Et puis, il n'y a pas de sujets petits ou vastes. Avec ses forces

violentes et minutieuses, toute la nature est dans un pauvre

paysage de campagne. Un portrait d'Holbein, étroit de cadre,

me révèle mieux l'âme des hommes et des femmes que ne font ces

portraits somptueux dont l'auteur, peintre d'étoffes, aurait aussi

bien pu être tailleur, couturier, que sais-je?...

On a dit encore qu'il manquait d'émotion. C'est que, par exemple,

on n'a pas lu, dans le _Vigneron_, la courte et frissonnante

histoire du petit bohémien.

Il était un Alexandrin; je le comparerais à Théocrite.

Il dessine et il peint de petits tableaux de réalité, des

«idylles». Il copie ce qu'il voit. Il copie en artiste, non en

photographe; et autant dire qu'il ne copie certes pas: il donne de

vives images de ce qui est.

La réalité est tout encombrée de choses inutiles,--inutiles non à

son existence ni à sa durée, mais à son agrément ou à sa claire

signification. L'artiste supprime ces superfluités ennuyeuses,

cette laide bourre. Seulement, alors, ce qu'il laisse ne tiendra

plus, dégringolera, se brisera?... L'artiste doit y prendre

garde. Il a défait la réalité; il doit la refaire. Son rôle est

de simplifier, puis de synthétiser. Il réalise des synthèses

nouvelles et viables avec des éléments pris à la réalité confuse.

Jules Renard donne à son lecteur l'impression de l'exacte vérité.

C'est ainsi que son œuvre est émouvante. Il ne cherche pas à

la rendre pathétique par d'autres moyens, par l'invention de

péripéties dramatiques, par la vivacité du sentiment, par l'accent

du discours. Non, le seul effet qu'il veuille produire, il le

demande à l'exacte et simple vérité.

Celle-ci, nous ne la voyons presque jamais. Elle est cachée

derrière un grand fouillis de vaines apparences. Le paysage nous

est devenu trop familier pour que nous le remarquions. Comme

l'oreille cesse de percevoir les sons qui longtemps se répètent

avec fréquence et régularité, l'œil aussi néglige la vision qui

a trop duré. Il lui faut, pour que son attention soit excitée, de

l'imprévu. Il lui faut de l'étonnement; alors, il est averti et

regarde.

Le paysan, qui n'a pas vu d'autre horizon, ne voit pas non plus

l'horizon de son petit village. Le jeune Virgile, tandis qu'il

était à Mantoue, ignorait probablement la nature. Elle lui est

devenue sensible quand il fut à Rome et regretta, dans le tumulte

citadin, la paix immobile des champs. Il put s'émerveiller; et,

dès lors, attentif à son souvenir, il suscita l'image, endormie

en lui jusque-là, de la campagne et des entours de son enfance

distraite.

Quand tu regardes avec des yeux émerveillés le champ de ton père,

c'est probablement que tu y es revenu de très loin, après avoir

beaucoup vagabondé dans la nature et dans le rêve.

Mais alors, un paysage vaut un autre paysage. La magnificence ou

la bizarrerie des sites n'est pas indispensable. Toute la beauté

de la nature est dans le moindre village. Il suffit qu'on regarde,

avec des yeux qui sachent s'étonner, les pudiques prairies se

voiler, à l'aube, de nuées blanches et courir dans les bois le

doux visage de la lune. Il suffit d'un arbre qui se mire sur

l'eau; il suffit des chaumières qui, le soir, s'endorment; il

suffit des labours qui boivent la pluie.

«Je ne peux pas me figurer, dit Nanette, que les bêtises de notre

pays intéressent tes Parisiens!»

Nanette ne sait pas. La vieille Nanette, hélas! est tout usée par

l'habitude. Et, à nous aussi, l'habitude a gâté le regard. Il

nous faut, pour voir naïvement, le secours de l'art le plus fin,

le plus délicat. Et Jules Renard nous est un habile montreur des

paysages familiers. Il les découvre:--il les découvre de ce voile

que l'habitude quotidienne et séculaire y avait posé.

* * * * *

Jules Renard a été le parfait littérateur d'un temps où abondaient

et les rhéteurs et les barbouilleurs de toutes sortes. Quand se

prodiguent ainsi les primaires, un bon écrivain s'enferme avec

plus d'assiduité dans l'amour de son art. Il s'y cantonne; il s'y

emprisonne. Têtu, il n'en sortira pas. On l'appellera pédant; et

il sera content de l'injure, il en sera fier.

