De telles aventures sont douloureuses. Elles sont, en outre,

Visages d'hier

et d'aujourd'hui

DU MÊME AUTEUR

=Les Dupont-Leterrier=, roman (1900) 1 vol.

=Notes sur la Russie= (1901) --

=Bonshommes de Paris= (1902) --

=La Poésie nouvelle= (1902) --

=Les Trois Legrand=, roman (1903) --

=Picrate et Siméon=, roman (1904) --

=Le Roi Tobol=, roman (1905) --

=Les Souvenirs d'un peintre= (1906) --

=L'Art de regarder les tableaux= (1906) --

=Éloges= (1909) --

=Contre la réforme de l'orthographe= (1909) --

=La Fille de Polichinelle=, roman (1909) --

=Trois amies de Chateaubriand= (1910) --

=Les Limites du cœur=, comédie (1910) --

PARIS.--TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE

GARANCIERE.--15314.

ANDRÉ BEAUNIER

Visages d'hier

et d'aujourd'hui

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1911

_Tous droits réservés_

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright 1911 by Plon-Nourrit et Cie.

_A FRANCIS CHEVASSU_

_Mon cher ami_,

_Je te dédie ce petit ouvrage, comme un signe de véritable amitié._

_En outre, tu es l'auteur de_ Visages, _livre admirable, livre

charmant et profond, plein de sagesse et de plaisanterie et

qui, ainsi, prend la vérité par les deux biais où elle nous est

accessible_.

_Je t'ai emprunté le titre de mon essai; et je te le rends

après en avoir fait, mon Dieu, ce que j'ai pu. J'avais songé

à_ Silhouettes, _au lieu de_ Visages. _Seulement, c'est un mot

qui n'a pas encore deux siècles d'âge; et nous n'aimons pas les

néologismes, toi et moi. Puis l'étymologie du mot ne me plaît pas

beaucoup; elle nous reporte à ce financier parcimonieux, Étienne

de Silhouette, qui était contrôleur général au temps de Louis XV

et qui avait la manie de tracer, sur les murailles, le contour

des figures, d'après l'ombre que la chandelle en projetait.

D'ailleurs,_ _il avait traduit Pope; et la marquise de Pompadour

l'estimait. Préférons, toutefois, un vocabulaire de meilleure

et plus longue ascendance. Il m'a paru digne et convenable de

m'adresser à toi plutôt qu'à cet homme d'argent._

* * * * *

_Au douzième siècle, Vincent de Beauvais composa une étude savante

et qu'il intitula, mais en latin, le_ Grand Miroir. _Imprimé

ensuite, le volume est de fortes dimensions. Ce dominicain

diligent y avait enfermé la somme des idées qui alors occupaient

les âmes._

_Un tel projet, de nos jours, serait irréalisable, à cause de

la quantité des sciences qui se disputent notre vif intérêt,

et à cause du grand désordre qu'il y a dans les esprits. Quand

florit Vincent de Beauvais, les idées et, voire, les faits se

distribuaient, se rangeaient en catégories bien distinctes,

lesquelles étaient ordonnées à peu près comme, sur les parois des

cathédrales, les tableaux de pierre sculptée ou de verre peint._

_Ce fut commode, et beau._

_Mais, aujourd'hui, l'on a bouleversé tout cela;_ _l'idéologie

eut ses vandales, comme les cathédrales ont eu les penseurs de

la Révolution, gens armés de marteaux pour casser les statues

saintes._

_J'aurais voulu t'offrir une esquisse ou une miniature de la

pensée contemporaine. L'on trouverait une satisfaction de bon

aloi, il me semble, et une sorte de sécurité à voir réunies et

groupées logiquement les doctrines qui sont en vogue. Si elles

s'accordaient ensemble, nous saurions que l'absurdité nous est

épargnée; et ce serait, pour nous, un repos._

_Il faut y renoncer. Je t'assure que la pensée contemporaine n'est

point analogue à une cathédrale, ni même à nul monument, vulgaire

et solide. Elle ressemblerait davantage à des décombres, ou bien à

un tas de matériaux, les uns qui proviennent de vieilles ruines,

les autres tout neufs et qu'on n'a point encore éprouvés; quant à

dire si jamais on pourra, de cette abondance, rien bâtir, je crois

que personne ne l'oserait._

_C'est pour cela que le présent volume est formé de petits

chapitres que j'ai placés les uns à côté des autres, sans

aucunement prétendre à les lier par le fil d'une dialectique; et

c'est la marque de mon désespoir: j'ai renoncé à composer l'image

de mon temps._

_Je ne t'offre pas un miroir, mais seulement quelques morceaux

d'un miroir brisé._

_Tu remarqueras aussi qu'au lieu de désigner mes divers chapitres

par des indications d'idées, je leur ai donné des noms de

personnes._

_Comment faire? Il n'est pas une idée, maintenant, qui échappe à

mille objections; il n'en est pas une qu'on ait laissée un peu

tranquille, dans son attitude de vierge souveraine. Si j'avais

dû défendre chacune de celles que je présentais et réfuter ses

ennemis, je risquais de succomber à la tâche. Puis je ne les aime

pas toutes également. Enfin, j'allais à me contredire: c'est un

amusement qu'on doit abandonner à son prochain._

_Cependant, je ne voulais pas livrer toutes nues ces vierges de

la mésintelligence contemporaine, les idées; et je les ai vêtues

de leurs accoutrements les plus recommandables, ceux que leur ont

fabriqués et nos écrivains et nos artistes et nos savants. Je leur

ai donné pour défenseurs les tutélaires et notoires amis de leur

beauté, leurs inventeurs ou, quelquefois, leurs amants nouveaux et

tardifs._

_Je crois qu'il était légitime et recommandable de procéder ainsi,

dans le désordre que je signalais premièrement. Si nous examinons,

avec une rare sincérité, nos prédilections et, autant dire, nos

certitudes, nous apercevons que, pour la plupart, elles sont de

qualité sentimentale. Et nous n'aimons pas une idée_ _toute

seule, mais nous aimons une idée qui, par les soins de tel ou tel,

a pris un joli tour. Il y a là du caprice, de la rancune et de

la faveur, je l'accorde; la pure logique nous recommanderait une

autre méthode, plus rigoureuse et impérieuse._

_Mais qu'est-ce que la logique est devenue? Et où donc est-elle?

