D'ailleurs, toute sa longue observation le fit aboutir à la

thèse socratique de la faute qui est une erreur de l'esprit.

Seulement, cette thèse, il lui donna la valeur d'une doctrine

médicale, quand il sut indiquer avec rigueur les tares organiques

qui ont le crime pour conséquence. Des centaines de cerveaux,

de crânes et d'appareils nerveux qu'il examina lui démontrèrent

que les individus anormaux sont de deux sortes, criminels-nés et

criminaloïdes.

Sur les criminels-nés, on ne peut rien. Les criminaloïdes, il

faudrait qu'on sût, mieux encore que les châtier, les guérir.

Ainsi s'unissent, dans une opiniâtre et dangereuse trinité,

psychologie, médecine et sociologie: la psychologie constate; la

médecine essaye de soigner; cependant, la société a ses volontés

impérieuses et urgentes. Pour les criminels-nés, la peine de

mort est bonne; si elle a quelque utilité, elle n'a guère

d'inconvénient. Pour les criminaloïdes, se pose l'interminable

problème de la responsabilité. Comme si la question n'était pas

encore assez variée, la philosophie s'en mêle; la métaphysique

n'est pas loin.

Ajoutons que l'état du «criminaloïde» ne se définit pas avec une

exactitude catégorique. Il admet des nuances. Ces nuances le

relient, d'une part, au criminel inguérissable et, de l'autre, à

l'homme normal. En cas de responsabilité nulle, l'imputabilité

suffit; en cas de responsabilité parfaite, les codes ont leurs

indiscutables tarifs: mais la responsabilité diminuée est

l'angoisse d'une société réfléchie.

* * * * *

Cesare Lombroso a prétendu déterminer les tares physiologiques

auxquelles les crimes correspondent. Il les a trouvées

innombrables, diverses et si proches les unes des autres qu'après

avoir lu ses livres on garde un sentiment de malaise. Son œuvre

est une sorte d'épopée effrayante de la maladie criminelle. Cette

sombre poésie résulte de l'abondance des faits et de l'incertitude

alarmante du rêve qui en sort.

La dernière année de sa vie, comme on avait procédé, en France,

à quelques exécutions capitales, Cesare Lombroso consacra une

poignante page à les commenter: le savant et le philosophe qui

a le plus songé, en savant et en philosophe, à la légitimité et

à la valeur efficace de la peine de mort avouait qu'il n'osait

plus conclure. Du moins, il aboutissait à une double conclusion.

«J'ai ici vraiment une double personnalité», disait-il. Bref, il

concluait à la peine de mort inexorable; et il concluait qu'il ne

savait plus. On sentait que le souvenir de cerveaux ouverts et

qu'il avait tenus dans ses mains le hantait: les uns, cerveaux de

brutes abominables dont il faut que la société se débarrasse; les

autres, cerveaux qu'il aurait peut-être fallu soigner, les pauvres

malades!

Rêveries pathétiques, belles et redoutables! En attendant que

les physiologistes et les moralistes aient achevé leur auguste

besogne, la société a le droit et le devoir de vivre. Il est

possible qu'un jour les études commencées par un Cesare Lombroso

et continuées par d'autres hommes de science résolvent la question

du crime et du châtiment; ce n'est, d'ailleurs, que possible.

Alors, pendant que travailleront, méditeront et douteront encore

les Lombroso, que fera la société?

Nous avons aujourd'hui des penseurs,--c'est le nom qu'ils

revendiquent,--des penseurs un peu niais, qui sacrifient

gaillardement la société à des doctrines incomplètes. En attendant

que les Lombroso aient conclu, nos penseurs se dépêchent de

refuser à la société le droit de tuer. Cependant, les crimes se

multiplient et la sauvagerie fait rage.

Notons que, malgré le souvenir angoissant des cerveaux qu'il avait

examinés, taillés, analysés, Cesare Lombroso n'était pas, en

principe, l'ennemi de la peine de mort.

On veut absolument poser la question de responsabilité. Elle est

magnifique, en effet, et bien digne d'occuper nos penseurs, après

qu'elle en a tourmenté d'autres, et de plus sérieux. Elle est

magnifique et, probablement, insoluble.

