Accordons-le, il y a aussi des animaliers qui ne possèdent pas

cette philosophie; certains n'en possèdent aucune. Pour s'en

apercevoir, il suffit de regarder les œuvres auxquelles fut

consacré leur labeur. Ils peignent ou sculptent des animaux, avec

une insignifiante habileté, ou maladroitement.

* * * * *

Mais j'attribue à Frémiet une philosophie.

Même s'il ne l'a pas réduite, quant à lui, sous la forme d'un

système,--et, cela, qu'importe?--du moins son talent de sculpteur

en est-il animé.

Chacun de ses ours, de ses éléphants, de ses lions est un triomphe

de valeureuse musculature; la gazelle aussi, avec ses jambes

si frêles que sa légèreté seule réalise le charmant paradoxe

de courir sur l'appui d'une telle fragilité. Frémiet calculait

délicatement les justes proportions de ces bêtes si bien réussies,

et qui emploient sans cesse toute leur véhémence, et à qui rien

ne manque pour qu'on les voie dans leur plénitude efficace. Il a

aimé le ressort tendu de leurs membres; il a aimé le divertissant

équilibre de leur masse et de leur solidité, de leur puissance et

de leur entreprise, de leur résistance et de leur férocité; il a

aimé leur brutalité magnifique et leur instinctive circonspection.

C'est ainsi que les bêtes sont belles, à l'état de forces

naturelles, dont la lutte est quasi mathématique, s'il

n'intervient pas d'éléments étrangers qui la faussent. Le

combat de deux fauves a quelque analogie avec le double effort

d'une voûte et d'un arc-boutant. Si la pesée de la voûte et la

résistance de l'arc-boutant sont égales, le combat durera; si

l'arc-boutant fut pauvrement bâti, la voûte l'écrasera comme le

sanglier vient à bout du chien, comme le lion détruit la panthère.

Les éléments étrangers qui interviendraient dans ces formidables

duels, comparons-les aux tendons de fer que les architectes

modernes mêlent déplorablement aux grandes combinaisons de la

pierre dressée et construite; l'architecture en est toute faussée.

Eh! bien, dans l'admirable guerre des muscles, si juste,--non de

justice, mais de justesse,--quel est cet élément de désordre?

Donnons-lui son véritable nom: c'est l'esprit.

Il ne se voit pas: il agit sournoisement, il détraque les

équilibres manifestes. Et le sculpteur le déteste, le sculpteur

qui réalise les forces évidentes.

Alors, il organise le triomphe des muscles. Frémiet l'a, mieux

que jamais, glorifié dans le _Gorille enlevant une femme_. C'est

une œuvre terrible et farouche, d'une grandeur sauvage. Elle

évite d'être odieuse au regard, grâce à l'idée qu'elle figure et

qui est précisément celle que j'indiquais. Elle reste tragique.

D'ailleurs, il y aurait, dans cet accablement de l'esprit, dans

cette victoire furieuse que remporte sur l'esprit l'ardeur

physique, il y aurait là toutes les données de conclusions

pessimistes. Le poète s'en attristerait ou, simplement, le

philosophe spiritualiste. Le sculpteur, non; le sculpteur des

muscles applaudit au violent succès de son modèle. Et il compose

avec de tels épisodes une ample épopée de la belle animalité

triomphante.

* * * * *

On l'a remarqué, on l'a regretté quelquefois, Frémiet ajoute

volontiers aux rudes aventures de ses fauves quelques détails

plaisants, drôles et, en pareille occurrence, imprévus. Ce

badinage divertit l'attention du spectateur et nuit au drame;

l'angoisse diminue: l'on est distrait, l'on va rire, quand on

aurait subi seulement l'horreur des splendides carnages.

Frémiet, sans doute, le savait bien. Mais cet étrange badinage,

qu'on peut blâmer, a une signification précise dans son œuvre.

C'est l'esprit qui badine, tandis que les muscles travaillent.

Et, tandis qu'on admire les muscles, l'esprit n'est, lui, que

risible, voire ridicule, en tout cas absurde. Le sculpteur des

muscles l'a dénigré. Même, il a mis, à ce dénigrement, de la

malveillance. Plus la grimace des singes semble sotte auprès de

la fureur des grands fauves, mieux est marquée la royauté de ces

légitimes despotes.

