IV

Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque

Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland.

Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le

drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment

patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies,

avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands

chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le

poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le

nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine

des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à

tenter le sort et à conquérir l’univers.

A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration

du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez

ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes

une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de

ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des

approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu

revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas

d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la

_lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de

son époux.

Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges,

mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir

associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si

Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il

allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle

aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven

ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse

folie.

— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.

Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la

confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius.

Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de

vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus

van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour

accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour

l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur

le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure:

l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout

navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il

semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit

réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais

lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque,

comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein

d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va

mourir.

L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses

instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à

Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le

bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition

rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même

que l’_Espérance_ eût levé l’ancre.

L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un

officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le

voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était

présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains,

démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après

une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de

souscripteurs.

Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait

largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en

Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on

n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque

sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.

Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven

cette lettre datée de Liverpool:

«14 avril 185...

«Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les

rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai

vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux

adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet

de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de

passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai

pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands

horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu

réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et

l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi

l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous

ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de

planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre,

les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur

la rive de la Mer libre.

«Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris

l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland,

vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La

place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le

permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!

«Adriaan-Carlos Flink.»

Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il

ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de

ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il

éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu

qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce

beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre

unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même,

un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet

Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La

jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de

lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera

ma revanche.»

Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la

tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami,

sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais

dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le

cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant

d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit

crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:

— Misérable!

— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.

— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de

tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me

volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de

labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se

seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard,

tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de

la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse

répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant.

Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à

concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne

s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.

Puis, s’interrompant tout à coup:

— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence

profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai

laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très

savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il

faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il

faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige,

sur ce sol glacé, ce soit le mien!

Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de

lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à

lever l’ancre sur l’heure.

Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait,

mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des

Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait

mélancoliquement le navire l’_Espérance_.

— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui

s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit.

Et la jeune femme avait répondu:

— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est

loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!

— Je ne comprends pas, dit Margaret.

— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine

Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!

— Carlos Flink! s’écria Margaret.

— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?

— Je suis la femme de Cornélius van Elven!

Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange,

comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de

haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et

douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de

Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de

faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs

mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces

hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût

dû porter bonheur à ceux qui partaient.

Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant

fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois

couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se

tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.

— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!

— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.

Et toutes deux, à travers leurs larmes:

— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!

Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la

foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes

de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.

Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un

vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.

C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies,

une voix d’enfant, et qui chantait:

Hé! ho! matelot, matelot!

Où vas-tu sur la mer lointaine?

— Je vais chercher mon capitaine

Perdu là-bas au fond de l’eau!

Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix,

s’éloignant, continuait:

— Hé! ho! matelot, matelot!

Tu sais bien que la mer lointaine

Ne rend mousse ni capitaine.

Reste auprès des tiens, matelot.

Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les

yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le

grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il

rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.

V

Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait

pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin,

près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire

qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce

paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude

opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace

qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les

_icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les

blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou

déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes,

tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et

menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient

Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de

ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes

étincelaient, irisées comme du cristal.

— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans

rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons!

courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!

Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant

lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un

illuminé.

Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à

éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et

qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles

heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée,

aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent

emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes,

sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes

blanches.

Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java,

où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds,

aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates

cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des

cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!

Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne

aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant

de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus

dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser

Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait

besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle,

lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom

immortel.

Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace!

Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville.

Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage

de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas,

paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne

pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le

navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit

son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire

et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air

et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable

par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le

pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!

— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le

_Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est

peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan!

Ah! misérable Adriaan!...

Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme

de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues

de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine

grondante.

L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les

banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner,

passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours,

pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?

Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il

en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha

dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.

«Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps,

nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an

prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai,

Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est

long, mais la patience est grande quand on croit et quand on

aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!

«Cornélius.»

Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne

fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.

Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et

brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs

huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans

la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à

la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait

mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades

au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en

flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres,

arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant

directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer

rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent

quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on

ensevelit dans la neige.

Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit

aux autres:

— Du courage!

Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain

du succès.

Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le

hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en

route comme lui pour la Mer libre.

Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à

bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux.

Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un

masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat

sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des

traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de

physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers

les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine

vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine

pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de

banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu

qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos

étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude

depuis que le monde était monde.

Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant

en montrant le nord:

— Là-bas est la Mer libre!

On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents

milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!

— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van

Doole.

— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait

lâche!

Et, tout bas, il ajoutait:

— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!

Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les

bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds.

On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen

souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.

— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se

rapproche!

Et l’on continua la route.

Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_

trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage

de quelques hommes.

Cornélius se sentit comme mordu au cœur.

— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination

lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe

et arrivant le premier à la Mer libre.

— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.

Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on

trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de

faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main

gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à

l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour

nourrir son âme.

— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté,

Carlos Flink a deviné la bonne route!

On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort.

Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de

cet homme:

— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady

Susannah France... le nom est écrit là!

Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven,

attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.

Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid,

la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la

tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les

cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le

froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus,

fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement

sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un

drap mortuaire et sans fin.

Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius · 第 11 / 14 题