Une foule compacte garnissait la place de Grève, malgré l’heure assez

matinale encore que marquait le cadran de l’Hôtel de ville. Les grands

toits de Dominique Bocador se profilaient en gris violâtre sur un ciel

d’un blanc laiteux. Leur ombre froide s’allongeait jusqu’au milieu de la

place et enveloppait une charpente sinistre, dépassant d’un ou deux

pieds le niveau des fronts, et barbouillée d’un rouge sanguinolent. Aux

fenêtres des maisons quelques têtes paraissaient, qui rentraient

aussitôt, voyant que le spectacle n’était pas commencé. Une vieille

femme montra même sa face ridée à une lucarne de la tourelle située à

l’angle de la place d’où la tradition veut que madame Marguerite ait

contemplé le supplice de la Môle et de Coconnas: changement désastreux

d’une belle reine en laide sorcière! A la croix de pierre plantée au

bord de la déclivité qui descend au fleuve, un enfant, se hissant à

grand’peine, s’était suspendu, et il s’y tenait les bras passés

au-dessus de la traverse, les genoux et les jambes enserrant la tige,

dans une pose aussi pénible que celle du mauvais larron, mais qu’il

n’eût pas quittée pour une fouace ou un chausson aux pommes. De là, il

découvrait le détail intéressant de l’échafaud, la roue pour tourner le

patient, les cordelettes pour l’attacher, la barre pour lui briser les

os; toutes choses dignes d’être examinées.

Cependant si, parmi les spectateurs, quelqu’un se fût avisé d’étudier

d’un œil plus attentif cet enfant ainsi perché, il eût démêlé dans

l’expression de son visage un autre sentiment que celui d’une curiosité

vulgaire. Ce n’était point le féroce appât d’un supplice qui avait

amené là ce jeune être au teint bistré, aux grands yeux cernés de brun,

aux dents brillantes, aux longs cheveux noirs, dont les mains gantées de

hâle se crispaient sur les croisillons de pierre. La délicatesse de ses

traits semblait même indiquer un autre sexe que celui qu’accusaient ses

vêtements, mais personne ne regardait de ce côté, et toutes les têtes se

tournaient instinctivement vers l’échafaud ou vers le quai par lequel

devait déboucher le condamné.

Parmi les groupes apparaissaient quelques figures de connaissance; un

nez rouge au milieu d’une face pâle désignait Malartic, et il passait

assez du profil busqué de Jacquemin Lampourde par-dessus le pli d’un

manteau jeté sur l’épaule à l’espagnole pour qu’on ne pût douter de son

identité. Bien qu’il portât son chapeau enfoncé jusqu’au sourcil, afin

de cacher l’absence de son oreille coupée par la balle de Piedgris, il

était aisé de retrouver Bringuenarilles dans ce grand maraud assis sur

une borne et fumant une longue pipe de Hollande pour passer le temps.

Piedgris lui-même causait avec Tordgueule, et sur les marches de l’Hôtel

de ville se promenaient d’une façon péripatétique, causant de choses et

d’autres, plusieurs habitués du _Radis couronné_. La place de Grève où,

tôt ou tard, ils doivent fatalement aboutir, exerce sur les meurtriers,

les spadassins et les filous une fascination singulière. Cet endroit

sinistre, au lieu de les repousser, les attire. Ils tournent autour

traçant d’abord des cercles larges, ensuite plus étroits, jusqu’à ce

qu’ils y tombent; ils aiment à regarder le gibet où ils seront branchés;

ils en contemplent avidement la configuration horrible, et ils

apprennent dans les grimaces des patients à se familiariser avec la

mort; effet bien contraire à l’idée de la justice, qui est d’effrayer

les scélérats par l’aspect des tourments.

Ce qui explique en outre l’affluence de telles ribaudailles aux jours

d’exécution, c’est que le protagoniste de la tragédie est toujours un

parent, une connaissance, souvent un complice. On va voir pendre son

cousin, rouer son ami de cœur, bouillir ce galant homme dont on passait

la fausse monnaie. Manquer à cette fête serait une impolitesse. Pour un

condamné, il est agréable d’avoir autour de son échafaud un public de

figures connues. Cela soutient et ranime l’énergie. On ne veut pas être

lâche devant des appréciateurs du vrai mérite, et l’orgueil vient au

secours de la souffrance. Tel, ainsi entouré, meurt en Romain, qui

ferait la femmelette s’il était dépêché incognito au fond d’une cave.

