Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque
Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland.
Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le
drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment
patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies,
avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands
chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le
poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le
nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine
des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à
tenter le sort et à conquérir l’univers.
A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration
du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez
ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes
une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de
ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des
approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu
revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas
d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la
_lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de
son époux.
Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges,
mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir
associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si
Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il
allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle
aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven
ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse
folie.
— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.
Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la
confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius.
Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de
vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus
van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour
accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour
l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur
le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure:
l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout
navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il
semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit
réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais
lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque,
comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein
d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va
mourir.
L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses
instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à
Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le
bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition
rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même
que l’_Espérance_ eût levé l’ancre.
L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un
officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le
voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était
présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains,
démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après
une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de
souscripteurs.
Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait
largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en
Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on
n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque
sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.
Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven
cette lettre datée de Liverpool:
«14 avril 185...
«Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les
rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai
vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux
adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet
de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de
passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai
pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands
horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu
réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et
l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi
l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous
ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de
planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre,
les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur
la rive de la Mer libre.
«Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris
l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland,
vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La
place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le
permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!
«Adriaan-Carlos Flink.»
Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il
ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de
ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il
éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu
qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce
beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre
unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même,
un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet
Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La
jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de
lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera
ma revanche.»
Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la
tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami,
sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais
dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le
cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant
d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit
crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:
— Misérable!
— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.
— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de
tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me
volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de
labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se
seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard,
tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de
la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse
répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant.
Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à
concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne
s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.
Puis, s’interrompant tout à coup:
— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence
profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai
laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très
savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il
faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il
faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige,
sur ce sol glacé, ce soit le mien!
Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de
lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à
lever l’ancre sur l’heure.
Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait,
mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des
Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait
mélancoliquement le navire l’_Espérance_.
— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui
s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit.
Et la jeune femme avait répondu:
— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est
loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!
— Je ne comprends pas, dit Margaret.
— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine
Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!
— Carlos Flink! s’écria Margaret.
— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?
— Je suis la femme de Cornélius van Elven!
Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange,
comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de
haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et
douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de
Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de
faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs
mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces
hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût
dû porter bonheur à ceux qui partaient.
Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant
fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois
couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se
tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.
— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!
— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.
Et toutes deux, à travers leurs larmes:
— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!
Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la
foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes
de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.
Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un
vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.
C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies,
une voix d’enfant, et qui chantait:
Hé! ho! matelot, matelot!
Où vas-tu sur la mer lointaine?
— Je vais chercher mon capitaine
Perdu là-bas au fond de l’eau!
Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix,
s’éloignant, continuait:
— Hé! ho! matelot, matelot!
Tu sais bien que la mer lointaine
Ne rend mousse ni capitaine.
Reste auprès des tiens, matelot.
Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les
yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le
grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il
rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.
V
Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait
pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin,
près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire
qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce
paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude
opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace
qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les
_icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les
blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou
déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes,
tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et
menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient
Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de
ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes
étincelaient, irisées comme du cristal.
— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans
rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons!
courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!
Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant
lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un
illuminé.
Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à
éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et
qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles
heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée,
aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent
emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes,
sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes
blanches.
Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java,
où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds,
aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates
cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des
cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!
Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne
aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant
de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus
dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser
Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait
besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle,
lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom
immortel.
Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace!
Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville.
Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage
de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas,
paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne
pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le
navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit
son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire
et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air
et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable
par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le
pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!
— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le
_Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est
peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan!
Ah! misérable Adriaan!...
Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme
de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues
de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine
grondante.
L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les
banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner,
passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours,
pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?
Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il
en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha
dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.
«Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps,
nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an
prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai,
Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est
long, mais la patience est grande quand on croit et quand on
aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!
«Cornélius.»
Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne
fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.
Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et
brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs
huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans
la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à
la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait
mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades
au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en
flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres,
arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant
directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer
rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent
quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on
ensevelit dans la neige.
Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit
aux autres:
— Du courage!
Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain
du succès.
Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le
hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en
route comme lui pour la Mer libre.
Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à
bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux.
Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un
masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat
sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des
traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de
physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers
les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine
vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine
pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de
banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu
qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos
étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude
depuis que le monde était monde.
Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant
en montrant le nord:
— Là-bas est la Mer libre!
On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents
milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!
— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van
Doole.
— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait
lâche!
Et, tout bas, il ajoutait:
— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!
Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les
bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds.
On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen
souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.
— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se
rapproche!
Et l’on continua la route.
Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_
trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage
de quelques hommes.
Cornélius se sentit comme mordu au cœur.
— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination
lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe
et arrivant le premier à la Mer libre.
— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.
Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on
trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de
faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main
gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à
l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour
nourrir son âme.
— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté,
Carlos Flink a deviné la bonne route!
On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort.
Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de
cet homme:
— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady
Susannah France... le nom est écrit là!
Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven,
attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.
Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid,
la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la
tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les
cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le
froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus,
fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement
sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un
drap mortuaire et sans fin.