thèse socratique de la faute qui est une erreur de l'esprit.
Seulement, cette thèse, il lui donna la valeur d'une doctrine
médicale, quand il sut indiquer avec rigueur les tares organiques
qui ont le crime pour conséquence. Des centaines de cerveaux,
de crânes et d'appareils nerveux qu'il examina lui démontrèrent
que les individus anormaux sont de deux sortes, criminels-nés et
criminaloïdes.
Sur les criminels-nés, on ne peut rien. Les criminaloïdes, il
faudrait qu'on sût, mieux encore que les châtier, les guérir.
Ainsi s'unissent, dans une opiniâtre et dangereuse trinité,
psychologie, médecine et sociologie: la psychologie constate; la
médecine essaye de soigner; cependant, la société a ses volontés
impérieuses et urgentes. Pour les criminels-nés, la peine de
mort est bonne; si elle a quelque utilité, elle n'a guère
d'inconvénient. Pour les criminaloïdes, se pose l'interminable
problème de la responsabilité. Comme si la question n'était pas
encore assez variée, la philosophie s'en mêle; la métaphysique
n'est pas loin.
Ajoutons que l'état du «criminaloïde» ne se définit pas avec une
exactitude catégorique. Il admet des nuances. Ces nuances le
relient, d'une part, au criminel inguérissable et, de l'autre, à
l'homme normal. En cas de responsabilité nulle, l'imputabilité
suffit; en cas de responsabilité parfaite, les codes ont leurs
indiscutables tarifs: mais la responsabilité diminuée est
l'angoisse d'une société réfléchie.
* * * * *
Cesare Lombroso a prétendu déterminer les tares physiologiques
auxquelles les crimes correspondent. Il les a trouvées
innombrables, diverses et si proches les unes des autres qu'après
avoir lu ses livres on garde un sentiment de malaise. Son œuvre
est une sorte d'épopée effrayante de la maladie criminelle. Cette
sombre poésie résulte de l'abondance des faits et de l'incertitude
alarmante du rêve qui en sort.
La dernière année de sa vie, comme on avait procédé, en France,
à quelques exécutions capitales, Cesare Lombroso consacra une
poignante page à les commenter: le savant et le philosophe qui
a le plus songé, en savant et en philosophe, à la légitimité et
à la valeur efficace de la peine de mort avouait qu'il n'osait
plus conclure. Du moins, il aboutissait à une double conclusion.
«J'ai ici vraiment une double personnalité», disait-il. Bref, il
concluait à la peine de mort inexorable; et il concluait qu'il ne
savait plus. On sentait que le souvenir de cerveaux ouverts et
qu'il avait tenus dans ses mains le hantait: les uns, cerveaux de
brutes abominables dont il faut que la société se débarrasse; les
autres, cerveaux qu'il aurait peut-être fallu soigner, les pauvres
malades!
Rêveries pathétiques, belles et redoutables! En attendant que
les physiologistes et les moralistes aient achevé leur auguste
besogne, la société a le droit et le devoir de vivre. Il est
possible qu'un jour les études commencées par un Cesare Lombroso
et continuées par d'autres hommes de science résolvent la question
du crime et du châtiment; ce n'est, d'ailleurs, que possible.
Alors, pendant que travailleront, méditeront et douteront encore
les Lombroso, que fera la société?
Nous avons aujourd'hui des penseurs,--c'est le nom qu'ils
revendiquent,--des penseurs un peu niais, qui sacrifient
gaillardement la société à des doctrines incomplètes. En attendant
que les Lombroso aient conclu, nos penseurs se dépêchent de
refuser à la société le droit de tuer. Cependant, les crimes se
multiplient et la sauvagerie fait rage.
Notons que, malgré le souvenir angoissant des cerveaux qu'il avait
examinés, taillés, analysés, Cesare Lombroso n'était pas, en
principe, l'ennemi de la peine de mort.
On veut absolument poser la question de responsabilité. Elle est
magnifique, en effet, et bien digne d'occuper nos penseurs, après
qu'elle en a tourmenté d'autres, et de plus sérieux. Elle est
magnifique et, probablement, insoluble.