Pendant que hurlera la multitude exubérante, il arrangera de jolis

mots en belles phrases.

C'est ce qu'a fait Jules Renard, littérateur.

SWINBURNE

L'Angleterre a perdu le plus illustre de ses poètes contemporains,

lorsque mourut Algernon-Charles Swinburne, ancien révolutionnaire

de lettres, qui dut longtemps et durement batailler, qui ne

triompha point sans peine et qui enfin vieillissait dans une

gloire incontestée.

Les novateurs qui ont imposé leur exigence achèvent leur vie

tumultueuse en patriarches pathétiques et sereins. Alors, ils sont

un exemple significatif et profitable, car ils enseignent à une

ardente jeunesse qu'il est bon d'avoir été révolutionnaire et ils

enseignent qu'il est inutile de l'avoir été.

Swinburne étudia premièrement à Oxford et il acquit, dans la

célèbre et savante université, une remarquable culture classique.

On le devine humaniste d'abord. Et son aventure anglaise a quelque

analogie avec celle de nos humanistes français de la Renaissance,

qui, enchantés de littérature païenne, aboutirent à une sorte de

panthéisme joyeux.

Cela est ancien, chez nous; et, en Angleterre, assez neuf ou,

du moins, récemment renouvelé. Car le cas de Swinburne n'est

pas isolé. Un Shelley, par exemple, a subi les mêmes péripéties

spirituelles. Comme les Latins et les Grecs, qu'on retrouvait,

qu'on inventait, suscitèrent le grand mouvement naturaliste de

notre seizième siècle, un Shelley et un Swinburne apparaissent,

en notre temps, ainsi que des intelligences en qui travailla,

ressuscité, le levain de la pensée antique. Pour entrer dans cette

idée, il nous faut faire abstraction du patient, profond et subtil

traitement qu'imposa notre dix-septième siècle aux poètes et aux

philosophes d'Athènes et de Rome afin de les adapter à notre

génie français et à notre civilisation chrétienne. Ils devinrent

classiques, à la française; et, ce qu'ils avaient de subversif,

ils le perdirent. Mais, en eux-mêmes, pris absolument, ils étaient

un germe inquiétant: on le vit bien, dans la France du seizième

siècle; et on le vit encore, en Angleterre, quand Swinburne publia

ses _Poèmes et Ballades_.

Les poèmes et les ballades de Swinburne, qui parurent en 1866,

reprenaient avec liberté les fables de la littérature antique. Ils

les interprétaient comme des symboles de la nature, de la matière

féconde, de la sensualité première et durable; ils commentaient,

avec une superbe abondance, l'invocation à Vénus qui est, dans

le poème de Lucrèce, comme l'allégorie primordiale du monde; ils

aboutissaient à un pessimisme lyrique où les puissances de la vie

étaient laborieusement déchaînées.

La publication des _Poèmes et Ballades_ fut un scandale auquel

collabora tout ce que l'Angleterre avait alors de critiques. Ils

accusèrent Algernon-Charles Swinburne de fonder une abominable

école et qu'ils dénommaient, eux, «l'école de la chair». Ils

protestaient au nom de l'idéalisme, au nom du spiritualisme:

et l'intention les excuse. Mais ils n'avaient pas vu que le

panthéisme est une belle et vaste idéologie toute pleine du

mystère indispensable et que la matière ou l'esprit, substances

premières conçues comme l'âme universelle, se confondent

magnifiquement.

Les _Poèmes et Ballades_, avec la polémique qu'ils suscitèrent,

fondèrent la réputation de Swinburne, lequel put désormais avancer

plus posément le long de son chemin de gloire.

En 1870, il composa une _Ode sur la proclamation de la république

française_. Et, si alors il manifesta des opinions politiques

avancées, cette fois encore il ne fut pas tout à fait un novateur:

Shelley aussi avait été républicain. Mais la récente révolution

française ne cessa point de le hanter.

Après cette erreur, il devint de plus en plus sage. Son génie,

qui avait conquis l'indépendance et la sécurité, se fit moins

combatif. Fort de ses hautaines idées et tranquillisé par la

victoire, Swinburne régna.

