Des camarades lui écrivent et, à propos de ses livres, lui

adressent leurs objections. Il s'attriste de voir que ses

meilleurs amis le comprennent mal, à force de le connaître peu. Il

répond qu'il se modifie; il assure qu'il devient «un homme très

fort»... Quand on se souvient de sa pauvre petite personne, de son

air chétif et humble, on s'étonne de tant d'énergie ardente; et

l'on admire la puissance qu'il fallait à cet esprit pour réagir

contre de si terribles conditions. Il y avait une indomptable

initiative en ce garçon de trente ans, que ni la misère ni la

maladie ne contrariaient.

En 1907, il perdit son père. Alors, il écrivait un livre,--et

c'est _Charles Blanchard_,--dont le sujet lui venait des récits du

vieux sabotier. Il lui fallut résister contre le chagrin. Il resta

quelque temps auprès de sa mère et connut des jours «graves et

pleins de beaux sentiments». Les outils du sabotier disparurent;

la boutique fut transformée: et, alors, l'absence du sabotier se

manifesta plus évidemment.

Il travailla. Le proche souvenir de son père l'incitait et le

protégeait contre l'erreur. Il s'attarda, résolument, à sa

mélancolie. La tranquillité qui l'environnait prit, pour lui que

la vie n'avait point gâté, l'air d'une sorte de bonheur étrange

qui l'étonnait et dans la possession duquel, jour après jour, il

s'apaisait. Soudain, cette peur le hantait: si sa mère allait

mourir avant lui?... Mais il travaillait.

Il y avait longtemps que le projet d'écrire _Charles Blanchard_ et

d'y résumer la vie de son père lui tenait au cœur. Même, il s'en

était ouvert au vieux sabotier, lequel, obstinément, répondait

que non, qu'il n'y avait pas de livre à faire là-dessus: «Ce

n'est pas intéressant, disait-il; c'est l'histoire d'un homme

qui travaille, il ne lui est rien arrivé d'extraordinaire...»

Et justement Philippe rêvait de réaliser l'âme d'une telle

existence, émouvante et belle par elle-même, sans nul accessoire.

Quand le vieux sabotier fut mort, Philippe écrivit à sa mère:

«Je travaille à un nouveau livre, qui sera sur mon père; je ne

te l'avais pas dit encore...» Mme Philippe répondit qu'il ne

fallait pas, que son père ne voulait pas qu'il fît ce livre. Mais

Philippe, alors, expliqua de son mieux que le livre ne serait pas

ce que son père avait pu croire... Il écrivit _Charles Blanchard_.

Il y trouva mille difficultés qu'il n'attendait pas. Et ce fut un

chef-d'œuvre, sans qu'il s'en aperçût.

Les bouts de lettres qu'on a gardés de Philippe sont parmi les

documents les plus précieux qu'on ait, touchant la création

d'une œuvre d'art; et j'entends, d'une œuvre d'art véritable,

avec laquelle un écrivain vécut longtemps. Ce livre que Philippe

songeait à écrire, toute sa vie le lui avait, jour après jour,

enseigné; d'abord, il ne s'en doutait pas: la conscience vint peu

à peu, et jusqu'à être impérieuse. Dès lors, il possédait l'âme

du livre, non les détails. Et, les détails, il essaya de se les

procurer. Il voulut recueillir des faits; et il interrogea son

père. Cet effort ne donna rien; et sans doute est-ce que son

père ne lui répondait pas beaucoup. Du moins, il le crut. Mais,

principalement, la réalité vivante qu'est un pareil livre ne se

constitue pas ainsi. Cette période fut, dans les péripéties de

_Charles Blanchard_, la plus mauvaise. Il fallut que mourût le

vieux sabotier. Alors, sa mémoire, tout animée du chagrin de

Philippe, valut beaucoup mieux que les récits et les anecdotes. La

pensée première, et lentement formée, se dégagea des tentatives

inutiles; elle se fortifia de la méditation perpétuelle que la

douleur filiale excitait. _Charles Blanchard_ sortit d'un rêve

confus et difficile.

Et puis, Philippe est mort avant d'avoir achevé son œuvre. Il

l'avait essayée, commencée et recommencée plus d'une fois. On en

possède plusieurs textes, bien différents les uns des autres. Tout

cela, en fin de compte, se serait accordé en une belle synthèse,

toute vivante et qu'on devine.

Seulement, il est mort.