De sorte que la société, qui a le droit et le devoir de vivre,
et tout de suite, pourrait à la rigueur la négliger et en poser
une autre, qui est plus simple et qui est une question de fait,
la question de l'imputabilité. Même si tel individu n'est pas,
philosophiquement, responsable de tel méfait, considérons tel
méfait comme imputable à tel individu. Or, si ce méfait et les
méfaits de ce genre mettent en péril la société, celle-ci est, à
l'égard de cet individu, en état de légitime défense. Elle impute
à cet individu ce méfait: cela suffit pour qu'elle se débarrasse
du gaillard.
Les idées des savants gouvernent le monde. Mais ce n'est pas un
gouvernement direct. Il y a un intermédiaire: les imbéciles,
ceux-là précisément qui revendiquent le nom de penseurs. Les idées
des savants n'arrivent au monde que transformées par le soin
détestable de ces ministres. Et, à vrai dire, ce ne sont pas les
idées des savants qui gouvernent le monde, mais, plus exactement,
les contresens que les imbéciles ont faits sur les idées des
savants. Et ainsi nos plus mols penseurs se réclament de Lombroso
pour engager la société contemporaine dans une aventure de suicide
absurde.
* * * * *
C'est une philosophie matérialiste qu'illustrent les œuvres de
Lombroso. Son étude de l'âme demandait à la physiologie ses
motifs, ses causes, ses arguments. Il consacra sa patience de
savant à chercher les concomitances physiologiques des faits
psychologiques, comme s'il était avéré que ces derniers fussent
d'origine matérielle. Or, la difficulté est là; mais il l'a
laissée aux métaphysiciens. Ceux-ci décideront si la pensée est
produite par le cerveau ou si le cerveau n'est qu'une idée de
l'âme.
En hâte, certains spiritualistes se fâchèrent. Et je me souviens
de Tolstoï à qui on offrait de connaître Cesare Lombroso...
«Jamais de la vie! répondit-il avec mauvaise humeur; pour qu'il me
classe parmi les microcéphales!...»
Mais on ne peut tout de même appeler matérialiste un savant qui,
de la pathologie physiologique, s'est élevé jusqu'aux idées
les plus hautes et abstraites du devoir individuel, du devoir
social et de la responsabilité. Il a conclu pratiquement, dans la
mesure où les réalités scientifiques l'y conviaient; et, après un
demi-siècle de travail incessant, il a réservé pour une suprême
incertitude la part indéfinie de la métaphysique.
* * * * *
Maintenant il est mort. Il a enfin trouvé la paix et le
calme qu'il désirait et quêtait, durant son dernier été, si
frénétiquement.
Ce fut un homme étonnant, et qui jamais ne crut avoir assez
bien établi les faits, et qui voulut sans cesse marier aux
faits les idées. Il a dépensé à cette tâche presque paradoxale
une extraordinaire puissance dialectique, un zèle adroit. Et
il souriait; il était charmant, amusant et bon. Il semblait un
patriarche de la science, l'héritier des héros spirituels que
posséda l'Italie de la Renaissance et dont elle a légué le génie,
dans le cours des âges, à quelques échantillons privilégiés de
l'âme latine. Et puis, il était doux, affable et sensible. Mais, à
présent, le lourd et fin cerveau de Cesare Lombroso se repose.
JEAN MORÉAS
Jean Papadiamantopoulos, «que la noble Athène a nourri», les muses
de l'Hymette nous l'avaient envoyé, pour qu'il secondât l'effort
des muses françaises, au temps où furent un peu fatigués les
poètes de notre Parnasse.
Il était de bonne maison grecque, fils de Diamant
Papadiamantopoulos, magistrat et ami des lettres, volontiers
poète et qui, peu de mois avant de mourir à quatre-vingt-quatorze
ans, récitait encore des poèmes entiers de Gœthe; petit-fils de
ce Papadiamantopoulos, primat de Patras, qui alla s'enfermer à
Missolonghi et mourut noblement; arrière-petit-fils, par sa mère,
de l'amiral Tombazis, l'un de ceux à qui les Grecs d'aujourd'hui
rendent cet hommage:--«Sans eux, nous servirions encore le Turc!»
Mais, à l'époque où Jean Papadiamantopoulos était un adolescent
d'Athènes, il n'y avait point à se signaler comme un héros. Jean
Papadiamantopoulos fut élégant et cultiva les belles-lettres. A
dix-huit ans, sa fine taille serrée dans une parfaite redingote,
une large rose rouge à la boutonnière, il émerveillait ses
compagnons d'âge. On admirait la pâleur quasi lunaire de son
visage, ses yeux très noirs et pleins de rêve et son air, en
somme, byronien.
