pas que, portraitiste, il

sacrifie à d'autres soucis le personnage et l'utilise à des fins

personnelles. Il veille,--autant qu'il le doit et comme il le

doit,--à la ressemblance; du moins constatons-nous qu'il n'ôte pas

leur caractère individuel aux figures qu'il peint: il leur laisse

leur caractère et il le marque nettement. Tout de même, pour

différentes qu'elles soient les unes et les autres, les jeunes

femmes qu'Aman-Jean peignit sont, par l'élégance et la grâce un

peu douloureuse, des sœurs: ainsi s'unissent heureusement les cas

particuliers de l'univers, en un esprit qui a trouvé la formule de

sa pensée.

Les portraitistes--je ne parle que des meilleurs, non de tels ou

tels, en renom: leur malice est de bien imiter les riches étoffes,

peluches et velours, failles, satins et soies de dames opulentes,

les chefs-d'œuvre des couturiers--les portraitistes sont des

psychologues; et le visage est, pour eux, le principal. C'est par

la physionomie qu'ils indiquent le personnage. Aman-Jean, lui

aussi, utilise la physionomie; et, dans le regard fixe et aigu,

pensif et doux de ses figures, il a mis un rêve pénétrant. Mais sa

philosophie ne se réduit pas à une psychologie. Ce qu'il a voulu

rendre, avec son art, c'est une opinion plus générale, touchant

cet univers dont la beauté s'est révélée à lui par l'heureuse

combinaison des couleurs et la perfection des gestes.

Il ne conçoit pas un être comme isolé de toutes choses, ici-bas,

par sa pensée; mais plutôt il admire, en cet être, l'expression

synthétique et vive de l'univers, l'univers se pensant lui-même et

conscient de sa beauté. Certaines femmes, privilégiées, réalisent

tout le mystère de beauté qui est épars aux paysages, tant

s'accordent leurs gestes lents avec les lignes naturelles, les

nuances de leurs parures avec celles des horizons, et tant aussi

leur âme silencieuse accueille le songe universel.

* * * * *

La couleur, dans les tableaux d'Aman-Jean, est mate et un peu

voilée,--analogue, d'ailleurs, qu'il emploie ou le pastel ou

l'huile. Peut-être, avec le pastel, obtient-il des tons plus

variés, plus composites quoique bien unifiés, et arrive-t-il,

en multipliant les touches diverses, à rendre l'atmosphère plus

palpable et enveloppante. Mais, par un procédé ou l'autre,

il recherche le même effet; et, son modèle, c'est la nature,

doucement éclairée de lumière diffuse, qu'un ciel pâle et blanc

tamise.

La couleur d'Aman-Jean, on la dirait, d'abord, un peu éteinte.

Quand il a plu, les nuages dégonflés se fondent et, assemblés,

se tendent en écran pour amortir les rayons trop durs du soleil.

Alors surtout la campagne est charmante; et alors seulement y

est discernable l'infinité merveilleuse des nuances. Les vives

soleillades, au contraire, allument ici et là des couleurs gaies,

éveillent des reflets puissants, accusent des reliefs, par le rude

contraste de l'ombre. Cette lumière très intense, on peut l'aimer.

Mais pour elle-même. Et l'on doit accorder que, trop exubérante,

elle ne joue pas très bien son rôle de lumière, qui est seulement

d'éclairer la surface colorée des choses. Elle veut qu'on l'admire

et, orgueilleuse, elle exagère ses effets. Sous l'excessif éclat

de la lumière, la couleur disparaît: il n'y a plus, dans tout le

paysage, que la lumière impétueuse, fantasque, épanouie. Que la

nature est mieux visible en son détail délicat et nombreux, si

le ciel se couvre, non de nuages lourds et opaques, mais de buée

légère et diaphane et si la lumière, adoucie ainsi, se répand

en ondes égales, pures, tranquilles! Les couleurs, toutes, se

révèlent, sans que les unes soient offusquées par la trop vive

ardeur des autres; chacune d'elles est en valeur, se montre sans

outrecuidance et compose avec ses voisines une juste et belle

harmonie. Alors, il n'y a pas de nuances perdues. Et c'est l'image

d'une âme apaisée qui, n'étant pas accaparée par quelque passion

trop exclusive, s'épanouit.

Ces colorations mates et voilées auxquelles se plaît Aman-Jean,

c'est à la nature qu'il les emprunte; et l'artifice ingénieux de

sa palette il l'apprit de ces paysages qu'une lumière discrète

éclaire doucement.

Aussi son œuvre donne-t-elle un plaisir de silence et de

recueillement. Elle est toute imprégnée de la tranquillité pensive

de la nature. Et elle enseigne une morale de sérénité, de calme,

de lucide rêverie.

Mais, s'il aime les demi-teintes et les nuances fines, sa peinture

n'est pas fade ni terne. S'il évite la crudité de certains tons,

c'est afin que tous aient leur place dans l'ensemble; et il ne

veut en sacrifier aucun. Les couleurs sont franches et peuvent

même sembler hardies.