* * * * *

Ses livres, évoqués tous à la fois, sont un hymne poignant, fort

et ingénieux,--un hymne qu'on n'avait pas entendu encore,--en

l'honneur de la maladie et de la pauvreté, les deux compagnes

qui le suivaient et qu'il aimait. Elles étaient à son chevet,

quand il est mort,--et aussi la maman malheureuse dont l'adorable

visage est pieusement tracé dans _la Mère et l'enfant_,--et aussi

les tendres amis qui avaient placé en Charles-Louis Philippe une

splendide espérance.

MARK TWAIN

Samuel Langhorne Clemens, illustre sous le nom de Mark Twain,

était né à Florida, dans le Missouri, en 1835. Il a composé des

romans d'aventures délicieusement compliqués; mais ce qu'il a

fait de plus romanesque et de plus aventureux, c'est sa propre

existence.

Premièrement, il fut employé dans une imprimerie; et, après

quelque apprentissage, il obtint d'être compositeur-typographe.

Mais le métier ne lui plut pas, il faut croire. Sans doute

n'avait-il pas lu ces pages célèbres, admirables et un peu drôles,

où notre Michelet raconte qu'il n'entre pas dans une imprimerie

sans éprouver un émoi religieux et sans croire immédiatement

aux victoires de l'esprit; ou bien, s'il les lut, peut-être les

trouva-t-il plus éloquentes et belles que persuasives. Et sans

doute n'avait-il pas lu un singulier poème de notre Auguste

Vacquerie, un poème où l'on voit des caractères de plomb se

muer en projectiles d'idées; ou bien, s'il le lut, par mégarde,

peut-être conclut-il que nos romantiques vous transformaient en

symboles de modestes réalités, bien gaillardement. Observateur,

il avait vérifié que les caractères typographiques servent

indifféremment à mille usages et, par exemple, à l'impression

de prospectus parfaitement vulgaires; et on les emploierait à

composer de la pornographie, ils se prêteraient volontiers à

un tel détournement de leur pudeur naturelle. Indemne de tout

mysticisme et sincère, Samuel Langhorne Clemens abandonna bientôt

l'imprimerie et n'eut pas le sentiment de quitter un temple.

Il s'établit alors pilote pour bateaux à vapeur. Cette deuxième

profession lui procurait une vie moins sédentaire et plus aérée

que la précédente, plus variée aussi. Toutefois, il s'en fatigua.

Il cherchait sa voie. Mais il résolut de la chercher autrement

qu'en bateau, sur la mer stérile. Donc, il débarqua et devint

secrétaire particulier de son frère, qui était secrétaire régional

de Nevada. Puis, à Virginia, nous le trouvons journaliste, avec le

titre de rédacteur municipal.

C'est à ce moment, paraît-il, que Samuel Langhorne Clemens donna

les premiers signes d'un humour que connaîtraient bientôt les deux

mondes. Il ne s'en aperçut pas lui-même avec assez de netteté

pour s'installer tout de go humouriste; et il continua d'essayer

plusieurs vocations.

Le voici chercheur d'or, mineur. Trouva-t-il de l'or? Il trouva,

en tout cas, après une loyale tentative, que ce métier-là n'était

pas celui qui le garderait.

Il partit pour Hawaï. Là, il fit des conférences et il commença

d'écrire sous le nom de Mark Twain. Même il publia un recueil de

nouvelles, dont la première donna au volume son titre, un titre

assez bizarre, celui de _la Grenouille sauteuse_. On sait que les

grenouilles sautent, habituellement; Mark Twain n'était pas fâché

de l'affirmer, comme un fait.

Cette _Grenouille_ obtint un vif et rapide succès. Les conférences

aussi triomphaient, à cause de leur singularité amusante, à cause

de leur verve imposante, à cause de leur impétueuse impertinence.

Samuel Langhorne Clemens était mort; Mark Twain venait de naître.

Le chercheur d'or avait trouvé sa vocation; le typographe se

faisait imprimer; le pilote menait ses lecteurs aux extrêmes

confins de l'imagination la plus étrange.

* * * * *

Cependant, il n'était pas prêt à demeurer paisiblement dans

une ville, comme ferait un calme et doux écrivain de l'ancien

continent. Les voyages le tentèrent encore; il était curieux de

l'univers.