On l'a employée à de tels usages qu'elle n'avait plus un aspect

fort honnête; puis elle a disparu, trait de pudeur._

_Si nous n'avions la spontanéité de nos sympathies, pour nous

guider dans notre choix, mon cher ami, nous n'éviterions pas

l'extrémité du scepticisme._

_Tu verras, dans cette galerie de portraits, des poètes qui

répudient les nouveautés les plus récentes et, hier encore,

les plus attrayantes; des mathématiciens qui ne croient plus à

l'évidence mathématique; des philosophes qui annoncent la mort

de la métaphysique. Tu verras des démolisseurs intrépides et

des constructeurs inquiets. Principalement, tu verras que ces

différents maîtres d'une théorie s'entendraient mal les uns avec

les autres, s'ils n'étaient bien pourvus d'aménité, de douceur

indulgente et s'ils ne possédaient une aimable faculté de sourire._

_La plus terrible désorganisation de l'idéologie contemporaine

s'est manifestée à l'époque où nous cessions d'être parfaitement

jeunes et quand nous_ _arrivions à l'âge où l'on serait content

de savoir un peu ce qu'on pense, où il serait convenable de perdre

l'irrésolution qui fait le charme ambigu de l'adolescence. Notre

maturité aura subi de rudes tribulations. Et nous avons bien du

mérite à n'être pas des libertins._

_Après avoir longtemps épilogué, selon l'usage de nos compatriotes

épars, nous nous réfugions dans l'asile de nos préférences

lointaines. Il est, à cette fin, nécessaire que nous remontions

au delà de nos écoles, comme on disait jadis, et jusqu'à nos

enfances pour y trouver nos désirs profonds, nos clairs devoirs et

nos volontés franches. La pire folie consiste à se figurer qu'on

invente la vie ou qu'on l'inaugure. Parmi les joueurs de flûte

et les bâtisseurs de systèmes, il y a le plaisir d'un instant;

il n'y a que cela. Et les doctrines valent les doctrines. Nos

plus délicates recherches spirituelles ne nous donnent que des

motifs de savante incertitude. Alors, renonçant aux plus élégantes

perversités de l'intelligence, nous rentrons chez nous comme

après une équipée dangereuse. Ce voyage, ce retour, on le fait

sans difficulté, avec un peu de mélancolie, avec une allégresse

désabusée. Les chemins de la pénitence sont doux d'un bout à

l'autre, d'abord avec de futiles souvenirs, ensuite avec de bonnes

espérances; on abandonne et l'on n'est point abandonné._

_Je t'offre donc ce petit recueil d'idées contemporaines,

autorisées, les unes à merveille et les autres un peu moins bien,

par leurs tenants; quelques-unes d'entre elles nous tentèrent

naguère, et le prestige a disparu: d'autres, que nous négligions,

nous tentent ou bien sont à la veille de le faire. Tu choisiras;

tu as choisi. Et, comme nos préférences sont à peu près les mêmes,

tu me loueras de laisser voir les miennes et d'avoir éconduit les

séductions périlleuses de l'impartialité._

_André BEAUNIER._

VISAGES

D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

LE VICOMTE DE VOGÜÉ

Cette très noble, grave, éloquente et poétique pensée, que rien

ne détachait de son espoir, fut sans cesse occupée de regarder

le spectacle de la vie moderne et d'y pressentir obstinément la

présence d'un rêve.

Le caractère de cet esprit, de cette œuvre et de cette activité

fut un idéalisme fidèle et, par moments, héroïque. Les réalités

tumultueuses et l'époque ne détournèrent pas Vogüé de croire à

l'efficacité bienfaisante des idées. Notre époque en a découragé

d'autres, mais non pas lui: elle ne put que l'attrister.

Il y a vingt-cinq ans, à peu près, qu'il manifesta sa croyance ou,

plutôt, sa volonté d'une croyance. Ce fut une sorte d'évangile

imprévu, qui étonna les littérateurs et qui émut les philosophes.

Aux environs de 1885, ceux-ci et ceux-là étaient réalistes et

positivistes. La philosophie s'éloignait de la métaphysique et

elle commençait à se distribuer entre les sciences particulières,

lesquelles se signalaient par leur imprudente sécurité; et, quant

à la littérature, elle comptait excessivement sur l'intérêt,

sur la valeur et sur la signification totale de l'observation

ou, comme on disait avec un jeune orgueil, de la méthode

expérimentale. C'est alors que Vogüé protesta contre une telle

diminution de ce qui fait le naturel souci des âmes.

On oubliait, précisément, les âmes: il se souvint d'elles et il

les défendit.

Il s'adressait aux écrivains--et, pour un apôtre, il n'y a pas

un auditoire plus dangereux;--il les priait de méditer--ce n'est

pas leur besogne habituelle--sur ces lignes de la _Genèse_: «Le

Seigneur Dieu forma l'homme du limon de la terre...» Mais ce n'est

pas tout, ô écrivains de 1885 notamment: «Et il lui inspira un

souffle de vie; et l'homme fut une âme vivante.» Vous l'aviez

joliment omis, ô écrivains de 1885; et vous, écrivains ultérieurs,

vous en souvenez-vous, même après qu'on vous l'a rappelé?... Or,

le limon, c'est affaire à la science expérimentale de l'étudier,

d'y remarquer diverses choses, de les noter, de les ranger, de

s'en servir; mais, le souffle, il ne faut pas qu'on le néglige,

sous peine de ne rien constituer de vivant: «car la vie ne

commence que là où nous cessons de comprendre».

Cette formule, ne la menons pas jusqu'à ses conséquences

dernières, jusqu'au mysticisme et jusqu'à l'agnosticisme périlleux

qui vous appellent dès qu'on a quitté les certitudes positives,

du moins ce qu'on nomme, à tout hasard, ainsi. Ce qu'affirme

cette formule, c'est l'authenticité du mystère. Ce qu'elle nie,

en outre, c'est la possibilité de disjoindre ces deux éléments

indissolubles de toute réalité: la matière concrète et sa

substance mystérieuse.

La matière concrète est l'objet sur lequel travailleront les

positivistes: et, s'ils sont positivistes, peu importe. Mais la

substance mystérieuse nous invite à la religion.

Par là, Vogüé n'entend pas, en principe, telle foi déterminée

plutôt que telle autre: il veut dire qu'une partie--et l'essence

même--de ce qui est réclame notre émerveillement. Il veut dire

aussi qu'on ne peut pas regarder toute la nature: une partie de la

nature échappe au regard de nos yeux; et nous la devinons. Bref,

il y a, dans la nature, de l'évidence et, principalement, de la

croyance.

Il s'insurgeait au nom de la croyance. Ou bien, en d'autres

termes, il ajoutait à ce qui est physique ce qui est moral: l'âme.