Il y a, si je ne me trompe, une poésie, une beauté particulière,

dans cette philosophie de la nature qu'illustra d'œuvres

significatives Frémiet, sculpteur des valables brutalités.

S'il a réussi moins heureusement la petite Jeanne d'Arc de la

place des Pyramides, enfant menue qui monte un gros cheval

campagnard, c'est que là le sujet allait à l'inverse de sa

philosophie constante: on devait voir l'esprit qui triomphe de la

matière, l'esprit qui supplée aux muscles et qui domine sur la

force, l'invisible esprit qui devient une suprématie.

Mais, en telle autre statue équestre, le Connétable par exemple,

Frémiet trouva, inventa peut-être l'occasion de traiter son thème

favori, lorsqu'il donna un air comique, une physionomie qui prête

à rire, au capitaine d'armées, à ce symbole de l'énergie qui n'a

que faire de l'esprit et que l'esprit diminuerait.

* * * * *

Tel m'apparaît, en somme, l'art de ce sculpteur puissant et

narquois, réaliste et romantique, obstiné à son idée, patient à

l'orner d'images nombreuses et qui eût abouti, probablement, à la

tristesse d'un Lucrèce, si le sarcasme n'était pas un plaisir et

la sculpture une joie.

ALBERT SAMAIN

On ne le voyait jamais. Sa courte existence n'a pas fait de bruit.

Et sa jeunesse la voici. A quatorze ans, il quitta le lycée pour

entrer, comme saute-ruisseau, dans une banque. Puis on le mit

dans le courtage des sucres, où il vécut très malheureux pendant

plusieurs années, travaillant du matin au soir et, le dimanche,

jusqu'à deux heures. Ensuite, il entra dans l'administration.

Cependant, il lisait et songeait.

C'est lui-même qui l'a conté, dans une lettre. Et il ajoutait:

«Heureusement, la petite bête avait la vie dure, il faut croire!»

Un instant, la gloire l'effleura; mais il avait le mépris, la

haine et la peur du vacarme que fait la renommée: la poésie était,

pour lui, une joie secrète et confidentielle.

Et puis, un jour, à quarante ans, il est mort.

* * * * *

Son premier volume, _Au jardin de l'Infante_, parut en 1893.

Samain publia ensuite quelques vers dans des revues; plus tard,

un petit recueil de courts poèmes, quelques contes en prose:

c'est tout. Son œuvre n'est pas abondante. Elle a un charme aigu,

pénétrant et comme un parfum délicieux, qui entête.

C'est une poésie de solitaire, la rêverie d'une pensée qui ne

s'épanche pas au dehors et qui, retirée en elle-même, y devient

plus ardente et douloureuse.

Aucun poète ne fut plus effaré de la foule, plus craintif de

la vie. S'il consent à en écouter, mais de très loin, le vain

tumulte, ce n'est que pour en prendre davantage l'horreur et

se sentir plus seul dans l'intimité de sa méditation. Toute

exubérance l'offensait, toute révélation de lui l'inquiétait. Il

ne voulait que respirer à l'écart, comme un trésor clandestin,

«le lys de solitude». Attentif à son âme, il en épiait les

mouvements divers, les désirs vagues, les mélancolies; et il se

faisait un jeu cruel d'en noter avec précision les inguérissables

souffrances. L'idée de la fatalité le menait à se résigner,

l'empêchait au moins de se manifester en cris de désespoir. Il

était «doux en ses sanglots».

Une fois, il écrit à un jeune homme; et il lui signale comme

le premier devoir de «se retrouver» sous l'amas de tout ce

qu'apportent lectures, entretiens, bavardages. Il faut tirer le

triple verrou de sa porte, s'enfermer dans sa chambre, se demander

ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas, se répondre avec loyauté;

il faut avoir tout le courage, faire tous les sacrifices; il

faut tâcher de démêler «sa pauvre petite personnalité, exténuée

mais vivante tout de même». «Elle est forcément timide, presque

honteuse de se voir toute nue, et elle se semble indigente.

Qu'importe? C'est elle seule qui est la vérité. Elle tient dans

sa main la petite lampe merveilleuse qui seule met dans une œuvre

des points lumineux.» Il faut «être naturel, exprimer sa nature

humblement et se résigner; on n'en a qu'une».

Seul avec lui, Samain prenait de l'audace. Il rêvait de musiques

frissonnantes, de parfums forts qui eussent exalté son extase.