Le panthéisme de naguère--en vérité, certes, et puis surtout

dans l'opinion publique--se transforma en un superbe sentiment

de la nature. Il apparut que jamais on n'avait chanté la mer si

splendidement, avec une telle délicatesse juste et poignante, avec

de tels mots imprégnés de grand air, de large humidité, de sel, et

sur de tels rythmes pareils au mouvement des vagues, au flux des

eaux et au remous des océans.

En 1886, Swinburne publia une _Vie de Victor Hugo_. Il admirait le

poète du _Satyre_ et, à bien des égards, il pouvait se réclamer

de lui. Il est, à sa manière, un romantique,--mais un romantique

anglais, qui en outre a subi l'influence directe de Shakespeare

et de Shelley et qui a pour contemporains, pour amis, pour frères

d'art, les préraphaélites.

Ceux-ci retournaient à la nature par l'intermédiaire des peintres

du quattrocento, comme lui par l'intermédiaire de ses lectures

d'humaniste. Et ils furent, les uns et l'autre, des artistes en

qui le passé suscita de la nouveauté vive.

De même qu'il avait, par les idées maîtresses de sa poésie,

surpris et choqué l'Angleterre de 1866, Swinburne déconcerta ses

lecteurs par la forme de ses poèmes. Il ne craignit pas d'être

obscur; et peut-être, parfois, rechercha-t-il d'être, au moins,

difficile. A présent que sont enregistrées les audaces, on le

représente comme un grand inventeur de rythmes; il était curieux

de belles et nouvelles combinaisons métriques; et il voulait que

sa poésie eût un caractère musical.

C'est ainsi qu'après avoir été en grande faveur auprès de nos

parnassiens--il collabora au _Tombeau de Théophile Gautier_,--on

le vit adopté par nos symbolistes. Ils le tenaient en haute

estime. Les jeunes revues, il y a quelques années, le traduisaient

volontiers. Il est un symboliste, en effet; et il mérita, par ses

qualités, voire par ses défauts, l'hommage des novateurs de chez

nous.

Algernon-Charles Swinburne est mort à soixante-douze ans. C'est

un grand âge, pour un révolutionnaire. Mais il vivait, à la fin

de son existence, fort retiré, dans une gloire chèrement obtenue,

dans le calme qui succède aux énergiques et vieilles polémiques.

CHARLES-LOUIS PHILIPPE

Il était pourvu d'une sorte de génie étrange. Il avait gagné, avec

peu de volumes, la plus haute estime des lettrés; ceux qui le

connaissaient le mieux lui promettaient une destinée magnifique.

Une fièvre typhoïde l'a tué, quand il n'avait pas encore

trente-cinq ans.

Charles-Louis Philippe était né à Cérilly, petite ville de

l'Allier. Son père, sabotier là-bas, eut l'aspect du vieux paysan

voûté sur l'ouvrage. Dès sa naissance villageoise, Charles-Louis

Philippe, avec son nom bizarrement royal, eut deux compagnes: la

maladie et la pauvreté. La première ne le quitta pas beaucoup; et,

si elle s'éloigna quelque temps, elle revint pour le mener tôt à

la tombe. La seconde lui fut fidèle et jamais ne l'abandonna.

Cela commença par un mal terrible et qu'il a raconté, avec

un détail méticuleux et poignant, dans l'un de ses premiers

ouvrages, dans ce journal de son enfantine souffrance, _la Mère

et l'Enfant_. C'est un petit livre comme on n'en connaît pas

d'autre, si véridique et avec tant de simplicité surprenante, de

gracieuse tendresse et de bonté que la réalité y semble divinisée.

Charles-Louis Philippe s'était d'abord imaginé d'être

polytechnicien. Mais la maladie le laissa malingre, tout petit

et la figure trouée comme d'un boulet qu'il aurait reçu dans la

joue. Il vint à Paris, mélancolique et occupé du projet d'écrire.

Il s'installa dans l'île Saint-Louis et, désormais, habita un

logement de pauvre.

Il était un pauvre; et il l'était volontiers. Je suis sûr qu'il

n'a jamais fait aucun effort pour attraper un peu d'aisance.

Lorsque apparut son talent, on lui offrit ceci ou cela: il

refusait obstinément. Il avait fondé, avec deux camarades, une

petite revue, _l'Enclos_. Le résultat concret fut quelques dettes;

et, ensuite, la vente de ses beaux livres servit à ces payements.