Il condamnait une littérature qui se contente de peindre ce

qu'on voit. Par exemple, s'il admirait l'art de Flaubert et de

Stendhal, il réprouvait l'esthétique de _Madame Bovary_ et de la

_Chartreuse de Parme_. A ces deux livres, il préférait--pour être

bien démonstratif--l'imparfait _Adam Bede_ de George Elliot. Là,

il sentait une «grandeur invisible»:--«Une larme tombe sur le

livre; pourquoi, je défie le plus subtil de le dire: c'est que

c'est beau comme si Dieu parlait, voilà tout!...»

Dégagez l'âme de la réalité: tel est, en résumé, le vif apostolat

que Vogüé mena parmi ces terribles gentils, les littérateurs.

* * * * *

Son évangile de littérature nouvelle parut, sous la forme d'une

préface, en tête du _Roman russe_. C'est à la lecture de Tolstoï,

de Tourguéneff et de Dostoïevsky, peu connus alors chez nous, que

le savant critique avait senti naître en lui le désir d'un art

idéaliste ou, mieux, d'un art qui tînt compte des âmes et de leurs

divines velléités.

Cette préface fit du bruit. Et peu s'en fallut que Vogüé ne devînt

le fondateur d'une secte. C'était plus et moins qu'il n'avait

souhaité. Je ne sais si, parfois, ses disciples ne l'inquiétèrent

pas. On les appela néo-chrétiens ou néo-catholiques.

En fait, il ne s'agissait pas de constituer un nouveau

christianisme. Ce que le maître avait indiqué, c'était la

nécessité de rétablir, dans la pensée contemporaine, une idée

religieuse.

On vit, assurément, des néo-chrétiens qui allaient un peu vite en

besogne, si d'autres ne faisaient rien. Et l'on en cite plusieurs

qui ont mal tourné: il n'est pas d'église qui n'ait ses brebis

turbulentes. Ajoutons qu'une église composée de littérateurs

est plus exposée qu'une autre à de tels ennuis: ces gens sont

dépourvus d'ingénuité véritable et, fréquemment, légers; puis les

idées qui entrent dans leur cerveau deviennent des phrases, en

moins de temps qu'il n'en faudrait pour y songer.

Tout de même, on peut constater que, de l'époque où se répandit

l'évangile du _Roman russe_, date en notre pays une littérature

idéaliste qui a donné quelques chefs-d'œuvre.

* * * * *

A l'auteur de cet évangile, on reprocha d'affirmer éperdument

qu'il fallait croire et de ne pas dire ce qu'il fallait croire.

C'est beaucoup demander à un seul apôtre! Cependant, on le lui

reprocha, et non sans une apparence de raison. Il éveillait

l'appétit des fidèles et il ne les nourrissait pas. Mais, dans

l'abstention qu'il observa là-dessus, il y a encore l'un des

caractères de sa philosophie. Le mystère a, au long des âges,

revêtu bien des costumes divers. Le principal est qu'on ne le

méprise pas: après cela, que chacun l'habille à sa fantaisie.

Et puis, Vogüé ne voulait pas que sa doctrine fût contradictoire

à une préférence dogmatique. Il avait la sienne, mais il

n'éconduisait par celle d'autrui. Il a écrit: «A quoi bon vivre,

si ce n'est pour s'instruire, c'est-à-dire pour modifier sans

relâche sa pensée? Notre âme est le lieu d'une perpétuelle

métamorphose: c'est même la plus sûre garantie de son immortalité.

Les deux idées ne sont jamais séparées, dans les grands mythes où

la sagesse humaine a résumé ses plus hautes intuitions.»

Il ne préjugeait pas ce que pourrait être, un jour, la pensée ou,

comme dit Tolstoï, la «conscience religieuse» de l'humanité. Ce

qu'il affirmait, c'était l'idéalisme, et non l'une de ses formes

au détriment des autres.

* * * * *

Il fut un grand voyageur: et il fit perpétuellement le double

voyage des livres et des pays. Il se promena par le temps et

l'espace, amusé des civilisations anciennes ou lointaines.

L'Orient l'enchanta, qui est la terre natale des religions. Il

en aima les paysages, qu'on dirait préparés pour de sublimes et

familières paraboles. Il en aima aussi la désolation formidable

et comme le poignant désespoir, cette nostalgie qui tourmente

les âmes et qui fait qu'ici-bas elles ne se sentent pas

installées dans leur vraie patrie. Aux portes de Baktchi-Saraï,

à Tchoufout-Kalé, un jour, il aperçut une tribu de tsiganes qui

habitait de misérables huttes: quelques pierres accotées au flanc

de la montagne et fermées par un lambeau d'étoffe. Ces parias

vivaient comme on ne peut pas vivre. Et, s'ils vivaient, c'était

grâce à leur musique sempiternelle, musique étrange et qui, à

leurs âmes, servait de diversion prestigieuse.

Aux différents carrefours de l'histoire, il rencontra de telles

hordes, ainsi dépourvues, soumises aux rudes traitements de la

sauvagerie humaine et du destin. Chacune d'elles lui apparut

sinistre, mais pourvue de sa musique, sans quoi la race des hommes

serait anéantie depuis longtemps. Une musique ou une autre:

celle-ci qui frémit sur des cordes tendues, celle-là qui n'est

que le son d'une parole véhémente, celle-là qui n'est qu'un fier

fanatisme ou bien qu'une espérance douce, celle-là encore qui, au

fond des âmes, ne fait que le bruit monotone et léger d'une divine

patience.

Qui ne se rappelle, dans les _Histoires orientales_, l'aventure

de Vangheli le Syrien, diacre, marin, pêcheur d'éponges, qui

devient amoureux de la folle Lôli, tue son rival et, après maintes

tribulations de douleur, remercie le Seigneur Dieu «d'avoir fait

la terre si grande, afin que ceux qui souffrent puissent marcher

devant eux jusqu'à ce qu'ils aient lassé le souvenir qui les

poursuit»?

La terre d'Égypte, que visita Vogüé, eut assurément une influence

vive sur son esprit. Ce voyage le rendit plus curieux encore

des paysages pittoresques, plus sensible au caractère varié

des civilisations étranges, plus attentif au visage divers qui

prend la vie des hommes à travers le temps et l'espace. Il reçut

fortement l'impression du passé; il s'éprit davantage encore

des nostalgiques rêveries qu'éveille la contemplation des âges

persistants. Au pied des Pyramides, il relut les _Pensées_ de

Pascal. En ce lieu d'histoire qui refuse d'être abolie, il

aperçut, à la porte d'une petite tente, un fellah employé aux

fouilles; et il écrivit: «Alors j'ai pensé qu'il doit y avoir

quelqu'un pour qui cette antiquité et cet espace sans bornes sont

misères égales, qui juge ce mendiant et les Pharaons, une loque

de toile et les pyramides, aujourd'hui et les longs siècles, à la

commune mesure de son éternité.»