Il s'embarqua pour l'Orient et il y fit une excursion qui dura

plus d'un an. Il recueillait là-bas des anecdotes, des remarques,

des paysages. En outre, il y apprenait une sagesse magistrale,

le bouddhisme et l'ensemble des motifs qu'on aurait de ne pas se

lancer dans de folles entreprises. Il connut la métaphysique du

repos; seulement, comme il n'était pas un fanatique, il continua

de se tracasser, nonobstant les doctrines.

Tout de même, il revint en Amérique. Il y fut, assez promptement,

éditeur. Mauvaise idée. Cette maison d'édition, à laquelle

il accordait son soin, périclita si vite qu'une déconfiture

s'ensuivit avec tous les inconvénients, et les ennuis, et les

complications et, en somme, les frais, embrouillés de remords,

qu'entraîne un tel accident.

Se découragea-t-il? Assurément non. Il résolut de faire le tour

du monde. L'on a vu qu'il aimait les voyages; et puis le séjour

américain ne lui était plus agréable; enfin, il comptait, chemin

faisant, réaliser une fortune qui suffît à l'arriéré, voire à

l'avenir. La merveille, c'est qu'il y parvint. Le bouddhisme ne

l'avait pas détourné d'être énergique.

Cette longue incertitude de sa carrière l'avait mené, tant bien

que mal, jusqu'à la date de 1895. Mark Twain, à cette époque,

était âgé de soixante ans. Il se mit en route, avec l'entrain

d'un jeune homme qui souhaite de payer ses dettes. Pour expliquer

la vie de Mark Twain, il y a son talent et son caractère; il y a

aussi, comme en toute destinée humaine, le hasard, prince de nos

jours et de nos nuits; et il y a ses créanciers: ils composent

l'unité de son existence.

On le vit en Europe, dans l'Inde, en Australie, en Afrique,

partout. Et, partout, il faisait des conférences, avec un succès

magnifique. Bref, il gagna beaucoup d'argent.

Ses livres se vendirent le mieux du monde et lui valurent, avec

l'opulence qu'il désirait, une extraordinaire renommée.

Ils n'ont pas tous été traduits en français: il est difficile de

faire passer dans une langue étrangère une forme d'esprit toute

particulière, non seulement à Mark Twain, mais à l'Amérique, où

elle a fleuri comme une plante du sol même. Cependant, on connaît,

avec _la Grenouille sauteuse_, _l'Age doré_, _les Aventures de Tom

Sawyer_, _le Prince et le Pauvre_, _le Vol de l'Éléphant blanc_,

_la Vie sur le Mississipi_, et tant de récits où il apportait une

ingéniosité souveraine.

* * * * *

S'il n'est pas facile de traduire ces livres singuliers, il n'est

pas commode non plus d'en définir le délicieux agrément. On

l'éprouve; on a beaucoup de peine à l'analyser.

Sur l'_humour_ des races anglo-saxonnes, beaucoup de très sages

personnes ont écrit beaucoup de fines pages: en dépit d'un si

louable effort, l'_humour_ des Anglo-Saxons reste, pour nous,

assez mystérieux; ne l'est-il pas devenu davantage?... C'est un

mélange de plaisanterie et de gravité; c'est une caricature et

c'est un portrait; c'est de l'énorme gaieté, c'est aussi de la

mélancolie pénétrante; c'est de la folie et c'est de la sagesse;

c'est de la moquerie féroce et qui, parfois, dissimule une

véritable tendresse. La soudaine réunion de tant de contrariétés a

pour effet de déconcerter nos esprits latins; ils ne savent plus

ce qu'on leur veut.

Mark Twain invente, comme à plaisir, les plus impossibles

hypothèses; il combine des absurdités mirifiques et il leur

donne posément un air de nécessité impérieuse. Cependant, il

est un observateur très diligent; toutes ses hâbleries reposent

sur un fond de réalité concrète et sûre. On dirait qu'il badine

éperdument: et il est un philosophe. Il semble se divertir à des

extravagances: et il est un moraliste.

Enfin, l'humoriste à la façon de Mark Twain est un écrivain qui

refuse de dire les choses directement: il les donne à entendre.

Il procède par insinuation, il recourt à l'antiphrase et à de

formidables symboles qui sont comme les excellents rébus d'une

doctrine très réfléchie.

C'est un apôtre qui distrait sa clientèle et qui, avec mille

grimaces plaisantes, lui lance les noix de la sagesse: mais

il faut briser la coquille. Les personnes, un peu futiles ou

maladroites, qui n'y parviendraient pas, auraient, au moins, passé

de bons moments à un jeu distingué.