Il était déjà poète, en français et en grec. Sous la signature
de Néanthos, l'_Almanach des familles_ publia l'une de ses
œuvres, «la Fille du Nord»; et il paraît que cette fille du Nord
était, dans la réalité quotidienne, une chanteuse allemande.
Puis d'autres almanachs publièrent d'autres poèmes, qui
déploraient la décadence de Bologne et qui chantaient, de façon
lamartinienne et imprudente, le cimetière de Gênes. En outre, Jean
Papadiamantopoulos traduisait, avec une prédilection singulière,
des «scènes mexicaines» de Lucien Biard, de l'Hégésippe Moreau, de
l'Arsène Houssaye, et voire «le Bon Dieu» de notre Béranger. Il
éditait de petites revues, qui ne duraient pas longtemps.
La France l'attirait. Quand il eut seize ans, son père l'envoya
passer le temps d'une convalescence à Patras. Il se fit avancer,
par l'intendant de la propriété familiale, un millier de francs
et, en tapinois, partit pour Paris. On dut le rappeler; et ce ne
fut point commode.
* * * * *
A Paris, où il devint tout de go Jean Moréas, ses débuts datent de
1884. Les _Syrtes_ parurent alors et, bientôt, les _Cantilènes_.
Ces petits volumes firent du bruit et même causèrent du scandale,
parce que divers critiques ne les trouvèrent pas clairs à leur
gré. Il ne l'étaient pas extrêmement; ils l'étaient plus et mieux
que ces messieurs ne le pensèrent. Alors, Jean Moréas publia, dans
le _Figaro_, son manifeste. Ce fut le manifeste du symbolisme.
L'on n'est pas encore tout à fait revenu de l'étonnement, et même
de l'irritation que suscita cette nouveauté littéraire. C'est un
peu la faute des symbolistes. Ils commirent plus d'une erreur,
dont la plus onéreuse fut de compter, parmi leurs camarades,
quelques mystificateurs et des sots. Les meilleurs même agissaient
avec impertinence et--fierté d'artistes excellents--s'amusaient de
mettre dans l'embarras l'intelligence des multitudes. Mais leur
principe était irréprochable: si l'on y songe, il n'est d'art
véritable que symbolique, et l'art est déjà un symbole. En outre,
ces poètes protestaient contre la médiocre littérature d'alors,
laquelle était aux mains populacières des réalistes et aux mains
débiles des parnassiens. La poésie parnassienne se mourait d'une
sorte de lente consomption; le réalisme prenait tout, et avec
quelle vulgarité!... Les symbolistes survinrent, préconisèrent et
parfois réalisèrent un art plus profond, plus délicat et mieux
conscient des authentiques devoirs de l'art.
Moréas, dans son manifeste, réclama pour la poésie l'expression
des pures idées, et cette expression par le seul artifice
possible, qui est l'image ou, en d'autres termes, le symbole.
Pour passer à l'état littéraire, il faut que l'idée s'habille;
et, son vêtement, c'est le symbole. Positivistes les uns et les
autres, réalistes et parnassiens ne faisaient que décrire la
réalité matérielle ou psychologique; et ils n'avaient qu'à la
copier, directement, comme procède avec ses couleurs un peintre
qui ne veut que reproduire le spectacle de la nature. Les poètes
nouveaux, désireux d'évoquer les concepts, devaient recourir
à d'autres prestiges. Ce fut la difficulté, ce fut aussi la
glorieuse ambition de leur entreprise.
Ils brisèrent l'ancienne métrique et, avec les sons et les rythmes
qu'ils inventaient, ils cherchèrent une musique imprévue, toute
fraîche, encore expressive.
Quant à la langue, Moréas voulait qu'on l'enrichît; et voici ce
qu'il demandait: «La bonne et luxuriante et fringante langue
française d'avant les Vaugelas et les Boileau-Despréaux, la langue
de François Rabelais et de Philippe de Commines, de Villon, de
Rutebeuf et de tant d'autres écrivains libres et dardant le
terme acut du langage, tels des toxotes de Thrace leurs flèches
sinueuses.»
