La légère fumée se dissipa dans la clarté d'un soleil digne de

l'Attique lumineux.

ALBERT VANDAL

Son corps léger n'était animé que de la flamme spirituelle. Il

réalisait ce miracle fragile d'une âme ardente qui se manifeste

sous une débile apparence. Il était, ainsi qu'on l'a dit de

Joubert, une âme qui a trouvé un corps et qui s'en arrange comme

elle peut.

Si haut, si mince, et vif, et preste, avec sa jolie allure, sa

grâce délicate, il avait quelque chose de volontaire et de rapide.

Les gestes accompagnaient sa parole; et, souvent, ils étaient un

peu en retard sur elle, parce que la pensée frémissante courait

et que les muscles chétifs n'arrivaient point à la suivre. On

sentait, à ce dédoublement de sa personne physique et morale,

combien était grand et beau l'effort de l'âme, énergique sa

domination, paradoxale sa victoire.

Il était très éloquent. Plus robuste, il devenait un orateur

superbe. Il fut un orateur pathétique, un improvisateur ingénieux,

qui trouvait de saisissantes formules et leur donnait l'accent de

l'évidente vérité.

Son visage, maigre, émacié, souriait volontiers. Mais il était

habituellement voilé d'une mélancolie que la gaieté de la causerie

démentait. Et la mélancolie devait être, en lui, plus profonde

qu'il ne l'avouait: on croit, maintenant, le deviner avec

tristesse et l'on se prend à aimer, plus encore qu'on ne faisait,

les précieuses minutes de son allégresse, qui était le triomphe de

sa claire, de son héroïque spiritualité.

Ce fut son élégance, de vivre avec une fougue, un entrain

merveilleux, sans permettre aux idées mornes de l'accabler.

* * * * *

Il a solidement construit son œuvre, avec de bons matériaux et

avec l'art d'un grand architecte. Le travail en est délicat et

puissant. Les lignes sont belles. Le monument a l'unité des

édifices parfaits qu'ont dressés les nobles époques. Il se

développe sur une ample surface; une idée le compose.

_Les Voyages du marquis de Nointel_, _Une ambassade française

en Orient sous Louis XV_, _Louis XV et Élisabeth de Russie_,

_Napoléon et Alexandre Ier_, autant d'épisodes de ce fait

historique si important et riche de durables conséquences: le

contact politique de la France et de l'Orient.

Il a toujours fallu que la France, menacée par la maison

d'Autriche, par l'Allemagne et enfin par les diverses coalitions

de l'Europe centrale, cherchât des alliances à l'est. Le plus

beau royaume du monde avait à se méfier des jalousies qu'il

excitait; parmi ses voisins, il ne trouvait pas une aide, mais

une hostilité envieuse. Nos rois et leurs ministres inventèrent

le seul stratagème possible et ils y recoururent de la façon la

plus persistante: ce fut d'obtenir, à l'orient de nos rivaux, une

diversion perpétuelle. Cette volonté gouverne, depuis des siècles,

la diplomatie française. Ses meilleurs efforts dérivent de là; et

c'est ce qu'Albert Vandal a montré avec une clarté admirable.

Comme François Ier, Louis XIV rechercha l'appui de la Turquie

contre le Saint-Empire romain. Les Ottomans l'aidèrent à soutenir

le choc de deux coalitions: ils se portèrent sur les derrières

de l'Autriche, ravagèrent ses provinces et, même vaincus,

tourmentèrent nos ennemis, divisèrent leur énergie efficace.

A la fin du grand règne, la Turquie entrait en décadence. Mais

alors, la Russie se fortifiait: elle devait bientôt nous tenir

lieu de Turquie.

Le gouvernement de Louis XIV ne s'en aperçut pas tout de suite. Il

hésita, dans une alternative pressante, et ne sut pas si, avec la

Suède, la Pologne et la Turquie, il ne s'opposerait pas au progrès

de la puissance moscovite, ou bien s'il accepterait le progrès de

cette puissance, le favoriserait et alors l'utiliserait. Pierre le

Grand avait été animé, dit Saint-Simon, «d'une passion extrême de

s'unir à nous». La France tergiversa. La veuve du tsar, Catherine

Ire, déçue par nous, se rapprocha de l'Empire germanique. Mais

sa fille, Élisabeth Pétrovna, revint au projet de Pierre le Grand.

