«Bien, bien, je t’entends, mon pauvre Bayard, dit Sigognac en descendant

de cheval et en jetant les rênes à Pierre; je vais t’aller dire

bonjour.» Et il se dirigeait du côté de l’écurie lorsqu’il faillit

choir: une masse noirâtre s’enchevêtrait dans ses jambes miaulant,

ronronnant, faisant le gros dos. C’était Béelzébuth qui exprimait sa

joie avec tous les moyens que la nature a donnés à la race féline;

Sigognac le prit entre ses bras et l’éleva à la hauteur de son visage.

Le matou était au comble du bonheur; ses yeux ronds s’illuminaient de

lueurs phosphoriques; des frémissements nerveux lui faisaient ouvrir et

fermer ses pattes aux ongles rétractiles. Il s’étranglait à force de

filer vite son rouet et poussait avec une passion éperdue son nez, noir

et grenu comme une truffe, contre la moustache de Sigognac. Après

l’avoir bien caressé, car il ne dédaignait pas ces témoignages

d’affection d’humbles amis, le Baron remit délicatement Béelzébuth à

terre, et ce fut le tour de Bayard qu’il flatta, à plusieurs reprises,

en lui frappant du plat de la main le col et la croupe. Le bon animal

mettait sa tête sur l’épaule de son maître, grattait le sol de son pied

et de l’arrière-train essayait une courbette fringante. Il accueillit

poliment le bidet qu’on installa près de lui, se sentant sûr de

l’affection de Sigognac et peut-être satisfait d’entrer en relation avec

un animal de son espèce, ce qui ne lui était pas arrivé depuis

longtemps.

«Maintenant que j’ai répondu aux civilités de mes bêtes, dit Sigognac à

Pierre, il ne serait peut-être pas mal à propos d’aller voir à la

cuisine ce que contient ton garde-manger; j’ai mal déjeuné ce matin,

mais je n’ai pas dîné du tout, car je voulais arriver au but de mon

voyage devant qu’il fît nuit. A Paris, j’ai un peu perdu mes habitudes

de sobriété, et je ne serai pas fâché de souper, ne fût-ce que d’un

rogaton.

--Maître, il y a un reste de miasson, un peu de lard et du fromage de

chèvre. Ce sont des mets sauvages et rustiques que vous ne trouverez

peut-être plus mangeables depuis que vous avez tâté de la grande

cuisine. S’ils ne flattent pas le palais, ils empêchent du moins de

mourir de faim.

--C’est tout ce qu’un homme peut demander à la nourriture, répondit

Sigognac, et je ne suis point ingrat, comme tu sembles le penser, envers

les aliments simples qui ont soutenu ma jeunesse et m’ont fait sain,

alerte et vigoureux; sers ton miasson, ton lard et ton fromage avec la

fierté d’un maître d’hôtel qui apporterait sur un plat d’or un paon

faisant la roue.»

Rassuré sur sa cuisine, Pierre couvrit en hâte la table où d’habitude

Sigognac prenait son maigre repas, d’une nappe bise mais propre; il

plaça d’un côté le gobelet, de l’autre le pot de grès plein d’une

piquette acide pour faire symétrie au bloc de miasson et se tint debout

derrière son maître comme un majordome servant un prince. Selon

l’antique cérémonial, Miraut, assis à sa droite sur son derrière, et

Béelzébuth, accroupi à gauche, regardaient avec extase le baron de

Sigognac et suivaient les voyages que sa main faisait du plat à sa

bouche et de sa bouche au plat dans l’attente de quelque morceau qu’il

leur jetait impartialement.

Ce tableau bizarre était éclairé par l’éclat de bois résineux que Pierre

avait planté sur une fiche en fer, à l’intérieur de la cheminée, pour

que la fumée ne se répandît pas dans la chambre. Il répétait si

exactement la scène décrite au commencement de cette histoire, que le

Baron, frappé de cette ressemblance, s’imaginait avoir fait un rêve et

n’être jamais sorti de son château.