De tant de races, de peuples et de temps, il étudiait la

transition lente, il examinait le successif héritage. Il contrôla

de cette manière le devenir ininterrompu des âges; et il vit comme

l'un ne continue pas seulement les autres, mais en dérive.

Il aboutit évidemment à une doctrine de la tradition perpétuelle.

Alors, quand il revint des périples qu'il avait accomplis à

travers le temps et l'espace, et quand il examina son époque,

il s'effraya de la voir si dédaigneuse du passé, audacieuse et

résolue à rompre avec les siècles antérieurs. Il lui rappela que

les morts parlent et que leur voix est impérieuse.

Prophète du passé,--il mérite ce magnifique nom. Mais comme, en

outre, il aima son époque si folle, et qu'il trouvait, en dépit de

la folie, admirable!

L'une des dernières pages qu'il ait publiées portait ce titre:

_Une grande année_. Cette grande année, c'était 1909, l'année

des aviateurs. Aux Français qui se laisseraient affliger par

les signes mauvais que donne la politique, il conseillait de ne

pas croire que la vie de la nation fût toute révélée par son

exécrable Parlement. Les vilaines choses du Palais-Bourbon, il les

connaissait: pendant une législature, il avait été à la Chambre.

Quand l'élurent ses compatriotes de l'Ardèche, il espéra sans

doute que le Parlement lui donnerait l'occasion d'agir. Il sut

bientôt que la Chambre de nos députés n'est pas un bon endroit et

qu'on n'y fait rien. La législature écoulée, il se retira, plus

triste que jamais, tout à la mélancolie d'une épreuve qui avait

tourné contre son vœu. Il eut le cruel chagrin du philosophe qui a

senti que la philosophie n'est pas la souveraine des démocraties

parlementaires. Mais quoi! 1909 est, pour la France, l'année des

belles découvertes et marque superbement l'effort qu'on fit chez

nous en vue de passionnantes conquêtes, auxquelles l'humanité fut

attentive.

Il était curieux des nouveautés que trouvent les savants et des

progrès que réalise l'industrie. Les merveilles qu'assembla

l'Exposition de 1889, il les décrivit comme les splendeurs des

villes orientales où dorment les siècles de l'oubli. Les questions

du jour éveillaient son ardente curiosité. Il en ressentait

profondément l'émoi. Des moindres faits, il découvrait les

significations hypothétiques et les redoutables prolongements.

De merveilleuses images étaient la parure de ses quotidiennes

rêveries, qui prenaient aisément une harmonieuse qualité de poèmes.

* * * * *

La tradition et l'avenir vont, dans son œuvre, du même pas

auguste. Leur double passage est un émouvant spectacle. Mais leurs

deux routes sont parallèles,--et malgré lui, car il aurait voulu

les réunir. Toute sa philosophie politique et morale est dans le

regret et l'angoisse qu'il éprouve à les voir séparées.

C'est la grande mélancolie de tous ses livres; et c'en est la

beauté sombre. Nulle époque d'aucun pays ne s'improvisa une âme...

Il fut tourmenté de cette inquiétude que suggérait au patriote

l'historien.

Et il y a, dans tous ses livres, une tristesse que charme, comme

la musique les tsiganes de Baktchi-Saraï, la mélodie des phrases

qui développent éloquemment leurs sons et leurs rythmes. Il y

avait aussi, dans toute sa façon d'être, cette même tristesse,

mais animée de stoïcisme et fière assez pour se montrer sereine et

gracieuse dans la douleur.

Il était grand et fort. Sa voix nette et bien sonore scandait les

mots avec énergie. Il ne souriait que de temps en temps, et comme

pour se divertir du songe des siècles. Il était amical et simple.

En l'un de ses beaux livres, il a traduit avec bonheur le symbole

de ces scarabées que le peuple ingénieux d'Égypte mettait,

dans les momies, à la place du cœur. Celui-ci, travaillé des

souffrances d'ici-bas, on l'ôtait et on le jetait; on lui

substituait l'emblème de la métamorphose, qui est l'image humaine

de l'éternité. Le nom hiéroglyphique du scarabée est synonyme

du mot _devenir_. Et lui, dégagé des attaches terrestres, cet

esprit que sa méditation préparait a soudain pris son vol, les

ailes enfin délivrées des élytres, pour aller contempler ailleurs

des vérités, analogues sans doute à ses idées, mais fixes et

rayonnantes.

CHARLES BORDES

Le grand César Franck disait:--«Je ne sais pas ce qu'il adviendra

de mon œuvre; mais j'aurai eu, parmi mes élèves, trois hommes de

génie.» Et il les désignait; c'étaient Henri Duparc, Alexis de

Castillon et Charles Bordes.

A présent, de ces trois hommes de génie, il ne reste qu'Henri

Duparc, le Baudelaire de la musique, l'auteur de ces poignantes

mélodies, _la Vie antérieure_, _l'Invitation au voyage_, et de

bien d'autres, celles-ci composées sur des poèmes des _Fleurs du

mal_, et si nostalgiques, si délicates et fortes, si belles!...

Mais Alexis de Castillon est mort peu de temps après la guerre,

très jeune encore, ayant donné à prévoir une sorte de nouveau

Schumann, ardent musicien, fécond, prodigue de sonorités

splendides, inventeur d'idées et de sentiments.

Charles Bordes est mort à quarante-cinq ans; et, depuis une

dizaine d'années, il était paralysé. Ce coup terrible avait

interrompu son œuvre au moment même où elle fleurissait, où elle

allait s'épanouir magnifiquement, avec une simple et puissante

originalité.

Il y a de longues années aussi que la maladie empêche Henri Duparc

d'écrire.

Et ainsi, l'admirable promesse qu'était le génie de ces trois

élèves de César Franck, si différents entre eux, si variés, si

allégrement créateurs, cette promesse abondante, opulente, le sort

n'a pas voulu qu'elle réalisât toute sa plénitude.

De telles aventures sont douloureuses. Elles sont, en outre,

gênantes pour nos idéologues évolutionnistes. La musique française

contemporaine aurait sans doute évolué autrement, si ces trois

musiciens avaient eu leur destinée normale et leur efficacité. Les

philosophes qui épiloguent sur les fameuses lois de l'histoire

ne tiennent pas compte des hasards et de leurs déraisonnables

caprices.

