L'époque eut, assez rapidement, d'autres caprices: on la vit

tourner ailleurs sa frivolité. Mais on ne vit pas Rod se

déprendre de ses tourments; je crois qu'il fut assez content, et

comme délivré, de n'avoir plus charge d'âmes: et il continua

d'interroger avec angoisse la réalité pleine d'idées.

* * * * *

Toutes les questions que pose l'heure présente, il les a posées

dans ses romans, qui ne sont pas des romans à thèses, non, mais

des romans à idées. Ces questions, il ne prétendait pas les

résoudre; mais il en indiquait au moins les différentes solutions

morales. Et il laissait à chacun de choisir.

Car il était, et ardemment, individualiste. Il l'était assez

pour n'entreprendre point sur l'individualité de personne. Et,

moraliste, il évita ainsi d'être un dogmatiste imprudent. Pour

cela, il était aussi l'indulgence même, pourvu qu'on eût choisi

entre des solutions de qualité morale. Il préférait certaines

idées; mais il les aimait toutes: seule lui échappait et l'eût

choqué la futilité.

Il a écrit: «Le dernier mot de la sagesse est un précepte négatif:

il ne faut jamais penser à soi. C'est tout le secret de la vie.»

Cette moralité de _Mademoiselle Annette_ pourrait bien être la

suprême conclusion à laquelle fût, en fin de compte, arrivé ce

grand coureur d'idéologies. Mlle Annette vit «comme si elle

n'existait que pour servir au bonheur du prochain». Premièrement,

elle était fiancée; soudain son père fit faillite: et alors le

fiancé se retira, comme il était venu. La pauvre fille reçut

cet avertissement de la destinée et comprit qu'elle ne devait

pas s'occuper d'une personne si peu chanceuse: elle. Et elle ne

s'avisa plus de compter sur aucune aubaine en ce monde; mais,

renonçant à elle-même, elle travailla pour les autres. Elle

«réparait les injustices du sort, raccommodait les destinées en

mauvais état, neutralisait les dégâts que font la sottise et

la méchanceté»; elle devint, pour son entourage, une sorte de

quotidienne et familière providence, pleine de douceur et de bonté.

Le secret de la vie est de ne jamais penser à soi,--précepte

sublime et qui enferme une contradiction poignante: s'il nous faut

renoncer à nous, c'est que l'individualité humaine ne constitue

pas un tout réel et suffisant; mais alors nous allons cependant

veiller à d'autres individualités, et les favoriser, et les

traiter comme si chacune d'elles constituait à nos yeux un tout

réel et suffisant. Nous sacrifierons un égoïsme, le nôtre, à

divers égoïsmes, les égoïsmes d'autrui, parce que si les autres

égoïsmes refusaient notre bienfait, abandonnaient eux aussi la

joie que nous leur passons, la joie, de proche en proche, s'en

irait jusqu'à se perdre. Il n'en resterait absolument rien, si la

joie ne s'arrêtait nulle part. Il ne resterait, à la fin de ce

grand gaspillage, nul résultat: il resterait seulement la pratique

multipliée d'une vertu. Le moraliste désespéré ne demande pas

davantage.

* * * * *

Enveloppé dans son large manteau à pèlerine, un chapeau mou sur

la tête, Rod avait l'air d'un prêtre. Et il était de pensée

religieuse.

Quand on lui disait qu'il cédait à une ferveur mystique en

bâtissant ses beaux systèmes, il objectait:

--Mais non, je pars de la réalité!...

Il la voyait plus pensive peut-être qu'elle ne l'est. C'était sa

confiance; et enfin, si ce fut son illusion, il n'en est pas de

plus noble.

Durant les deux dernières années de sa vie, Édouard Rod parut, de

jour en jour, plus triste. Il avait senti «l'ombre s'étendre sur

la montagne». Pourtant, je ne crois pas qu'il ait deviné sa mort

prochaine... Mais, à vrai dire, qu'en sait-on? Il parlait peu de

lui.

Et il est mort au pays du soleil et de la gaieté, cet ami du

silence et des grands paysages où les nuages passent, chassés

par le vent comme des kyrielles d'idées, cet ami de la solitude

mélancolique. Il est entré dans le définitif silence et dans le

repos que ne trouvait point ici-bas son âme tourmentée.