Sept heures sonnèrent. L’exécution devait avoir lieu à huit heures

seulement. Aussi Jacquemin Lampourde, en entendant tinter l’horloge,

dit-il à Malartic: «Tu vois bien que nous aurions eu le temps de boire

encore une bouteille; mais tu es toujours impatient et nerveux. Si nous

retournions au _Radis couronné_? je m’ennuie de faire le pied de grue et

de croquer le marmot. Voir rouer un pauvre diable, cela vaut-il une si

longue attente? ce supplice est fade, bourgeois et commun. Si c’était

quelque bel écartèlement à quatre chevaux montés chacun par un archer de

la prévôté, quelque tenaillement avec pinces de fer rouge, quelque

application de poix bouillante et de plomb fondu, quelque chose

d’ingénieusement tortionnaire et de férocement douloureux, faisant

honneur à l’imagination du juge ou à l’habileté du bourreau; oh! alors,

je ne dis pas. Par amour de l’art, je resterais; mais, pour si peu, fi

donc!

--Je te trouve injuste à l’endroit de la roue, répondit sentencieusement

Malartic en frottant son nez plus cramoisi que jamais; la roue a du bon.

--On ne peut pas disputer des goûts. Chacun est entraîné par sa volupté

particulière, comme dit un auteur latin fort célèbre dont j’ai oublié le

nom, ma mémoire ne retenant volontiers que ceux des grands capitaines.

La roue te plaît; je ne te contrarierai pas là-dessus, et je te tiendrai

compagnie jusqu’à la fin. Conviens, cependant, qu’une décollation faite

avec une lame damasquinée, ayant dans le dos une rainure remplie de

vif-argent pour lui donner du poids, exige du coup d’œil, de la vigueur,

de la dextérité, et présente un spectacle aussi noble qu’attrayant.

--Oui, sans doute, mais cela passe trop vite, ce n’est qu’un éclair; et

puis la décapitation est réservée aux gentilshommes. Le billot est un de

leurs priviléges. Parmi les supplices roturiers, la roue me paraît

l’emporter sur la vulgaire pendaison, bonne tout au plus pour les

malfaiteurs subalternes. Agostin est plus qu’un simple voleur. Il mérite

mieux que la corde, et la justice a eu pour lui les égards qui lui sont

dus.

--Tu as toujours eu un faible pour Agostin, sans doute à cause de

Chiquita, dont la bizarrerie agaçait ton œil libertin; je ne partage pas

ton admiration à l’endroit de ce bandit, plus fait pour travailler sur

les grands chemins et dans les gorges de montagnes, comme un

_salteador_, que pour opérer avec la délicatesse convenable au sein

d’une ville civilisée. Il ignore les raffinements de l’art. Sa manière

est bourrue, hagarde et provinciale. Au moindre obstacle il joue des

couteaux et tue vaguement et sauvagement. Trancher le nœud gordien n’est

pas le dénouer, quoi qu’en dise Alexandre. En outre, il n’emploie pas

l’épée; ce qui manque de noblesse.

--La spécialité d’Agostin est la navaja, l’outil de son pays; il n’a

point comme nous ébranlé, pendant des années, le carreau des salles

d’armes. Mais son genre a de l’imprévu, de la hardiesse, de

l’originalité. Son coup lancé réunit l’agrément de la balistique à la

sûreté discrète de l’arme blanche. Le sujet est atteint, à vingt pas,

sans bruit. Je regrette fort que sa carrière soit interrompue sitôt. Il

allait bien; c’était un courage de lion.

--Moi, répondit Jacquemin Lampourde, je suis pour la méthode académique.

Sans les formes, tout se perd. Toutes les fois que j’attaque, je touche

mon homme sur l’épaule et lui laisse le temps de se mettre en garde; il

se défend s’il veut. C’est un duel, et ce n’est plus un meurtre. Je suis

un spadassin, non un assassin. Il est vrai que ma profonde science de

l’escrime m’assure des chances, et que mon épée est presque infaillible;

mais, savoir bien le jeu, ce n’est pas tricher. Je ramasse la bourse, la

montre, les bijoux et le manteau du mort; d’autres le feraient à ma

place. Puisque j’ai eu la peine, il convient que j’aie le profit. Quoi

que tu prétendes, ce travail au couteau me répugne; cela est bon à la

campagne, et avec des gens de bas lieu.

--Oh! toi, Jacquemin Lampourde, tu es ferré sur les principes; on ne

t’en ferait pas démordre; cependant, un peu de fantaisie ne messied pas

en art.