* * * * *

Je n'ai connu Charles Bordes que tardivement.

On était d'abord attristé de le voir, si chétif et blessé, sa main

gauche tout à fait morte, sa jambe gauche qui se faisait traîner,

ses yeux qui ne remuaient pas ensemble. On le croyait effaré. De

noir vêtu, avec un col bas, une cravate noire et, souvent, une

redingote boutonnée de façon quasi religieuse, il avait l'air

d'un clerc humble et doux.

Ses cheveux courts et qui n'étaient pas coiffés, sa courte

moustache noire et, dans toutes ses manières, quelque chose de

mélancoliquement craintif et résigné: on allait avoir pitié de

lui; mais la dignité de son attitude imposait. Dans cette extrême

faiblesse du corps, il y avait visiblement une vive énergie de

l'esprit. Il semblait pauvre et, avec tant de naturelle modestie,

si fier! Il était, comme le saint charmant d'Assise, lui aussi le

Poverello,--oui, le Poverello de la musique.

On s'attristait d'abord; et puis, non.

Un de ses amis, son plus parfait ami,--et qui fut, pour lui, si

gentiment bon que l'on n'ose pas le nommer,--me disait:

--Ne plaignez pas Bordes; il est très heureux!...

Pauvre Bordes!... Mais il était heureux, en effet; on ne tardait

pas trop à s'en apercevoir: une gaieté enfantine, et de qualité

presque divine, l'animait bientôt, dès qu'il entrait en sécurité.

Il fallait qu'on oubliât, de même que lui, toutes les émouvantes

raisons qu'il aurait eues de se désespérer; alors, il riait, il

plaisantait, il se moquait des singulières péripéties de son

existence, il était amusant, drôle.

Il s'amusait; il s'est beaucoup plu dans la vie. Il ne lui

demandait guère et il était content de la moindre aubaine qui

lui advenait. Il avait été assez riche; et puis tout son argent

s'en était allé sans qu'il sût avec exactitude comment. Il avait

été bien portant; et puis sa santé aussi s'en était allée, un

jour, avec tant de soudaineté qu'à peine s'en aperçut-il. Ceci et

cela ne lui apparurent que comme des accidents à propos desquels

il ne faut pas conclure. Son allégresse était la flamme de son

intelligence; et les défaillances de la réalité matérielle n'y

portèrent pas atteinte.

* * * * *

Il fut un grand bohème; mais, ce grand bohème incorrigible, il le

fut avec noblesse.

Il avait un domicile; mais il le quittait avec facilité, avec

joie. Il adorait de voyager, de vagabonder. Nulle belle musique ne

l'a jamais appelé, en aucun lieu proche ou lointain, sans que tout

de suite il arrivât, muni de sa ferveur et prêt aux bons offices.

Il a éduqué, dressé, excité de sa noble passion d'artiste, des

centaines de musiciens. Il n'avait pas de mots à leur dire

pour leur inculquer le désintéressement qui fut son habitude

quotidienne et sa morale à peine consciente. Lorsqu'ils voyaient

ce paralytique pauvre et qui, pour venir à eux, avait fait un

long et dur chemin, agiter de sa bonne main le bâton du chef

d'orchestre et mettre en chacun de ses mouvements toute son âme

subtile, tendre et fougueuse, ils subissaient le merveilleux

prestige de son art et de sa piété.

L'un des plus admirables peintres de ce temps disait à je ne sais

plus qui, avec une brusquerie orgueilleuse:

--De mon temps, monsieur, on n'arrivait pas!...

Charles Bordes, s'il n'avait pas eu la fine élégance de

sa naïveté, eût admonesté ainsi les jeunes hommes pressés

d'aujourd'hui. Tout bonnement, il s'étonna de les voir tant se

démener au service de leur renommée impatiente. Il ne désira pas,

lui, d'arriver: il se divertissait trop, sur la route!...

On le lui reprochait doucement; on se désolait de ce qu'il

n'eût point assez d'ambition pour achever son opéra, _les Trois

Vagues_; quoi donc? lui fallait-il deux mois pour en faire un

chef-d'œuvre authentique?... Seulement, Bordes n'avait jamais deux

mois consécutifs à sa disposition, pour travailler en égoïste.

Il s'y mettait; il prenait la résolution de s'enfermer avec sa

besogne... Et, tout à coup, voici qu'un autre soin le requérait.

L'occasion se présentait de donner--ah! n'importe où!--une messe

de Palestrina, un acte de Lulli, une entrée de ballet de Rameau.

Or, il ne pouvait pas faire à la fois tout cela: c'est toujours à

lui qu'il renonçait.

Et ce n'était pas qu'il fût découragé de son œuvre de

compositeur. Non, il l'aimait! Je l'ai vu qui entendait

chanter ses mélodies adorables, le _Vieil air_, si pimpant et

mélancolique, la sublime déploration de _Mes morts tristement

nombreux_, l'extraordinaire _Dansons la gigue_, dont le rythme

terrible et railleur emporte des tourbillons de souffrance et de

chagrin qui fait le fou: il était heureux jusqu'aux larmes et il

éprouvait, avec une minutie alarmée, tout le détail des sentiments

qu'il avait réalisés sous les espèces magiques des sons. A les

reconnaître tels qu'il les avait suscités en imagination, il

frémissait.

Il aimait sa musique superbe et gracieuse. Mais il aimait d'autres

musiques encore; et même, il les aimait davantage. Ou bien, aimant

toutes musiques, la sienne parmi les autres, il ne préférait

pas accorder son zèle à celle-là plutôt qu'à celles-ci. Et son

abnégation, qui ne lui coûtait pas, fit que presque toute sa vie

fut consacrée à la musique des autres.

* * * * *

C'était, à une époque telle que la nôtre, sa singularité, cet

oubli de lui-même et cette incarnation facile en des œuvres qui

n'étaient point la sienne.

A cause de cela, on ressentait à son égard une sorte de déférence

étonnée. Il ne ressemblait pas du tout à ce que le malheur des

temps a fait de l'artiste moderne: il n'avait pas pour lui-même

cette prédilection passionnée qui caractérise nos contemporains,

lesquels, d'habitude, ne se gaspillent pas.

Il n'était pas un homme d'à présent. Parmi ses émules, sans

rivaliser avec eux, il paraissait dépaysé, bizarre. Il aurait

été, je crois, plus content aux siècles médiévaux où les artistes

ne songeaient seulement point à signer leurs réussites et se

réjouissaient de les avoir accomplies sans tirer de là ni vanité

ni profit.

