l'Attique lumineux.
ALBERT VANDAL
Son corps léger n'était animé que de la flamme spirituelle. Il
réalisait ce miracle fragile d'une âme ardente qui se manifeste
sous une débile apparence. Il était, ainsi qu'on l'a dit de
Joubert, une âme qui a trouvé un corps et qui s'en arrange comme
elle peut.
Si haut, si mince, et vif, et preste, avec sa jolie allure, sa
grâce délicate, il avait quelque chose de volontaire et de rapide.
Les gestes accompagnaient sa parole; et, souvent, ils étaient un
peu en retard sur elle, parce que la pensée frémissante courait
et que les muscles chétifs n'arrivaient point à la suivre. On
sentait, à ce dédoublement de sa personne physique et morale,
combien était grand et beau l'effort de l'âme, énergique sa
domination, paradoxale sa victoire.
Il était très éloquent. Plus robuste, il devenait un orateur
superbe. Il fut un orateur pathétique, un improvisateur ingénieux,
qui trouvait de saisissantes formules et leur donnait l'accent de
l'évidente vérité.
Son visage, maigre, émacié, souriait volontiers. Mais il était
habituellement voilé d'une mélancolie que la gaieté de la causerie
démentait. Et la mélancolie devait être, en lui, plus profonde
qu'il ne l'avouait: on croit, maintenant, le deviner avec
tristesse et l'on se prend à aimer, plus encore qu'on ne faisait,
les précieuses minutes de son allégresse, qui était le triomphe de
sa claire, de son héroïque spiritualité.
Ce fut son élégance, de vivre avec une fougue, un entrain
merveilleux, sans permettre aux idées mornes de l'accabler.
* * * * *
Il a solidement construit son œuvre, avec de bons matériaux et
avec l'art d'un grand architecte. Le travail en est délicat et
puissant. Les lignes sont belles. Le monument a l'unité des
édifices parfaits qu'ont dressés les nobles époques. Il se
développe sur une ample surface; une idée le compose.
_Les Voyages du marquis de Nointel_, _Une ambassade française
en Orient sous Louis XV_, _Louis XV et Élisabeth de Russie_,
_Napoléon et Alexandre Ier_, autant d'épisodes de ce fait
historique si important et riche de durables conséquences: le
contact politique de la France et de l'Orient.
Il a toujours fallu que la France, menacée par la maison
d'Autriche, par l'Allemagne et enfin par les diverses coalitions
de l'Europe centrale, cherchât des alliances à l'est. Le plus
beau royaume du monde avait à se méfier des jalousies qu'il
excitait; parmi ses voisins, il ne trouvait pas une aide, mais
une hostilité envieuse. Nos rois et leurs ministres inventèrent
le seul stratagème possible et ils y recoururent de la façon la
plus persistante: ce fut d'obtenir, à l'orient de nos rivaux, une
diversion perpétuelle. Cette volonté gouverne, depuis des siècles,
la diplomatie française. Ses meilleurs efforts dérivent de là; et
c'est ce qu'Albert Vandal a montré avec une clarté admirable.
Comme François Ier, Louis XIV rechercha l'appui de la Turquie
contre le Saint-Empire romain. Les Ottomans l'aidèrent à soutenir
le choc de deux coalitions: ils se portèrent sur les derrières
de l'Autriche, ravagèrent ses provinces et, même vaincus,
tourmentèrent nos ennemis, divisèrent leur énergie efficace.
A la fin du grand règne, la Turquie entrait en décadence. Mais
alors, la Russie se fortifiait: elle devait bientôt nous tenir
lieu de Turquie.
Le gouvernement de Louis XIV ne s'en aperçut pas tout de suite. Il
hésita, dans une alternative pressante, et ne sut pas si, avec la
Suède, la Pologne et la Turquie, il ne s'opposerait pas au progrès
de la puissance moscovite, ou bien s'il accepterait le progrès de
cette puissance, le favoriserait et alors l'utiliserait. Pierre le
Grand avait été animé, dit Saint-Simon, «d'une passion extrême de
s'unir à nous». La France tergiversa. La veuve du tsar, Catherine
Ire, déçue par nous, se rapprocha de l'Empire germanique. Mais
sa fille, Élisabeth Pétrovna, revint au projet de Pierre le Grand.