Le temps qui, à Paris, avait coulé si vite et si chargé d’événements,

semblait s’être arrêté au château de Sigognac. Les heures endormies ne

s’étaient pas donné la peine de retourner leur sablier plein de

poussière. Tout était à la même place. Les araignées sommeillaient

toujours aux encoignures dans leur hamac grisâtre, attendant la venue de

quelque mouche improbable. Quelques-unes même s’étaient découragées et

n’avaient point raccommodé leurs toiles, n’ayant plus assez de substance

pour tirer du fil de leur ventre; sur la cendre blanche de l’âtre un

charbon qui paraissait ne pas avoir brûlé depuis le départ du Baron

dégageait une petite fumée grêle comme celle d’une pipe près de

s’éteindre; seulement les orties et les ciguës avaient grandi dans la

cour, l’herbe qui encadrait les pavés était plus haute, une branche

d’arbre, n’arrivant jadis qu’à la fenêtre de la cuisine, y poussait

maintenant un jet feuillu par la maille d’un carreau cassé. C’était tout

ce qu’il y avait de nouveau.

Malgré lui, Sigognac se sentait repris par ce milieu. Ses anciennes

pensées lui revenaient en foule; et il se perdait en des rêveries

silencieuses que respectait Pierre et que n’osaient troubler Miraut et

Béelzébuth par des caresses intempestives. Tout ce qui s’était passé ne

lui faisait plus l’effet que d’aventures qu’il aurait lues dans un livre

et dont le souvenir lui serait vaguement resté. Le capitaine Fracasse,

déjà effacé à demi, ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme

un pâle spectre émané et détaché à tout jamais de lui-même. Son combat

avec Vallombreuse ne se dessinait en sa mémoire que sous forme d’une

gesticulation bizarre à laquelle sa volonté était demeurée étrangère.

Aucune des actions accomplies pendant cette période ne lui semblait

tenir à lui, et son retour au château avait rompu les fils qui les

rattachaient à sa vie. Seul son amour pour Isabelle ne s’était pas

envolé, et il le retrouvait toujours vivace en son cœur, mais plutôt

encore comme une aspiration de l’âme que comme une passion réelle,

puisque celle qui en était l’objet ne pouvait plus lui appartenir. Il

comprenait que la roue de son char un moment lancé sur une autre route

était retombée dans son ornière fatale, et il s’y résignait avec un

accablement tranquille. Seulement il se blâmait d’avoir eu quelques

minutes d’espérance et d’illusion. Pourquoi diable aussi les malheureux

veulent-ils être heureux? Quelle sottise!

Cependant il parvint à secouer cette torpeur, et comme il voyait dans

les yeux de Pierre pointer de timides interrogations, il narra

brièvement à ce digne serviteur les faits principaux qui pouvaient

l’intéresser dans cette histoire; au récit des deux duels de son élève

avec Vallombreuse, le bonhomme, fier d’avoir formé un tel disciple,

rayonnait d’aise et simulait contre la muraille, au moyen d’un bâton,

les coups que lui décrivait Sigognac.

«Hélas! mon brave Pierre, dit le Baron en soupirant, tu m’as trop bien

montré tous ces secrets d’escrime que personne ne possède comme toi.

Cette victoire m’a perdu et renvoyé pour longtemps, sinon pour toujours,

en ce pauvre et triste manoir. J’ai cette chance particulière que le

triomphe m’abat et ruine mes affaires au lieu de les accommoder. Il eût

mieux valu que je fusse blessé ou même tué en cette rencontre fâcheuse.

--Les Sigognac, fit sentencieusement le vieux serviteur, ne sauraient

être battus. Quoi qu’il arrive, maître, je suis content que vous ayez

tué ce Vallombreuse. La chose a dû être faite dans les règles, j’en suis

sûr, et c’est tout ce qu’il faut. Que peut objecter un homme qui meurt

d’un beau coup d’épée, étant en garde?

--Rien, certainement, répondit Sigognac, que la philosophie prévôtale du

vieux maître d’armes faisait sourire; mais je me sens un peu fatigué.

Allume la lampe et conduis-moi à ma chambre.»

Pierre obéit. Le Baron, précédé de son domestique et suivi de son chien

et de son chat, monta lentement le vieil escalier aux fresques éteintes

et passées de ton. Les Hercules à gaînes de plus en plus pâles faisaient

des efforts pour soutenir la feinte corniche dont le poids semblait les

écraser. Ils gonflaient désespérément leurs muscles appauvris, et

cependant n’avaient pu empêcher que quelques plaques de crépi ne se

détachassent du mur. Les empereurs romains ne valaient guère mieux, et

quoiqu’ils affectassent en leurs niches des mines de rodomonts et de

triomphateurs, ils avaient perdu qui leur couronne, qui leur sceptre,

qui leur pourpre. Le treillage peint de la voûte s’était défoncé en

maint endroit, et les pluies d’hiver, filtrant par les lézardes, avaient

géographié des Amériques nouvelles à côté des vieux continents et des

îles déjà tracées.

