VI

Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une

coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes,

d’_eiders-ducks_ et de _dove-kies_, les pigeons de la mer.

— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de

joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher

l’air plus doux, les eaux chauffées par le _Gulf-Stream_, la mer

immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en

avant!

Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides

s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer,

comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine

disait tout bas: _Reviens!_ au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de

s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au

delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans

la neige.

— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant

que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche

de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez!

Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh

bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la

foi: qui m’aime me suive!

Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’_Espérance_.

C’était Justus van Doole, le chirurgien.

Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux

longs poils blancs, et il partit.

Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant

un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers

le désert de glaces, le chemin du pays.

— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de

l’_Espérance_.

Cornélius répondit fermement:

— A bientôt!

On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces

deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la

recherche de l’Océan sans limites.

La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que

Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils

avaient déjà marché trois jours.

A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit:

— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but.

Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il

se servait comme d’un _ice-stock_.

Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre

le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit,

comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait

disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur

l’eau.

La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre.

— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir

un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans

autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien

d’autres!

Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui

hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre

les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas

être seul.

— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude.

Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin.

Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même,

l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu!

Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens

à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux

chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était

enfui, rebroussant chemin.

Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux

heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et

plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces,

quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce

chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et

jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours.

Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait.

Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient

autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris

de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon.

Cornélius van Elven avança encore.

Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût

déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de

brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une

immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de

glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! —

Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un

ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans

limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde.

— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle.

Hourra! hourra! hourra!

Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air

limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était

l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les

ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et

rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes,

semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était

au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement

d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se

jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos

étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et

plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius.

— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond,

la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette

mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus

loin et découvrir quelque terre vierge!

— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace

où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer

fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers!

«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi,

Margaret!»

Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau

hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois

couleurs:

— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne

ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave!

Vive la Hollande!

— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix

ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de

lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint

horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur.

Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se

tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de

bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:

— Carlos Flink!

— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est

arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom!

Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait

que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur

Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes.

Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur

cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave!

Était-ce possible?

— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.

Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de

van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami

d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à

travers les banquises, du voyage du _Saint-James_ dans la région du cap

Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par

les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos

Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion:

l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif

de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java.

Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves

terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il

souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de

tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc

triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire?

— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident,

tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du _Saint-James_,

qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint

demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La

Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»

— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me

l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le

projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en

disant: «J’ai trouvé!» c’est moi!

Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé

par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement

farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à

demi dissimulé sous les poils des fourrures.

Adriaan-Carlos se mit encore à rire.

— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et

je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous

irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus

loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune

créature humaine n’aura jamais osé aller!

— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius,

c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu,

Adriaan-Carlos?

Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient

pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.

Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de

bêtes, vers Adriaan qui s’était armé.

Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument:

— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir

là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte.

Cornélius van Elven, tu es mort!

Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues

s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que

partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort.

Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu,

comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un

mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de

son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du

pôle.

Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau.

— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!

Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se

heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes

qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni

l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient,

haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son

arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se

mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus

pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la

voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du

coutelas le corps de l’ennemi.

Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges

monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des

manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert.

Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait

mourir!...

— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son

rire cruel et fou.

Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras

gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui

échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du

capitaine Flink.

Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius

l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait

plus la force.

Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé,

étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa

chair.

Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le

visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer.

La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de

reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son

pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute

atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux

fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres

saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord

de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche;

puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort

craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de

la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux

corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier

blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec

le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.

Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait

plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien

que le mystère et que l’inconnu.

Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses.

Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant

sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe?

Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis

rien!

Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses

bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La

mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité!

Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius · 第 12 / 14 题