Tout de même, pour vivre au jour le jour, il devint employé à

l'hôtel de ville. Maurice Barrès, qui l'admirait, l'y avait aidé.

Il fut piqueur municipal, ou, en d'autres termes, inspecteur des

étalages. On lui avait assigné le septième arrondissement, où il

y a peu d'étalages; ses fonctions ne lui imposaient qu'un petit

nombre de promenades, par les rues, qu'il examinait pour son art

autant que pour les deux cent trente francs de sa mensualité

administrative.

Il vivait ainsi, infiniment sensible et susceptible même, naturel

et fier, aimé à cause de ses jolis yeux, de sa drôlerie et de la

flamme qui se manifestait en lui.

Il débuta par les _Quatre histoires de pauvre amour_. Et puis ce

furent deux nouvelles, _la Bonne Madeleine_ et _la Pauvre Marie_.

Ensuite, _la Mère et l'Enfant_. La merveille, c'est qu'il n'hésita

point et que, dès sa première page, on le trouve tel qu'il sera

plus tard. Évidemment, il a bientôt élargi sa manière; les idées

affluèrent et l'art s'affina. Mais il n'alla point à droite ni

à gauche; et il travailla où, premièrement, il s'était placé.

L'étonnant _Bubu de Montparnasse_, _le Père Perdrix_, _Marie

Donadieu_ et _Croquignole_ développèrent avec une pathétique et

subtile abondance l'idée qu'il eut, tout enfant, de la vie.

Ce sont de très beaux livres, et non pas réalistes comme on entend

ce mot, d'habitude, mais vrais et d'une désolante vérité. Il n'y

a guère de livres plus absolument tristes; les autres, de ce

genre, mêlent à leurs descriptions un peu de romantisme, ou du

pittoresque, ou bien ils affectent d'être encore plus lugubres

que de raison: mais ici, ce n'est que la vie qu'on nous présente,

et sans nul ornement, la vie toute seule et laide, vilaine, sale.

De pauvres destinées soumises à tous les maux de l'esprit, du

cœur, du corps, sans énergie pour se tirer de leur turpitude, sans

remèdes pour se guérir. Des êtres ignobles aussi, d'une brutalité

horrible et d'un scandaleux cynisme; et puis, d'infortunées

petites âmes qui sont tombées là sans qu'on sache comment, parce

que la vie l'a voulu, parce que c'est ainsi, et il n'y a qu'à le

constater avec chagrin; un peu de rêve fleurit encore en elles, un

peu de tendresse douloureuse.

Quelquefois, ses amis comparaient Charles-Louis Philippe

à Dickens, et encore à Dostoïevski. Je ne sais pas s'ils

avaient tort. Il possédait une extraordinaire faculté de vive

observation et un don prodigieux de compatir à toutes les

douleurs quotidiennes. Douleurs du corps et douleurs de l'âme,

les unes et les autres liées par le mystère de l'esprit. Et il

était minutieux: il n'omettait rien de nulle misère et, pour la

raconter, il n'en épargnait rien non plus à son lecteur. Cette

opiniâtreté du peintre aurait été cruelle, si l'on n'eût senti en

même temps l'immense pitié qui l'animait.

C'est ainsi que ce réaliste forcené aboutissait tout de même à une

sorte de lyrisme. Il y a quelque chose de musical dans la dolente

histoire de _Marie Donadieu_.

Avec cela, un style très particulier, tout en images et qui ne se

contente pas de noter l'apparence des objets, mais qui aussi veut

marquer leur signification profonde. L'apparence, les mots justes

et directs suffisent à l'indiquer; la signification profonde,

il faut qu'on la donne à deviner: et c'est à quoi invitent les

images. L'art de Charles-Louis Philippe est double, à cause de

cela; cette dualité le caractérise. Mais il savait en joindre les

éléments, comme l'union du corps qu'on voit et de l'âme qu'on

pressent compose la vie.

* * * * *

Les dernières années de sa courte existence furent occupées à

écrire un _Charles Blanchard_ qu'il ne put achever à sa guise et

dont il laissa plusieurs versions que ses amis ont publiées après

sa mort.

C'est une œuvre deux fois émouvante, et par elle-même et comme

témoignage de la perfection à laquelle arrivait l'art de cet

écrivain. Philippe n'avait rien donné encore de si joliment

simple, et de si simple sans nul sacrifice d'idée, de sentiment,

d'intention. Ce qu'on a aimé dans ses précédents ouvrages, on

le retrouve dans _Charles Blanchard_, sous une forme moins

surprenante peut-être, mais plus pure et comme débarrassée de ses

«repentirs».