JEAN LAHOR

Henry Cazalis, pour entrer en littérature, se souvint de Lahore,

capitale du Pendjab, fière du palais de Djihanghir, de ses bazars

et de sa mosquée des Perles; il se souvint de Lahore qu'il ne

connaissait pas, ville lointaine dont le nom seul suffisait à lui

enchanter l'imagination. Et il devint Jean Lahor, pour attester

que le songe de l'Inde le consolait des tristesses occidentales et

qu'il admirait Leconte de Lisle.

Tout de même, il resta médecin. Et, comme s'il avait, ainsi que le

jeune Bouddha, reçu l'avertissement des trois rencontres, attentif

à la vieillesse, à la maladie, à la mort, il n'omit pas de soigner

avec cœur et science la pauvre humanité.

Il a publié l'_Illusion_, qui est un recueil parnassien, et

l'_Alimentation à bon marché, saine et rationnelle_, qui est

l'ouvrage d'un savant et d'un sociologue. Le double principe de sa

destinée est marqué par le contraste de ces titres.

Dans sa jeunesse, il a été l'ami de ce groupe de peintres, de

musiciens qui s'était constitué autour d'Henri Regnault et de

Georges Clairin. Ses premiers vers sont à peu près contemporains

du beau temps de l'école parnassienne. Et puis les questions

pratiques l'ont requis et il s'est consacré à elles avec autant de

zèle qu'il en avait mis, naguère, au service de la pure beauté.

C'est l'originalité de son personnage et c'est le caractère de

son rêve, qui ont produit de la littérature hautaine et de la

philanthropie.

Poète, il apparaît comme un élève de Leconte de Lisle, mais comme

un élève qui, tout en subissant la discipline du maître, garde

intacte son individualité. En lisant l'_Illusion_, on se dit que

ce recueil, si Leconte de Lisle n'eût point écrit, marquerait une

des grandes dates de la poésie du dix-neuvième siècle; on se dit

aussi que, sans Leconte de Lisle, on ne l'aurait peut-être pas eu.

Tel qu'il est, il a son charme et il mérite l'admiration.

Jean Lahor a pénétré beaucoup plus avant que son maître dans la

philosophie de l'Inde. Il ne l'a pas seulement appréciée comme un

prétexte à de splendides et pathétiques poèmes: il l'a, pour ainsi

dire, adoptée. Il en a nourri sa pensée, et non pas seulement son

art.

Cependant, c'est Leconte de Lisle qui avait, aux yeux des

passants, l'air d'un bouddhiste véritable. Ma jeunesse le vit,

dans le quartier de l'Odéon, magnifique et morne; il se promenait

avec l'allure lente de qui connaît l'inanité de la durée. Et il

portait un monocle, sans doute; mais il ne regardait évidemment

pas le voile trompeur de Maïa, si beau pourtant, les beaux matins,

dans le jardin du Luxembourg. Et il se promenait, parce qu'il est

aussi vain de rester immobile, parmi les apparences de la fuyante

réalité, que de marcher, en fumant un cigare.

Tandis que Jean Lahor était tout simple, remuant, assez bavard. On

l'eût pris pour un homme qui n'a pas emprunté le moins du monde

sa philosophie à l'Asie très mystérieuse. Il avait cette aimable

sincérité; il avait encore d'autres vertus.

* * * * *

Voici quelques années, le bouddhisme était à la mode. On crut un

instant qu'il s'établirait chez nous à l'état de religion. Peu

s'en est fallu que, du moins, il ne créât un snobisme. C'est déjà

bien joli.

D'ailleurs, il ne sied pas d'en rire, tout simplement. Les

doctrines de chez nous étaient dans un terrible désarroi et la

sagesse de l'Inde ancienne fut peut-être le réconfort de maintes

consciences. Aux époques où l'on semble délaisser les églises, les

chapelles ont plus de fidèles que jamais; et les temples des dieux

étrangers se multiplient, dans les cités qui négligent leurs dieux

anciens.

Le snobisme, en pareil cas, est le naïf hommage d'âmes dociles et

ferventes, un peu étourdies, mais qui se réjouissent véritablement

d'avoir trouvé l'objet d'une ferveur provisoire. Jean Lahor a été

l'un des apôtres de cette paradoxale renaissance, et avec quelle

loyauté!... Si des néophytes allèrent un peu loin, ce n'est pas sa

faute; et je me figure qu'il en souffrit.