Elle y revint par le sentiment. Elle s'était éprise de Louis XV,
sans le connaître, docile au prestige qu'avait, même de loin,
ce type achevé de la beauté royale, grandeur et grâce, calme et
majesté, le Bien-Aimé encore jeune. Elle était belle, de vive
imagination, de cœur prompt. Peu s'en fallut que cette romanesque
aventure n'accomplît, pour le bien des deux nations, l'alliance
de la Russie et de la France. Mais Louis XV découragea la bonne
volonté d'Élisabeth.
Après la mort de cette princesse et du Bien-Aimé, Vergennes en
1783 méditait une intervention de la France et de l'Angleterre
pour soutenir la Turquie contre Catherine II. Mais ensuite, à la
veille des États généraux, Louis XVI entamait avec la tsarine
des négociations tendant à une alliance. La révolution de 1789
bouleversa, ainsi que tout le reste, ce travail diplomatique.
Pareillement, la révolution de 1830 rompit l'accord que
concluaient Charles X et le tsar Nicolas.
Entre ces deux révolutions, se place le règne de l'Empereur. La
question russe domine l'histoire européenne, de 1807 à 1812, de
Tilsitt à Moscou. «Si l'accord essayé à Tilsitt, écrit Albert
Vandal, se fût consolidé et perpétué, il est probable que
l'Angleterre eût succombé, que la France et l'Europe se fussent
assises dans une forme nouvelle; la rupture avec la Russie
ranima la coalition expirante, entraîna Napoléon à de mortelles
entreprises et le perdit.»
Sous le second Empire, l'amitié des deux pays, orageuse d'abord,
s'installa; et elle ne fut que plus solide, pour avoir tout de
suite bien résisté.
La première difficulté se manifesta dès la première année du
règne. Souverain plébiscitaire, Napoléon III serait-il reconnu
par les cours de tradition? Nicolas Ier refusa de lui écrire
«Monsieur mon frère»; et, à cette formule qui marque l'ancienne
et quasi familiale union des rois séculaires, il substitua «Sire
et bon ami». C'était une petite impertinence ou, du moins, une
remarque un peu vive. Napoléon n'aima point cela; l'opinion
s'émut, l'on parla de guerre. Mais, quand Napoléon reçut, de
l'ambassadeur Kisselev, cette missive qui refusait d'être plus
fraternelle, il fit bonne figure et maligne. Il dit: «Ses frères,
on les subit, tandis qu'on choisit ses amis.» Et Kisselev, s'en
retournant, annonça: «Décidément, c'est quelqu'un!...»
Puis arriva la guerre de Crimée. On l'a reprochée à l'Empereur.
Albert Vandal, pour le venger des critiques injustes, a trouvé
cette belle phrase: «Elle a rompu le deuil de nos drapeaux.» C'est
une guerre qu'ont ennoblie de splendides faits d'armes; elle nous
a valu de la gloire: aimons-la, soigneusement. Et puis, elle a,
parmi toutes les guerres, un caractère singulier, presque drôle.
Au lieu d'organiser entre la France et la Russie une rancune,
elle les rapprocha, elle les anima de cordialité véritable.
C'est la guerre de Crimée qui a été, pour les Français et les
Russes, l'occasion paradoxale, périlleuse et très bonne, de faire
connaissance et enfin de se lier.
Ensuite, l'ambassade de Morny à Saint-Pétersbourg eut le meilleur
succès. Morny plut infiniment; on aima son esprit, sa grâce et le
luxe élégant avec lequel il vivait. Il fut, parmi les diplomates,
celui que le tsar appréciait le plus et il doit être signalé comme
l'un des Français qui portèrent en Russie une aimable image de la
France.
Cependant, la question polonaise fut, entre la politique française
et la politique russe, un vif empêchement. Napoléon III, fidèle
au principe des nationalités, était favorable à la Pologne; et,
cela, c'était un point sur lequel la Russie n'admettait pas la
controverse.
Ainsi allèrent, jusqu'à la fin de l'Empire, les relations de la
France et du pays des tsars,--relations excellentes pendant la
guerre et difficiles pendant la paix.
Et puis, tout s'arrangea, le mieux du monde.
Cette aventure, Albert Vandal la compare à celle d'un fil d'or
qui circule dans le tissu d'une étoffe grossière: le fil se cache,
reparaît et disparaît bientôt. Enfin, dégagé, ce fil d'or a cousu
l'alliance définitive des deux pays qui ne s'accordent que mieux
pour avoir mis un peu de temps à se connaître.