Et enfin, nous nous le rappellerons comme un être quasi

extravagant de bonté, doux, confiant et génial, qui répandait

avec un abandon suranné les richesses de son esprit. Un jour, il

composa le sublime et ravissant «Madrigal à la Musique». Mais

toute sa vie et tous les instants de sa vie furent un madrigal

joli, sincère et pieux à Notre-Dame la Musique. Il la servit de

tout son cœur, avec une fidélité fervente et qui n'eut jamais

de relâche. Et il reçut, grâce à elle, les célestes présents.

La Notre-Dame de Musique, à la dévotion de qui Charles Bordes

vécut avec profusion, lui accorda, dès ce bas monde, la faveur de

vivre dans un perpétuel divertissement que les sons savants et

mystérieux charmaient.

BJŒRNSTJERNE BJŒRNSON

En France, pour tout dire, on ne le connaissait pas beaucoup.

Mais, en Norvège, il avait la renommée d'un véritable poète

national. Son œuvre est immense, un peu mêlée, un peu confuse, et

toute pleine de belles choses, sans doute mieux intelligibles en

Scandinavie que chez nous. Puis, il avait constamment répandu son

activité, son éloquence d'apôtre et de publiciste. Son personnage

était aussi populaire que ses écrits. Il a été l'émule d'Henrik

Ibsen; et sa gloire fut peut-être plus étendue encore, plus aimée.

On l'a vu plusieurs fois à Paris, avant qu'il n'y revînt pour y

mourir.

C'était un grand et beau vieillard, très doux et très bon, mais

qui n'avait pas l'air commode; et il ne l'était pas, en effet:

seulement, sa véhémence tournait à une sorte d'évangélisme. Sur

son formidable front, des cheveux blancs et drus se hérissaient,

comme électrisés par la pensée ardente. Des favoris courts

cachaient les oreilles. Derrière les lunettes d'or et, si l'on

peut s'exprimer ainsi, protestantes, les yeux brillaient durement

sous les touffes des gros sourcils. Mais le caractère de la figure

était l'étonnante grimace que faisaient les fortes ailes du nez,

la bouche grande et serrée, et deux rides profondes barrant les

joues. Un visage énergique, sévère, terrible et auquel le sourire

donnait une enfantine bonhomie.

Il était né dans la région froide et farouche des monts Dofrines,

à Kvikne, pays étrange et dont il a senti, en même temps que le

charme natal, l'étrangeté. Un personnage d'_Au delà des forces_

constate l'influence qu'a sur les esprits cette extraordinaire

nature. Les paysages n'ont pas les dimensions normales; tout

l'hiver il fait nuit, jour tout l'été. Le soleil, que voilent les

brumes de la mer, a souvent l'air trois ou quatre fois plus grand

qu'il ne l'est ailleurs. Le ciel, la mer et les rochers ont des

couleurs surprenantes qui vont du rouge vif et du jaune éclatant

aux nuances les plus douces et les plus délicates du gris et du

blanc. Les aurores boréales multiplient leurs fantasmagories;

les lignes principales des sites s'amollissent soudain, changent

la forme des objets... Et le héros de Bjœrnson ajoute: «Il est

naturel que les conceptions des hommes, en rapport avec cet

entourage, soient démesurées. A entendre leurs légendes, leurs

contes, il semble qu'on a entassé un pays sur l'autre. Les

banquises envoyées par le pôle paraissent des jouets venus en

dansant.» Ces quelques lignes pourraient servir d'épigraphe--et

d'excuse--à toutes les études que les Latins écrivent au sujet des

littératures scandinaves. Pour qui n'est pas le moins du monde né

dans les monts Dofrines et pour qui n'a pas vu, tout jeune, la

dansante arrivée des banquises, l'œuvre d'un Bjœrnson, avec toutes

ses beautés, demeure assez mystérieuse.

* * * * *

Il était le fils du pasteur de la paroisse de Kvikne. Il n'a été,

lui, le pasteur d'aucune paroisse; mais, peu à peu, il devint

en quelque sorte le prêcheur de toute la Norvège. Journaliste,

directeur de théâtre, conteur et auteur dramatique, il a toujours

eu le souci des idées morales; et il ne les aimait pas seulement

pour lui, pour son usage, mais il voulait encore les promulguer.

Par exemple, il s'était fait une noble doctrine de la pureté

spirituelle et physique. Il n'admettait pas que cette pureté

fût l'apanage et le devoir des seules femmes: il l'imposait

encore aux hommes, et pareillement, avec la même exigence. De là

cette comédie dramatique du _Gant_ qui a, paraît-il, déterminé

en Norvège un «mouvement d'opinion». Et puis, sous le titre de

_Monogamie et polygamie_, il composa une conférence, qu'il récita

par tout le royaume.

Tous ses écrits comportent un enseignement. Il lui est du reste

arrivé, dans le cours de sa longue vie, de changer d'opinion sur

divers problèmes. Alors, il enseigna autre chose; mais il enseigna

toujours. La philosophie de son œuvre n'a peut-être pas beaucoup

d'unité; mais, quoi qu'il pensât, il le pensait avec la même

incessante énergie.

Quand on y songe, on est émerveillé de voir qu'il n'y a guère que

les littératures latines, dans l'Europe contemporaine, qui soient

véritablement frivoles. Les littératures germaniques, aussi, mais

moins. Les Scandinaves et les Slaves sont infiniment plus sérieux.

Les Tolstoï, les Ibsen et les Bjœrnson ne sont pas de chez nous.

Ils ont une confiance magnifique dans l'efficacité prédicante des

belles-lettres. C'est leur honneur; et c'est, en outre, le signe

de leur jeunesse: leurs littératures ne sont pas anciennes. Je

crois que nous avons failli avoir cela aux environs de 1848; mais

le zèle dogmatique nous passa bientôt et nous sommes revenus à

notre chère futilité.

D'ailleurs, il n'est pas très facile de résumer la philosophie

morale de Bjœrnson. En tout cas, il faut distinguer, dans

l'histoire de sa pensée, deux périodes.

Sous l'influence de son éducation, de son enfance toute bercée

aux contes d'Asbjœrnsen et aux pieuses remontrances de son père,

le pasteur du Kvikne, il fut d'abord très religieux, évangélique

plutôt, enfin religieux comme on l'est en pays de sectes

nombreuses et fraternelles. Il avait subi l'influence, alors très

vive, de ce Danois, Gruntvig, chrétien joyeux, ami du peuple,

de la nature, de la Scandinavie et d'un Dieu un peu vague. En

politique, cela faisait du nationalisme et du libéralisme, du rêve

aussi. Le tout, assez mystique, en somme.