L'_Illusion_, c'est le voile divers, magnifique et trompeur de

Maïa, que Leconte de Lisle ne daignait pas regarder, lorsqu'il se

promenait sous les yeux déférents de la jeunesse des écoles; c'est

l'universel enchantement de la vie et de ses apparences qui ne

sont pas l'image d'une réalité supra-sensible; c'est l'adorable

duperie des heures. Vers le même temps où le jeune Bouddha

préludait, au cœur lointain de l'Asie, le Grec Héraclite composait

la philosophie du Devenir, que le monde hellénique n'adopta

point; mais le bouddhisme allait constituer la profonde croyance

de là-bas. C'est un dogme de désolation; c'est le plus émouvant

pessimisme qui ait jamais été vécu. Pour résister là contre et

pour rester indemne d'une telle contagion, trop séduisante, de

lyrisme désespéré, il a fallu tout le divin optimisme des Grecs et

leur légèreté charmante. L'Orient douloureux en fut bouleversé.

Chez nous, il y a des heures où la tentation est forte.

Jean Lahor l'a subie. Ses poèmes bouddhiques sont beaux et comme

amèrement ressentis. Ils sont beaux en l'honneur de la duperie

délicieuse, et amers de la déception. La forme en est luxueuse et

fine. Ce parnassien connaît à merveille son métier; il joue avec

les mots comme un émailleur avec les paillons, comme un jongleur

avec les boules, comme un musicien avec les sons. Seulement, à la

différence de quelques autres parnassiens, il ne cesse pas d'être

l'esclave de sa pensée. Pour le juste souci de l'idée, il est, en

quelque sorte, le Vigny du Parnasse, le seul Vigny d'un groupe

qui a possédé maints petits Victor Hugo. Et, certes, il est moins

grand que Vigny; mais aussi le Parnasse n'eut pas l'ampleur et la

puissante fécondité du romantisme. Toute mesure gardée, ce poète

philosophe emporte une double louange.

* * * * *

Poussé à sa limite extrême, le pessimisme aboutit à la négation

de l'existence. Si Schopenhauer ne s'est pas tué, c'est aussi

qu'il aimait à boire de la bière, à invectiver contre Hegel et

à jouer de la clarinette: ces divertissements lui permettaient

d'oublier et de négliger ses conclusions dialectiques. Mais divers

schopenhaueriens, à qui manquaient de tels amusements, n'eurent

pas l'entrain de continuer à vivre.

Tout aussi aisément,--disons, tout aussi logiquement,--le

pessimisme, poussé à sa limite extrême, a pour conséquence un

vaillant sursaut de la volonté. Il mène au nihilisme ou au

stoïcisme, indifféremment. Tant il est vrai que les doctrines sont

à la disposition des âmes qui les accueillent, bonnes servantes,

promptes à obéir.

Et l'on pervertit les doctrines ou on les sanctifie, comme à son

gré.

Jean Lahor a choisi le stoïcisme. Il a écrit des _Vers dorés_,

dignes de l'énergique antiquité, dignes aussi de Corneille. Et

il a écrit la _Gloire du Néant_, qui est une superbe révolte

idéologique. Il a organisé là une sorte de catéchisme du

«pessimisme héroïque». La thèse apparaît bien, dans ces lignes

très belles: «Je bénis tout ce qui m'a menti, l'illusoire beauté

des choses, et les paroles des êtres bons, et tous les rêves qui

peuvent encore donner aux hommes l'espoir, la force et la joie.

Je bénis tout ce qui est grand: les grandes montagnes, les grands

fleuves, l'océan sans bornes et les poèmes, profonds comme des

forêts, et tout ce qui peut faire oublier l'étouffante limite

de la vie... Je bénis tout ce qui m'a trompé, tout ce qui m'a

consolé d'être.» C'est une arrogante, brusque et fière réponse

à l'_Illusion_. Ou, plutôt, c'est une deuxième illusion,--mais

volontaire, celle-ci.

* * * * *

Désormais, nous concevons sans peine que ce bouddhiste, qui fut

pieux au nirvâna de Çakya-Mouni, ait pu, sans renoncer à son

nihilisme philosophique, adopter, dans la pratique, les manières

d'un optimiste confiant.

Jean Lahor eut le souci des masses populaires et de l'aide qu'on

peut leur donner; il s'est préoccupé de leur bien-être matériel et

de leur plaisir intellectuel. Il a écrit _les Habitations à bon

marché_ et _l'Art pour le peuple à défaut de l'art par le peuple_.

Il a été un homme d'action.

