Pour nos ignorances, n'est-il pas terrible de se dire qu'on peut

monter en omnibus dans ces conditions-là? M. Poincaré monta en

omnibus; et, abandonnant son idée, il se mit à la conversation

des autres. Les autres ne savaient pas qu'il eût en réserve, dans

sa tête, une belle idée qui, plus tard, fleurirait et serait

féconde. Ils le regardèrent et ils causèrent avec lui, comme les

autres jours, sans précautions particulières. Et lui non plus

ne prenait pas de précautions particulières à cause de son idée,

parce qu'il la savait en bonne place et que, tout de suite, elle

lui avait donné le sentiment de la certitude. Il fit sa promenade;

il accomplit jusqu'au bout cette excursion géologique qu'il avait

entreprise.

De retour à Caen, il vérifia les résultats à tête reposée, «pour

l'acquit de sa conscience». Ensuite, il aborda plusieurs questions

d'arithmétique, qui ne donnaient rien et qui ne paraissaient pas

liées à ses recherches antérieures. Insuccès. Et cet insuccès

le «dégoûta». Donc, il alla passer quelques jours au bord de

la mer et pensa à tout autre chose. Un jour, il se promenait

sur une falaise. L'idée lui vint, brève, soudaine et certaine,

que «les transformations arithmétiques des formes quadratiques

ternaires indéfinies étaient identiques à celles de la géométrie

non euclidienne». Les promenades de M. Henri Poincaré sont de

terribles choses!...

Après avoir passé quelques jours au bord de la mer, il revient

à Caen. Il réfléchit à sa trouvaille et il en tire les

conséquences. Quelles conséquences!... D'idée en idée, il est

conduit à un projet superbe. Il aborde, l'une après l'autre,

toutes les fonctions auxquelles il a affaire. Il en fait le siège

systématique. Il enlève, l'un après l'autre, tous les «ouvrages

avancés»,--tous, sauf un qui lui résiste et duquel dépend le sort

de la place. Cela résiste; l'assiégeant s'obstine: ses efforts

ne servent qu'à lui «mieux faire connaître la difficulté». Et il

déclare que tout ce travail était parfaitement conscient.

Mais alors, il dut s'occuper d'une tout autre stratégie. Il se

rendit au Mont Valérien, pour y accomplir son service militaire.

Désormais, il eut, comme il dit, «des préoccupations toutes

différentes». Et on le devine au maniement d'armes. Seulement,

tandis que son esprit conscient s'occupait d'artillerie, son

inconscient n'oubliait pas du tout les fonctions fuchsiennes.

Un jour, il traversait le boulevard. Il était, en apparence,

un militaire semblable à tous les militaires qui traversent un

boulevard. Tout à coup, la solution de la difficulté qui l'avait

tourmenté jusqu'alors lui apparut avec une clarté merveilleuse...

«Je ne cherchai pas à l'approfondir immédiatement et ce fut

seulement après mon service que je repris la question.»

Mais il avait tous les éléments du problème; il ne lui restait

qu'à les assembler et à les ordonner. Il rédigea son mémoire

définitif, «d'un trait et sans aucune peine».

Voilà les faits; et voici leur interprétation.

M. Poincaré sépare avec soin l'activité consciente et l'activité

inconsciente--ou subconsciente--de son esprit. Des anecdotes qu'il

a racontées, il résulte que la trouvaille est produite par un

hasard vulgaire, par une circonstance à peu près insignifiante:

la subconscience travaillait et l'œuvre apparaissait subitement.

Qu'est-ce que l'invention?... Elle ne consiste pas à faire des

combinaisons nouvelles au moyen d'«êtres mathématiques» existants

et déjà connus. Ce serait peu de chose et chose facile. Par

exemple, le procédé de l'addition étant trouvé, il existe une

infinité d'additions qu'on peut faire et qu'il n'y a ni invention

ni intérêt d'aucune sorte à faire. Il faut choisir; inventer,

c'est choisir.

Comment choisir? C'est le fait d'une «illumination subite»; M.

Poincaré la considère comme le signe manifeste d'un long travail

inconscient.

Mais le travail inconscient de l'esprit est soumis à de certaines

conditions. Il est la récompense d'un travail conscient et

volontaire. On ne le voit guère se produire et, en tout cas, il

ne se produit d'une manière efficace que s'il suit une période

d'efficacité laborieuse. Les «illuminations subites» n'arrivent

qu'après des journées d'effort, journées pénibles souvent et

d'autant plus pénibles qu'on a pu les croire infructueuses,

journées pendant lesquelles, sans le savoir, on «mettait en branle

la machine inconsciente», qui, autrement, n'eût point marché.