* * * * *
On le voit, l'alliance russe n'est pas une tradition continue de
notre politique. Mais elle en est la nécessité. Cette nécessité,
nos gouvernements l'ont sentie et l'ont éprouvée à maintes
reprises. En y cédant, ils ont agi selon les intérêts profonds de
ce pays; et, autrement, ils ont commis des fautes dont les effets
se révélèrent assez vite et, aujourd'hui encore, n'ont pas fini de
nuire.
Aussi Albert Vandal a-t-il préconisé, prophétisé l'alliance
actuelle. Puis il l'a saluée comme la condition même de
l'équilibre en Europe. Il en a indiqué la grandeur. Il a
indiqué aussi les limites de son efficacité, de telle sorte que
personne n'eût, ici ou là-bas, à se croire dupe. Conservatrice
et défensive, l'alliance orientale refrène les ambitions
perturbatrices; elle assure la pondération des forces; elle
maintient: mais elle maintient tout, et jusqu'aux injustices du
passé, pour en prévenir de plus graves.
* * * * *
Tel est, en résumé, l'ample et lucide regard que Vandal a jeté
sur l'histoire d'Europe, en choisissant pour son point de vue la
France. Et de ce résumé, même si bref, dérive une philosophie de
l'histoire; il est facile d'en dégager les grandes lignes et les
principaux caractères.
Premièrement, Albert Vandal croit à l'enchaînement des heures
historiques, à l'évolution des phénomènes sociaux et aux
nécessités de l'histoire. La diplomatie de la plus forte nation
n'est pas libre. Un problème se pose à elle; et elle n'a point à
choisir la solution qui lui agrée le mieux: la solution dépend de
la donnée du problème. Au temps de Louis XIV, quand la suprématie
française rayonnait, il fallait aller à la Russie; au temps
de Napoléon, quand la volonté française, magnifique, semblait
souveraine maîtresse et facilement capricieuse, il fallait encore
aller à la Russie. Cette nécessité impérieuse dépendait de l'état
des choses, auquel le conquérant lui-même ne peut rien. Et Vandal
eût, je crois, appliqué aux réalités politiques cette formule
scientifique de Bacon de Vérulam: on ne commande à la nature qu'en
lui obéissant.
Mais il n'aboutit pas au déterminisme pur et simple. Son histoire
n'est pas le récit d'une fatalité méticuleuse dont il n'y aurait
qu'à signaler la déduction logique. Il croit aux accidents qui
interviennent dans les séries normales, accidents heureux ou
désastreux; et, par exemple, il constate l'inexplicable prodige du
génie. S'il montre comment se développent les lois de l'histoire,
il laisse aussi intervenir la déconcertante nouveauté de
l'imprévu. Il faut bien qu'un historien de Napoléon tienne compte
de la surprise que cet homme a été, dans le cours des siècles.
A la veille du 18 brumaire, Siéyès et le Conseil des Anciens
songeaient à Joubert; mais Joubert livra la bataille de Novi, la
perdit et fut tué. Ils songèrent aussi à Moreau; mais, alors,
Bonaparte débarquait à Saint-Raphaël. Moreau dit à Siéyès:
--Voilà votre homme!... Il fera bien mieux que moi!...
C'est ainsi que Bonaparte fut chargé de faire le coup d'État.
Que serait-il arrivé, si Joubert n'avait pas livré la bataille
de Novi? ou bien si Moreau avait eu le loisir d'agir avant le
débarquement de Saint-Raphaël?... On peut rêver là-dessus.
Bonaparte fut accueilli avec enthousiasme par des gens qui
comptaient sur lui pour pacifier le pays et le monde. On lui
offrit un banquet à Saint-Sulpice; on cria, de grand cœur: La
paix! la paix!...
Et les destins tournèrent autrement.
Quand il arriva chez les Cinq-Cents, Bonaparte reçut force
horions, même, il faillit se trouver mal. On criait: «Hors la
loi!...» L'épée au poing, il sortit, criant, lui: «Aux armes!...»
Comme la garde semblait indécise, il demanda:
--Soldats, abandonnerez-vous votre général?...
Et il y eut quelques: «Non, non!...» Quelques-uns seulement.