Et puis Bjœrnson lut les Anglais, Darwin, Spencer, Stuart Mill.

Ces trois écrivains le menaient au positivisme. Il y alla.

Il aurait pu lire d'autres Anglais et, par exemple, les Berkeley,

les David Hume: il y eût pris, peut-être, la contagion d'une

métaphysique idéaliste. Mais non; et il devint positiviste, à

la suite de ses lectures. On l'est volontiers, dans les pays de

mysticisme, comme si l'on trouvait en cette calme doctrine le

repos dont on a tant besoin après de telles fatigues spirituelles.

Un voyage en Amérique acheva de convertir Bjœrnson au sentiment du

concret.

A partir de ce moment-là, il fut l'apôtre de la science comme il

avait été l'apôtre de la religion. Un de ses personnages s'écrie:

«Ne te moque pas de la science; à quoi diable croirions-nous?...»

Évidemment!... Mais il n'y a pas là de désespoir idéologique ni

aucune ironie. Entre ses deux croyances successives, Bjœrnson

n'a pas eu la plus petite période de mécréance douloureuse ni de

doute amusant. La science s'est, dans son esprit, tout de suite

substituée à la religion. Et, que ce fût à la religion ou à la

science, il croyait naturellement. Telle était la générosité de

son caractère.

En tête d'_Au delà des forces_, il a écrit ces lignes

significatives: «Cette pièce est faite d'après les _Leçons sur

le système nerveux_ de M. Charcot et les _Études chimiques sur

l'hystérie-épilepsie ou grande hystérie_ du docteur Richet.» Une

pièce de théâtre qui a pris, en de tels ouvrages, sa substance et

sa documentation n'est pas un vain amusement d'artiste. Et voilà,

certes, de quoi faire rougir nos aimables vaudevillistes, à moins

qu'ils ne voient, dans cette œuvre même, tout ce que la science

perd de sa valeur et de son intérêt poignant à entrer dans un

scénario théâtral. Et le drame n'y gagne pas ce que la science a

perdu. Tout compte fait, nos charmants vaudevillistes sont des

sages.

* * * * *

Sans doute n'a-t-on rien écrit de moins clair, pour le théâtre,

qu'_Au delà des forces_. Mais la seconde partie est plus obscure

que la première.

Ainsi, le second _Faust_ est plus obscur que l'autre; seulement,

n'exagérons rien.

La conclusion de la deuxième partie est tout à fait singulière;

elle est à la fois bizarre et innocente... Je dis que c'est la

conclusion... Je le crois; en tout cas, c'est la fin. L'on y

voit un jeune homme qui console tout le monde en racontant qu'il

a inventé un aéroplane. Cet appareil sera chargé de remédier

au «désespoir des masses»: il aura bien à faire; et c'est plus

lourd que de porter des voyageurs! N'allons pas plaisanter sur

la navigation aérienne; mais enfin, il est difficile de penser

que cette ingénieuse application des lois de la physique puisse

remédier à toute la douleur morale qu'il y a dans _Au delà des

forces_. Cet aéroplane est, je le sais, un symbole de la science.

Mais, justement, on se demande si peut-être Bjœrnson ne compte pas

un peu trop sur la science,--oui, sur la qualité religieuse de la

science.

Disons-le, à tout hasard: il y a, dans cette idéologie

nébuleuse,--nébuleuse et qui, à cause de cela, impose,--un peu de

puérilité. Du moins, il me semble. Un peu de puérilité, mais tant

de mystère que la puérilité de la chose n'est pas tout de suite

apparente. C'est de la nuit noire et dans laquelle se meuvent des

ombres. La nuit est si noire que les ombres y sont des fantômes

assez nets. Des lueurs y passent; des lueurs qui ont la brièveté

des «éclairs de chaleur»; des lueurs courtes... Enfin, je ne sais

pas comment, c'est assez beau tout de même; et, quelquefois,

c'est très beau. C'est angoissant. Il y a là une sorte de

grandeur obscure et qui donne à rêver. Nos esprits de Latins sont

déconcertés; mais ils ont la manie honnête de comprendre: alors,

ils cherchent. L'inquiétude qu'ils éprouvent suscite en eux le

pressentiment du sublime. Et ils sont peut-être dupes; mais ils

n'en ont pas l'assurance: et, dans l'incertitude, ils frissonnent.

Ils ont bien raison.

* * * * *

Nous sommes à tâtons. Cependant, essayons de deviner un peu

précisément cet extraordinaire Bjœrnstjerne Bjœrnson, qui portait

avec bonhomie un nom si difficile à prononcer et qui, en son

langage si redoutable, n'avait peut-être rien que de très simple à

nous dire. Je crois qu'il était optimiste,--et qu'il n'en fallait

pas davantage pour le distinguer du grand Ibsen. Je crois qu'il

avait une intrépide confiance dans la valeur et dans l'efficacité

de ses prêches; et cela, spontanément, quelle que fût, d'ailleurs,

la matière de sa prédication, religieuse ou scientifique. Ibsen

était pessimiste: ce qu'il a montré d'émouvant, c'est le duel

de l'individu contre les foules. En pareil cas, l'individu est

toujours battu; il n'a pas d'autre refuge, pour sa fierté digne,

que son orgueil: et l'orgueil n'est pas gai. Mais Bjœrnson est

hardi, abondant, plein d'allégresse. S'il n'était pas né dans

la froide solitude des monts Dofrines, on le prendrait pour

un Norvégien méridional et, autant dire, pour un Norvégien du

sud-ouest.

Cette vivacité de conviction l'a, plus d'une fois, conduit à

s'occuper de problèmes qui ne relevaient pas immédiatement du

tribunal de sa conscience. Par exemple, il donnait volontiers des

conseils aux nations. Il nous en a donné; et il en a donné au

tsar de Russie. Comme il a, toute sa vie, réclamé l'indépendance

de la Norvège à l'égard de la Suède, il aurait pu être tenté de

respecter aussi l'indépendance des autres pays. Mais son ample

générosité naturelle ne le lui permettait pas.

Ce qu'il a fait de plus joli, et de charmant, ce sont des contes

villageois, où l'on sent qu'il y a toute l'âme de la Norvège.

Paysages très justes, anecdotes modestes et une atmosphère très

pittoresque.

Bjœrnstjerne Bjœrnson a été sur le point d'écrire des

chefs-d'œuvre de réalité scandinave.