Après comme avant l'illumination subite, il faut une période de

travail conscient: on en vérifiera la valeur, on en étudiera les

résultats, on les ordonnera, on les rangera, on en déduira les

conséquences. Ce sont les journées de récolte.

Concluons, provisoirement. Le moi inconscient,--qu'il est

plus prudent d'appeler subconscient et qu'on appelle aussi

subliminal,--ce moi dont l'activité merveilleuse échappe à notre

connaissance directe, a un rôle considérable dans l'invention

mathématique.

Il a un rôle considérable dans toute notre activité, un rôle

perpétuel dans le quotidien détail de notre existence. Si nous

étions réduits à l'aide que nous donne notre claire conscience,

nous serions bien dépourvus!...

Alors, quelle situation n'allons-nous pas faire au moi subliminal?

Ou, en termes plus modestes, quelle efficacité n'allons-nous pas

attribuer à l'activité secrète, involontaire et quasi spontanée de

l'esprit?

«Le moi subliminal n'est-il pas supérieur au moi conscient»?

demande M. Henri Poincaré.

Oui, répondrais-je volontiers. Cette hypothèse, je l'adopterais:

elle me semble concorder extrêmement bien avec les faits. De plus

en plus, à mesure que les travaux scientifiques des psychologues

donnent un plus grand nombre de résultats, nous apercevons mille

raisons nouvelles d'abandonner la théorie cartésienne des idées

claires et distinctes. Les idées claires et distinctes ne sont

pas l'essentiel, mais seulement la rare et presque hasardeuse

exception; et l'on chercherait dans l'inconscience (ou la

subconscience) l'essence même de l'esprit.

M. Poincaré n'aime pas cela. Il n'accepterait cette hypothèse qu'à

la dernière extrémité; il ne l'accepterait pas sans répugnance.

Je ne sais pas d'où vient sa répugnance. Il n'accorde pas au moi

subliminal l'honneur de tout le travail: l'inconscient présente

les phénomènes et la sensibilité choisit.

La sensibilité? En mathématiques?... Oui! Et, si l'on niait

son importance, on négligerait donc «le sentiment de la beauté

mathématique, de l'harmonie des nombres et des formes, de

l'élégance géométrique»,--«véritable sentiment que tous les

mathématiciens connaissent». Alors, les combinaisons utiles sont

justement les combinaisons les plus belles.

Tel est, pour un Henri Poincaré, le mécanisme profond de

l'invention mathématique. Il y a un attrait magnifique à entrer un

peu dans le mystérieux secret du génie.

* * * * *

Arrivons à la philosophie générale.

Qu'avons-nous à faire ici-bas? La recherche de la vérité est

seule digne de notre activité intelligente. On peut aussi se

proposer de soulager l'humanité des souffrances qu'elle endure...

Mais quoi? c'est là un idéal négatif; et, si notre activité ne

devait que supprimer la souffrance humaine, le mieux et le plus

expéditif comme le plus sûr serait de supprimer le monde. Or, une

activité qui s'anéantit elle-même ne vaut rien. Avec une admirable

tranquillité d'âme et une impérieuse rigueur logique, Henri

Poincaré conclut: «Si nous voulons de plus en plus affranchir

l'homme des soucis matériels, c'est pour qu'il puisse employer sa

liberté reconquise à l'étude et à la contemplation de la vérité.»

Ces formules sont terribles, qui, en termes si simples, énoncent

un devoir si impérieux, si occupant, si grave, qu'il emplit toute

l'existence et n'y laisse aucune place pour l'amusement, le

badinage, la tendresse et, enfin, le hasard!... Elles sont belles,

de dogmatisme et d'abnégation.

Mais l'affaire devient tragique.

Voici, en effet, Pilate qui demande: «Qu'est-ce que la vérité?»

Il faut, ici, qu'on réponde; quand on exige que la vie soit tout

entière consacrée à la recherche de la vérité, quand on réclame ce

sacrifice, il faut qu'on dise ce que c'est un peu que cette vérité.

