matinale encore que marquait le cadran de l’Hôtel de ville. Les grands
toits de Dominique Bocador se profilaient en gris violâtre sur un ciel
d’un blanc laiteux. Leur ombre froide s’allongeait jusqu’au milieu de la
place et enveloppait une charpente sinistre, dépassant d’un ou deux
pieds le niveau des fronts, et barbouillée d’un rouge sanguinolent. Aux
fenêtres des maisons quelques têtes paraissaient, qui rentraient
aussitôt, voyant que le spectacle n’était pas commencé. Une vieille
femme montra même sa face ridée à une lucarne de la tourelle située à
l’angle de la place d’où la tradition veut que madame Marguerite ait
contemplé le supplice de la Môle et de Coconnas: changement désastreux
d’une belle reine en laide sorcière! A la croix de pierre plantée au
bord de la déclivité qui descend au fleuve, un enfant, se hissant à
grand’peine, s’était suspendu, et il s’y tenait les bras passés
au-dessus de la traverse, les genoux et les jambes enserrant la tige,
dans une pose aussi pénible que celle du mauvais larron, mais qu’il
n’eût pas quittée pour une fouace ou un chausson aux pommes. De là, il
découvrait le détail intéressant de l’échafaud, la roue pour tourner le
patient, les cordelettes pour l’attacher, la barre pour lui briser les
os; toutes choses dignes d’être examinées.
Cependant si, parmi les spectateurs, quelqu’un se fût avisé d’étudier
d’un œil plus attentif cet enfant ainsi perché, il eût démêlé dans
l’expression de son visage un autre sentiment que celui d’une curiosité
vulgaire. Ce n’était point le féroce appât d’un supplice qui avait
amené là ce jeune être au teint bistré, aux grands yeux cernés de brun,
aux dents brillantes, aux longs cheveux noirs, dont les mains gantées de
hâle se crispaient sur les croisillons de pierre. La délicatesse de ses
traits semblait même indiquer un autre sexe que celui qu’accusaient ses
vêtements, mais personne ne regardait de ce côté, et toutes les têtes se
tournaient instinctivement vers l’échafaud ou vers le quai par lequel
devait déboucher le condamné.
Parmi les groupes apparaissaient quelques figures de connaissance; un
nez rouge au milieu d’une face pâle désignait Malartic, et il passait
assez du profil busqué de Jacquemin Lampourde par-dessus le pli d’un
manteau jeté sur l’épaule à l’espagnole pour qu’on ne pût douter de son
identité. Bien qu’il portât son chapeau enfoncé jusqu’au sourcil, afin
de cacher l’absence de son oreille coupée par la balle de Piedgris, il
était aisé de retrouver Bringuenarilles dans ce grand maraud assis sur
une borne et fumant une longue pipe de Hollande pour passer le temps.
Piedgris lui-même causait avec Tordgueule, et sur les marches de l’Hôtel
de ville se promenaient d’une façon péripatétique, causant de choses et
d’autres, plusieurs habitués du _Radis couronné_. La place de Grève où,
tôt ou tard, ils doivent fatalement aboutir, exerce sur les meurtriers,
les spadassins et les filous une fascination singulière. Cet endroit
sinistre, au lieu de les repousser, les attire. Ils tournent autour
traçant d’abord des cercles larges, ensuite plus étroits, jusqu’à ce
qu’ils y tombent; ils aiment à regarder le gibet où ils seront branchés;
ils en contemplent avidement la configuration horrible, et ils
apprennent dans les grimaces des patients à se familiariser avec la
mort; effet bien contraire à l’idée de la justice, qui est d’effrayer
les scélérats par l’aspect des tourments.
Ce qui explique en outre l’affluence de telles ribaudailles aux jours
d’exécution, c’est que le protagoniste de la tragédie est toujours un
parent, une connaissance, souvent un complice. On va voir pendre son
cousin, rouer son ami de cœur, bouillir ce galant homme dont on passait
la fausse monnaie. Manquer à cette fête serait une impolitesse. Pour un
condamné, il est agréable d’avoir autour de son échafaud un public de
figures connues. Cela soutient et ranime l’énergie. On ne veut pas être
lâche devant des appréciateurs du vrai mérite, et l’orgueil vient au
secours de la souffrance. Tel, ainsi entouré, meurt en Romain, qui
ferait la femmelette s’il était dépêché incognito au fond d’une cave.