A la torpeur fatigante de son imagination succédaient de

frémissants désirs, vibrants comme «des sons d'archets». Une

sorte de nostalgie lui venait, un souhait de sentir de plus fines

impressions le frôler, d'arriver aux extrêmes confins de la pensée

en mal d'elle-même, jusqu'à l'exquis enchantement, jusqu'à «ne

plus savoir ce que la vie est devenue». Songe d'amour, songe

de tendresse caressante et de confiante intimité, d'adorable

communion dans la tranquillité des soirs, de douce paix à l'heure

où il serait doux de rentrer ensemble; songe de luxure aussi, que

traversent, comme de chauds éclairs, les images de sensualité,

enlacement des bras, belles étreintes, baisers des bouches. Songe

d'amour et rêve de la mort!... Puis, comme lasse, l'âme retombe

à sa tristesse et, calmée, entrevoit avec exactitude le réel.

Douloureux chemin de la clairvoyance!... Elle aperçoit alors,

cette âme, la vanité de son enthousiasme; elle insulte l'amour,

dont la chimère l'a déçue, et, revenue enfin de la dernière folie

qu'est la colère, de la dernière illusion qu'est le désespoir,

elle s'abandonne à son malheur sans surprise, elle s'enferme dans

le sûr refuge de sa fantaisie.

* * * * *

A noter de tels états de conscience, infiniment subtils et

complexes, Albert Samain dépensait l'art le plus délicat, le plus

méticuleux et, en outre, classique. Il fut toujours docile aux

règles de la métrique ancienne; et, s'il rechercha les sentiments

rares, il ne voulut employer à les rendre que les moyens

habituels. Les innovations prosodiques qu'on hasardait autour de

lui ne l'ont pas détourné des méthodes parnassiennes. Il écrit

généralement en alexandrins réguliers, soigne ses rimes; et, s'il

déplace quelquefois la césure, c'est avec précaution. Ou bien,

combinant le grand vers avec des mètres plus légers, il compose

des strophes ingénieuses. Jamais, dans ses recherches de rythmes

nouveaux, il n'aboutit au vers libre.

Il semble qu'il ait parfois senti la gêne d'une forme si

impérieuse. Or, il aimait, dit-il, l'indécis et le vague,

l'incertaine rêverie qui ne se fixe pas avec dureté mais qui

flotte et va se perdre dans l'air léger, les visions que ne

limitent pas des contours nets. Comment concilier cette poésie

de pénombre et de mystère avec l'usage de ces parnassiens qui

cherchaient l'éclat, l'évidence? Plus d'une fois, le poète du

_Jardin de l'Infante_ croit deviner qu'il faudrait à son rêve,

«jaloux de ne se définir», l'accompagnement d'une musique; à «son

cœur infini, son cœur misérable», le bercement d'une merveilleuse

harmonie. Il souhaite alors des vers singuliers, des vers «doux,

mourant comme des roses».

Mais, fidèle ainsi que Verlaine aux règles du Parnasse, il sut

pourtant donner à ses vers un son de mélancolie contemplative

qu'on n'entend pas ailleurs.

S'il refusa de recourir au vers libre comme à une forme de poésie

plus souple et plus diversement expressive, une autre invention

d'alors eut pour lui de l'attrait, le symbolisme. Il est vrai que

le plus grand nombre de ses poèmes sont écrits en «style direct»,

si l'on peut dire. Mais souvent, désespérant peut-être de décrire

avec exactitude, d'analyser avec rigueur ses sentiments et ses

idées, il se contente de les évoquer par l'allusion d'une image.

Le titre même de son livre, _Au jardin de l'Infante_, est une

allégorie qu'il développe et qu'il explique dans le premier

poème. Ailleurs, l'allégorie n'est plus commentée et, pour ainsi

dire, traduite; mais elle reste à l'état de symbole. Alors,

l'image n'est plus un ornement, mais un moyen d'expression.

Conscient des concordances qui unissent les choses entre elles et

des liens qu'aperçoit la pensée entre les détails divers du monde

physique et les éléments du monde moral, le poète recourt à ces

analogies.

Mais il est rare que Samain se fie à ce stratagème. Les nouveautés

lui faisaient peur et, timide, il préférait de plus simples

esthétiques.

* * * * *

Après la poésie intime, élégiaque du _Jardin de l'Infante_,

il parut demander le repos à une poésie plus impersonnelle,

objective. C'est le second degré de l'art, quand l'âme n'est

plus contente de parler d'elle, même en un langage qui lui donne

le change. Elle se met à parler d'autre chose: c'est le dernier

renoncement.