Elle y revint par le sentiment. Elle s'était éprise de Louis XV,

sans le connaître, docile au prestige qu'avait, même de loin,

ce type achevé de la beauté royale, grandeur et grâce, calme et

majesté, le Bien-Aimé encore jeune. Elle était belle, de vive

imagination, de cœur prompt. Peu s'en fallut que cette romanesque

aventure n'accomplît, pour le bien des deux nations, l'alliance

de la Russie et de la France. Mais Louis XV découragea la bonne

volonté d'Élisabeth.

Après la mort de cette princesse et du Bien-Aimé, Vergennes en

1783 méditait une intervention de la France et de l'Angleterre

pour soutenir la Turquie contre Catherine II. Mais ensuite, à la

veille des États généraux, Louis XVI entamait avec la tsarine

des négociations tendant à une alliance. La révolution de 1789

bouleversa, ainsi que tout le reste, ce travail diplomatique.

Pareillement, la révolution de 1830 rompit l'accord que

concluaient Charles X et le tsar Nicolas.

Entre ces deux révolutions, se place le règne de l'Empereur. La

question russe domine l'histoire européenne, de 1807 à 1812, de

Tilsitt à Moscou. «Si l'accord essayé à Tilsitt, écrit Albert

Vandal, se fût consolidé et perpétué, il est probable que

l'Angleterre eût succombé, que la France et l'Europe se fussent

assises dans une forme nouvelle; la rupture avec la Russie

ranima la coalition expirante, entraîna Napoléon à de mortelles

entreprises et le perdit.»

Sous le second Empire, l'amitié des deux pays, orageuse d'abord,

s'installa; et elle ne fut que plus solide, pour avoir tout de

suite bien résisté.

La première difficulté se manifesta dès la première année du

règne. Souverain plébiscitaire, Napoléon III serait-il reconnu

par les cours de tradition? Nicolas Ier refusa de lui écrire

«Monsieur mon frère»; et, à cette formule qui marque l'ancienne

et quasi familiale union des rois séculaires, il substitua «Sire

et bon ami». C'était une petite impertinence ou, du moins, une

remarque un peu vive. Napoléon n'aima point cela; l'opinion

s'émut, l'on parla de guerre. Mais, quand Napoléon reçut, de

l'ambassadeur Kisselev, cette missive qui refusait d'être plus

fraternelle, il fit bonne figure et maligne. Il dit: «Ses frères,

on les subit, tandis qu'on choisit ses amis.» Et Kisselev, s'en

retournant, annonça: «Décidément, c'est quelqu'un!...»

Puis arriva la guerre de Crimée. On l'a reprochée à l'Empereur.

Albert Vandal, pour le venger des critiques injustes, a trouvé

cette belle phrase: «Elle a rompu le deuil de nos drapeaux.» C'est

une guerre qu'ont ennoblie de splendides faits d'armes; elle nous

a valu de la gloire: aimons-la, soigneusement. Et puis, elle a,

parmi toutes les guerres, un caractère singulier, presque drôle.

Au lieu d'organiser entre la France et la Russie une rancune,

elle les rapprocha, elle les anima de cordialité véritable.

C'est la guerre de Crimée qui a été, pour les Français et les

Russes, l'occasion paradoxale, périlleuse et très bonne, de faire

connaissance et enfin de se lier.

Ensuite, l'ambassade de Morny à Saint-Pétersbourg eut le meilleur

succès. Morny plut infiniment; on aima son esprit, sa grâce et le

luxe élégant avec lequel il vivait. Il fut, parmi les diplomates,

celui que le tsar appréciait le plus et il doit être signalé comme

l'un des Français qui portèrent en Russie une aimable image de la

France.

Cependant, la question polonaise fut, entre la politique française

et la politique russe, un vif empêchement. Napoléon III, fidèle

au principe des nationalités, était favorable à la Pologne; et,

cela, c'était un point sur lequel la Russie n'admettait pas la

controverse.

Ainsi allèrent, jusqu'à la fin de l'Empire, les relations de la

France et du pays des tsars,--relations excellentes pendant la

guerre et difficiles pendant la paix.

Et puis, tout s'arrangea, le mieux du monde.