Évidemment!... Mais ce fut aussi le péril; et qu'arrive-t-il, mon
Dieu, quand on laisse les écrivains maîtres du vocabulaire, quand
on les engage à multiplier les mots?... Ils n'y sont que trop
portés. Et, la langue des symbolistes,--hélas!... Lui, Moréas,
avait, pour éviter les trop folles folies, son goût délicat. Mais
d'autres!...
Moréas s'en aperçut. Et, en 1889, formulant à nouveau ses
théories, avec la même ardeur que naguère, il ajoute pourtant
ce conseil effaré: «Répudions seulement l'Inintelligible, ce
charlatan!...»
Il y a, dans les _Cantilènes_ et dans les _Syrtes_, de ravissants
poèmes; et qui ne se rappelle, au moins, l'un d'eux, où passent,
parmi des senteurs d'orange, des pèlerins à froc blond, des dames
en robes de brocatelle, qu'on reconnaît, à leurs gestes dolents et
jolis, pour de défuntes années et des rêves d'autrefois?
A cette époque où préludait le symbolisme, Jean Moréas était, au
quartier Latin, un beau garçon de trente ans, noir et moustachu,
portant sous un épais sourcil le monocle, s'habillant bien, coiffé
du chapeau de soie et parlant haut, avec un accent de là-bas, qui
scandait les mots, martelait hardiment les syllabes et, dans les
cafés de la rive gauche, donnait de l'autorité à de vives, rudes,
très éloquentes et orgueilleuses professions de foi.
On le rencontrait, et Verlaine, celui-ci beaucoup plus âgé,
mal vêtu, en outre, bohème imperturbable, qui, pour le visage,
ressemblait à Socrate et, pour le reste, à Diogène. En tel
contraste, il furent, Verlaine et Moréas, les maîtres d'une
ardente et incertaine jeunesse, éperdue au milieu de doctrines
calamiteuses, et qui cherchait une esthétique.
* * * * *
Moréas ne resta pas symboliste très longtemps, et, à vrai dire,
il le fut dans ses manifestes plus que dans ses poèmes. Son œuvre
n'abonde pas en idées pures parées d'images. Je crois aussi qu'il
fut choqué de l'usage que ses disciples, imprudents, firent du
symbole.
Bref, en 1891, publiant le _Pèlerin passionné_, il désavouait les
_Cantilènes_; et il déclarait mort le symbolisme, «école poétique
éphémère et qui fut légitime», il préconisait «ce renouement de la
tradition, qui est le but de l'École romane».
Il abandonne le symbole et il s'attache désormais à la réforme de
la langue; il mérite le nom de «poète grammairien», que Maurice
Barrès lui décerne.
Son projet, le voici. Les derniers classiques avaient anémié le
vocabulaire. Les romantiques l'enrichirent, mais d'une façon bien
hasardeuse; ils manquèrent d'une connaissance approfondie des
traditions de la langue. Il faut faire ce qu'ils n'ont pas fait;
il faut mettre la langue française en pleine possession de ses
propres richesses, qu'elle néglige.
Cela est à noter, comme le caractère et comme l'originalité
intéressante du vœu qu'énonça et pour lequel travaillait
assidûment Jean Moréas. Tandis qu'autour de lui les poètes
inventaient des mots, tandis qu'ils se laissaient aller à cette
déplorable initiative et oubliaient qu'un mot tout neuf ne
vaut rien, lui ne voulait augmenter le vocabulaire actuel que
des ressources du vocabulaire ancien; et les autres furent des
révolutionnaires: lui, recourait à la tradition et, avec ferveur,
la sauvegardait.
Il étudia l'ancien français. Dans la tumultueuse _Revue
indépendante_, il publia une très fine adaptation d'_Aucassin et
Nicolette_. Plus tard, il traduisit, avec un délicieux talent
d'érudit, l'_Histoire de Jean de Paris, roi de France_. Parmi les
romanistes, il mérita l'estime difficile du maître incomparable
Gaston Paris.
A notre littérature du moyen âge et de la renaissance, il
emprunta--des légendes, oui,--mais surtout des mots et des tours
de phrases. Et il écrivit: «Ce sont les grâces et mignardises
de cet âge verdissant, lesquelles, rehaussées de la vigueur
syntaxique du seizième siècle, nous constitueront, par l'ordre et
la liaison inéluctable des choses, une langue digne de vêtir les
plus nobles chimères de la pensée créatrice.» Tel fut le programme
savant et industrieux de l'École romane.