Alors, sur un avis qu'on lui donna, Bonaparte changea les mots de
sa question:
--Soldats, suivrez-vous votre général?...
Les «oui, oui!...» furent unanimes.
Ces journées abondèrent en malentendus et en petites aventures
que rien n'aidait à deviner. Ni le 18 ni le 19 brumaire, la suite
de l'histoire n'était évidente ni clairement probable. Le hasard,
durant ces formidables heures qui déterminaient obscurément
tout l'avenir, le hasard triompha; ses caprices jouent parmi
les détails du drame auguste et bizarre. Le hasard, ou bien
l'apparence du hasard; ici, les métaphysiciens peuvent épiloguer.
Mais le récit d'un historien donne un bon signe de réalité, quand
il n'omet pas le hasard et ne se contente pas d'un arrangement
déductif. L'histoire obéit peut-être à des lois; mais sa vérité
profonde est complexe, nombreuse et variée, comme un produit des
forces naturelles, lesquelles sont tout à la fois harmonie et
fantaisie.
Précédemment, Albert Vandal posait la question de savoir ce
qu'il fût advenu si, après Tilsitt, l'empereur avait décidément
organisé son entente avec le tsar. La guerre de 1809, qui a
été fatale à cette alliance, il se demande si Alexandre Ier
n'aurait pu l'empêcher: «S'il eût, ainsi que Napoléon l'en
conjurait à Erfurt, tenu à l'Autriche un langage sévère, peut-être
eût-il arrêté cette puissance prête à pousser contre nous ses
armes reconstituées.» A maintes reprises, interviennent, dans le
récit d'Albert Vandal, de telles hypothèses. C'est donc qu'un
élément de liberté se mêle aux nécessités de l'histoire et, à
leurs implacables rigueurs, ajoute sa contingence?--Oui. Et, cet
élément de liberté, le voici: l'initiative individuelle.
Comment unir ces deux principes, qui ont l'air si nettement
contradictoires? Ils ne sont pas contradictoires. Et, quant à leur
contrariété, elle se résout de cette manière. Les circonstances de
temps et de lieu organisent l'ensemble des nécessités auxquelles
les politiques auront à faire face. Mais l'événement ne découle
par des seules nécessités: il est amené par la collaboration des
nécessités circonstancielles et des politiques. Il dépend des
politiques, de leur habileté ou de leur maladresse. Selon que les
politiques auront, ou non, clairement aperçu l'opportunité de
fait, ils agiront bien ou mal. Et leur acte aura des conséquences
nécessaires: mais il leur appartenait d'agir de telle ou telle
sorte.
Bref, ils sont libres et ils ne le sont pas. Bonaparte
lui-même, «les circonstances et leur action ne l'amenèrent que
progressivement à décider dans quel sens il orienterait la France».
Et, en somme, le principe de la liberté historique, c'est la
possibilité des fautes que commettent les politiques. La solution
juste dériverait logiquement des circonstances; les circonstances
fournissent les prémisses: elle serait la conclusion nécessaire
de ce syllogisme impérieux. La contingence vient de l'erreur
innombrable.
Telle est, si je ne me trompe, la pensée profonde et mélancolique
à laquelle était parvenu Albert Vandal. Son histoire en paraît
tout imprégnée, comme d'une amertume étrange et douloureuse.
Malgré la variété attrayante des épisodes, leur éclat divers,
leur beauté pittoresque, malgré l'heureuse gaieté qui accompagne
naturellement le juste exercice de l'intelligence la plus fine
et ses réussites merveilleuses, malgré toute cette lumière,
son histoire est triste et poignante, qui met au grand jour de
l'esprit les annales humaines toutes chargées des fautes qu'on
pouvait éviter et qui se prolongent à l'infini comme un châtiment
désormais inévitable.
* * * * *
L'histoire, ainsi conçue et traitée, prend une sombre poésie.
Elle acquiert aussi une gravité particulière, une efficacité
magistrale. Comme elle désigne les fautes qui ont été commises,
elle est un avertissement. Elle est un enseignement pathétique.
Un mot revient souvent dans les livres d'Albert Vandal, le mot de
«leçon». Il a écrit: «L'histoire manquerait à son but, si elle ne
cherchait dans le passé des avis et des leçons.»