Pourquoi une idéologie extravagante s'est-elle mise dans tout

cela, qui serait délicieux?...

Telle qu'elle est, son œuvre a quelque analogie avec le beau,

splendide et absurde spectacle que décrit un personnage d'_Au delà

des forces_. De folles et merveilleuses colorations se promènent

sur le ciel, la mer et les rochers; le soleil est plus grand que

de raison, trois ou quatre fois. Mais il ne fait pas clair. C'est

une sorte de durable crépuscule; ou bien c'est une aurore boréale

inopinée. Et il vient du pôle des banquises dansantes!...

CESARE LOMBROSO

Je n'ai vu Cesare Lombroso que peu de mois avant sa mort. C'était

à Stresa, sur la rive du lac Majeur, pendant un bel été. Sa fille

et son gendre Guglielmo Ferrero l'avaient prié de venir passer

quelques jours auprès d'eux. Il devait rester un peu; et puis,

subitement, il s'en alla. Il ne pouvait plus tenir en place.

Comme il avait, toute sa vie, ardemment travaillé, il voulait

travailler encore; il le voulait avec une obstination fébrile. Et

il souffrait amèrement de sentir que, pour la première fois, le

travail ne lui était plus une allégresse.

Mécontent de la difficulté soudaine, il voyagea. De semaine en

semaine, vagabond malade et illustre, en peine d'écrire, il

chercha, au nord de l'Italie, en Suisse, ailleurs, la tranquillité

de sa pensée, le bon endroit où il se figurait avec passion

que s'apaiserait son émoi et que renaîtrait son génie. Sa

prodigieuse activité mentale, son entrain d'idéologue, sa vive

gaieté intellectuelle qui jusqu'alors avaient si bien résisté

à la fatigue de l'âge, tout cela s'alentissait en lui: alors,

il s'en allait, frémissant et peureux, comme si l'atmosphère

était la cause, et comme si d'autres ciels devaient lui rendre

cette alacrité d'âme qui lui manquait. D'étape en étape, il se

décourageait davantage. En fin de compte, il résolut de retourner

à Turin, de rentrer tout de même chez lui. Et c'est là qu'une nuit

il est mort, d'une crise cardiaque.

Il était, le jour que je le vis, un petit vieillard aimable et

courtois qui, pour vous faire honneur, se dérange de sa tristesse.

Il lisait et prenait des notes. Habillé d'une longue houppelande

grise, la plume à la main, la cravate mince et blanche selon

l'usage ancien des docteurs, il venait à vous gentiment, avec un

sourire cérémonieux. Le visage était fin, malicieux; la curiosité

du regard et sa mobilité indiquaient l'habitude perpétuelle

d'observer, le désir alerte de connaître. Il se penchait vers

vous, très attentif, prêt à noter en sa mémoire ce qu'on eût dit

d'un peu valable. Et, à tout ce qu'on hasardait, il faisait un

gracieux accueil. Sa parole était précise, nette; et déjà elle

commençait d'être éloquente: mais, comme si une étrange timidité

l'eût pris de n'être plus l'extraordinaire causeur de naguère, il

tournait court et son silence était pathétique, tandis que les

yeux étincelaient de continuelle ferveur.

Je croyais le revoir le lendemain. Mais, à l'aube, il avait décidé

que le doux lac Majeur ne lui valait rien et qu'au bord du lac de

Genève il serait mieux. Terrible odyssée et pèlerinage inutile.

Cette tête ne renonça point à son génie facilement; elle ne

s'avoua vaincue, en somme, qu'après avoir tout essayé.

* * * * *

Il était né à Venise en 1836 et il publia son premier mémoire en

1855. Maintenant qu'il est mort, son effort scientifique a duré

cinquante-quatre ans. Il l'interrompit, un bout de temps, en 1859,

pendant la guerre d'Italie, pour être médecin de l'armée. Et puis,

ayant fait acte de bon citoyen, il se remit à sa besogne, qu'il

n'abandonna plus, qu'il n'abandonna jamais et dont, pour mourir,

il se détacha plus malaisément que de la vie.

Ses premières études, relatives au crétinisme, lui valurent

l'étonnement de Virchow. On le chargea d'un cours, sur les

maladies mentales, à l'Université de Pavie. Et puis il dirigea

l'hôpital des fous, à Pesaro; ensuite, on lui donna la chaire

de psychiatrie à l'Université de Turin. Sa renommée s'étendit

bientôt; et il ne cessa point de multiplier l'objet de son

expérience, d'élargir sa méthode.

Sa trouvaille fut d'appliquer à la psychologie les procédés de son

enquête médicale. La pathologie le menait à conclure nouvellement

sur la fragile santé du cerveau.

Je ne vais pas dresser l'inventaire de son œuvre, qui est immense;

je ne souhaite que d'en marquer le caractère. Et, si je ne me

trompe, le voici. Cesare Lombroso eut toute la minutie qu'impose

la stricte méthode expérimentale; en même temps, il était

admirable par sa puissante faculté inductive. Il ne croyait jamais

avoir réuni un assez grand nombre de faits contrôlés; et les faits

ne lui suffisaient pas, mais il était réclamé par les idées.

En 1872, il publia son _Anthropométrie de quatre cents malfaiteurs

vénitiens_; la même année, _la Folie criminelle en Italie_. Et

c'est le même homme qui, ensuite, généralisant les résultats d'une

enquête formidable et délicate, émit, dans _l'Homme criminel_, les

plus vastes hypothèses qu'autorise la science de la criminalité.

L'analyse expérimentale de la folie l'avait conduit à reconnaître

les tares analogues que manifestent le cerveau du dément et celui

du criminel. Pour le savant, le crime est un acte déraisonnable

dont il faut expliquer psychologiquement les particularités.

La notion même du crime est étrangère aux simples données

scientifiques; elle est de nature morale et sociale. Ainsi la

criminalité s'évade hors de la science absolue. Il y a quelques

années, louant devant l'Académie des sciences feu le professeur

Brouardel, le mathématicien Henri Poincaré s'effarait des

problèmes si complexes que pose la médecine légale... «Nous

ne sommes plus, disait-il, dans le domaine de la science pure,

mais en pleine mêlée.» Il ajoutait qu'alors la plus petite

erreur du savant risquait d'«abaisser l'humanité tout entière

en obscurcissant l'idée de justice»... Science et réalité,--le

contact de cela et de ceci est redoutable. Cesare Lombroso, fort

de la science, ne craignit point la réalité. C'est ce qu'a de plus

émouvant son œuvre patiente et audacieuse.

Visages d'hier et d'aujourd'hui · 第 1 / 14 段