Cette aventure, Albert Vandal la compare à celle d'un fil d'or

qui circule dans le tissu d'une étoffe grossière: le fil se cache,

reparaît et disparaît bientôt. Enfin, dégagé, ce fil d'or a cousu

l'alliance définitive des deux pays qui ne s'accordent que mieux

pour avoir mis un peu de temps à se connaître.

* * * * *

On le voit, l'alliance russe n'est pas une tradition continue de

notre politique. Mais elle en est la nécessité. Cette nécessité,

nos gouvernements l'ont sentie et l'ont éprouvée à maintes

reprises. En y cédant, ils ont agi selon les intérêts profonds de

ce pays; et, autrement, ils ont commis des fautes dont les effets

se révélèrent assez vite et, aujourd'hui encore, n'ont pas fini de

nuire.

Aussi Albert Vandal a-t-il préconisé, prophétisé l'alliance

actuelle. Puis il l'a saluée comme la condition même de

l'équilibre en Europe. Il en a indiqué la grandeur. Il a

indiqué aussi les limites de son efficacité, de telle sorte que

personne n'eût, ici ou là-bas, à se croire dupe. Conservatrice

et défensive, l'alliance orientale refrène les ambitions

perturbatrices; elle assure la pondération des forces; elle

maintient: mais elle maintient tout, et jusqu'aux injustices du

passé, pour en prévenir de plus graves.

* * * * *

Tel est, en résumé, l'ample et lucide regard que Vandal a jeté

sur l'histoire d'Europe, en choisissant pour son point de vue la

France. Et de ce résumé, même si bref, dérive une philosophie de

l'histoire; il est facile d'en dégager les grandes lignes et les

principaux caractères.

Premièrement, Albert Vandal croit à l'enchaînement des heures

historiques, à l'évolution des phénomènes sociaux et aux

nécessités de l'histoire. La diplomatie de la plus forte nation

n'est pas libre. Un problème se pose à elle; et elle n'a point à

choisir la solution qui lui agrée le mieux: la solution dépend de

la donnée du problème. Au temps de Louis XIV, quand la suprématie

française rayonnait, il fallait aller à la Russie; au temps

de Napoléon, quand la volonté française, magnifique, semblait

souveraine maîtresse et facilement capricieuse, il fallait encore

aller à la Russie. Cette nécessité impérieuse dépendait de l'état

des choses, auquel le conquérant lui-même ne peut rien. Et Vandal

eût, je crois, appliqué aux réalités politiques cette formule

scientifique de Bacon de Vérulam: on ne commande à la nature qu'en

lui obéissant.

Mais il n'aboutit pas au déterminisme pur et simple. Son histoire

n'est pas le récit d'une fatalité méticuleuse dont il n'y aurait

qu'à signaler la déduction logique. Il croit aux accidents qui

interviennent dans les séries normales, accidents heureux ou

désastreux; et, par exemple, il constate l'inexplicable prodige du

génie. S'il montre comment se développent les lois de l'histoire,

il laisse aussi intervenir la déconcertante nouveauté de

l'imprévu. Il faut bien qu'un historien de Napoléon tienne compte

de la surprise que cet homme a été, dans le cours des siècles.

A la veille du 18 brumaire, Siéyès et le Conseil des Anciens

songeaient à Joubert; mais Joubert livra la bataille de Novi, la

perdit et fut tué. Ils songèrent aussi à Moreau; mais, alors,

Bonaparte débarquait à Saint-Raphaël. Moreau dit à Siéyès:

--Voilà votre homme!... Il fera bien mieux que moi!...

C'est ainsi que Bonaparte fut chargé de faire le coup d'État.

Que serait-il arrivé, si Joubert n'avait pas livré la bataille

de Novi? ou bien si Moreau avait eu le loisir d'agir avant le

débarquement de Saint-Raphaël?... On peut rêver là-dessus.

Bonaparte fut accueilli avec enthousiasme par des gens qui

comptaient sur lui pour pacifier le pays et le monde. On lui

offrit un banquet à Saint-Sulpice; on cria, de grand cœur: La

paix! la paix!...

Et les destins tournèrent autrement.

Quand il arriva chez les Cinq-Cents, Bonaparte reçut force

horions, même, il faillit se trouver mal. On criait: «Hors la

loi!...» L'épée au poing, il sortit, criant, lui: «Aux armes!...»

Comme la garde semblait indécise, il demanda:

--Soldats, abandonnerez-vous votre général?...

Et il y eut quelques: «Non, non!...» Quelques-uns seulement.