Il aimait passionnément son pays; les sophismes de Çakya-Mouni ne

l'en avaient pas détourné. Pendant la guerre, quand ses camarades

d'art étaient aux avant-postes et quand son ami Regnault se

faisait tuer, lui, médecin, soignait les blessés. A Versailles, il

fut brave et dévoué; il fut ingénieux, en outre, quand il installa

les malades contagieux dans les appartements de Louis XIV, au

château, de telle façon que, circonspects, les vainqueurs ne

fussent pas tentés de s'y établir.

Il eut le premier, je crois, l'idée d'une société protectrice des

paysages français; et il témoigna ainsi, une deuxième fois, du

patriotisme ardent et vigilant qui l'animait contre les barbares.

D'ailleurs, il était modeste, aimable et bon. Il a pratiqué

simplement des vertus nombreuses, et harmonieuses ensemble, parmi

lesquelles il ne dédaigna jamais celles du médecin qu'il avait

voulu être et qu'il resta pour multiplier mieux ses bienfaits.

Son existence fut gouvernée par un idéal qui venait de l'Inde

ancienne et lointaine, qui ne s'est point avili à passer par les

artifices de la littérature et qui s'est épanoui dans la vérité

contemporaine. Cette bizarrerie, Jean Lahor l'a réalisée avec

bonheur, et noblement.

JULES RENARD

Sur la tombe qu'en notre souvenir nous dresserons à Jules Renard,

nous graverons:--Il aimait la littérature.

Ce caractère le distinguait de la plupart des écrivains

contemporains. Il était admirable pour cela autant que pour ses

livres, lesquels attestent, d'ailleurs, ce goût particulier. Il

aimait la littérature pour elle-même, et non pour l'emploi qu'on

en peut faire. Je ne parle pas de son désintéressement pratique;

c'est le malheur des temps, qu'on le remarque: un artiste qui

travaillerait en vue de profits ou d'honneurs ne mériterait pas

sa renommée, acquise trop cher,--son argent, oui. L'erreur que je

signale est moins laide, mais extrêmement pernicieuse.

Presque tous nos écrivains, même honorables, ont cessé de croire

que la littérature, à elle toute seule, dût être une fin. Il est

vrai que plusieurs seraient alors, ou peu s'en faut, perdus: leur

simple talent ne suffit pas. Mais ils veulent exprimer des idées;

du moins, ils le disent. Et ils veulent réformer la société, qui

est si lasse et qu'on surmène. Ils souhaitent de ne point passer

pour des mandarins: et ils y parviennent, souvent, bien au delà de

tout espoir. Quel intimidant spectacle, la moue qu'ils font et le

dédain qu'ils révèlent, quand ils déclarent:

--C'est de la littérature!...

Mais, pauvres gens, il n'y a rien de plus beau.

Que des politiciens, des hommes d'affaires ou des apôtres

marquent ce grand mépris au jeu charmant des mots qui font de

belles phrases, je ne sais rien de plus naturel, voire de plus

recommandable. Un politicien qui rédigerait correctement sa

profession de foi perdrait, du coup, maints électeurs; l'homme

d'affaires égarerait sa clientèle, s'il entendait l'aguicher

par un joli discours; et l'apôtre, qu'il prenne garde au fin

divertissement de l'art. Mais, aujourd'hui, ce sont, parmi

d'autres, les littérateurs qui appellent littérature l'objet de

leur dérision.

* * * * *

Cette manie est ancienne. Elle a son commencement au dix-huitième

siècle, où florirent ces philosophes qui n'étaient pas des

métaphysiciens. Puis, à l'époque du romantisme, un poète n'osait

pas trop porter au théâtre ses bonnes folies très lyriques, sans

racheter la courtisane par l'amour, le bouffon par le sentiment

paternel, le valet par la revendication sociale, très sociale.

Ensuite affluèrent chez nous les écrivains de pays slaves

ou scandinaves, de pays jeunes où il fallait encore que la

littérature servît comme une arme ou comme un rude évangile. Nous

avions adoré _Anna Karénine_: par habitude, nous avons bientôt

accepté avec ferveur les prêches de Tolstoï qui, ne plaisantant

pas, nous détournait de toute concupiscence littéraire. Et, bref,

aux environs de 1890, un écrivain qui n'eût cherché que le plaisir

d'écrire était vu d'un mauvais œil. Car il s'agit bien de cela!

lui disait-on.