De sorte que la société, qui a le droit et le devoir de vivre,

et tout de suite, pourrait à la rigueur la négliger et en poser

une autre, qui est plus simple et qui est une question de fait,

la question de l'imputabilité. Même si tel individu n'est pas,

philosophiquement, responsable de tel méfait, considérons tel

méfait comme imputable à tel individu. Or, si ce méfait et les

méfaits de ce genre mettent en péril la société, celle-ci est, à

l'égard de cet individu, en état de légitime défense. Elle impute

à cet individu ce méfait: cela suffit pour qu'elle se débarrasse

du gaillard.

Les idées des savants gouvernent le monde. Mais ce n'est pas un

gouvernement direct. Il y a un intermédiaire: les imbéciles,

ceux-là précisément qui revendiquent le nom de penseurs. Les idées

des savants n'arrivent au monde que transformées par le soin

détestable de ces ministres. Et, à vrai dire, ce ne sont pas les

idées des savants qui gouvernent le monde, mais, plus exactement,

les contresens que les imbéciles ont faits sur les idées des

savants. Et ainsi nos plus mols penseurs se réclament de Lombroso

pour engager la société contemporaine dans une aventure de suicide

absurde.

* * * * *

C'est une philosophie matérialiste qu'illustrent les œuvres de

Lombroso. Son étude de l'âme demandait à la physiologie ses

motifs, ses causes, ses arguments. Il consacra sa patience de

savant à chercher les concomitances physiologiques des faits

psychologiques, comme s'il était avéré que ces derniers fussent

d'origine matérielle. Or, la difficulté est là; mais il l'a

laissée aux métaphysiciens. Ceux-ci décideront si la pensée est

produite par le cerveau ou si le cerveau n'est qu'une idée de

l'âme.

En hâte, certains spiritualistes se fâchèrent. Et je me souviens

de Tolstoï à qui on offrait de connaître Cesare Lombroso...

«Jamais de la vie! répondit-il avec mauvaise humeur; pour qu'il me

classe parmi les microcéphales!...»

Mais on ne peut tout de même appeler matérialiste un savant qui,

de la pathologie physiologique, s'est élevé jusqu'aux idées

les plus hautes et abstraites du devoir individuel, du devoir

social et de la responsabilité. Il a conclu pratiquement, dans la

mesure où les réalités scientifiques l'y conviaient; et, après un

demi-siècle de travail incessant, il a réservé pour une suprême

incertitude la part indéfinie de la métaphysique.

* * * * *

Maintenant il est mort. Il a enfin trouvé la paix et le

calme qu'il désirait et quêtait, durant son dernier été, si

frénétiquement.

Ce fut un homme étonnant, et qui jamais ne crut avoir assez

bien établi les faits, et qui voulut sans cesse marier aux

faits les idées. Il a dépensé à cette tâche presque paradoxale

une extraordinaire puissance dialectique, un zèle adroit. Et

il souriait; il était charmant, amusant et bon. Il semblait un

patriarche de la science, l'héritier des héros spirituels que

posséda l'Italie de la Renaissance et dont elle a légué le génie,

dans le cours des âges, à quelques échantillons privilégiés de

l'âme latine. Et puis, il était doux, affable et sensible. Mais, à

présent, le lourd et fin cerveau de Cesare Lombroso se repose.

JEAN MORÉAS

Jean Papadiamantopoulos, «que la noble Athène a nourri», les muses

de l'Hymette nous l'avaient envoyé, pour qu'il secondât l'effort

des muses françaises, au temps où furent un peu fatigués les

poètes de notre Parnasse.

Il était de bonne maison grecque, fils de Diamant

Papadiamantopoulos, magistrat et ami des lettres, volontiers

poète et qui, peu de mois avant de mourir à quatre-vingt-quatorze

ans, récitait encore des poèmes entiers de Gœthe; petit-fils de

ce Papadiamantopoulos, primat de Patras, qui alla s'enfermer à

Missolonghi et mourut noblement; arrière-petit-fils, par sa mère,

de l'amiral Tombazis, l'un de ceux à qui les Grecs d'aujourd'hui

rendent cet hommage:--«Sans eux, nous servirions encore le Turc!»

Mais, à l'époque où Jean Papadiamantopoulos était un adolescent

d'Athènes, il n'y avait point à se signaler comme un héros. Jean

Papadiamantopoulos fut élégant et cultiva les belles-lettres. A

dix-huit ans, sa fine taille serrée dans une parfaite redingote,

une large rose rouge à la boutonnière, il émerveillait ses

compagnons d'âge. On admirait la pâleur quasi lunaire de son

visage, ses yeux très noirs et pleins de rêve et son air, en

somme, byronien.