Du reste, son apostolat, Mark Twain ne se contentait pas de le

confier à ses ouvrages; il le vivait et il l'enrichissait de son

exemple. Il a écrit bien des anecdotes; il en a joué, dans le

quotidien de la vie, de tout aussi remarquables et concluantes.

Elles étaient aussitôt racontées par toute l'Amérique, commentées

avec une joie curieuse, télégraphiées dans l'univers entier,

qui les accueillait avec bienveillance et ne les comprenait pas

toujours à merveille.

Et c'est ainsi que cet humoriste acquit, en son pays, la situation

d'un patriarche. Ce qu'il avait écrit, ce qu'il avait dit et fait,

devenait l'admiration générale. En d'autres temps, il eût fondé,

sans le vouloir, une secte puissante; il eût été une sorte de

prophète, un Bouddha plus gai, aussi raisonnable que l'autre.

Cela, si l'on y réfléchit, ne doit pas surprendre. Un humoriste

a son rôle très important et voire auguste à jouer, parmi les

maîtres de la pensée active. Il représente les droits logiques du

badinage, qui est au bout de la dialectique. Et il complète ainsi

l'œuvre des métaphysiciens. Il est, auprès d'eux, comme un joueur

de flûte, chargé de divertir et les bâtisseurs de systèmes et les

spectateurs de ces entreprises hardies; il sait aussi, en cas

d'écroulement, consoler les uns et les autres.

HENRI POINCARÉ

Aux époques un peu énergiques d'autrefois, je crois qu'on aurait

signalé M. Henri Poincaré comme un personnage diabolique. En

effet, il est le plus grand mathématicien de son temps; et il ne

croit plus aux mathématiques. Il est allé plus loin que personne

dans la connaissance des lois que la science peut établir; et il

révoque en doute la valeur absolue de la science. Son génie s'est

élevé plus haut que nul autre dans la contemplation de l'organisme

intellectuel du monde; et, de là-haut, il a méprisé toute cette

idéologie calamiteuse. Il y a là, si je ne me trompe, les deux

signes de l'ange maudit.

Les choses, de nos jours, s'arrangent assez bien pour que M.

Henri Poincaré ait reçu de ses contemporains la récompense, au

lieu d'un châtiment, la récompense de la gloire. Il appartient à

quelque trois douzaines d'académies, voire à l'Académie française.

Ses livres austères se vendent aussi bien que des romans un peu

légers. Les petites femmes qui ne savent rien sont au courant de

sa renommée.

* * * * *

C'est un homme des plus singuliers, que ce grand homme.

On le rencontre quelquefois; même, on dîne avec lui: car il ne

dédaigne ni la promenade ni les réunions... On croit qu'on le

rencontre et on croit qu'on dîne avec lui; mais il n'est pas là,

il est ailleurs. On dirait qu'il marche, on dirait qu'il mange;

mais ce n'est pas lui: c'est l'apparence de lui, ce corps,--comme

cette tête n'est, en somme, que l'endroit où des idées qui

viennent de loin ont l'habitude de s'assembler, voilà tout.

D'ailleurs, son visage n'indique pas évidemment qu'il se passe là

d'extraordinaires aventures dialectiques. Il faut le savoir. Mais

lui, qui le sait, veille à bien accueillir l'arrivée merveilleuse

des idées; et, attentif au jeu que font entre elles ces colombes

mystérieuses, il semble extrêmement distrait du reste.

Un jour, il présidait un congrès de savants. Du moins, il était

assis au fauteuil présidentiel. Et les discours allaient leur

train; mais lui, songeait à des mathématiques. L'orateur fit le

bel éloge d'Henri Poincaré. Alors, tous ses collègues d'applaudir.

Comme il n'était pas du tout à ce qu'on disait, un réflexe voulut

qu'il applaudît lui-même à son éloge. On dut l'avertir. Il fut un

peu surpris, cligna des yeux et puis se remit à songer.

Il est un de ces rares esprits pour lesquels le monde extérieur

n'existe à peu près pas.