De nos jours, il n'y a plus guère que les vaudevillistes qui

soient restés frivoles. Ce n'est pas toujours au bénéfice de la

littérature. Et encore aperçoit-on, parmi eux, des prophètes.

Les plus modestes revisent le code. Je crois que les lois du

mariage, du divorce et de l'adultère modernes ont toutes été

préconisées d'abord sur le théâtre et, de coutume, avec gaieté.

Cette collaboration du législateur et du vaudevilliste a des

inconvénients: les vaudevilles s'alourdissent, en quelque sorte,

de méditations inopportunes; et le code perd un peu de sa gravité

naturelle. L'échange ne profite ni à l'un ni à l'autre de ces deux

genres, le législatif et le badin.

L'on a dit que Jules Renard manquait d'idées. Alors,

félicitons-le. Nous regorgeons d'écrivains à idées. Romanciers,

publicistes et les pires pornographes sèment la philosophie avec

une facilité formidable. Comme il n'est guère de lois qu'aient

fabriquées nos représentants nationaux et que n'aient premièrement

soumises à leur forte logique les derniers de nos auteurs gais, il

n'est guère de maladie un peu «sensationnelle», comme ils disent,

qui n'ait été le sujet d'un drame, d'une comédie pessimiste

ou d'un roman que les libraires vendent, comme du pain, non à

des médecins, mais à des esprits curieux, très curieux. Nos

sociologues sont plus nombreux que, dit Eschyle, le sourire des

flots.

Or, depuis que nos écrivains se sont établis penseurs, tout va de

mal en pis, dans la littérature. Comme ils répandent des idées,

ils ne vont pas être attentifs aux petites choses du style.

Qu'est-ce qu'un solécisme, pour un conducteur de foules? Et, si

l'on nous comprend, remarquent-ils, que nous importe?

C'est bien tentant. Et cette cordiale générosité satisfait la

démocratie montante, comme un hommage imprévu.

Il est beaucoup plus facile, en outre, de répandre des idées

que d'écrire joliment; car les idées qui suffisent à fonder la

réputation d'un penseur actuel ne sont pas bien extraordinaires,

tandis que le travail de l'écrivain serait son véritable tourment.

Du reste, Jules Renard avait, en politique et en philosophie, ses

idées. Je ne les aimais pas beaucoup; mais lui les aimait.

Il était, de tout son cœur, anticlérical; et, principalement, il

l'était dans la Nièvre, où, conseiller municipal et puis maire,

il faisait de la politique. On n'y peut rien; et il n'y a qu'à le

constater. S'il tenait à ses jolies phrases, il n'était pas moins

attaché au plus vif anticléricalisme. Et, pour lui, cette foi ne

dépendait pas d'une métaphysique; il ne la présentait pas sous la

forme d'une doctrine sereine: non, il était anticlérical de la

façon la plus violente et rude, sans badinage aucun.

Il prit à cœur les aventures politiques de Chitry-les-Mines et

de Chaumot, village où il avait sa maisonnette et où il passait

plusieurs mois chaque année. Il ressentit la «fièvre électorale»,

sans nulle ironie.

Somme toute, il aurait voulu être apôtre, une sorte d'apôtre.

Ses convictions lui inspiraient une telle assurance qu'il était

déconcerté de ne pas les voir adopter par tout le monde et,

notamment, par «les amis». Alors, il se réfugiait, avec un peu de

colère, avec beaucoup de chagrin, dans sa certitude.

D'ailleurs, sa certitude, il ne la démontrait pas: il l'affirmait.

Il écrivait: «Je le jure!» C'est le mysticisme qu'il y a dans

toute doctrine, et dans la sienne. Il la défendait, quelquefois,

en logicien, plus souvent en homme d'honneur; et il posait

volontiers la question de confiance.

Il fut maire, de la façon la plus sérieuse. Mais la politique ne

lui apporta que déboires.

Et il écrivait encore: «Ça ne fait rien. J'ai le temps... L'homme

de lettres n'est jamais battu et il trouve partout son trésor.»

Mais, si Jules Renard eut des opinions politiques, sociales,

philosophiques ou autres, l'historien de la littérature

contemporaine n'en saura rien, pourvu qu'il se contente d'étudier

l'œuvre de cet écrivain, sans tenir compte d'anecdotes, car un

temps viendra peut-être où la critique littéraire s'occupera de

son affaire et non pas de tout le reste. Eh bien, l'œuvre de Jules

Renard est, si je ne me trompe, étrangère à la politique, à la

sociologie et, comme on dit, à la philosophie de notre époque.