Or, la vérité métaphysique n'a point encore donné de certitude;

peut-être n'en comporte-t-elle pas. Quant à la vérité physique,

on saisit quelques détails; mais, pour l'ensemble, elle apparaît

comme étant sous la dépendance d'une vérité métaphysique qu'on ne

réussit pas à posséder.

Reste la vérité mathématique, la seule qui se présente comme

un absolu. Le scepticisme le plus acharné, celui-là même qui

refuse sa créance à la méthode expérimentale autant qu'aux

rêves intuitifs, admet la valeur intangible de la déduction

mathématique. Soit un petit nombre de propositions évidentes, une

juste dialectique en tire une chaîne de propositions nouvelles. Ce

déroulement se fait selon d'incontestables règles. Et, d'abord, on

ne voit pas trop où se glisserait le doute.

Ainsi, la vie humaine n'aurait pas d'autre objet que la recherche

de la vérité; et, cette vérité, l'esprit humain la trouverait dans

l'ordre mathématique.

C'est une vérité austère, étrangère à la réalité concrète, une

vérité nue, dépourvue des agréments d'ici-bas, mais une vérité

souveraine en son ascétisme autocratique.

* * * * *

Eh! bien, c'est, en fin de compte, cette vérité-là, qu'Henri

Poincaré, son ami et son maître, va réduire à n'être plus qu'une

opinion, je ne dis pas individuelle, mais humaine.

Pour que la vérité mathématique eût une valeur absolue, il

faudrait que cette valeur absolue fût le caractère et des axiomes

qui sont le point de départ de toute déduction mathématique et de

la loi suivant laquelle est faite cette déduction.

Or, les axiomes ne comportent pas une autre signification que

celle que leur donne l'évidence; l'évidence, c'est-à-dire la

manière que nous avons de les regarder comme vrais. L'évidence

implique un rapport: les axiomes ne sont pas évidents en

eux-mêmes, ils sont évidents à nos yeux. En d'autres termes,

l'évidence des axiomes dépend de nous, et non de chacun de nous,

mais de la qualité même de notre réceptivité mentale.

Nous admettons--nous sommes naturellement obligés de

l'admettre--que la ligne droite est le plus court chemin d'un

point à un autre. Mais, concevez l'esprit humain sous la forme

d'une punaise infiniment plate et qui se meut sur une sphère

parfaite: alors, dit M. Poincaré, le plus court chemin d'un point

à un autre sera, pour cet esprit, non pas la ligne droite, dont il

n'a pas l'idée, mais l'arc de cercle. Et toutes les propositions

qui dérivent de la ligne droite considérée comme le plus court

chemin d'un point à un autre n'auront désormais qu'une valeur

humaine, qu'une valeur relative.

Nous admettons que l'espace a trois dimensions, hauteur, largeur

et profondeur; et toute la géométrie euclidienne est basée sur

cette notion des trois dimensions de l'espace. Mais ce choix des

trois dimensions n'est-il pas arbitraire?... «Quelqu'un, dit M.

Poincaré, quelqu'un qui y consacrerait son existence pourrait

peut-être arriver à se représenter la quatrième dimension...»

L'empêchement, c'est l'éducation préalable que nous avons reçue.

Alors, demandez à M. Poincaré si la géométrie euclidienne est

vraie. Il vous répondra que cette question n'a pas de sens.

Autant, remarque-t-il, demander si le système métrique est vrai et

si les anciennes mesures sont fausses. A la géométrie euclidienne

il accorde une supériorité: elle est «plus commode» qu'une autre.

L'esprit humain lui est plus favorable qu'à une autre. Mais

contient-elle plus de vérité qu'une autre? Correspond-elle à une

réalité quelconque?... Ces questions ne se posent pas: elles sont

vides de signification.

Voilà, pour les axiomes et les principes de la vérité

mathématique. Quant à la méthode, elle n'a pas une rigueur

mécanique. Henri Poincaré conçoit la mathématique comme un

art autant que comme une science. Il a montré qu'à son avis

l'invention mathématique dépendait de la sensibilité autant et

plus que du pur et simple raisonnement, et que l'imagination y

collaborait de la manière la plus efficace.

* * * * *

Ainsi, le scepticisme de ce mathématicien atteint la substance

même des mathématiques.

Il se défend d'un scepticisme véritable en faisant observer qu'il

ne dit pas que tout cela soit le jeu de notre caprice individuel.