Cela, on l'avait déjà dit. Mais je ne crois pas que jamais on ait
su le faire si précisément. Albert Vandal ne s'est pas contenté
de présenter à son lecteur un édifiant tableau des âges révolus.
Il a procédé en analyste et en critique. Il savait que, si les
événements «se survivent en leurs conséquences», les «situations»
ne réapparaissent en aucun temps pareilles à ce qu'elles furent:
aussi demandait-il au passé des exemples, non des modèles.
Mais les exemples suffisent. Alexandre de Russie et Napoléon,
quand ils voulurent employer l'alliance à conquérir l'empire du
monde, la détournèrent de son rôle. C'est ainsi qu'ils l'ont
faussée. L'alliance, mieux employée et, si l'on peut dire, mieux
administrée, doit assurer, non la conquête, l'indépendance du
continent.
Cette vérité ressort, avec évidence, de l'étude des précédents
exemples. Et c'est à cette vérité d'un usage pratique et urgent
que nous mène, par le judicieux exposé des faits, l'auteur de
_Napoléon et Alexandre Ier_.
Le livre n'est pas destiné à cette conclusion: il ne s'agit point
ici d'un pamphlet ni d'une apologie. Et voilà, tout uniment, de
l'histoire, mais riche de ses conclusions logiques et impératives.
Cette histoire, Vandal l'a écrite, il l'avait préparée, avec le
patriotique désir de démêler, parmi les réalités anciennes, ce
qui constitua la grandeur française, ce qui l'altéra, ce qui la
reconstituerait.
Certains régimes lui ont semblé, mieux que d'autres, capables de
développer l'influence extérieure de notre nation; mais il n'en a
pas vu un seul qui portât en lui «un principe absolu de force et
de durée». Ce qu'il a vu, c'est que chaque régime avait, pour être
profitable au pays, besoin d'hommes prudents, avisés, informés des
expériences précédemment faites. «C'est le désir d'établir, au
profit exclusif de la France, ces fortifiantes leçons, c'est la
pensée seule de la France, dégagée de toute autre préoccupation,
qui doit nous inspirer et nous guider dans l'étude de toutes
les parties de son histoire politique, de même que nos anciens
hommes d'armes, pour marcher à l'ennemi et s'animer au combat, ne
poussaient qu'un seul cri: France!»
A ces historiens ou, plutôt, à ces partisans qui ont d'autres
idées en tête et qui, en affectant d'écrire l'histoire, organisent
l'apologie d'un groupe de politiciens et la déchéance de leurs
émules, à ces historiens de gauche, par exemple, ou d'extrême
gauche qui abusent des faits en faveur des doctrines, il aurait
volontiers lancé le cri que le maréchal de Luxembourg, prêt à
charger, adressait à la maison du roi: «Messieurs, souvenez-vous
de l'honneur de la France!»
Il était patriote avec ardeur, avec simplicité; il l'était en
historien et attestait qu'on peut, en gardant son impartialité,
préférer la France. Il en connaissait le passé. Il en examinait le
présent avec angoisse.
La mélancolie qu'on apercevait sur son visage et qui est
aussi dans son œuvre témoigne de ses sentiments. Mais il ne
s'abandonnait pas au chagrin; et, comme il était énergique,
il comptait sur les vaillants sursauts de volonté qui font la
résistance des peuples autant que des individus. Cette volonté
triomphante, ne la sentait-il pas en lui-même?
* * * * *
Cette idée de l'histoire qu'Albert Vandal a illustrée avec le plus
loyal talent, c'est l'unité de son œuvre et c'en est la beauté.
Il avait, avec les _Voyages de Nointel_, l'_Ambassade française
en Orient sous Louis XV_, _Louis XV et Élisabeth de Russie_,
_Napoléon et Alexandre Ier_, achevé tout un cycle de
démonstrations diplomatiques. Et il se mit à une autre tâche. Avec
les deux volumes de l'_Avènement de Bonaparte_, il entreprenait
un second cycle; et il appliquait à la politique intérieure de
la France la même méthode qui lui avait servi à éclairer la
politique extérieure de ce pays. Nous n'aurons, de ce nouvel
effort, que le commencement. Il est superbe, à la fois minutieux
et hardi. L'œuvre s'élançait et l'on en devinait la courbe, la
portée. Ce qu'il en reste fait penser à ces premières arches des
ponts inachevés ou détruits: le mouvement y est déjà marqué,
l'architecture dessinée, la volonté visible.