--J’admettrais une fantaisie savante, compliquée et délicate; mais cette

brutalité emportée et farouche me déplaît. D’ailleurs, Agostin se laisse

griser par le sang, et, dans son ivresse rouge, il frappe au hasard.

C’est une faiblesse: quand on boit à la coupe vertigineuse du meurtre,

il faut avoir la tête forte. Ainsi dans cette maison, où il s’est

introduit dernièrement pour y voler des sommes, il a tué le mari qui

s’était éveillé et la femme qui dormait; meurtre superflu, par trop

cruel et peu galant. Il ne faut tuer les femmes que quand elles crient,

encore vaut-il mieux les bâillonner; car, si l’on est pris, ces carnages

attendrissent les juges et le populaire, et l’on a l’air d’un monstre.

--Tu parles comme saint Jean Bouche d’or, répondit Malartic, d’une façon

si magistrale et si péremptoire, que je ne trouve rien à objecter; mais

que deviendra cette pauvre Chiquita?»

Jacquemin Lampourde et Malartic philosophaient de la sorte quand un

carrosse venant du quai déboucha sur la place et produisit sur la foule

des ondulations et des remous. Les chevaux piaffaient sans pouvoir

avancer, et parfois leurs sabots retombaient sur des bottes, ce qui

amenait entre les malandrins et les laquais des dialogues hargneux et

mêlés d’injures.

Les piétons ainsi foulés eussent volontiers assailli le carrosse si les

armes ducales blasonnées sur le panneau de la portière ne leur eussent

inspiré une sorte de terreur, bien que ce fussent gens à ne pas

respecter grand’chose. Bientôt les groupes devinrent si drus, que

l’équipage fut forcé de s’arrêter au milieu de la place, où de loin le

cocher, immobile sur son siége, semblait assis sur des têtes. Pour

s’ouvrir un chemin et passer outre, il eût fallu écraser trop de

canaille, et cette canaille, qui, à la Grève, était chez elle, ne se

serait peut-être pas laissé faire.

«Ces drôles attendent quelque exécution et ne laisseront le champ libre

que lorsque le patient sera expédié, dit un beau jeune homme

magnifiquement vêtu à un ami de très-belle mine aussi, mais en costume

plus modeste, placé à côté de lui dans le fond du carrosse. Au diable

l’imbécile qui va se faire rouer précisément à l’heure où nous

traversons la place de Grève! Ne pouvait-il pas remettre la chose à

demain?

--Croyez, répondit l’ami, qu’il ne demanderait pas mieux, et que

l’incident est encore plus fâcheux pour lui que pour nous.

--Ce que nous avons de mieux à faire, mon cher Sigognac, c’est de nous

résigner à tourner la tête de l’autre côté si le spectacle nous dégoûte,

chose difficile pourtant, lorsqu’il se passe près de soi quelque chose

de terrible; témoin saint Augustin, qui ouvrit les yeux dans le cirque,

quoiqu’il se fût bien promis de les tenir fermés, à un grand cri que

poussa le populaire.

--En tout cas, nous n’avons pas longtemps à attendre, répondit Sigognac,

voyez là-bas, Vallombreuse; la foule se sépare devant la charrette du

condamné.»

En effet, une charrette, traînée par une rosse que réclamait Montfaucon,

s’avançait, entourée de quelques archers à cheval, avec un bruit de

vieilles ferrailles, et traversait les groupes de curieux, se dirigeant

vers l’échafaud. Sur une planche jetée en travers des ridelles était

assis Agostin, auprès d’un capucin à barbe blanche qui lui présentait

aux lèvres un crucifix de cuivre jaune poli par les baisers d’agonisants

en bonne santé. Le bandit avait les cheveux entourés d’un mouchoir dont

les bouts noués lui pendaient derrière la nuque. Une chemise de grosse

toile et des grègues de vieille serge composaient tout son costume. Il

était en toilette d’échafaud; toilette succincte. Le bourreau s’était

déjà emparé de la défroque du condamné, comme c’était son droit, et ne

lui avait laissé que ces haillons, bien suffisants pour mourir. Un

système de cordelettes, dont le bout était tenu par l’exécuteur des

hautes œuvres, placé à l’arrière de la charrette, afin que le patient ne

le vît pas, maintenait Agostin, tout en lui laissant une liberté

apparente. Un valet de bourreau, assis de coté sur un des brancards de

la charrette, tenait les guides et fouettait à tour de bras la maigre

rosse.