Il était déjà poète, en français et en grec. Sous la signature

de Néanthos, l'_Almanach des familles_ publia l'une de ses

œuvres, «la Fille du Nord»; et il paraît que cette fille du Nord

était, dans la réalité quotidienne, une chanteuse allemande.

Puis d'autres almanachs publièrent d'autres poèmes, qui

déploraient la décadence de Bologne et qui chantaient, de façon

lamartinienne et imprudente, le cimetière de Gênes. En outre, Jean

Papadiamantopoulos traduisait, avec une prédilection singulière,

des «scènes mexicaines» de Lucien Biard, de l'Hégésippe Moreau, de

l'Arsène Houssaye, et voire «le Bon Dieu» de notre Béranger. Il

éditait de petites revues, qui ne duraient pas longtemps.

La France l'attirait. Quand il eut seize ans, son père l'envoya

passer le temps d'une convalescence à Patras. Il se fit avancer,

par l'intendant de la propriété familiale, un millier de francs

et, en tapinois, partit pour Paris. On dut le rappeler; et ce ne

fut point commode.

* * * * *

A Paris, où il devint tout de go Jean Moréas, ses débuts datent de

1884. Les _Syrtes_ parurent alors et, bientôt, les _Cantilènes_.

Ces petits volumes firent du bruit et même causèrent du scandale,

parce que divers critiques ne les trouvèrent pas clairs à leur

gré. Il ne l'étaient pas extrêmement; ils l'étaient plus et mieux

que ces messieurs ne le pensèrent. Alors, Jean Moréas publia, dans

le _Figaro_, son manifeste. Ce fut le manifeste du symbolisme.

L'on n'est pas encore tout à fait revenu de l'étonnement, et même

de l'irritation que suscita cette nouveauté littéraire. C'est un

peu la faute des symbolistes. Ils commirent plus d'une erreur,

dont la plus onéreuse fut de compter, parmi leurs camarades,

quelques mystificateurs et des sots. Les meilleurs même agissaient

avec impertinence et--fierté d'artistes excellents--s'amusaient de

mettre dans l'embarras l'intelligence des multitudes. Mais leur

principe était irréprochable: si l'on y songe, il n'est d'art

véritable que symbolique, et l'art est déjà un symbole. En outre,

ces poètes protestaient contre la médiocre littérature d'alors,

laquelle était aux mains populacières des réalistes et aux mains

débiles des parnassiens. La poésie parnassienne se mourait d'une

sorte de lente consomption; le réalisme prenait tout, et avec

quelle vulgarité!... Les symbolistes survinrent, préconisèrent et

parfois réalisèrent un art plus profond, plus délicat et mieux

conscient des authentiques devoirs de l'art.

Moréas, dans son manifeste, réclama pour la poésie l'expression

des pures idées, et cette expression par le seul artifice

possible, qui est l'image ou, en d'autres termes, le symbole.

Pour passer à l'état littéraire, il faut que l'idée s'habille;

et, son vêtement, c'est le symbole. Positivistes les uns et les

autres, réalistes et parnassiens ne faisaient que décrire la

réalité matérielle ou psychologique; et ils n'avaient qu'à la

copier, directement, comme procède avec ses couleurs un peintre

qui ne veut que reproduire le spectacle de la nature. Les poètes

nouveaux, désireux d'évoquer les concepts, devaient recourir

à d'autres prestiges. Ce fut la difficulté, ce fut aussi la

glorieuse ambition de leur entreprise.

Ils brisèrent l'ancienne métrique et, avec les sons et les rythmes

qu'ils inventaient, ils cherchèrent une musique imprévue, toute

fraîche, encore expressive.

Quant à la langue, Moréas voulait qu'on l'enrichît; et voici ce

qu'il demandait: «La bonne et luxuriante et fringante langue

française d'avant les Vaugelas et les Boileau-Despréaux, la langue

de François Rabelais et de Philippe de Commines, de Villon, de

Rutebeuf et de tant d'autres écrivains libres et dardant le

terme acut du langage, tels des toxotes de Thrace leurs flèches

sinueuses.»