Sept heures sonnèrent. L’exécution devait avoir lieu à huit heures
seulement. Aussi Jacquemin Lampourde, en entendant tinter l’horloge,
dit-il à Malartic: «Tu vois bien que nous aurions eu le temps de boire
encore une bouteille; mais tu es toujours impatient et nerveux. Si nous
retournions au _Radis couronné_? je m’ennuie de faire le pied de grue et
de croquer le marmot. Voir rouer un pauvre diable, cela vaut-il une si
longue attente? ce supplice est fade, bourgeois et commun. Si c’était
quelque bel écartèlement à quatre chevaux montés chacun par un archer de
la prévôté, quelque tenaillement avec pinces de fer rouge, quelque
application de poix bouillante et de plomb fondu, quelque chose
d’ingénieusement tortionnaire et de férocement douloureux, faisant
honneur à l’imagination du juge ou à l’habileté du bourreau; oh! alors,
je ne dis pas. Par amour de l’art, je resterais; mais, pour si peu, fi
donc!
--Je te trouve injuste à l’endroit de la roue, répondit sentencieusement
Malartic en frottant son nez plus cramoisi que jamais; la roue a du bon.
--On ne peut pas disputer des goûts. Chacun est entraîné par sa volupté
particulière, comme dit un auteur latin fort célèbre dont j’ai oublié le
nom, ma mémoire ne retenant volontiers que ceux des grands capitaines.
La roue te plaît; je ne te contrarierai pas là-dessus, et je te tiendrai
compagnie jusqu’à la fin. Conviens, cependant, qu’une décollation faite
avec une lame damasquinée, ayant dans le dos une rainure remplie de
vif-argent pour lui donner du poids, exige du coup d’œil, de la vigueur,
de la dextérité, et présente un spectacle aussi noble qu’attrayant.
--Oui, sans doute, mais cela passe trop vite, ce n’est qu’un éclair; et
puis la décapitation est réservée aux gentilshommes. Le billot est un de
leurs priviléges. Parmi les supplices roturiers, la roue me paraît
l’emporter sur la vulgaire pendaison, bonne tout au plus pour les
malfaiteurs subalternes. Agostin est plus qu’un simple voleur. Il mérite
mieux que la corde, et la justice a eu pour lui les égards qui lui sont
dus.
--Tu as toujours eu un faible pour Agostin, sans doute à cause de
Chiquita, dont la bizarrerie agaçait ton œil libertin; je ne partage pas
ton admiration à l’endroit de ce bandit, plus fait pour travailler sur
les grands chemins et dans les gorges de montagnes, comme un
_salteador_, que pour opérer avec la délicatesse convenable au sein
d’une ville civilisée. Il ignore les raffinements de l’art. Sa manière
est bourrue, hagarde et provinciale. Au moindre obstacle il joue des
couteaux et tue vaguement et sauvagement. Trancher le nœud gordien n’est
pas le dénouer, quoi qu’en dise Alexandre. En outre, il n’emploie pas
l’épée; ce qui manque de noblesse.
--La spécialité d’Agostin est la navaja, l’outil de son pays; il n’a
point comme nous ébranlé, pendant des années, le carreau des salles
d’armes. Mais son genre a de l’imprévu, de la hardiesse, de
l’originalité. Son coup lancé réunit l’agrément de la balistique à la
sûreté discrète de l’arme blanche. Le sujet est atteint, à vingt pas,
sans bruit. Je regrette fort que sa carrière soit interrompue sitôt. Il
allait bien; c’était un courage de lion.
--Moi, répondit Jacquemin Lampourde, je suis pour la méthode académique.
Sans les formes, tout se perd. Toutes les fois que j’attaque, je touche
mon homme sur l’épaule et lui laisse le temps de se mettre en garde; il
se défend s’il veut. C’est un duel, et ce n’est plus un meurtre. Je suis
un spadassin, non un assassin. Il est vrai que ma profonde science de
l’escrime m’assure des chances, et que mon épée est presque infaillible;
mais, savoir bien le jeu, ce n’est pas tricher. Je ramasse la bourse, la
montre, les bijoux et le manteau du mort; d’autres le feraient à ma
place. Puisque j’ai eu la peine, il convient que j’aie le profit. Quoi
que tu prétendes, ce travail au couteau me répugne; cela est bon à la
campagne, et avec des gens de bas lieu.
--Oh! toi, Jacquemin Lampourde, tu es ferré sur les principes; on ne
t’en ferait pas démordre; cependant, un peu de fantaisie ne messied pas
en art.
--J’admettrais une fantaisie savante, compliquée et délicate; mais cette
brutalité emportée et farouche me déplaît. D’ailleurs, Agostin se laisse
griser par le sang, et, dans son ivresse rouge, il frappe au hasard.