Moréas fut sensible savamment au subtil génie de Thibaut de
Champagne, «le grand Thibaut, mon maître»; et bientôt il devint,
par la grâce un peu maniérée, l'insigne habileté, le frère de
ces poètes, «honneur de la docte Provence, Jaufred que fine
amour a point, et ce Guillaume Cabesteint qui aima Sorismonde».
Surtout, il s'apparente à Ronsard et à du Bellay. Son allégresse
de promoteur enthousiaste et de rénovateur rappelle celle qu'il
y a dans la _Défense et illustration de la langue française_.
Comme du Bellay ses troupes, il encourage les siennes. Sur un
ton martial, il anime ses lieutenants, Du Plessys, La Tailhède,
rimeurs illustres. A Du Plessys, il indique les ennemis qu'il
faut combattre, ces pédants qui vantent «la Minerve tudesque et
l'Anglais de gravité l'hoir». Mais Du Plessys, habile à mener
les muses grecques vers les rives de la Seine et du Loir, au son
de ses romanes chansons, ne craindra pas ces hostilités vaines
et «saura mourir ainsi qu'il sait vivre». A La Tailhède, il ne
dissimule pas qu'il sied de lutter contre «le rustre, l'immonde
ignorant». Ils ne transigeront pas; et ils continueront à
cultiver, en dépit des uns et des autres, cet art qui est si bien
appris
A couvrir de beauté la misère du monde!...
Et Jean Moréas écrivit son chef-d'œuvre, ce petit poème qu'il a
décerné à l'exquise _Ériphyle_, infortunée et menue créature
qu'Énée rencontre aux enfers, non loin de Phèdre et de Procris.
Pour une parure qu'on lui proposait, elle céda aux instances
du jeune Polynice et elle dévoila, étourdiment, la cachette où
Amphiaraüs, son mari, se dissimulait. Celui-ci dut aller combattre
devant Thèbes; et il fut tué. Le fils d'Amphiaraüs, pour venger
son père, tua Ériphyle... Ce fantôme passe dans l'œuvre du
«Mantouan fameux». Il est, dans le poème de Moréas, délicieux,
chargé de son antique tristesse et de sa grâce inaltérable.
Essence pareille au vent léger,
J'erre
Depuis que la vie a quitté
Mon corps.
Mais, les souillures et les maux du corps,
La mort ne les efface.
Et elle se remémore son aventure. Ah! ce n'est pas la ceinture
dorée, qui l'a vaincue, mais Cypris. Et son époux, fils d'Oïclée,
sans doute fut un héros...
Mais sa barbe était, à son menton,
Chenue et dure.
Et l'autre, quand il vint, il était
Dans sa jeunesse tendre!
O jeunesse, tes bras
Sont comme lierre autour des chênes!
Avec un enfantillage émouvant, elle narre son amour ancien,
la petite amoureuse défunte, dont frémit encore l'ombre au
rappel des ivresses passées. De quelle pitié grave et charmée
l'accompagne, à travers les ombrages souterrains, le poète qui, se
faisant, après Virgile et Dante, évocateur des mânes, se trouble
à la vue de cette petite Ériphyle et de ses compagnes «qui sont
mortes d'aimer»! Il s'est inspiré de Virgile et de Dante; mais,
moins austère que ses maîtres, plus compatissant, il laisse au
puéril fantôme sa coquetterie et sa légèreté. Et le poème est
admirable, à cause de la majesté de la mort, qui se joint à cette
grâce fragile.
Ainsi triompha merveilleusement l'art excellent de l'École romane.
* * * * *
Puis, encore une fois, Jean Moréas changea d'esthétique. Comme
il avait abandonné l'inquiétant symbolisme pour une poésie qui
recourait aux origines de notre littérature, il abandonna l'École
romane, il abandonna Thibaut de Champagne et du Bellay pour une
poésie qui délibérément se fait la contemporaine d'Henri IV. Il
devint classique ou, mieux, préclassique. Et le poète, le grand
poète des _Stances_, est docile aux disciplines de Malherbe.
Il renonce au vers libre et aux capricieuses combinaisons
rythmiques. Alexandrins, décasyllabes et octosyllabes; strophes
très simples: presque toujours quatre vers, deux couples d'un
alexandrin et d'un vers plus court,--voilà toute sa prosodie,
maintenant. La césure est à sa place; elle se fait sentir avec
justesse, mais sans excès, n'étant ni brusque ni faible. Chaque
vers constitue un ensemble, pour le sens et pour l'harmonie,
et, avec les autres, compose l'unité de la strophe. La rime est
correcte, sans pauvreté non plus que sans excessive richesse:
elle est munie de la consonne d'appui, dans les polysyllabes; la
masculine alterne avec la féminine régulièrement.
