Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la
Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe
d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs.
C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots
de l’_Espérance_ n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.
L’_Espérance_ et le _Saint-James_ étaient ensemble revenus à Valentia,
en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir
attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven.
— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et
perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre.
Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les
avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un
et l’autre à leur rêve.
Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait
élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit
ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se
haïrent:
_A deux frères ennemis_
_réconciliés dans la mort!_
Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent
pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des
violettes du pôle.
— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se
haïr! songent-elles.
Puis doucement:
— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils
avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la
haine!
Parfois Dica demande à Margaret:
— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui,
s’ils revenaient... un jour?
— J’y pense bien souvent, répond Margaret.
Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie.
Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse
lui revient:
Hé! ho! matelot, matelot!
Tu sais bien que la mer lointaine
Ne rend mousse ni capitaine.
Reste auprès des tiens, matelot!
Elle pleure alors et se remet à prier.
‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾
PRINTED IN GREAT BRITAIN