Alors, sur un avis qu'on lui donna, Bonaparte changea les mots de

sa question:

--Soldats, suivrez-vous votre général?...

Les «oui, oui!...» furent unanimes.

Ces journées abondèrent en malentendus et en petites aventures

que rien n'aidait à deviner. Ni le 18 ni le 19 brumaire, la suite

de l'histoire n'était évidente ni clairement probable. Le hasard,

durant ces formidables heures qui déterminaient obscurément

tout l'avenir, le hasard triompha; ses caprices jouent parmi

les détails du drame auguste et bizarre. Le hasard, ou bien

l'apparence du hasard; ici, les métaphysiciens peuvent épiloguer.

Mais le récit d'un historien donne un bon signe de réalité, quand

il n'omet pas le hasard et ne se contente pas d'un arrangement

déductif. L'histoire obéit peut-être à des lois; mais sa vérité

profonde est complexe, nombreuse et variée, comme un produit des

forces naturelles, lesquelles sont tout à la fois harmonie et

fantaisie.

Précédemment, Albert Vandal posait la question de savoir ce

qu'il fût advenu si, après Tilsitt, l'empereur avait décidément

organisé son entente avec le tsar. La guerre de 1809, qui a

été fatale à cette alliance, il se demande si Alexandre Ier

n'aurait pu l'empêcher: «S'il eût, ainsi que Napoléon l'en

conjurait à Erfurt, tenu à l'Autriche un langage sévère, peut-être

eût-il arrêté cette puissance prête à pousser contre nous ses

armes reconstituées.» A maintes reprises, interviennent, dans le

récit d'Albert Vandal, de telles hypothèses. C'est donc qu'un

élément de liberté se mêle aux nécessités de l'histoire et, à

leurs implacables rigueurs, ajoute sa contingence?--Oui. Et, cet

élément de liberté, le voici: l'initiative individuelle.

Comment unir ces deux principes, qui ont l'air si nettement

contradictoires? Ils ne sont pas contradictoires. Et, quant à leur

contrariété, elle se résout de cette manière. Les circonstances de

temps et de lieu organisent l'ensemble des nécessités auxquelles

les politiques auront à faire face. Mais l'événement ne découle

par des seules nécessités: il est amené par la collaboration des

nécessités circonstancielles et des politiques. Il dépend des

politiques, de leur habileté ou de leur maladresse. Selon que les

politiques auront, ou non, clairement aperçu l'opportunité de

fait, ils agiront bien ou mal. Et leur acte aura des conséquences

nécessaires: mais il leur appartenait d'agir de telle ou telle

sorte.

Bref, ils sont libres et ils ne le sont pas. Bonaparte

lui-même, «les circonstances et leur action ne l'amenèrent que

progressivement à décider dans quel sens il orienterait la France».

Et, en somme, le principe de la liberté historique, c'est la

possibilité des fautes que commettent les politiques. La solution

juste dériverait logiquement des circonstances; les circonstances

fournissent les prémisses: elle serait la conclusion nécessaire

de ce syllogisme impérieux. La contingence vient de l'erreur

innombrable.

Telle est, si je ne me trompe, la pensée profonde et mélancolique

à laquelle était parvenu Albert Vandal. Son histoire en paraît

tout imprégnée, comme d'une amertume étrange et douloureuse.

Malgré la variété attrayante des épisodes, leur éclat divers,

leur beauté pittoresque, malgré l'heureuse gaieté qui accompagne

naturellement le juste exercice de l'intelligence la plus fine

et ses réussites merveilleuses, malgré toute cette lumière,

son histoire est triste et poignante, qui met au grand jour de

l'esprit les annales humaines toutes chargées des fautes qu'on

pouvait éviter et qui se prolongent à l'infini comme un châtiment

désormais inévitable.

* * * * *

L'histoire, ainsi conçue et traitée, prend une sombre poésie.

Elle acquiert aussi une gravité particulière, une efficacité

magistrale. Comme elle désigne les fautes qui ont été commises,

elle est un avertissement. Elle est un enseignement pathétique.

Un mot revient souvent dans les livres d'Albert Vandal, le mot de

«leçon». Il a écrit: «L'histoire manquerait à son but, si elle ne

cherchait dans le passé des avis et des leçons.»