Elles sont très exactement celles de la nature.

Les peintres n'évitent pas toujours le défaut de n'imiter

point la nature, mais une idée de la nature, que les artistes

précédents ont instaurée, qui peu à peu s'écarte davantage du

premier modèle et finalement devient une manie ennuyeuse. Ou bien,

s'ils réagissent là contre, c'est au moyen de telles inventions

hasardeuses, chimériques, sans rapport avec nulle réalité

ingénument perçue. Aman-Jean, lui, est libre; et l'on ne sent pas

qu'il ait fait un effort pour se libérer.

Il a des roses délicieux qui proviennent des bruyères drues sur

les landes; à la fin de l'été, elles roussissent et leurs teintes

carminées se mêlent de chaudes rouilles. Son vert est celui des

oliviers ou des mousses; et des jaunes de genêts pointent parfois

dans ces nuances. Quant à ses violets, à ses mauves bleutés ou

assombris, il les a pris à l'écharpe de brume qui traîne aux

horizons.

Toutes ces couleurs, il les combine sans timidité. Il est

audacieux, désinvolte, mais non paradoxal. Il ne veut pas

déconcerter; les couleurs se fondent, dans ses tableaux, comme,

dans un paysage, l'extraordinaire variété des teintes.

* * * * *

Le dessin d'Aman-Jean, la sinuosité des contours et les gestes

des personnages n'ont ni emphase, bien entendu, ni préciosité.

Nulle affectation de simplicité, non plus. Il n'a pas réagi, comme

d'autres, contre l'habituelle mimique des écoles au moyen de cette

gaucherie qui n'est pas dénuée d'agrément, mais qui est un petit

stratagème provisoire.

La grâce des gestes, pour lui, provient de leur aisance que rien

n'entrave; ils ne réclament pas une tension volontaire des muscles

et ils ne répondent pas à un vœu subtil d'élégance. Ils sont les

gestes les plus spontanés d'êtres souples et beaux qui se meuvent

avec facilité. Les corps s'inclinent sans mollesse; les bras se

courbent, s'arrondissent et, par les mains fines, se joignent:

et ils n'ont pas de lassitude, mais aucune activité violente ne

sollicite leur énergie. Et les flexibles cous soutiennent l'ovale

délicat des visages.

Pour laisser aux gestes leur agilité naïve, Aman-Jean pare ses

jeunes femmes d'étoffes légères qui ne se cassent sèchement ni ne

s'éploient ainsi que de lourds brocarts. Il ne veut pas que le

vêtement vaille par lui-même et substitue l'éclat de sa richesse

aux belles ou aimables lignes des membres qu'il cache et ne

dissimule pas. Le vêtement qu'il peint est chaste, mais docile au

corps, à sa forme, à ses mouvements.

Aux époques de décadence,--et c'est-à-dire quand les peintres

ne font plus d'autre effort que de virtuosité, suppléant à la

pauvreté de leur génie par l'adresse de leur travail, au seizième

siècle italien par exemple,--la magnificence des plis est la

grande recherche des artistes. Ils les font amples et symétriques,

nullement motivés par le corps qui est dessous ni par le poids

des tissus. Ce sont des tissus empesés, sans doute, ou plutôt des

tissus théoriques, indifférents aux lois de la pesanteur; et,

quant au corps qui est dessous,--il n'y a pas de corps dessous!...

Aux époques archaïques ou bien aux époques de réaction qui

souvent, pour se délivrer d'un insupportable usage, recourent

à des esthétiques plus anciennes, on évite le fol excès des

draperies en plissant l'étoffe, en la serrant strictement contre

le corps.

Aman-Jean ne procède ni d'une façon ni de l'autre: il ne commet

pas l'erreur des décadents; mais il ne s'astreint pas non plus à

l'extrême rigueur des primitifs. Avec une heureuse liberté, il

arrange agréablement les robes de ses jeunes femmes, afin que plis

et nuances fassent une harmonie. Il préfère parfois des lignes

un peu singulières, des courbes qui ondulent comme, au vent, des

écharpes. Le regard les suit et s'amuse de telles sinuosités,

analogues à celles d'une pensée qui baguenaude et analogues aux

détours d'un rêve.

MAURICE DONNAY

Il y a en lui tant de contrastes et il passe d'un extrême à

l'autre par tant de nuances nettes et imprévues qu'on a peine à

fixer sa ressemblance.

En habit vert, coiffé d'un bicorne à plumes, l'épée au côté,

il est magnifique; il a l'air d'un maréchal d'Empire. Mais il

sourit,--de la bouche, des yeux, de tout le visage:--et il a l'air

d'un enfant.