Les plus parfaits poèmes qu'eût écrits Samain jusqu'alors étaient

des sortes de «fêtes galantes», petits tableaux à la Lancret,

d'un sentiment délicat, d'une couleur fine. C'est l'antiquité,

qu'on trouve dans son deuxième recueil, _Aux flancs du vase_,

l'antiquité de l'Anthologie, celle aussi de Chénier, gracieuses

idylles, scènes champêtres, bergeries. Voici le cortège

d'Amphitrite qui se déroule sous la pureté du ciel; et Pamyre qui

danse avec l'accompagnement de la flûte: son voile s'élargit,

se gonfle, se creuse, se déploie, tourbillonne et puis colle à

son corps charmant et la révèle; et la petite Chloris qui, près

de l'étang, prend une grenouille et bientôt s'effraie de sentir

sous ses doigts battre le cœur de la bestiole; et Xanthis, qui se

baigne et voit soudain surgir le Faune; et l'enfant Palémon, qui

lutte contre un bouc pour le faire rentrer à l'étable; Amymone,

qui caresse entre ses seins une tourterelle; Rhodante, qui s'étire

dans la langueur du soleil chaud; Axilis, le pâtre, qui, dans le

doux paysage d'aurore, auprès du ruisseau, tressaille du frisson

du monde; et Nyza, qui, le soir, chante d'une voix si pure des

rondes d'anciens jours. Ailleurs, c'est le travail des labours,

des vendanges, la saine activité dans la nature bienveillante.

Aux prés, les bergers mènent leurs troupeaux paître; aux champs,

la moisson s'accomplit. Sur le seuil des chaumières, apparaît le

bonheur bucolique; près des rives ombragées, les amants récitent

l'éternel dialogue.

Ces petites scènes sont peintes, comme par Douris, Euphronios ou

Brygos, aux flancs du vase. Et, dans le vase, il y a la cendre du

passé, tiède encore.

* * * * *

Quelques poèmes que Samain publia ensuite, ici ou là, sont d'un

autre caractère. Son _Nocturne provincial_ a un peu la grâce

falote et la fantaisie étrange de Laforgue, avec plus de justesse

dans le vocabulaire, plus de sûreté dans la syntaxe. Le grand

poème de _la Peau de bête_ est d'une puissance farouche, d'une

sinistre grandeur. On ne peut deviner ce qu'allait devenir ce

poète de quarante ans.

Il laissa enfin trois petits contes en prose.

Le caractère de son talent n'est pas celui d'un romancier: il

était trop jaloux de se tenir à l'écart et de se réfugier dans son

rêve pour acquérir les bien faciles qualités de nos observateurs.

L'histoire de _Divine Bontemps_, bien qu'on la sente vraie et

qu'elle soit extrêmement touchante, est, en somme, une délicate

analyse de moraliste interprétée au moyen d'une fiction. Divine

Bontemps était une petite fille qui avait une singulière énergie

de tendresse; mais elle regardait l'aveu de ses sentiments comme

un péché. Elle était venue au monde «avec la honte de son cœur»;

et sa pudeur morale avait tous les raffinements douloureux de

la pudeur physique: qu'on devinât l'émoi qui la troublait, et

elle éprouvait «l'intolérable malaise de la nudité». Sa vie

fut désolante, jusqu'à ce qu'elle désirât d'en être délivrée;

seulement, «elle n'osait pas demander à Dieu de mourir».

Xanthis était, dans une vitrine Louis XV, une petite statuette de

Tanagra fort plaisante qui, la nuit, dansait comme naguère sous

le péristyle du temple d'Artémis. Elle tourna la tête d'un vieux

marquis en porcelaine de Saxe, dont elle apprécia la distinction

parfaite. Puis elle s'amouracha d'un musicien en biscuit, lequel

lui donna l'amour éperdument exquis. Un faune robuste, en bronze,

l'enivra de chaude passion. Elle goûta ainsi toutes les sortes

de la tendresse. Mais, un beau soir, une idée perverse la prit

d'aller se mettre sur les genoux d'un hideux magot chinois qui

d'abord l'avait effrayée par sa grimace. Le Faune l'aperçut, se

fâcha, la brisa. Et la destinée de Xanthis de Tanagra symbolise

«la vanité des amours passagères et la mélancolie des fragiles

destinées».