Ce délabrement auquel Sigognac, avant d’être sorti de sa gentilhommière,

n’était pas autrement sensible, le frappa et le jeta, tandis qu’il

montait, en des mélancolies profondes. Il y voyait l’inévitable et

fatale décadence de sa race et se disait: «Si cette voûte avait quelque

sentiment de pitié pour la famille qu’elle a jusqu’ici abritée, elle

devrait bien s’écrouler et m’écraser sur place!» Arrivé à la porte des

appartements, il prit la lampe des mains de Pierre, qu’il remercia et

renvoya, ne voulant pas lui laisser voir son émotion.

Sigognac traversa lentement la première salle où avait eu lieu, il y a

quelques mois, le souper des comédiens. Le souvenir de ce joyeux tableau

la rendait plus lugubre encore. Troublé un instant, le silence semblait

s’y être réinstallé à tout jamais plus morne, plus profond, plus

formidable. Dans ce tombeau, un grignotement de rat usant ses incisives

prenait des résonnances étranges. Éclairés par le faible jour de la

lampe, les portraits, accoudés sur leurs cadres d’or fané comme à des

balcons, devenaient inquiétants. On eût dit qu’ils voulaient s’arracher

de leur fond d’ombre et venir saluer leur malheureux rejeton. Une vie

spectrale animait ces antiques effigies: leurs lèvres peintes remuaient,

murmurant des paroles que l’âme entendait, à défaut de l’oreille; leurs

yeux se levaient tristement au plafond et, sur leurs joues vernies, la

sueur de l’humidité se condensait en grosses gouttes que la lumière

faisait briller comme des larmes. Les esprits des aïeux erraient,

certes, autour de ces images qui représentaient la forme terrestre

qu’ils avaient animée autrefois, et Sigognac sentait leur présence

invisible dans l’horreur secrète de cette demi-obscurité. Toutes ces

figures à cuirasses ou à vertugadins avaient l’air lamentable et désolé.

Seul, le dernier portrait, celui de la mère de Sigognac, semblait

sourire. La lumière tombait précisément dessus, et, soit que la peinture

plus récente et d’une meilleure main fît illusion, soit qu’en effet

l’âme vînt un instant vivifier cette apparence, le portrait avait un air

de tendresse confiante et gaie dont Sigognac s’étonna et qu’il prit pour

un favorable présage, car l’expression de cette tête lui avait toujours

paru mélancolique.

Enfin Sigognac entra dans sa chambre et posa la lampe sur la petite

table où gisait encore le volume de Ronsard, qu’il lisait lorsque les

comédiens vinrent frapper nuitamment à la porte du manoir. Le papier,

couturé de ratures, brouillon d’un sonnet inachevé, était toujours à la

même place. Le lit, qu’on n’avait pas refait, gardait moulée l’empreinte

des dernières personnes qui s’y étaient reposées. Isabelle avait dormi

là. Sa jolie tête s’était appuyée à cet oreiller, confident de bien des

rêves!

A cette pensée, Sigognac se sentit le cœur voluptueusement torturé par

une agréable douleur, si l’on peut joindre ensemble ces mots ennemis de

nature. Son imagination se représentait avec vivacité les appas de cette

adorable fille; sa raison, d’une voix importune et chagrine, lui disait

qu’Isabelle était à jamais perdue pour lui, et pourtant il lui semblait

voir par l’effet d’une fantasmagorie amoureuse ce pur et charmant visage

entre les plis des rideaux entr’ouverts comme celui d’une chaste épouse

qui attend le retour de l’époux.

Pour en finir avec ces visions qui lui amollissaient le courage, il se

déshabilla et se coucha, baisant la place autrefois occupée par

Isabelle; mais, malgré la fatigue, le sommeil fut long à venir, et ses

yeux errèrent plus d’une heure autour de la chambre délabrée, tantôt

suivant quelque bizarre reflet de lune sur les vitres dépolies, tantôt

regardant avec une fixité inconsciente le chasseur de halbrans dans la

forêt d’arbres bleus et jaunes, sujet de la vieille tapisserie.