«Eh mais, dit Sigognac dans le carrosse, c’est le bandit qui m’a

autrefois arrêté sur la grand’route en tête d’une troupe de mannequins;

je vous ai conté cette histoire pendant notre voyage à l’endroit où elle

s’était passée.

--Je m’en souviens, fit Vallombreuse, et j’en ai ri de bon cœur; mais,

depuis, il paraît que le drôle s’est livré à des exploits plus sérieux.

L’ambition l’a perdu; il fait d’ailleurs assez bonne contenance.»

Agostin, un peu pâli sous son teint naturellement hâlé, promenait sur la

foule un regard préoccupé et qui semblait chercher quelqu’un. En passant

auprès de la croix de pierre, il aperçut le jeune enfant perché dont il

a été question au commencement de ce chapitre et qui n’avait pas quitté

sa place.

A cette vue un éclair de joie brilla dans ses yeux, un faible sourire

entr’ouvrit ses lèvres; il fit de la tête un signe imperceptible, adieu

et testament à la fois, et dit à mi-voix, «Chiquita!»

«Mon fils, quel mot venez-vous de prononcer? fit le capucin en agitant

son crucifix; cela sonne comme un nom de femme: quelque Égyptienne sans

doute ou quelque fille folle de son corps. Pensez plutôt a votre salut;

vous avez le pied sur le seuil de l’éternité.

--Oui, mon père, et quoique j’aie les cheveux noirs, vous êtes plus

jeune que moi avec votre barbe blanche. Chaque tour de roue vers cette

charpente me vieillit de dix ans.

--Pour un brigand de province, que cela devrait intimider de mourir

devant des Parisiens, dit Jacquemin Lampourde, qui s’était rapproché de

l’échafaud en jouant des coudes à travers les badauds et les commères,

cet Agostin se comporte assez bien; il n’est point trop défait et n’a

pas par anticipation, comme d’aucuns, la mine cadavéreuse des

suppliciés. Sa tête ne ballotte pas; il la tient haute et droite; signe

de courage, il a regardé fixement la machine. Si mon expérience ne me

trompe, il fera une fin correcte et décente, sans geindre, sans se

débattre, sans demander à faire des aveux pour gagner du temps.

--Oh! pour cela, il n’y a pas de danger, dit Malartic; à la torture, il

s’est laissé enfoncer huit coins plutôt que de desserrer les dents et de

trahir un camarade.»

La charrette, pendant ces courts dialogues, était arrivée aux pieds de

l’échafaud, dont Agostin monta lentement les degrés, précédé du valet,

soutenu du capucin et suivi du bourreau. En moins d’une minute il fut

étalé et lié solidement sur la roue par les aides de l’exécuteur. Le

bourreau, ayant jeté son manteau rouge brodé à l’épaule d’une échelle en

galon blanc, avait tourné sa manche en bourrelet autour de son bras,

pour être plus libre et dégagé, et se baissait pour prendre la barre

fatale.

C’était l’instant suprême. Une curiosité anxieuse opprimait les

poitrines des spectateurs. Lampourde et Malartic étaient devenus

sérieux; Bringuenarilles lui-même n’aspirait plus la fumée de sa pipe,

qu’il avait ôtée de ses lèvres. Tordgueule, sentant qu’une aventure

semblable lui pendait à l’oreille, prenait un air mélancolique et

rêveur. Tout à coup un certain frémissement eut lieu parmi la foule.

L’enfant hissé sur la croix s’était laissé couler à terre, et se

faufilant comme une couleuvre à travers les groupes, avait atteint

l’échafaud, dont en deux bonds elle escaladait les marches, présentant

au bourreau étonné, qui levait déjà sa masse, une figure pâle,

étincelante, sublime, illuminée d’une telle résolution, qu’il s’arrêta

malgré lui et retint le coup prêt à descendre.

«Ote-toi de là, môme, s’écria le bourreau, ou ma barre va te briser la

tête.»

Mais Chiquita ne l’écoutait point. Il lui était bien égal d’être tuée.

Se penchant sur Agostin, elle le baisa au front et lui dit: «Je t’aime;»

puis, d’un mouvement plus prompt que l’éclair, elle lui plongea dans le

cœur la navaja qu’elle avait reprise à Isabelle. Le coup était porté

d’une main si ferme que la mort fut presque instantanée; à peine Agostin

eut-il le temps de dire: «Merci.»