J'aime surtout l'histoire d'Hyalis, le petit faune aux yeux bleus,

né d'un ægypan très gaillard et d'une mortelle frivole, dans

les bois de Mycalèse. De sa double origine il tenait une double

nature. Il se désabusa des faciles caresses des nymphes. Il fut

amoureux du Nyza, fille de Glaucos, pour l'avoir vue, près d'une

vasque de marbre, jeter du pain à ses colombes. Il mourut de cet

amour, parce que la blanche Nyza n'eut pour lui que du mépris. Le

vieux porcher du fermier Lycophron, sage entre les sages, l'avait

averti: «Hyalis, la première loi du monde est la conformité des

êtres à leur destinée; l'âme qui regarde par tes yeux n'est pas

celle d'un faune et je crains qu'il ne t'en arrive malheur!...»

* * * * *

Albert Samain s'était retiré dans «l'île d'émail» de sa fantaisie,

loin des contacts de la réalité, blessé par la vie, comme cette

Galswinthe que les barbares offensaient,--«blanche morte étendue

au plus doux de mon cœur,--vase mélancolique, ô Galswinthe, ma

sœur...»

ÉDOUARD ROD

Il était grand, un peu voûté, vêtu avec une extrême simplicité,

et d'apparence noire, mélancolique, austère, presque sévère si

l'on n'avait pas su comme il était gentil et doux. Les personnes

qui ont connu Émile Zola disent que, pour le visage, Édouard Rod

lui ressemblait. J'ai peine à le croire; et, même si les traits

avaient quelque analogie, la physionomie n'était certainement pas

la même:--ou bien alors, que serait-ce donc que la physionomie?...

Le visage d'Édouard Rod ne souriait pas facilement. Il était

d'habitude grave. Quand on le rencontrait et quand on se mettait

à causer avec lui, on avait l'impression qu'il fallait quelque

temps avant qu'on l'eût appelé hors de son rêve continuel. Cela

fait, il ne demandait pas mieux que de rire et il y apportait

toute sa complaisance aimable. Même, il avait, en ces moments-là,

volontiers une sorte de gaminerie, justement celle des consciences

irréprochables et qui ont du loisir.

Je l'ai vu, pendant des années, constamment; et, pas une fois,

je ne l'ai entendu plaisanter d'une façon qui pût être offensante

ou seulement un peu pénible soit pour une personne, soit pour une

idée. Il était bon; cela le dispensait d'avoir, comme on dit,

de l'esprit. Et, pas une fois, je ne l'ai vu prêter la moindre

attention à ces manigances dont plusieurs hommes de lettres

composent leur existence littéraire. Il était ainsi naturellement;

il vivait à l'écart de tout ce qui n'est pas la pensée, le rêve ou

le sentiment.

Que son arrivée était amicale!... Il était content de vous voir:

autrement, serait-il venu, lui ce sauvage, ce grand amoureux de

la solitude et qui n'aurait eu besoin de personne au monde?... La

méditation lui suffisait; et, s'il sortait de la bonne retraite

qu'elle lui faisait, c'est que l'amitié l'y engageait, l'amitié

qu'il aimait autant que l'idéologie.

Quand il était enfermé dans son cabinet de travail, on eût dit

que rien ne l'en tirerait. Et, quand on causait avec lui, on eût

dit que rien ne le séparerait de vous. Il se partageait ainsi,

passionnément et avec une aménité naturelle, entre le labeur de

son métier et les camarades de son intelligence.

Les souvenirs iraient leur train, si l'on voulait s'abandonner à

eux...

* * * * *

Il était né, en 1857, à Nyon près de Genève. Et il aimait

infiniment sa patrie, à cause de la neige et des cimes, à cause

de la beauté d'une nature qui semble toute préparée pour les plus

poétiques paraboles de la spiritualité; il l'aimait aussi comme

sa patrie, en toute simplicité de cœur et de mémoire. Certes, il

aimait la France, qu'il avait choisie pour son pays d'élection;

mais, quand on lui offrit de renoncer à sa terre natale pour

entrer à l'Académie, il ne put s'y résoudre.

Il était le compatriote de Jean-Jacques Rousseau et du subtil

Amiel. Et il appartenait à cette lignée d'idéologues magnifiques

et aventureux.