Si le maître veillait, l’animal dormait. Béelzébuth, roulé en boule aux

pieds de Sigognac, ronflait comme le chat de Mahomet sur la manche du

prophète. La profonde quiétude de la bête finit par gagner l’homme, et

le jeune Baron partit pour le pays des rêves.

Quand vint l’aurore, Sigognac fut plus frappé qu’il ne l’avait été la

veille de l’état de dévastation où se trouvait son manoir. Le jour n’a

pas de compassion pour les ruines et les vieilleries; il en montre

cruellement les pauvretés, les rides, les taches, les décolorations, les

poussières, les moisissures; la nuit, plus miséricordieuse, adoucit tout

de ses ombres amies, et du pan de son voile essuie les larmes des

choses. Les chambres, si vastes jadis, lui paraissaient petites, et il

s’étonnait de les avoir gardées tellement grandes en son souvenir; mais

bientôt il reprit la mesure de son manoir et rentra dans sa vie ancienne

comme dans un vieil habit qu’on a quelque temps quitté pour en mettre un

neuf; il se sentait à l’aise dans ce vêtement usé dont ses habitudes

avaient formé les plis. Sa journée s’arrangeait ainsi. Il allait faire

une courte prière dans la chapelle en ruine où reposaient ses aïeux,

arrachait quelque ronce d’une tombe brisée, dépêchait son frugal repas,

tirait des armes avec Pierre, montait Bayard ou le bidet qu’il avait

conservé et, après une longue excursion, revenait au logis, silencieux

et morne comme autrefois, puis il soupait entre Béelzébuth et Miraut et

se couchait en feuilletant, pour s’endormir, un des volumes dépareillés

et déjà cent fois lus de sa bibliothèque dévastée par les rats

faméliques. Comme on voit, il ne survivait rien du brillant capitaine

Fracasse, du hardi rival de Vallombreuse; Sigognac était bien redevenu

le châtelain du château de la Misère.

Un jour, il descendit au jardin où il avait conduit les deux jeunes

comédiennes. Le jardin était plus inculte, plus désordonné et plus

touffu en mauvaises herbes que jamais; cependant, l’églantier, qui avait

fourni une rose pour Isabelle et un bouton pour Sérafine, afin qu’il ne

fût pas dit que deux dames sortissent d’un parterre sans être quelque

peu fleuries, semblait cette fois, comme l’autre, s’être piqué

d’honneur. Sur la même branche s’épanouissaient deux charmantes petites

roses, aux frêles pétales, ouvertes le matin et gardant encore dans leur

cœur deux ou trois perles de rosée.

Cette vue attendrit singulièrement Sigognac par le souvenir qu’elle

éveillait en lui. Il se rappela cette phrase d’Isabelle: «Dans cette

promenade au jardin où vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez

cueilli une petite rose sauvage, seul cadeau que vous pussiez me faire;

j’y ai laissé tomber une larme avant de la mettre dans mon sein, et

silencieusement je vous ai donné mon âme en échange.»

Il prit la rose, en aspira passionnément l’odeur et mit ses lèvres sur

les feuilles, croyant que ce fussent les lèvres de son amie, non moins

douces, vermeilles et parfumées. Depuis qu’il était séparé d’Isabelle,

il ne faisait qu’y penser, et il comprenait combien elle était

indispensable à sa vie. Pendant les premiers jours, l’étourdissement de

toutes ces aventures accumulées, la stupeur de ces revirements de

fortune, la distraction forcée du voyage l’avaient empêché de se rendre

compte du véritable état de son âme. Mais, rentré dans la solitude, le

calme et le silence, il retrouvait Isabelle au bout de toutes ses

rêveries. Elle remplissait sa tête et son cœur. L’image même d’Yolande

s’était effacée comme une vapeur légère. Il ne se demandait même pas

s’il l’avait jamais aimée, cette beauté orgueilleuse: il n’y songeait

plus. «Et pourtant Isabelle m’aime,» se disait-il, après avoir

récapitulé pour la centième fois tous les obstacles qui s’opposaient à

son bonheur.

Deux ou trois mois se passèrent ainsi, et Sigognac était en sa chambre

cherchant la pointe finale d’un sonnet à la louange de son aimée,

lorsque Pierre vint annoncer à son maître qu’un gentilhomme était là qui

demandait à lui parler.

«Un gentilhomme qui veut me parler? fit Sigognac, tu rêves ou il se

trompe! Personne au monde n’a rien à me dire; cependant, pour la rareté

du fait, introduis ce mortel singulier. Quel est son nom, du moins?