--Cuando esta vivora pica,

No hay remedio en la botica,

murmura l’enfant avec un éclat de rire sauvage et fou, en se précipitant

à bas de l’échafaud, où l’exécuteur, stupéfait de l’aventure, abaissait

sa barre inutile, incertain s’il devait briser les os d’un cadavre.

«Bien, Chiquita, très-bien!» ne put s’empêcher de crier Malartic, qui

l’avait reconnue sous ses habits de garçon.

Lampourde, Bringuenarilles, Piedgris, Tordgueule et les amis du _Radis

couronné_, émerveillés de cette action, s’arrangèrent en haie compacte,

de façon à empêcher les soldats de courir après Chiquita. Les disputes

et les poussées, mêlées de horions, que fit naître cet embarras factice,

donnèrent le temps à la petite de gagner le carrosse de Vallombreuse,

arrêté au coin de la place. Elle grimpa sur le marchepied, et,

s’accrochant des mains à la portière, elle reconnut Sigognac et lui dit

d’une voix haletante: «J’ai sauvé Isabelle, sauve-moi.»

Vallombreuse, que cette scène bizarre avait fort intéressé, cria au

cocher: «A fond de train et passe, s’il le faut, sur le ventre de cette

canaille.» Mais le cocher n’eut besoin d’écraser personne. La foule

s’ouvrait avec empressement devant le carrosse et se refermait aussitôt

pour arrêter la molle poursuite des soudards. En

[Illustration:... à peine Agostin eut-il le temps de dire: «Merci.»

(Page 472.)]

quelques minutes, le carrosse eut atteint la porte Saint-Antoine, et,

comme le bruit d’une aventure si récente ne pouvait être parvenu

jusque-là, Vallombreuse ordonna au cocher de modérer son allure,

d’autant qu’un équipage, fuyant de cette vitesse, eût semblé, à bon

droit, suspect. Le faubourg dépassé, il fit entrer Chiquita dans la

voiture. Elle s’assit, sans mot dire, sur un carreau, en face de

Sigognac. Sous l’apparence la plus calme, elle était en proie à une

exaltation extrême. Aucun muscle de sa figure ne bougeait, mais un flot

de sang empourprait ses joues, ordinairement si pâles, et donnait à ses

grands yeux fixes, qui regardaient sans voir, un éclat surnaturel. Une

sorte de transfiguration s’était opérée dans Chiquita. Cet effort

violent avait déchiré la chrysalide enfantine où dormait la jeune fille.

En plongeant son couteau dans le cœur d’Agostin, elle avait du même coup

ouvert le sien. Son amour était né de ce meurtre; l’être bizarre,

presque insexuel, moitié enfant, moitié lutin, qu’elle avait été

jusque-là, n’existait plus. Elle était femme désormais, et sa passion

éclose en une minute devait être éternelle. Un baiser, un coup de

couteau, c’était bien l’amour de Chiquita.

La voiture roulait toujours, et l’on voyait déjà poindre derrière les

arbres les grands toits ardoisés du château. Vallombreuse dit à

Sigognac: «Vous viendrez dans mon appartement, et vous y ferez un bout

de toilette avant que je vous présente à ma sœur, qui ignore mon voyage

et votre arrivée; j’ai ménagé ce coup de théâtre dont j’espère le

meilleur effet. Abaissez le mantelet de votre côté pour qu’on ne vous

voie pas, que la surprise soit complète; mais qu’allons-nous faire de ce

petit démon?

--Ordonnez, dit Chiquita, qui, à travers sa rêverie profonde, avait

entendu la phrase de Vallombreuse, ordonnez qu’on me conduise à madame

Isabelle; qu’elle soit l’arbitre de mon sort.»

Rideaux baissés, le carrosse entra dans la cour d’honneur: Vallombreuse

prit Sigognac sous le bras et l’emmena dans son appartement, après avoir

dit à un laquais de conduire Chiquita chez la comtesse de Lineuil.

A la vue de Chiquita, Isabelle posa le livre qu’elle était en train de

lire et arrêta sur la jeune fille un regard plein d’interrogations.

Chiquita resta immobile et silencieuse jusqu’à ce que le laquais fût

retiré. Alors, avec une sorte de solennité singulière, elle s’avança

vers Isabelle, lui prit la main et dit:

«Le couteau est dans le cœur d’Agostin; je n’ai plus de maître, et je

sens le besoin de me dévouer à quelqu’un. Après lui, qui est mort, c’est

toi que j’aime le plus au monde; tu m’as donné le collier de perles et

tu m’as embrassée. Veux-tu de moi pour esclave, pour chien, pour gnome?