Ainsi, ce grand réformateur de jadis a renoncé aux «nouvelletés»
qui le divertissaient; il a renoncé même aux libertés de la
verdissante renaissance, aux dérivations grecques et latines, à la
recherche d'un ample vocabulaire. Il est classique.
Eh! bien, il a lui-même signalé les divers changements de son
esthétique en ce quatrain des _Stances_:
Tantôt semblable à l'onde et tantôt monstre ou tel
L'infatigable feu, ce vieux pasteur étrange
(Ainsi que nous l'apprend un ouvrage immortel)
Se muait. Comme lui, plus qu'à mon tour, je change
En fait, ses changements ne sont pas une simple fantaisie, un
jeu; mais il suivait spontanément une sorte d'impérieuse logique,
celle qui mène à la tradition négligée et splendide un sincère
et un véritable novateur. Si, au temps de l'École romane, nous le
voyons chercher curieusement la tradition la plus ancienne, un peu
plus tard, poète des _Stances_, il va, en pleine conscience de
ses volontés, à la tradition la plus complète, disons encore la
plus parfaite. Le chemin qu'il a fait est le meilleur et le plus
intelligent.
On lui objectera que, de cette manière, il n'est pas beaucoup
de son époque. Certes!... Mais aussi, la poésie n'était pas de
son époque: et il l'a senti de telle sorte que, dans toute son
œuvre, on n'aperçoit aucun effort d'actualité. Son œuvre est,
bel et bien, réactionnaire, puisqu'il l'a dédiée et consacrée à
la tradition française, en des jours où l'on méconnut, et voire
détesta, cette tradition de nos lettres nationales.
C'est un grand exemple et c'est une leçon profitable que vint
nous donner ce nourrisson des muses helléniques. Il ne la donna
pas tout de go et il ne réalisa pas tout de suite son idéal. Nous
avons assisté à ses tentatives; elles sont édifiantes: ses étapes
sont justement celles par où passeront les plus loyaux et purs
artistes d'un siècle qui n'est pas celui de l'art le plus sain,
le plus beau ni le plus fier, d'un siècle qui n'est pas celui de
l'art.
Les _Stances_ sont graves et mélancoliques, hautaines, charmantes
et comme voilées de deuil. Elles font une ample, solennelle et
forte musique, pareille à celle du plain-chant, dépourvue des
fades gentillesses auxquelles nos contemporains ont l'air de
s'amuser davantage. Elles sont une plainte digne des muses qui
ne sont plus jeunes, muses savantes, qui se réfugient dans leurs
bosquets d'autrefois, loin des foules frivoles, et qui, sages,
ayant à leur dam compris la vanité de chercher du nouveau parmi
le tumulte des barbares, chantent selon le mode éprouvé, sur les
lyres anciennes, le grand et l'immortel chagrin de leur exil.
* * * * *
Dans une lumière de printemps et telle qu'il n'y en a pas de plus
jolie et claire aux bords heureux de l'Ilissos ou du Céphise, Jean
Moréas fut conduit au cimetière. Ses amis et la troupe nombreuse
de ses admirateurs allèrent le chercher à Saint-Mandé, dans la
maison de santé où il est mort après des jours d'étrange et fière
sérénité. Dans le jardin tout plein de soleil, en l'attendant,
ses intimes racontaient comment, deux semaines durant, près de
succomber, il s'entretenait avec eux, doucement, de sa perpétuelle
et inlassable passion, la littérature. Il ne songeait qu'à elle,
récitait des poèmes de Ronsard, de Malherbe et de lui; et il
semblait un sage de la Grèce ancienne qui, sans résister contre le
destin, ne rêve plus que d'embellir aussi les heures funèbres et
de les enchanter.
Au cimetière, une fumée, soudain, s'éleva. Et nous nous récitions
à nous-même les stances:
Compagne de l'éther, indolente fumée,
Je te ressemble un peu:
Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée,
Mais nous sortons du feu.
L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre,
Qu'il use ses genoux!
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,
Évanouissons-nous!