Non; la vérité mathématique dépend de la structure de l'esprit

humain, lequel est une réalité durable et générale. Tout de même,

nous concevions la vérité mathématique comme un absolu, et la

voici relative à «notre» science!...

Il y a quelque analogie entre la philosophie mathématique d'Henri

Poincaré et la philosophie générale de Kant. Avant celui-ci,

un David Hume et d'autres s'amusaient à montrer les antinomies

de la raison, l'irréalité des principes métaphysiques. Avant

Poincaré, des géomètres ingénieux, jonglant avec les possibilités

rationnelles, organisaient à plaisir des géométries de paradoxe.

Kant et Henri Poincaré ont transformé ces badinages en doctrine

et, sceptiques qui s'efforcent de limiter le désastre, ils ont, en

quelque sorte, déterminé, immobilisé en système la notion de la

relativité universelle.

A cet égard, ils ne sont pas des sceptiques: ils sont les ennemis

du scepticisme envahissant.

* * * * *

Mais, en dépit de tout, quelle aventure, si la vérité mathématique

elle-même nous manque, elle que nous considérions comme le

dernier refuge de notre certitude pourchassée!... Ce qu'on

pourra nous dire de la valeur d'une réalité humaine ne nous

consolera pas. L'expérience, nous le savions, ne nous transmet

que des renseignements imparfaits, où intervient la qualité de

nos sens; et ainsi nous savions que toute notre connaissance du

monde sensible souffrait de cette tare essentielle. Nous n'avions

pas beaucoup d'espoir de voir jamais une vérité métaphysique se

constituer: ici intervient la qualité de notre raison, comme, dans

la connaissance du monde expérimental, la qualité de nos sens.

Mais il nous semblait qu'avec les simples, rudes et peut-être

insignifiantes vérités mathématiques, nous touchions à un peu

d'absolu. Eh! bien, non: ici encore, nous sommes emprisonnés et

nos regards n'atteignent qu'à travers des vitres qui le déforment

le spectacle des hypothétiques réalités.

Relisons maintenant ces lignes d'Henri Poincaré: «La recherche de

la vérité doit être le but de notre activité; c'est la seule fin

qui soit digne d'elle.»

Elles sont stoïquement belles, ces lignes.

A moins qu'alors on ne trouve que le badinage reprend ses droits

et qu'il y a un aimable et judicieux recours dans la frivolité

suprême de l'esprit.

MONSEIGNEUR DUCHESNE

La première fois que j'ai vu, il y a bien des années, M.

l'abbé Duchesne,--il n'avait pas encore reçu le titre de

Monseigneur,--c'était en Bretagne, pendant des semaines de

vacances. Il passait les beaux jours de l'été dans sa maison

natale de Saint-Servan: une maison basse et longue, bâtie de telle

sorte qu'elle tourne le dos à la mer et aux vastes horizons pour

regarder, de l'autre côté, un paysage plus précis et charmant, la

tour Solidor et la jolie baie de la Rance. Retraite aimable et

sage, pour qui se consacre à étudier le _Liber pontificalis_.

J'étais, à peu de distance de là, sur une plage où se trouvait

aussi le savant parfait, l'impeccable commentateur de Saint-Simon,

le délicieux Arthur de Boislisle. L'abbé Duchesne et Arthur de

Boislisle étaient collègues de l'Institut. Pour aller déjeuner

chez un autre de leurs collègues, Georges Perrot, qui était

installé aux environs de Cancale, nous sommes partis, un matin. Il

fallut prendre, à Saint-Malo, la diligence. Et il fallut grimper

sur l'impériale, l'abbé Duchesne réclamant le grand air marin, la

douce vue de la campagne bretonne et tout cet amusement d'une gaie

promenade. Il fallut grimper, l'abbé Duchesne qui manœuvrait bien

sa soutane, M. de Boislisle qui était le plus gracieux des géants,

et moi qui les suivais.

M. de Boislisle m'avait dit:

--Vous verrez... Personne n'a autant d'esprit, personne n'est

aussi amusant que l'abbé Duchesne!...

L'avouerai-je? cela m'avait mis en défiance; et, comme je ne tiens

guère aux prêtres dont on vante les idées larges et la bonne

humeur, je répondis:

--J'aimerais mieux un rude inquisiteur.