Évidemment!... Mais ce fut aussi le péril; et qu'arrive-t-il, mon

Dieu, quand on laisse les écrivains maîtres du vocabulaire, quand

on les engage à multiplier les mots?... Ils n'y sont que trop

portés. Et, la langue des symbolistes,--hélas!... Lui, Moréas,

avait, pour éviter les trop folles folies, son goût délicat. Mais

d'autres!...

Moréas s'en aperçut. Et, en 1889, formulant à nouveau ses

théories, avec la même ardeur que naguère, il ajoute pourtant

ce conseil effaré: «Répudions seulement l'Inintelligible, ce

charlatan!...»

Il y a, dans les _Cantilènes_ et dans les _Syrtes_, de ravissants

poèmes; et qui ne se rappelle, au moins, l'un d'eux, où passent,

parmi des senteurs d'orange, des pèlerins à froc blond, des dames

en robes de brocatelle, qu'on reconnaît, à leurs gestes dolents et

jolis, pour de défuntes années et des rêves d'autrefois?

A cette époque où préludait le symbolisme, Jean Moréas était, au

quartier Latin, un beau garçon de trente ans, noir et moustachu,

portant sous un épais sourcil le monocle, s'habillant bien, coiffé

du chapeau de soie et parlant haut, avec un accent de là-bas, qui

scandait les mots, martelait hardiment les syllabes et, dans les

cafés de la rive gauche, donnait de l'autorité à de vives, rudes,

très éloquentes et orgueilleuses professions de foi.

On le rencontrait, et Verlaine, celui-ci beaucoup plus âgé,

mal vêtu, en outre, bohème imperturbable, qui, pour le visage,

ressemblait à Socrate et, pour le reste, à Diogène. En tel

contraste, il furent, Verlaine et Moréas, les maîtres d'une

ardente et incertaine jeunesse, éperdue au milieu de doctrines

calamiteuses, et qui cherchait une esthétique.

* * * * *

Moréas ne resta pas symboliste très longtemps, et, à vrai dire,

il le fut dans ses manifestes plus que dans ses poèmes. Son œuvre

n'abonde pas en idées pures parées d'images. Je crois aussi qu'il

fut choqué de l'usage que ses disciples, imprudents, firent du

symbole.

Bref, en 1891, publiant le _Pèlerin passionné_, il désavouait les

_Cantilènes_; et il déclarait mort le symbolisme, «école poétique

éphémère et qui fut légitime», il préconisait «ce renouement de la

tradition, qui est le but de l'École romane».

Il abandonne le symbole et il s'attache désormais à la réforme de

la langue; il mérite le nom de «poète grammairien», que Maurice

Barrès lui décerne.

Son projet, le voici. Les derniers classiques avaient anémié le

vocabulaire. Les romantiques l'enrichirent, mais d'une façon bien

hasardeuse; ils manquèrent d'une connaissance approfondie des

traditions de la langue. Il faut faire ce qu'ils n'ont pas fait;

il faut mettre la langue française en pleine possession de ses

propres richesses, qu'elle néglige.

Cela est à noter, comme le caractère et comme l'originalité

intéressante du vœu qu'énonça et pour lequel travaillait

assidûment Jean Moréas. Tandis qu'autour de lui les poètes

inventaient des mots, tandis qu'ils se laissaient aller à cette

déplorable initiative et oubliaient qu'un mot tout neuf ne

vaut rien, lui ne voulait augmenter le vocabulaire actuel que

des ressources du vocabulaire ancien; et les autres furent des

révolutionnaires: lui, recourait à la tradition et, avec ferveur,

la sauvegardait.

Il étudia l'ancien français. Dans la tumultueuse _Revue

indépendante_, il publia une très fine adaptation d'_Aucassin et

Nicolette_. Plus tard, il traduisit, avec un délicieux talent

d'érudit, l'_Histoire de Jean de Paris, roi de France_. Parmi les

romanistes, il mérita l'estime difficile du maître incomparable

Gaston Paris.

A notre littérature du moyen âge et de la renaissance, il

emprunta--des légendes, oui,--mais surtout des mots et des tours

de phrases. Et il écrivit: «Ce sont les grâces et mignardises

de cet âge verdissant, lesquelles, rehaussées de la vigueur

syntaxique du seizième siècle, nous constitueront, par l'ordre et

la liaison inéluctable des choses, une langue digne de vêtir les

plus nobles chimères de la pensée créatrice.» Tel fut le programme

savant et industrieux de l'École romane.