Cela, on l'avait déjà dit. Mais je ne crois pas que jamais on ait

su le faire si précisément. Albert Vandal ne s'est pas contenté

de présenter à son lecteur un édifiant tableau des âges révolus.

Il a procédé en analyste et en critique. Il savait que, si les

événements «se survivent en leurs conséquences», les «situations»

ne réapparaissent en aucun temps pareilles à ce qu'elles furent:

aussi demandait-il au passé des exemples, non des modèles.

Mais les exemples suffisent. Alexandre de Russie et Napoléon,

quand ils voulurent employer l'alliance à conquérir l'empire du

monde, la détournèrent de son rôle. C'est ainsi qu'ils l'ont

faussée. L'alliance, mieux employée et, si l'on peut dire, mieux

administrée, doit assurer, non la conquête, l'indépendance du

continent.

Cette vérité ressort, avec évidence, de l'étude des précédents

exemples. Et c'est à cette vérité d'un usage pratique et urgent

que nous mène, par le judicieux exposé des faits, l'auteur de

_Napoléon et Alexandre Ier_.

Le livre n'est pas destiné à cette conclusion: il ne s'agit point

ici d'un pamphlet ni d'une apologie. Et voilà, tout uniment, de

l'histoire, mais riche de ses conclusions logiques et impératives.

Cette histoire, Vandal l'a écrite, il l'avait préparée, avec le

patriotique désir de démêler, parmi les réalités anciennes, ce

qui constitua la grandeur française, ce qui l'altéra, ce qui la

reconstituerait.

Certains régimes lui ont semblé, mieux que d'autres, capables de

développer l'influence extérieure de notre nation; mais il n'en a

pas vu un seul qui portât en lui «un principe absolu de force et

de durée». Ce qu'il a vu, c'est que chaque régime avait, pour être

profitable au pays, besoin d'hommes prudents, avisés, informés des

expériences précédemment faites. «C'est le désir d'établir, au

profit exclusif de la France, ces fortifiantes leçons, c'est la

pensée seule de la France, dégagée de toute autre préoccupation,

qui doit nous inspirer et nous guider dans l'étude de toutes

les parties de son histoire politique, de même que nos anciens

hommes d'armes, pour marcher à l'ennemi et s'animer au combat, ne

poussaient qu'un seul cri: France!»

A ces historiens ou, plutôt, à ces partisans qui ont d'autres

idées en tête et qui, en affectant d'écrire l'histoire, organisent

l'apologie d'un groupe de politiciens et la déchéance de leurs

émules, à ces historiens de gauche, par exemple, ou d'extrême

gauche qui abusent des faits en faveur des doctrines, il aurait

volontiers lancé le cri que le maréchal de Luxembourg, prêt à

charger, adressait à la maison du roi: «Messieurs, souvenez-vous

de l'honneur de la France!»

Il était patriote avec ardeur, avec simplicité; il l'était en

historien et attestait qu'on peut, en gardant son impartialité,

préférer la France. Il en connaissait le passé. Il en examinait le

présent avec angoisse.

La mélancolie qu'on apercevait sur son visage et qui est

aussi dans son œuvre témoigne de ses sentiments. Mais il ne

s'abandonnait pas au chagrin; et, comme il était énergique,

il comptait sur les vaillants sursauts de volonté qui font la

résistance des peuples autant que des individus. Cette volonté

triomphante, ne la sentait-il pas en lui-même?

* * * * *

Cette idée de l'histoire qu'Albert Vandal a illustrée avec le plus

loyal talent, c'est l'unité de son œuvre et c'en est la beauté.

Il avait, avec les _Voyages de Nointel_, l'_Ambassade française

en Orient sous Louis XV_, _Louis XV et Élisabeth de Russie_,

_Napoléon et Alexandre Ier_, achevé tout un cycle de

démonstrations diplomatiques. Et il se mit à une autre tâche. Avec

les deux volumes de l'_Avènement de Bonaparte_, il entreprenait

un second cycle; et il appliquait à la politique intérieure de

la France la même méthode qui lui avait servi à éclairer la

politique extérieure de ce pays. Nous n'aurons, de ce nouvel

effort, que le commencement. Il est superbe, à la fois minutieux

et hardi. L'œuvre s'élançait et l'on en devinait la courbe, la

portée. Ce qu'il en reste fait penser à ces premières arches des

ponts inachevés ou détruits: le mouvement y est déjà marqué,

l'architecture dessinée, la volonté visible.