Jules Renard accordait à la littérature un soin religieux; il ne

se croyait pas dispensé d'écrire par le prétexte de ses opinions.

Radical ou socialiste, il écrivait comme les réactionnaires

auraient le devoir de le faire, s'ils comptaient parmi nos

précieuses et nobles traditions le bel usage de la langue

française.

Il suivait le précepte de Quintilien: _Grammatices amor vitae

spatio terminetur_; «que ton amour de la grammaire soit limité

au terme de ta vie». Il n'y a pas de meilleure devise, pour un

écrivain; et, ensuite, on a du génie, par surcroît, si l'on peut.

Mais on n'est pas responsable de son génie, tandis que, si l'on

bâcle ses phrases, on est un mauvais ouvrier, un saboteur de ses

outils.

* * * * *

Jules Renard fut, en son genre, un écrivain parfait. Ou bien, si

l'on veut, nous n'avons guère d'écrivains chez qui la corruption

du langage français soit, à notre époque, moins visible.

Il avait le souci des mots, comme un peintre a le souci des

couleurs qu'il emploie. Les mots, il ne les employait qu'à bon

escient. Il s'occupait de leur signification; il la cherchait et

il la découvrait, dans le prodigieux et horrible désordre où nos

penseurs les plus féconds et les plus ignorants ont mis notre

vocabulaire. Quand il avait écarté tout cela, il était heureux de

sa trouvaille; quand il avait enlevé l'ordure et la gangue, il se

réjouissait du diamant qu'il attrapait.

Il prenait les mots dans leur acception vraie; à cause de cela, je

me demande s'il sera longtemps intelligible.

Il recourait à l'étymologie; et il savait la première donnée du

mot. Et puis, la lente histoire de ces pathétiques syllabes lui

enseignait leur bel enrichissement. Les mots ont leur destinée:

il la connaissait. De cette manière, ils n'étaient pas pour lui

de pauvres étiquettes qu'on pose vite et bien commodément sur

les idées. Il les considérait comme des réalités vivantes et

impérieuses, qu'on ne contrarie pas sans les blesser, qu'on ne

brutalise pas sans les tuer. Il ne les détournait pas de leur

aventure, de leur fatalité.

Il prenait garde à eux. Il veillait à leur bon voisinage. Il les

choisissait avec précaution. Il ne les entassait pas, comme font

ces gaspilleurs dont les indulgents critiques vantent «l'abondance

verbale». Et il n'en voulait pas beaucoup à la fois; mais il les

triait.

Il usait d'un vocabulaire assez restreint, à la manière des

classiques,--à la manière des bons écrivains;--et il n'inventait

pas, à tout bout de champ, des néologismes, pour aller plus vite.

Les mots tout neufs ne valent rien: ils n'ont pas vécu: ils ne

savent rien. Ce sont des enfants qui babillent; on peut les

trouver gentils, drôles; ils n'amusent guère que leur parents.

Mais Jules Renard ne se dépêchait pas. Il analysait sa pensée et

vérifiait que le mot, pour dire ce qu'il voulait dire, existait.

Il travaillait; et il ne trouvait pas commode de faire le métier

qu'il avait choisi; mais il le faisait.

Jules Renard était fidèle aux justes règles de la syntaxe, qui

sont les lois de la logique, et voilà tout. Afin d'être mieux sûr

de ne pas embrouiller les idées, il les séparait les unes des

autres, nettement; et il mettait chacune d'elles dans une petite

phrase.

Il aimait les petites phrases solides, bien construites, qu'on

peut analyser sans peine et dont l'anatomie est apparente au

regard d'un connaisseur. Il avait le goût de la concision.

Comme il employait le mot juste, il n'avait que faire de cette

abondance par laquelle les mauvais écrivains tâchent de cacher

leur maladresse.

* * * * *

On lui a reproché quelque sécheresse. Mais il fallait bien être un

Attique nerveux, pour réagir contre tant d'Asiatiques si gras.

On lui a reproché aussi de ne traiter que des sujets menus. Si je

nommais seulement ceux de nos romanciers qui manient de larges

problèmes, on verrait comme il eut raison d'éviter leurs fautes.

Il fallait réagir contre la sottise de ces idéologues opulents.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 5 / 14 段