Je ne sais pas comment eût fait son portrait un Holbein, qui,

dans une abondante synthèse, assemblait toute la diversité

nombreuse d'un caractère; mais je me figure volontiers La Tour

de Saint-Quentin multipliant ses différentes images, ses moments

successifs et consacrant chacun d'eux.

Cette variété est harmonieuse. On en cherche l'unité: on la trouve

dans une gentillesse d'esprit dont le charme est délicieux.

* * * * *

L'œuvre de Maurice Donnay a le même aspect que lui et comme la

même physionomie. Elle est éclairée d'une changeante lumière qui

en modifie à l'infini les apparences. Elle s'égaye ou s'attriste

ainsi qu'un paysage où se révèle le jeu du soleil et des nuages.

Elle va du rire aux larmes et puis revient au rire par de

délicates transitions.

Et elle est à la fois gracieuse et forte. Les agréments qu'elle a,

ses finesses jolies n'empêchent pas qu'elle ne soit puissante.

Car Maurice Donnay, avec ses façons un peu nonchalantes d'abord,

mène bientôt sa comédie au drame, vigoureusement; à un drame

pathétique où se mêlent, se heurtent des idées, des sentiments,

des intérêts, où s'affrontent des individualités; à un drame

parfois si rude qu'il laisse une impression d'angoisse.

Ce drame éclate comme un fracas d'orage; mais il est venu

lentement. Il s'est préparé sans hâte. Ainsi, par les jours chauds

d'été, l'atmosphère s'alourdit peu à peu; on voit les nuages

arriver les uns après les autres, s'accumuler, former la menace

des catastrophes. Et, avant que ne se déchaînât la tourmente,

il faisait beau, les fleurs embaumaient, les routes étaient

engageantes; ou bien les jardins éployaient tout le luxe de leurs

massifs, de leurs plates-bandes, de leurs ombrages frais, de leurs

bosquets doux au repos, de leurs allées favorables à la promenade.

A peine devinait-on que l'air se chargeait de tempête.

Maurice Donnay ne se presse pas d'appeler la péripétie. On dirait

qu'il baguenaude; et pas du tout!...

D'autres écrivains dramatiques nous mettent tout de suite en plein

drame. Ce n'est pas sa manière. Plutôt, il laisse le drame venir.

Il veut que nous en ayons senti l'approche; et le spectacle qu'il

nous donne est bien celui de l'insidieuse réalité.

Il veut aussi que nous connaissions les personnages avant de nous

attendrir sur les calamités qui les frappent. Ainsi, ce n'est pas

de l'événement tragique que nous serons émus, effarés, affligés,

mais du sort de quelque héros ou de quelque héroïne. Le drame

qui surgit ne nous apparaît pas comme une invention, comme une

combinaison d'éléments abstraits; c'est une aventure concrète et

plus touchante à cause de son analogie avec l'exacte vérité de la

vie.

Voici _l'Autre danger_. C'est l'histoire d'un homme qui aime et

la mère et la fille, l'une après l'autre et à peu d'intervalle

l'une de l'autre. Il était l'amant de la mère, il devient le mari

de la fille; il est donné par la mère à la fille. Singulière

aventure!... Tel est le drame. Or, le drame tient dans le

quatrième et dernier acte, dans une partie du quatrième et dernier

acte. Les trois premiers sont des actes de préparation; et ce

n'est pas le dénouement qu'ils préparent: c'est nous.

Au premier acte, Mme Jadain retrouve un ami d'enfance qui jadis

eut pour elle de la tendresse; nous n'avons pas de peine à deviner

qu'ils s'aimeront bientôt, qu'ils s'aiment déjà, qu'ils seront

amant et maîtresse. Même, cela nous plaît et nous l'approuvons,

de tout notre cœur qui en a vu bien d'autres. Au deuxième acte,

ils sont en effet cette maîtresse et cet amant; et ils le sont

avec une remarquable ferveur. Nous les félicitons; nous approuvons

qu'une tendresse veuille ainsi résister au temps méticuleux. Mais

nous apercevons que Madeleine, fille de Mme Jadain, n'est pas

sans éprouver un petit sentiment pour son grand ami Freydières,

l'amant de Mme Jadain. Est-ce de l'amour ou de l'amitié? Un gentil

sentiment, qui a l'adresse de nous émouvoir afin de ne pas trop

nous choquer tout à l'heure, quand il sera caractérisé violemment.

Au troisième acte, plus de doute: Madeleine aime d'amour ce

Freydières qui, du reste, n'est pas une insensible brute. Mais

le hasard d'une conversation qu'elle surprend, au bal, indique à

Madeleine que Freydières est l'amant de Mme Jadain. Elle se trouve

mal; on l'emmène. Quatrième acte: Madeleine est malade; on le

serait à moins. Mme Jadain ne tarde pas à découvrir le secret de

cette maladie mystérieuse. Il importe de sauver Madeleine; elle

lui jure que ce n'est que calomnie. La preuve? Eh bien, elle lui

donne Freydières.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 9 / 14 段