Pendant sept ans, il fut professeur à l'Université de Genève; et,

s'il quitta l'enseignement, c'est afin d'enseigner encore. Toute

sa vie, il garda le scrupule de qui a des doctrines à répandre.

Cela se marquait par le soin qu'il mettait à distinguer de ses

prédilections ses véritables certitudes. La qualité de son âme

était évidente là.

Il savait l'extraordinaire puissance de propagation, et comme de

contamination, qu'ont les idées: il la redoutait. Les batailles

que se livrèrent en lui cette inquiétude et cet amour rendirent

noble et pathétique sa vie intellectuelle.

_Au milieu du chemin_, l'un de ses romans, et non le plus beau,

mais l'un des plus émouvants, en témoigne. Rod y étudie la

question de la responsabilité qu'assume l'écrivain. Cet écrivain:

quelque dramaturge à la mode, plein de gloire et qui premièrement

n'est pas très effrayé des sophismes qu'il éparpille. Une jeune

femme se tue; et l'on trouve, près du cadavre, les œuvres du

dramaturge. Elle était férue de cette littérature troublante;

cette littérature lui a tourné la tête. Alors, le dramaturge se

sent responsable de cette mort. Ce n'est point un cas particulier

que présentait Rod; et la jeune femme que des livres ont tuée,

il la donnait comme le symbole de toutes les âmes en qui des

poèmes, des comédies ou des romans ont tué quelque chose. Son

dramaturge est ici l'homme de lettres qui a pris conscience de

ce que les idées les plus séduisantes qu'on lance par le monde

avec étourderie ont de périlleux, de mortel. Et il a voulu que

cet homme de lettres fût, sans le vouloir, sans le savoir, une

sorte d'assassin malheureux, pour qu'on vît le danger ridicule et

formidable des mots.

Certains critiques ont regretté que son œuvre eût quelque chose

de difficile et de tendu. L'écrivain qui songe à ses amples

responsabilités n'a point les grâces badines de tel autre.

* * * * *

Édouard Rod vint à Paris, pour y demeurer, vers 1890. A cette

époque-là, les circonstances le réclamaient.

D'abord, quand il avait commencé d'écrire, on put le considérer

comme un réaliste. Il accepta même quelques-uns des procédés de

l'école. Puis les procédés s'en allèrent, évidemment. Mais Rod

resta un réaliste, à bien prendre ce mot: il avait besoin, ce

rêveur, de l'appui qui prête la réalité.

Du reste, son réalisme se transforma bientôt; ou, plus exactement,

il s'épanouit.

Un continuel souci moral s'y manifesta. Et ce ne fut pas une

intrusion. Car Rod ne crut jamais que fussent étrangères l'une

à l'autre l'éthique et la réalité. En d'autres termes, il crut

passionnément que les idées morales étaient aussi concrètes que

les faits de l'expérience, et qu'enfin la réalité contenait

virtuellement les doctrines. Et il interrogeait la réalité, pour

que les doctrines y apparussent.

Peut-être s'est-il trompé là-dessus; mais il garda de tout son

cœur cette confiance. Si les doctrines, nées de son rêve, se

posaient sur la réalité, il ne sut pas que la réalité n'y était

pour rien; ou il ne voulut pas le croire. L'illusion était digne

de lui.

Ses premiers romans sont la description de ce qu'il observait avec

de bons yeux attentifs. En même temps, il écrivait de subtils et

profonds essais de critique, de psychologie et de philosophie. Sa

pensée suivait deux courants parallèles. Et puis les deux courants

se joignirent heureusement: et l'on eut alors la somme harmonieuse

de sa double étude.

La _Vie privée_ et la _Seconde vie de Michel Teissier_, au

confluent de son double effort intellectuel, furent en leur temps

les livres que l'inquiète jeunesse lut comme un évangile nouveau

ou renouvelé. Ces années-là, Rod apparut comme l'un des directeurs

de conscience que souhaitait une époque alarmée.

Et Rod en était effaré. Je me le rappelle entouré d'hommages, fort

triste et soucieux. Tandis qu'on le complimentait avec des paroles

quasi religieuses, il ne désirait que de s'écarter et d'aller

ailleurs songer encore: il se demandait si son évangile était bon,

décidément, lorsque divers éloges lui donnaient à penser qu'on

l'entendait tout de travers. Il y avait en lui de l'apôtre; mais,

cet apôtre, maints scrupules le martyrisaient.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 4 / 14 段