Fais-moi donner un haillon noir pour porter le deuil de mon amour; je

coucherai en travers sur le seuil de ta porte; cela ne te gênera pas du

tout. Quand tu me voudras, tu siffleras ainsi--et elle siffla--et je

paraîtrai tout de suite; veux-tu?»

Isabelle, pour toute réponse, attira Chiquita sur son cœur, lui effleura

le front des lèvres et accepta simplement cette âme qui se donnait à

elle.

XXI.

HYMEN, O HYMÉNÉE!

Isabelle, accoutumée aux façons énigmatiques et bizarres de Chiquita, ne

l’avait point interrogée, se réservant de lui demander des explications

quand cette étrange fille serait plus calme. Elle entrevoyait bien

quelque histoire terrible à travers tout cela; mais la pauvre enfant lui

avait rendu de tels services, qu’il fallait l’accueillir sans enquête en

cette situation évidemment désespérée.

Après l’avoir confiée à une femme de chambre, elle reprit sa lecture

interrompue, bien que le livre ne l’intéressât guère; au bout de

quelques pages, son esprit ne suivant plus les lignes, elle mit le

signet entre les pages et reposa le volume sur la table parmi des

ouvrages d’aiguille commencés. La tête appuyée sur la main, le regard

perdu dans l’espace, elle se laissa aller à la pente habituelle de sa

rêverie: «Qu’est devenu Sigognac, disait-elle, pense-t-il encore à moi,

m’aime-t-il toujours? Sans doute, il est retourné dans son pauvre

château, et, croyant mon frère mort, il n’ose donner signe de vie. Cet

obstacle chimérique l’arrête. Autrement, il eût essayé de me revoir; il

m’eût écrit tout au moins. Peut-être l’idée que je suis maintenant un

riche parti retient-elle son courage. S’il m’avait oubliée! Oh! non;

c’est impossible. J’aurais dû lui faire savoir que Vallombreuse était

guéri de sa blessure; mais il n’est pas séant à une jeune personne bien

née de provoquer ainsi un amant éloigné à reparaître: cela blesserait

toutes les délicatesses féminines. Souvent je me demande s’il n’eût pas

mieux valu pour moi rester l’humble comédienne que j’étais. Je pouvais

du moins le voir tous les jours, et, sûre de ma vertu comme de son

respect, savourer en paix la douceur d’être aimée. Malgré l’affection

touchante de mon père, je me sens triste et seule dans ce château

magnifique; encore si Vallombreuse était là, sa compagnie me

distrairait; mais son absence se prolonge, et je cherche en vain le sens

de cette phrase qu’il m’a jetée au départ avec un sourire: «Au revoir,

petite sœur, vous serez contente de moi.» Parfois, il me semble

comprendre, mais je ne veux pas m’arrêter à une telle pensée; la

déception serait trop douloureuse. Si c’était vrai, ah! j’en deviendrais

folle de joie!»

La comtesse de Lineuil, car il est peut-être un peu bien familier

d’appeler Isabelle tout court la fille légitimée d’un prince, en était

là de son monologue intérieur lorsqu’un grand laquais vint demander si

madame la comtesse pouvait recevoir M. le duc de Vallombreuse, qui

arrivait de voyage et demandait à la saluer.

«Qu’il vienne tout de suite, répondit la comtesse, sa visite me fera le

plus grand plaisir.»

Cinq ou six minutes s’étaient à peine écoulées que le jeune duc entrait

dans le salon le teint brillant, l’œil vif, la démarche assurée et

légère, avec cet air de gloire qu’il avait avant sa blessure; il jeta

son feutre à plume sur un fauteuil et prit la main de sa sœur qu’il

porta à ses lèvres d’un façon aussi respectueuse que tendre.

«Chère Isabelle, je suis resté plus longtemps que je ne l’aurais voulu,

car ce m’est une grande privation de ne pas vous voir, tant j’ai vite

pris la douce habitude de votre présence; mais je me suis bien occupé de

vous pendant mon voyage et l’espoir de vous faire plaisir me

dédommageait un peu.

--Le plus grand plaisir que vous eussiez pu me faire, répondit Isabelle,

c’eût été de demeurer au château près de votre père et de moi, et de ne

pas vous mettre en route, votre blessure à peine fermée, pour je ne sais

quelle fantaisie.

Le capitaine Fracasse · 第 44 / 47 段