--Il n’a pas voulu le décliner, prétendant que ce nom ne vous

apprendrait rien,» répondit Pierre en ouvrant la porte à deux battants.

Sur le seuil apparut un beau jeune homme, vêtu d’un élégant costume de

cheval en drap couleur noisette, agrémenté de vert, chaussé de bottes en

feutre gris aux éperons d’argent, et tenant en main un chapeau à larges

bords orné d’une longue plume verte, ce qui permettait de voir en pleine

lumière sa tête fière, délicate et charmante dont plus d’une femme eût

jalousé les traits corrects dignes d’une statue antique.

Ce cavalier accompli ne parut pas faire sur Sigognac une impression

agréable, car il pâlit légèrement, et d’un bond courut à son épée

suspendue au chevet du lit, la tira du fourreau et se mit en garde.

«Pardieu! monsieur le duc, je croyais vous avoir bien tué! Est-ce vous

ou votre ombre qui m’apparaissez ainsi?

--C’est moi-même, Hannibal de Vallombreuse, répondit le jeune duc,

moi-même en chair et en os, aussi peu décédé que possible; mais

rengaînez au plus tôt cette rapière. Nous nous sommes déjà battus deux

fois. C’est assez. Le proverbe dit que les choses répétées plaisent,

mais qu’à la troisième redite elles deviennent fastidieuses. Je ne viens

pas en ennemi. Si j’ai quelques petites peccadilles à me reprocher à

votre endroit, vous avez bien pris votre revanche. Partant nous sommes

quittes. Pour vous prouver mes bonnes intentions, voilà un brevet signé

du roi qui vous donne un régiment. Mon père et moi avons fait souvenir

Sa Majesté de l’attachement des Sigognac aux rois ses aïeux. J’ai voulu

vous apporter en personne cette nouvelle favorable; et maintenant, car

je suis votre hôte, faites tordre le col à n’importe quoi, mettez à la

broche qui vous voudrez; mais, pour Dieu, donnez-moi à manger. Les

auberges de cette route sont désastreuses, et mes fourgons, ensablés à

quelque distance d’ici, contiennent mes provisions de bouche.

--J’ai bien peur, monsieur le duc, que mon dîner ne vous paraisse une

vengeance, répondit Sigognac avec une courtoisie enjouée; mais

n’attribuez pas à la rancune la pauvre chère que vous ferez. Vos

procédés francs et cordiaux me touchent au plus tendre de l’âme, et vous

n’aurez pas désormais d’ami plus dévoué que moi. Bien que vous n’ayez

guère besoin de mes services, ils vous sont tout acquis. Holà! Pierre,

trouve des poulets, des œufs, de la viande, et tâche à régaler de ton

mieux ce seigneur qui meurt de faim et n’en a pas l’habitude comme

nous.»

Pierre mit en poche quelques-unes des pistoles envoyées par son maître

et qu’il n’avait pas touchées encore, enfourcha le bidet et courut bride

abattue au village le plus proche, en quête de provisions. Il trouva

quelques poulets, un jambon, une fiasque de vin vieux, et chez le curé

de l’endroit, qu’il détermina non sans peine à le lui céder, un pâté de

foies de canard, friandise digne de figurer sur la table d’un évêque ou

d’un prince.

Au bout d’une heure il fut de retour, confia le soin de tourner la

broche à une grande fille hâve et déguenillée qu’il avait rencontrée sur

la route et envoyée au château, et mit le couvert dans la salle aux

portraits, en choisissant parmi les faïences des dressoirs celles qui

n’avaient qu’une écornure ou qu’une étoile, car il ne fallait point

[Illustration: Le duc de Vallombreuse comprit la pensée du baron...

(Page 463.)]

penser à l’argenterie, la dernière pièce ayant été depuis longtemps

fondue. Cela fait, il vint annoncer à son maître «que ces messieurs

étaient servis.»