Moréas fut sensible savamment au subtil génie de Thibaut de

Champagne, «le grand Thibaut, mon maître»; et bientôt il devint,

par la grâce un peu maniérée, l'insigne habileté, le frère de

ces poètes, «honneur de la docte Provence, Jaufred que fine

amour a point, et ce Guillaume Cabesteint qui aima Sorismonde».

Surtout, il s'apparente à Ronsard et à du Bellay. Son allégresse

de promoteur enthousiaste et de rénovateur rappelle celle qu'il

y a dans la _Défense et illustration de la langue française_.

Comme du Bellay ses troupes, il encourage les siennes. Sur un

ton martial, il anime ses lieutenants, Du Plessys, La Tailhède,

rimeurs illustres. A Du Plessys, il indique les ennemis qu'il

faut combattre, ces pédants qui vantent «la Minerve tudesque et

l'Anglais de gravité l'hoir». Mais Du Plessys, habile à mener

les muses grecques vers les rives de la Seine et du Loir, au son

de ses romanes chansons, ne craindra pas ces hostilités vaines

et «saura mourir ainsi qu'il sait vivre». A La Tailhède, il ne

dissimule pas qu'il sied de lutter contre «le rustre, l'immonde

ignorant». Ils ne transigeront pas; et ils continueront à

cultiver, en dépit des uns et des autres, cet art qui est si bien

appris

A couvrir de beauté la misère du monde!...

Et Jean Moréas écrivit son chef-d'œuvre, ce petit poème qu'il a

décerné à l'exquise _Ériphyle_, infortunée et menue créature

qu'Énée rencontre aux enfers, non loin de Phèdre et de Procris.

Pour une parure qu'on lui proposait, elle céda aux instances

du jeune Polynice et elle dévoila, étourdiment, la cachette où

Amphiaraüs, son mari, se dissimulait. Celui-ci dut aller combattre

devant Thèbes; et il fut tué. Le fils d'Amphiaraüs, pour venger

son père, tua Ériphyle... Ce fantôme passe dans l'œuvre du

«Mantouan fameux». Il est, dans le poème de Moréas, délicieux,

chargé de son antique tristesse et de sa grâce inaltérable.

Essence pareille au vent léger,

J'erre

Depuis que la vie a quitté

Mon corps.

Mais, les souillures et les maux du corps,

La mort ne les efface.

Et elle se remémore son aventure. Ah! ce n'est pas la ceinture

dorée, qui l'a vaincue, mais Cypris. Et son époux, fils d'Oïclée,

sans doute fut un héros...

Mais sa barbe était, à son menton,

Chenue et dure.

Et l'autre, quand il vint, il était

Dans sa jeunesse tendre!

O jeunesse, tes bras

Sont comme lierre autour des chênes!

Avec un enfantillage émouvant, elle narre son amour ancien,

la petite amoureuse défunte, dont frémit encore l'ombre au

rappel des ivresses passées. De quelle pitié grave et charmée

l'accompagne, à travers les ombrages souterrains, le poète qui, se

faisant, après Virgile et Dante, évocateur des mânes, se trouble

à la vue de cette petite Ériphyle et de ses compagnes «qui sont

mortes d'aimer»! Il s'est inspiré de Virgile et de Dante; mais,

moins austère que ses maîtres, plus compatissant, il laisse au

puéril fantôme sa coquetterie et sa légèreté. Et le poème est

admirable, à cause de la majesté de la mort, qui se joint à cette

grâce fragile.

Ainsi triompha merveilleusement l'art excellent de l'École romane.

* * * * *

Puis, encore une fois, Jean Moréas changea d'esthétique. Comme

il avait abandonné l'inquiétant symbolisme pour une poésie qui

recourait aux origines de notre littérature, il abandonna l'École

romane, il abandonna Thibaut de Champagne et du Bellay pour une

poésie qui délibérément se fait la contemporaine d'Henri IV. Il

devint classique ou, mieux, préclassique. Et le poète, le grand

poète des _Stances_, est docile aux disciplines de Malherbe.

Il renonce au vers libre et aux capricieuses combinaisons

rythmiques. Alexandrins, décasyllabes et octosyllabes; strophes

très simples: presque toujours quatre vers, deux couples d'un

alexandrin et d'un vers plus court,--voilà toute sa prosodie,

maintenant. La césure est à sa place; elle se fait sentir avec

justesse, mais sans excès, n'étant ni brusque ni faible. Chaque

vers constitue un ensemble, pour le sens et pour l'harmonie,

et, avec les autres, compose l'unité de la strophe. La rime est

correcte, sans pauvreté non plus que sans excessive richesse:

elle est munie de la consonne d'appui, dans les polysyllabes; la

masculine alterne avec la féminine régulièrement.