C'est tout uniment l'histoire des neuf années que dura l'existence

d'un petit garçon très pauvre. Il n'y a pas d'incidents; il n'y

a qu'une succession lente et sempiternelle de journées qui,

évidemment, ne furent pas toutes pareilles: mais leurs menus

changements ne survenaient qu'à de longs intervalles et ils

duraient au point de perdre l'agrément de la variété.

La maison de Charles Blanchard n'était pas analogue à d'autres.

Les autres maisons se ressemblent: elles sont réunies; on dirait

qu'elles se regardent entre elles, ou bien elles se font vis-à-vis

«comme dans une partie de plaisir». Coiffée de chaume, la maison

de Charles Blanchard faisait penser «à une vieille femme qui se

serait assise à une certaine distance de la route et qui, sur ses

yeux, eût rabattu son capuchon parce qu'elle ne s'intéressait

plus à ce qui pouvait passer». Pour Charles-Louis Philippe, les

objets ne sont pas inanimés. Une sorte d'obscure intelligence

les tourmente, les met en difficile harmonie avec les entours,

leur donne l'aspect des sentiments, dont ils deviennent aussi les

symboles. Cette philosophie est spiritualiste; elle est, si l'on

veut, panthéiste: elle refuse de cantonner le sensible esprit dans

les cerveaux humains et elle l'éparpille à travers la réalité

universelle.

La maison de Charles Blanchard, une seule chambre: et la tristesse

y habitait, avec l'ombre. Une table, trois chaises, dont une bien

malade, le lit, la huche,--voilà, en somme, la maison où Charles

Blanchard avait sept ans,--«alors qu'il semble que, d'une âme d'un

enfant, cent âmes d'enfants s'agitent et veulent s'échapper».

L'idée des âmes multiples qui composent une seule individualité,

on la rencontre souvent dans les ouvrages de Charles-Louis

Philippe. Elle est le principe même de sa psychologie. Comme les

sentiments se réalisent dans les objets, chacun d'eux aussi,

atteignant à sa plénitude dans une âme particulière, y réalise une

âme auprès de laquelle se placent les autres sentiments, pareils

à autant d'âmes qui s'entendent les unes avec les autres le mieux

qu'elles peuvent. De cette façon, la personnalité, qui se dédouble

aisément, se multiplie; des fleurs nombreuses poussent à une

seule plante et chaque fleur a sa vie presque indépendante, son

épanouissement, son déclin et sa mort.

Les âmes nombreuses de Charles Blanchard avaient toutes leurs

désirs à elles. Et l'une s'éveillait, quand le maréchal ferrant,

battant le fer rouge, en faisait jaillir des gerbes d'étincelles.

Une autre s'éveillait lorsque tintaient au vent les clochettes

d'un kiosque chinois qui ornait le jardin de M. Tardy. Et les

autres, ensemble ou séparément, s'éveillaient pour «le soleil,

l'azur du ciel, les arbres, les prairies, les oiseaux, les chiens,

les chats, les chevaux, toutes les choses, toutes les bêtes».

Mais il avait de mornes journées et qui ne donnaient nul amusement

à ses âmes.

Le matin, à sept heures, sa mère le faisait lever; elle rangeait

la chambre, avant d'aller à ses ménages. Elle lui commandait de

s'asseoir sur une chaise et de s'y tenir tranquille; et puis elle

partait.

A neuf heures, ayant achevé son premier ménage, elle revenait,

afin de manger un morceau de pain.

Quand elle revenait, à midi, son deuxième ménage fait, Charles

était content de la revoir; et, alors, il comprenait que «la vie

était faite comme sa mère».

Puis on déjeunait, Mme Blanchard de pain amélioré de fromage, et

Charles de pain seulement, car le fromage le dégoûtait. Après

ce repas, Mme Blanchard raccommodait sa robe; et Charles eut

bientôt l'idée qu'à une heure toutes les femmes ont le devoir de

raccommoder leur robe.

Après cela, Mme Blanchard, debout et comme désœuvrée pour un

instant, regardait le plafond, regardait les murs, regardait le

sol; et puis, ses yeux s'agrandissaient, une larme en coulait, et

d'autres larmes. Et Charles Blanchard pleurait aussi.