Vallombreuse et Sigognac s’assirent en face l’un de l’autre sur les

moins boiteuses des six chaises, et le jeune duc, que cette situation

nouvelle pour lui égayait, attaqua les mets réunis à grand’peine par

Pierre, avec une amusante férocité d’appétit. Ses belles dents blanches,

après avoir dévoré un poulet tout entier, lequel, il est vrai, semblait

mort d’étisie, s’enfonçaient joyeusement dans la tranche rose d’un

jambon de Bayonne, et faisaient, comme on dit, sauter les miettes au

plafond. Il proclama les foies de canard une nourriture délicate,

exquise, ambroisienne, et trouva que ce petit fromage de chèvre, jaspé

et persillé de vert, était un excellent éperon à boire. Il loua aussi le

vin, lequel était vieux et de bon cru, et dont la belle couleur

rougissait comme pourpre dans les anciens verres de Venise. Une fois

même, tant il était de bonne humeur, il faillit éclater de rire, à l’air

effaré de Pierre, surpris d’avoir entendu son maître appeler «M. le duc

de Vallombreuse» ce vivant réputé pour mort. Tout en tenant tête du

mieux qu’il pouvait au jeune duc, Sigognac s’étonnait de voir chez lui,

familièrement accoudé à sa table, cet élégant et fier seigneur, jadis

son rival d’amour, qu’il avait tenu deux fois au bout de son épée, et

qui avait essayé à plusieurs reprises de le faire dépêcher par des

spadassins.

Le duc de Vallombreuse comprit la pensée du Baron sans que celui-ci

l’exprimât, et quand le vieux serviteur se fut retiré, posant sur la

table un flacon de vin généreux et deux verres plus petits que les

autres, pour humer la précieuse liqueur, il fila entre ses doigts le

bout de sa fine moustache, et dit au Baron avec une amicale franchise:

«Je vois bien, mon cher Sigognac, malgré toute votre politesse, que ma

démarche vous semble un peu étrange et subite. Vous vous dites: «Comment

se fait-il que ce Vallombreuse, si hautain, si arrogant, si impérieux,

soit devenu, de tigre qu’il était, un agneau qu’une bergerette

conduirait au bout d’un ruban?» Pendant les six semaines que je suis

resté cloué au lit, j’ai fait quelques réflexions comme le plus brave en

peut se permettre en face de l’éternité; car la mort n’est rien pour

nous autres, gentilshommes, qui prodiguons notre vie avec une élégance

que les bourgeois n’imiteront jamais. J’ai senti la frivolité de bien

des choses, et me suis promis, si j’en revenais, de me conduire

autrement. L’amour que m’inspirait Isabelle changé en pure et sainte

amitié, je n’avais plus de raisons de vous haïr. Vous n’étiez plus mon

rival. Un frère ne saurait être jaloux de sa sœur; je vous sus gré de la

tendresse respectueuse que vous n’aviez cessé de lui témoigner quand

elle se trouvait encore dans une condition qui autorise les licences.

Vous avez le premier deviné cette âme charmante sous son déguisement de

comédienne. Pauvre, vous avez offert à la femme méprisée la plus grande

richesse que puisse posséder un noble, le nom de ses aïeux. Elle vous

appartient donc, maintenant qu’elle est illustre et riche. L’amant

d’Isabelle doit être le mari de la comtesse de Lineuil.

--Mais, répondit Sigognac, elle m’a toujours obstinément refusé

lorsqu’elle pouvait croire à mon absolu désintéressement.

--Délicatesse suprême, susceptibilité angélique, pur esprit de

sacrifice, elle craignait d’entraver votre sort et de nuire à votre

fortune; mais cette reconnaissance a renversé la situation.

--Oui, c’est moi qui maintenant serais un obstacle à sa haute position.

Ai-je le droit d’être moins dévoué qu’elle?

--Aimez-vous toujours ma sœur? dit le duc de Vallombreuse d’un ton

grave; j’ai, comme frère, le droit de vous adresser cette question.

--De toute mon âme, de tout mon cœur, de tout mon sang, répondit

Sigognac; autant et plus que jamais homme ait aimé une femme sur cette

terre, où rien n’est parfait, sinon Isabelle.

--En ce cas, monsieur le capitaine de mousquetaires, bientôt gouverneur

de province, faites seller votre cheval et venez avec moi à Vallombreuse

pour que je vous présente dans les formes au prince mon père et à la

comtesse de Lineuil ma sœur. Isabelle a refusé pour époux le chevalier

de Vidalinc, le marquis de l’Estang, deux fort beaux jeunes gens, ma

foi; mais je crois que, sans se faire trop prier, elle acceptera le

baron de Sigognac.»

Le lendemain, le duc et le baron cheminaient botte à botte sur la route

de Paris.

XX.

DÉCLARATION D’AMOUR DE CHIQUITA.

Le capitaine Fracasse · 第 43 / 47 段