Ainsi, ce grand réformateur de jadis a renoncé aux «nouvelletés»

qui le divertissaient; il a renoncé même aux libertés de la

verdissante renaissance, aux dérivations grecques et latines, à la

recherche d'un ample vocabulaire. Il est classique.

Eh! bien, il a lui-même signalé les divers changements de son

esthétique en ce quatrain des _Stances_:

Tantôt semblable à l'onde et tantôt monstre ou tel

L'infatigable feu, ce vieux pasteur étrange

(Ainsi que nous l'apprend un ouvrage immortel)

Se muait. Comme lui, plus qu'à mon tour, je change

En fait, ses changements ne sont pas une simple fantaisie, un

jeu; mais il suivait spontanément une sorte d'impérieuse logique,

celle qui mène à la tradition négligée et splendide un sincère

et un véritable novateur. Si, au temps de l'École romane, nous le

voyons chercher curieusement la tradition la plus ancienne, un peu

plus tard, poète des _Stances_, il va, en pleine conscience de

ses volontés, à la tradition la plus complète, disons encore la

plus parfaite. Le chemin qu'il a fait est le meilleur et le plus

intelligent.

On lui objectera que, de cette manière, il n'est pas beaucoup

de son époque. Certes!... Mais aussi, la poésie n'était pas de

son époque: et il l'a senti de telle sorte que, dans toute son

œuvre, on n'aperçoit aucun effort d'actualité. Son œuvre est,

bel et bien, réactionnaire, puisqu'il l'a dédiée et consacrée à

la tradition française, en des jours où l'on méconnut, et voire

détesta, cette tradition de nos lettres nationales.

C'est un grand exemple et c'est une leçon profitable que vint

nous donner ce nourrisson des muses helléniques. Il ne la donna

pas tout de go et il ne réalisa pas tout de suite son idéal. Nous

avons assisté à ses tentatives; elles sont édifiantes: ses étapes

sont justement celles par où passeront les plus loyaux et purs

artistes d'un siècle qui n'est pas celui de l'art le plus sain,

le plus beau ni le plus fier, d'un siècle qui n'est pas celui de

l'art.

Les _Stances_ sont graves et mélancoliques, hautaines, charmantes

et comme voilées de deuil. Elles font une ample, solennelle et

forte musique, pareille à celle du plain-chant, dépourvue des

fades gentillesses auxquelles nos contemporains ont l'air de

s'amuser davantage. Elles sont une plainte digne des muses qui

ne sont plus jeunes, muses savantes, qui se réfugient dans leurs

bosquets d'autrefois, loin des foules frivoles, et qui, sages,

ayant à leur dam compris la vanité de chercher du nouveau parmi

le tumulte des barbares, chantent selon le mode éprouvé, sur les

lyres anciennes, le grand et l'immortel chagrin de leur exil.

* * * * *

Dans une lumière de printemps et telle qu'il n'y en a pas de plus

jolie et claire aux bords heureux de l'Ilissos ou du Céphise, Jean

Moréas fut conduit au cimetière. Ses amis et la troupe nombreuse

de ses admirateurs allèrent le chercher à Saint-Mandé, dans la

maison de santé où il est mort après des jours d'étrange et fière

sérénité. Dans le jardin tout plein de soleil, en l'attendant,

ses intimes racontaient comment, deux semaines durant, près de

succomber, il s'entretenait avec eux, doucement, de sa perpétuelle

et inlassable passion, la littérature. Il ne songeait qu'à elle,

récitait des poèmes de Ronsard, de Malherbe et de lui; et il

semblait un sage de la Grèce ancienne qui, sans résister contre le

destin, ne rêve plus que d'embellir aussi les heures funèbres et

de les enchanter.

Au cimetière, une fumée, soudain, s'éleva. Et nous nous récitions

à nous-même les stances:

Compagne de l'éther, indolente fumée,

Je te ressemble un peu:

Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée,

Mais nous sortons du feu.

L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre,

Qu'il use ses genoux!

Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,

Évanouissons-nous!

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 2 / 14 段