Mais le maître de l'œuvre est mort. _Pendent opera interrupta_.

L'œuvre interrompue montre que l'architecte fut grand.

FRÉMIET

Il avait quatre-vingt-six ans, lorsqu'il est mort. Mais il portait

vaillamment, lestement ce siècle, ou peut s'en faut, de beau

travail et de zèle opiniâtre. Emmitouflé, un gros foulard au cou,

haut, svelte, rapide, il avait la jeune allure d'un homme qui n'a

peur de rien, que du froid; et ce sculpteur de fauves semblait

avoir pris dans la contemplation de ses robustes modèles, une

habitude de force et de hardiesse. Son visage était étrange,

original, amusant, avec une expression très marquée, des rides qui

ne bougeaient pas beaucoup et qui donnaient à la physionomie une

sorte d'immobilité fine et puissante.

On le voyait, le samedi, longer les quais de la Seine. L'hiver, il

se fiait à sa pèlerine que ses longs bras agitaient; et il allait

à l'Institut, fidèle aux séances de son académie, exact. Lorsque

le Palais Mazarin fut inondé par la folle Seine, Frémiet prit

une barque, voilà tout: il arriva, juste à l'heure, et s'étonna

d'apprendre que plusieurs de ses collègues avaient redouté l'eau.

De caractère, il était à la fois doux et rude, prompt aux

violences d'une volonté sûre d'elle-même, et tendre aussi,

délicieux grand-père. D'ailleurs, ces contrastes ne le rendaient

pas capricieux; les diversités de son humeur se classaient à

merveille: il y avait de l'ordre dans sa tête et dans son cœur.

Ce qu'il eut de plus singulier, ce fut l'imagination, toujours

occupée de lions, d'ours, de gazelles, de gorilles, d'éléphants,

de dromadaires et, avec cela, plaisante, volontiers picaresque: ce

mélange est bien de lui.

* * * * *

Parisien, Emmanuel Frémiet était le neveu et fut l'élève de Rude.

Pour ses commencements, il eut à lutter. Il le fit bravement.

D'abord, il accepta d'être employé à la clinique de l'École de

médecine, pour le moulage des pièces anatomiques du musée Orfila.

Cette pénible besogne ne le rebuta point: il sut la transformer en

un bel apprentissage de son métier. Il connut les muscles, il les

toucha, les mania; il étudia leur maladie et leur santé, leur jeu,

leur énergie. Plus tard, quand il put se consacrer au seul travail

de ses grandes statues, on en remarqua la justesse anatomique, la

savante exactitude.

En même temps, il s'était épris de ce superbe élément d'art, la

force que les muscles manifestent, la force elle-même, et non pour

ses destinations variées, gracieuses, ingénieuses ou pathétiques,

mais pour elle-même, pour l'unique beauté de son éploiement.

Et l'on dirait aussi qu'alors les muscles humains lui parurent

médiocres, petits et pauvres. Les animaux sont mieux pourvus. Il

dédaigna cette chétive humanité qui, dans les premières forêts,

n'a pu se tirer d'affaire que par ses ruses.

Les ruses et enfin les ressources de l'industrieux esprit

n'intéressent pas le sculpteur. Tout cela, cette subtile

manigance, ne fait pas de beaux gestes qu'on veuille fixer dans le

bronze ou le marbre. Les beaux gestes sont de qualité animale; les

hommes les souillent d'intelligence.

Il y a, claire ou implicite, dans l'art de l'animalier, une

philosophie dont Lucrèce a formulé les principes au cinquième

livre de son poème. C'est une doctrine de la suprématie des

bêtes. D'ailleurs, elle attriste Lucrèce; l'animalier l'adopte

résolument, et même avec une sorte de satisfaction. Ah! que les

hommes sont petits et misérables! Voyez ce lionceau et voyez cet

enfant. Le lionceau n'a pas besoin de hochets; il ne réclame

pas le tendre et perpétuel babillage d'une bonne nourrice: mais

l'enfant ne fait que pleurer. Le lion n'a pas besoin d'armes ni de

murailles. Et la terre, libérale, lui fournit ce qu'il souhaite.

L'on en vient à dénigrer l'homme ou à le plaindre avec un peu de

mépris. L'on n'est pas spiritualiste.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 3 / 14 段