Mais le maître de l'œuvre est mort. _Pendent opera interrupta_.
L'œuvre interrompue montre que l'architecte fut grand.
FRÉMIET
Il avait quatre-vingt-six ans, lorsqu'il est mort. Mais il portait
vaillamment, lestement ce siècle, ou peut s'en faut, de beau
travail et de zèle opiniâtre. Emmitouflé, un gros foulard au cou,
haut, svelte, rapide, il avait la jeune allure d'un homme qui n'a
peur de rien, que du froid; et ce sculpteur de fauves semblait
avoir pris dans la contemplation de ses robustes modèles, une
habitude de force et de hardiesse. Son visage était étrange,
original, amusant, avec une expression très marquée, des rides qui
ne bougeaient pas beaucoup et qui donnaient à la physionomie une
sorte d'immobilité fine et puissante.
On le voyait, le samedi, longer les quais de la Seine. L'hiver, il
se fiait à sa pèlerine que ses longs bras agitaient; et il allait
à l'Institut, fidèle aux séances de son académie, exact. Lorsque
le Palais Mazarin fut inondé par la folle Seine, Frémiet prit
une barque, voilà tout: il arriva, juste à l'heure, et s'étonna
d'apprendre que plusieurs de ses collègues avaient redouté l'eau.
De caractère, il était à la fois doux et rude, prompt aux
violences d'une volonté sûre d'elle-même, et tendre aussi,
délicieux grand-père. D'ailleurs, ces contrastes ne le rendaient
pas capricieux; les diversités de son humeur se classaient à
merveille: il y avait de l'ordre dans sa tête et dans son cœur.
Ce qu'il eut de plus singulier, ce fut l'imagination, toujours
occupée de lions, d'ours, de gazelles, de gorilles, d'éléphants,
de dromadaires et, avec cela, plaisante, volontiers picaresque: ce
mélange est bien de lui.
* * * * *
Parisien, Emmanuel Frémiet était le neveu et fut l'élève de Rude.
Pour ses commencements, il eut à lutter. Il le fit bravement.
D'abord, il accepta d'être employé à la clinique de l'École de
médecine, pour le moulage des pièces anatomiques du musée Orfila.
Cette pénible besogne ne le rebuta point: il sut la transformer en
un bel apprentissage de son métier. Il connut les muscles, il les
toucha, les mania; il étudia leur maladie et leur santé, leur jeu,
leur énergie. Plus tard, quand il put se consacrer au seul travail
de ses grandes statues, on en remarqua la justesse anatomique, la
savante exactitude.
En même temps, il s'était épris de ce superbe élément d'art, la
force que les muscles manifestent, la force elle-même, et non pour
ses destinations variées, gracieuses, ingénieuses ou pathétiques,
mais pour elle-même, pour l'unique beauté de son éploiement.
Et l'on dirait aussi qu'alors les muscles humains lui parurent
médiocres, petits et pauvres. Les animaux sont mieux pourvus. Il
dédaigna cette chétive humanité qui, dans les premières forêts,
n'a pu se tirer d'affaire que par ses ruses.
Les ruses et enfin les ressources de l'industrieux esprit
n'intéressent pas le sculpteur. Tout cela, cette subtile
manigance, ne fait pas de beaux gestes qu'on veuille fixer dans le
bronze ou le marbre. Les beaux gestes sont de qualité animale; les
hommes les souillent d'intelligence.
Il y a, claire ou implicite, dans l'art de l'animalier, une
philosophie dont Lucrèce a formulé les principes au cinquième
livre de son poème. C'est une doctrine de la suprématie des
bêtes. D'ailleurs, elle attriste Lucrèce; l'animalier l'adopte
résolument, et même avec une sorte de satisfaction. Ah! que les
hommes sont petits et misérables! Voyez ce lionceau et voyez cet
enfant. Le lionceau n'a pas besoin de hochets; il ne réclame
pas le tendre et perpétuel babillage d'une bonne nourrice: mais
l'enfant ne fait que pleurer. Le lion n'a pas besoin d'armes ni de
murailles. Et la terre, libérale, lui fournit ce qu'il souhaite.
L'on en vient à dénigrer l'homme ou à le plaindre avec un peu de
mépris. L'on n'est pas spiritualiste.