J'aimai beaucoup mieux l'abbé Duchesne!... Tout de suite, je subis

le charme de la conversation la plus finement mesurée, la plus

brillante avec le plus de modestie et de goût. L'abbé Duchesne

nous raconta mille histoires. Il avait d'excellentes anecdotes

relatives au très savant d'Arbois de Jubainville: le vieux et rude

celtisant s'y dressait, érudit admirable, solitaire, dur et qui

avait l'imagination d'un héros, figure aux traits vigoureux, âme

violente, divertissante et noble. Tout le long du chemin qu'il y a

de Saint-Malo à Cancale, l'abbé Duchesne nous enchanta. Ses propos

avaient l'agrément d'une gaieté qui s'était fixé à elle-même ses

limites et qui, pour y demeurer, ne s'efforçait pas; une gaieté

naturelle et qui jamais ne contrariait l'exigence qu'il faut

qu'on ait pour un prêtre; et pourquoi ne pas dire une gaieté de

prêtre, cette allégresse que doivent, en effet, donner la pureté

de l'âme et une sorte de sainteté?

Saint François d'Assise était plus gai que personne.

Et puis il n'y a rien de plus aimable et de plus touchant que

l'exacte justesse du ton.

* * * * *

Quelques années plus tard, j'ai rencontré Mgr Duchesne à Rome,

où il était déjà directeur de l'École française. Il gouvernait

ses jeunes érudits avec une autorité douce, une bienveillance

attentive, un soin paternel et magistral. Son prestige lui valait

de régner sans peine.

Un jour, à peu de distance du palais Farnèse, je l'ai aperçu qui

avait l'attitude d'un bon Samaritain. Voici. Le grand Mommsen

était à Rome. Je me le rappelle comme un vieux savant, joyeux et

bourru, ami des chopes ainsi que de la science et qui gardait,

la gloire venue, les manières d'un étudiant germain. Il avait

le visage rasé, des cheveux blancs qui, sur les oreilles,

s'échappaient en touffes ébouriffées; derrière les lunettes,

des yeux très vifs, perçants et durs; une bouche grande et

fine, mobile, malicieuse et parfois méchante; le crâne très

beau, solide et large. Il marchait, d'habitude, à petits pas

secs; et il rudoyait tout le monde. Le grand Mommsen était venu

à Rome pour travailler dans les bibliothèques. Seulement, les

bibliothèques de Rome ne sont pas ouvertes sans cesse: au plus

menu prétexte,--_E chiuso, signor_. Ce jour-là, imaginons qu'en

l'honneur de quelque anniversaire royal ou bien pour quelque fête

religieuse, les bibliothèques étaient fermées. Alors, Mommsen

avait cherché le divertissement d'une promenade. Dans son pays,

selon la coutume de chez lui, le bon Germain buvait pas mal de

bière. Et, à Rome, ce jour-là, faute de bière, il avait bu pas mal

d'orvieto ou de chianti. De sorte que Mgr Duchesne le trouva, dans

les rues, qui ne tenait pas très commodément sur ses jambes, pour

aller au palais Farnèse. Et je vis donc cette image exemplaire:

Mgr Duchesne qui, de la main fortement serrée, avait pris sous

l'aisselle le bras du grand Mommsen et menait l'imprudent.

Il faisait cela si gentiment que c'était plaisir de le voir.

* * * * *

Quand Mgr Duchesne posa sa candidature à l'Académie française,

on disait qu'il avait trop d'esprit. Même, comme il était venu à

Paris, pour ses visites, l'un de ses partisans lui conseillait de

s'en aller le plus tôt possible:

--Croyez-moi, monseigneur, retournez à Rome!

--Pourquoi?

--Vous vous faites du tort...

--Suis-je si déplaisant?

--Vous êtes trop délicieux!

Il y a des candidats qui auraient d'autres motifs de ne pas se

montrer.

L'esprit de Mgr Duchesne est célèbre. Et ses amis craignaient que

l'éminent historien ne parût--comment dire?--trop spirituel pour

un prêtre. Ses mots couraient Paris. Afin d'écarter ce péril,

l'un de ses fidèles imagina de les raconter, certes, mais en les

attribuant à un autre candidat: personne ne le crut!

Et bientôt, d'ailleurs, on connut la qualité charmante et juste de

cet esprit qu'on redoutait.