A l'Académie des sciences, peu de mois après la mort de Pierre

Curie, il prononça l'éloge de ce savant. Et il parla du radium,

qui bouleversait la physique. Mais il refusa de mentionner les

applications médicales de ce métal étonnant. «Je n'aime pas,

dit-il, à aborder les questions pratiques, parce que je me sens

un peu naïf et que j'ai toujours peur de faire de la réclame

mal à propos et de faire le jeu de quelque trust!» Il dit cela,

il annonça qu'il se sentait un peu naïf, avec tant de sincérité

alarmée qu'il en était touchant, et magnifique: simplement, il

avait constaté un fait assez incommode pour lui, et dont il

n'était pas humilié cependant.

Il a conscience de ne pas vivre dans les contingences de la

réalité. Un peu plus tard, au cours de cette même harangue, il

disait en passant: «Nous autres pour qui le temps ne compte

pas...» Ces esprits-là sont situés hors du temps et hors de

l'espace. Ils vivent et ils travaillent sous les espèces de

l'éternité.

A cause de cela, ils ne nous sont pas intelligibles très

facilement.

* * * * *

Le jour que l'Académie le reçut, il fallut voir cet homme de génie.

Il avait, comme un auteur mondain, comme un dramaturge, fait salle

comble. Et l'on put se demander si les mathématiques n'allaient

pas être à la mode, cet hiver-là, si un snobisme nouveau n'était

pas sur le point de fleurir, le snobisme de l'algèbre: on doit

tout espérer d'une époque telle que la nôtre et si déraisonnable

que sa futilité la conduit parfois à de graves pensées.

M. Frédéric Masson présidait. Il regardait avec stupéfaction

ce mathématicien qu'il n'avait pas prévu et qui, même en habit

brodé, l'épée au flanc, ne ressemblait pas du tout à un maréchal

de Napoléon; il regardait avec une admiration toute pleine de

surprise ce maréchal de mathématiques qui avait poussé ses

conquêtes plus loin que personne, mais dans des pays extrêmement

suprasensibles.

Timide, mais s'étant, parut-il, préparé à une bravoure immédiate,

Henri Poincaré arriva, resta debout, prit les feuillets de son

discours; et il allait commencer sa lecture, mais on l'engagea

bientôt à s'asseoir: la séance n'était pas ouverte. Elle le fut,

par l'initiative de M. Frédéric Masson.

Le plus grand des mathématiciens d'aujourd'hui ne lut pas mal

son discours; et l'on entendait bien sa voix, tant il faisait un

effort zélé pour ne pas oublier la circonstance et pour mettre le

ton. De temps en temps, on eut le sentiment qu'il pensait à autre

chose et que son esprit s'évadait vers des algèbres préférées ou

des mécaniques célestes. Alors, sa voix traînait sur les phrases

et le discours était une mélopée un peu longue. Mais, soudain, M.

Poincaré se rappelait son aventure présente: et alors, il prenait

le ton le plus dégagé, le plus familier. Ce fut touchant et

amusant.

Quand une page était finie, je crois qu'il en avait beaucoup de

joie. Il la jetait derrière lui, avec empressement. Plus tard,

ayant achevé son discours, il s'assit sur tous ces feuillets, avec

une vive satisfaction.

A propos de Sully-Prudhomme, son prédécesseur, il eut à formuler

quelques opinions, touchant l'amour. Il dit, par exemple: «Ce sont

les femmes qui, de tout temps, ont fait chanter les poètes, en les

faisant pleurer.» Cette petite remarque, et non cette découverte,

eut son prix, quand elle vint d'un mathématicien qui, parmi les

plus difficiles équations et les plus lointaines inconnues, n'a

pas trouvé de cruelles. Belles mathématiques, qui ne font pas

pleurer leurs fidèles!...

M. Henri Poincaré lut avec cœur des vers d'amour:

Madame, vous étiez petite,

J'avais douze ans.

Si j'adorais, trop tôt poète,

Vos petits pieds,

Trop tôt belle, vous me courbiez

La tête.

Mais il semblait bien étonné de ce qu'il lisait.

Il parla de la science, avec une compétence plus assurée. Il

fut modeste, pour elle, et assura que jamais elle ne porterait

atteinte au mystère: «Si loin qu'elle pousse ses conquêtes, son

domaine sera toujours limité.» Bonne réponse à des gens qui,

entichés de leurs petites trouvailles, annoncent qu'il n'y a plus

de mystère pour eux. Ils disent que la science est faite; mais la

science les a refaits.

Quand on a réduit les mathématiques à leurs vraies possibilités,

on ne se laisse pas imposer par les menues déclarations de

quelques positivistes pressés.