A huit ans, Charles Blanchard accompagna sa mère, qui allait

demander du pain, des poires, du fromage; il fut las, sur les

routes, qui étaient dures et pleines de soleil. Ils revenaient,

l'enfant, la mère et le panier. Ils n'osaient pas se reposer au

bord du chemin, «parce qu'ils n'étaient pas chez eux».

Charles Blanchard vécut ainsi jusqu'à neuf ans. Il recevait avec

soumission tout le détail de l'existence, les minutes qui tombent

avec un bruit léger,--«qui, lentement, vous recouvrent la tête,

les épaules, les membres et qui, quand le soir vient, vous font

sentir que vous portez un fardeau».

A neuf ans, Charles Blanchard mourut. Il ne fut pas malade;

ou bien, s'il fut malade, il ne le sut pas. Il mourut «de

vieillesse», parce que les neuf années qui s'étaient accumulées

sur lui avaient été plus longues que des années, plus longues et

plus lourdes.

Voilà le dernier récit que Charles-Louis Philippe ait consacré

à sa compagne la pauvreté. Il y a mis une continuité subtile,

terrible, émouvante, pareille à la continuité des jours que passa

Charles Blanchard ici-bas.

* * * * *

Les amis de Charles-Louis Philippe ont voulu aussi publier divers

petits fragments qu'on a retrouvés après sa mort, et des parties

de sa correspondance, qu'ils ont ajoutés à son œuvre,--un peu

comme Charles Blanchard ajoutait à son pain les miettes qui en

étaient tombées.

Ses lettres sont fort belles, parfaitement simples, naturelles,

véridiques; et elles nous mènent à lui, à son intimité.

Les premières datent de 1895. Philippe avait alors vingt ans.

La vie ne lui était pas commode. Il devait gagner durement les

sommes nécessaires. Pour trois francs soixante-quinze par jour,

il travaillait dans une pharmacie. Or, quel que fût son amour de

la pauvreté, il sentait la gêne à laquelle le condamnaient de si

faibles appointements.

Il désirait d'entrer au service des ponts et chaussées: pour

cela, il étudiait, le soir, les mathématiques. Il souhaitait,

comme on fait à vingt ans, de corriger la société contemporaine,

de susciter les classes ouvrières, etc. Et puis, il comptait

«élargir» l'art, au moyen de la science.

Un instant, il espéra partir pour le Soudan. Et il sut que non:

c'était impossible.

Il était malheureux, mélancolique, tantôt curieux de renouveler

son existence, et tantôt découragé. Il faisait de fortes

lectures. Michelet lui plaisait beaucoup. _Madame Bovary_ lui

donnait à vivre des jours «gris, monotones comme chaque vie», le

souvenir «de temps où nous n'étions pas, mais dont nos sens se

souviennent»; il était satisfait de ce roman que les «aperçus

philosophiques» n'encombrent pas et qui réalise de la vérité.

En 1902, au mois de septembre, il est à Cérilly, chez ses parents.

Et il écrit à une amie: «Je travaille, le matin. J'avance tout

doucement, je fume, je pense, je m'agrandis. L'après-midi, je pars

avec un livre dans ma poche et je vais dans la forêt. Il fait

frais comme à la source de ma vie...» Ces mots sont charmants; et

voilà un exemple des sensations qu'il éprouvait et de la forme

qu'elles prenaient spontanément. Du reste, il considère que la

solitude lui est très bonne. Il n'a point envie de causer avec

personne: «Je mûris comme un fruit qui sait bien que son temps

viendra.»

Quand il retourne à son petit village, il vérifie qu'il n'est plus

le même. Il en a quelque effroi, mais plus de confiance encore,

tant l'anime une certitude vivace et heureuse de s'améliorer,

de se fortifier, d'acquérir une conscience plus nette de ses

volontés, de ses possibilités.

Il a auprès de lui son père et sa mère. Son père, mon Dieu, le

gronde de trop fumer. Mais il aime cet homme simple et bon. Quand

son père était enfant, on envoya cet enfant chercher une bouteille

de vin. Le marchand négligea d'emplir exactement la bouteille.

L'enfant, qu'on interrogeait, répondit: «C'est moi qui ai bu ce

qui manque.» Et Philippe remarque: «Il avait menti, mais son idéal

était sauvé.»

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 6 / 14 段