Avouons-le, certains laïcs et divers incrédules sont extrêmement

sévères en ce qui concerne la religion, la religion des autres;

et ils sont fort exigeants, pour les prêtres. En somme, ils

n'ont pas tort, s'ils rêvent d'un saint clergé qui rachète leurs

imperfections et, par un grand effort, complète le total de

sainteté dont le monde a besoin. Mais ils se trompent, quand ils

se figurent que la religion doit être chagrine.

Elle ne l'est pas. Qui la pratique avec exactitude et sincérité a

trouvé une admirable règle de vie: désormais, les jours et leurs

travaux ont leur discipline et leur signification; la mort n'est

pas une offensante et absurde menace; et l'on possède en provision

les consolations les plus persuasives, qui même ne sont plus

indispensables. Comment ne serait-on pas gai?

Je crois que les inquisiteurs étaient moroses: c'est qu'à la

méditation pieuse ils ajoutaient nombre de soins politiques.

Mgr Duchesne, lui, n'a rien d'un inquisiteur.

Son visage est tout éclairé des joies sereines de l'intelligence.

La fine bouche rit volontiers; les yeux aussi. Et toute la

physionomie est aimable, enjouée. La moquerie même ne lui donne

pas un air méchant.

C'est bien heureux,--parce que la moquerie est un genre où

excelle Mgr Duchesne; seulement, quelle moquerie, légère, amusée,

indulgente et qui trouve qu'en fin de compte tout cela n'est pas

grave!...

Pour raconter des histoires, il est incomparable. Il a le sens

du pittoresque et--ô prodige!--il n'en abuse pas. Il organise,

rapidement, de petites comédies où le protagoniste a son rôle; et

les comparses ne sont pas négligés. Et il y a des dénouements, à

ses histoires: elles ont, sur la simple réalité, cet avantage. Et

puis, le style,--tandis que la réalité n'en a guère.

Prédécesseur de Mgr Duchesne à l'Académie, le cardinal Mathieu

commandait la déférence et incitait à la bonne humeur. Bref,

l'Église aura, en notre temps, fourni à la compagnie que le

cardinal de Richelieu fonda deux de ses membres les plus illustres

et les mieux munis d'allégresse.

C'est un signe précieux; et l'on dit, au contraire, que les

grands dignitaires de la maçonnerie sont la tristesse même, avec

puérilité.

* * * * *

Il fallait parler de Mgr Duchesne avant d'énumérer ses travaux.

Toute son œuvre est animée de cette heureuse aménité qui le

distingue. Seulement, le commentaire du _Liber pontificalis_, _les

Origines du culte chrétien_ et _l'Histoire ancienne de l'Église_,

voilà des livres qu'on n'aborde pas sans inquiétude: l'on est,

volontiers, si futile!... Mais l'inquiétude ne dure pas, si l'on

est mené à de tels sujets par un guide si bien souriant.

L'érudition de Mgr Duchesne a tous les mérites. Elle vaut par

son exactitude scientifique et par son art. Fidèlement soumise

aux méthodes positives que les savants du dernier siècle ont

inventées, scrupuleuse, attentive, elle ne néglige aucun des

détails de l'enquête; elle n'accepte rien que l'évidence ne lui

déclare et elle sait les différences qui séparent l'hypothèse et

la vérité. Elle recourt aux textes et elle en fait la critique

soigneuse. Mais elle évite l'erreur où d'autres se perdent: sa

besogne préparatoire n'est pas tout son objet.

Nous avons de singuliers érudits: ils ressemblent à des

architectes qui ne construiraient que les échafaudages. D'autres,

après avoir édifié la maison, laissent subsister devant elle tout

l'attirail de la bâtisse. Il est vrai que d'autres encore ont

l'air d'avoir bâti sans prudence et comme au hasard. Ceux-ci font

de mauvaise besogne; ceux-là ont beau nous inviter à contempler

leur monument, nous n'en voyons ni l'arrangement ni les lignes.

Mgr Duchesne est un architecte méticuleux; mais il enlève les

échafaudages.

Son _Histoire ancienne de l'Église_ se présente comme un récit

continu, élégant. Les discussions critiques n'y sont pas; ou,

mieux, elles n'y sont plus: seuls, en restent les résultats.

Pareillement, l'auteur s'est abstenu de ces amples et périlleuses

considérations auxquelles divers historiens attachent tant de

prix, et qu'ils appellent philosophie de l'histoire, et qui les

reposent un peu, et qui--si je reprends ma comparaison d'un

architecte--leur servent, ici ou là, de trompe-l'œil.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 8 / 14 段