Qu'est-ce que la réalité?--Une image; et, cette image, «nous

l'avons faite à la mesure de notre entendement». Ainsi, la réalité

n'est pas une brute; et nous pouvons demeurer près d'elle.

Au sujet du _Bonheur_, de Sully-Prudhomme, M. Poincaré observa:

«Dans une langue bien faite, les adjectifs _heureux_ et

_malheureux_ ne devraient avoir ni positif ni superlatif, mais

seulement un comparatif; et peut-être en est-il ainsi de tous les

adjectifs...» Mélancolique pensée d'un chercheur d'absolu, que

l'absolu a déconcerté!

* * * * *

On n'ose point aborder tout de go la philosophie d'un Henri

Poincaré. Il faut nous y acheminer par des routes, un peu longues

peut-être, mais moins difficiles que l'escalade.

Un jour, M. Henri Poincaré décida de traiter ce beau sujet:

l'invention mathématique. Pour cette étude de psychologie, il

eut recours aux expériences et aux constatations qu'il avait pu

faire sur lui-même. Il procéda ainsi avec une exquise simplicité.

Il avait choisi son cas parce qu'il n'en connaissait aucun autre

également bien. Et il le décrivit, en observateur détaché. Ce fut

sublime et ingénu.

(Je crois qu'à présent il n'y a plus guère que deux sortes de

personnes qui soient tout à fait recommandables et qui soient,

en outre, angéliques: ce sont les vieilles filles bienfaisantes

et les savants. Ceux-ci et celles-là ont un même don paradoxal

de l'abnégation: le dévouement à la vertu et le dévouement à la

science produisent à peu près le même résultat final, une infinie

gentillesse du cœur et de l'esprit, une naïve audace, une humble

fierté.)

M. Poincaré, appréciant sa mémoire, dit qu'elle n'est pas

mauvaise, mais que pourtant elle ne suffirait pas à faire de lui

un bon joueur d'échecs.

Que se passe-t-il, quand M. Henri Poincaré travaille? Il le

raconte. Voici l'histoire de son premier mémoire, qui traitait des

fonctions fuchsiennes.

Qu'est-ce que c'est que les fonctions fuchsiennes? Laissons cela.

Je ne le sais pas depuis assez longtemps pour l'expliquer un peu

clairement. D'ailleurs, il n'est pas indispensable de le savoir.

Depuis quinze jours, M. Poincaré s'efforçait de démontrer qu'il

ne pouvait exister aucune fonction analogue à ce qu'il a ensuite

appelé «fonctions fuchsiennes». Un soir, il prit du café noir.

Ce n'est pas son habitude. Ayant pris du café noir, il ne put

s'endormir. Et, au matin, il avait établi l'existence d'une classe

de fonctions fuchsiennes. Il n'eut qu'à rédiger les résultats

qu'il avait, pendant son insomnie, imaginés: cela ne lui demanda

que quelques heures.

Merveilleuse tasse de café noir! Du reste, il ne faut rien

conclure de là, pour le café: tant de tasses de ce malicieux

breuvage ont été prises sans qu'il en résultât aucune

mathématique!... M. Poincaré lui-même nous met en garde contre

l'abus que nous serions tentés de faire d'un tel exemple... Il

se souvient de «cette nuit d'exaltation où il travaillait comme

malgré lui»; mais il assure qu'il n'est pas nécessaire qu'une

extrême activité cérébrale soit causée par un excitant physique.

Bien!...

Ensuite, M. Poincaré voulut... je n'ose pas le dire... il voulut

représenter ces fonctions qu'il avait établies, «par le quotient

de deux séries». Ce n'est pas facile à entendre, je l'accorde.

Retenons seulement ceci: il voulut faire une chose mathématique

très extraordinaire. Cette idée était, en lui, «parfaitement

consciente et réfléchie».

A ce moment-là, il habitait Caen. Un jour, il partit avec des

amis pour une course géologique organisée par l'École des Mines.

Diversion: les péripéties du voyage lui firent oublier ses

travaux mathématiques. A Coutances, les voyageurs montèrent dans

un omnibus, en vue de quelque promenade. Or, à l'instant où il

mettait le pied sur le marchepied, l'idée subite le frappa, que

les «transformations» dont il avait fait usage pour définir les

fonctions fuchsiennes étaient identiques à celles de la géométrie

non euclidienne.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 7 / 14 段