C’est une faiblesse: quand on boit à la coupe vertigineuse du meurtre,
il faut avoir la tête forte. Ainsi dans cette maison, où il s’est
introduit dernièrement pour y voler des sommes, il a tué le mari qui
s’était éveillé et la femme qui dormait; meurtre superflu, par trop
cruel et peu galant. Il ne faut tuer les femmes que quand elles crient,
encore vaut-il mieux les bâillonner; car, si l’on est pris, ces carnages
attendrissent les juges et le populaire, et l’on a l’air d’un monstre.
--Tu parles comme saint Jean Bouche d’or, répondit Malartic, d’une façon
si magistrale et si péremptoire, que je ne trouve rien à objecter; mais
que deviendra cette pauvre Chiquita?»
Jacquemin Lampourde et Malartic philosophaient de la sorte quand un
carrosse venant du quai déboucha sur la place et produisit sur la foule
des ondulations et des remous. Les chevaux piaffaient sans pouvoir
avancer, et parfois leurs sabots retombaient sur des bottes, ce qui
amenait entre les malandrins et les laquais des dialogues hargneux et
mêlés d’injures.
Les piétons ainsi foulés eussent volontiers assailli le carrosse si les
armes ducales blasonnées sur le panneau de la portière ne leur eussent
inspiré une sorte de terreur, bien que ce fussent gens à ne pas
respecter grand’chose. Bientôt les groupes devinrent si drus, que
l’équipage fut forcé de s’arrêter au milieu de la place, où de loin le
cocher, immobile sur son siége, semblait assis sur des têtes. Pour
s’ouvrir un chemin et passer outre, il eût fallu écraser trop de
canaille, et cette canaille, qui, à la Grève, était chez elle, ne se
serait peut-être pas laissé faire.
«Ces drôles attendent quelque exécution et ne laisseront le champ libre
que lorsque le patient sera expédié, dit un beau jeune homme
magnifiquement vêtu à un ami de très-belle mine aussi, mais en costume
plus modeste, placé à côté de lui dans le fond du carrosse. Au diable
l’imbécile qui va se faire rouer précisément à l’heure où nous
traversons la place de Grève! Ne pouvait-il pas remettre la chose à
demain?
--Croyez, répondit l’ami, qu’il ne demanderait pas mieux, et que
l’incident est encore plus fâcheux pour lui que pour nous.
--Ce que nous avons de mieux à faire, mon cher Sigognac, c’est de nous
résigner à tourner la tête de l’autre côté si le spectacle nous dégoûte,
chose difficile pourtant, lorsqu’il se passe près de soi quelque chose
de terrible; témoin saint Augustin, qui ouvrit les yeux dans le cirque,
quoiqu’il se fût bien promis de les tenir fermés, à un grand cri que
poussa le populaire.
--En tout cas, nous n’avons pas longtemps à attendre, répondit Sigognac,
voyez là-bas, Vallombreuse; la foule se sépare devant la charrette du
condamné.»
En effet, une charrette, traînée par une rosse que réclamait Montfaucon,
s’avançait, entourée de quelques archers à cheval, avec un bruit de
vieilles ferrailles, et traversait les groupes de curieux, se dirigeant
vers l’échafaud. Sur une planche jetée en travers des ridelles était
assis Agostin, auprès d’un capucin à barbe blanche qui lui présentait
aux lèvres un crucifix de cuivre jaune poli par les baisers d’agonisants
en bonne santé. Le bandit avait les cheveux entourés d’un mouchoir dont
les bouts noués lui pendaient derrière la nuque. Une chemise de grosse
toile et des grègues de vieille serge composaient tout son costume. Il
était en toilette d’échafaud; toilette succincte. Le bourreau s’était
déjà emparé de la défroque du condamné, comme c’était son droit, et ne
lui avait laissé que ces haillons, bien suffisants pour mourir. Un
système de cordelettes, dont le bout était tenu par l’exécuteur des
hautes œuvres, placé à l’arrière de la charrette, afin que le patient ne
le vît pas, maintenait Agostin, tout en lui laissant une liberté
apparente. Un valet de bourreau, assis de coté sur un des brancards de
la charrette, tenait les guides et fouettait à tour de bras la maigre
rosse.
«Eh mais, dit Sigognac dans le carrosse, c’est le bandit qui m’a
autrefois arrêté sur la grand’route en tête d’une troupe de mannequins;
je vous ai conté cette histoire pendant notre voyage à l’endroit où elle
s’était passée.
--Je m’en souviens, fit Vallombreuse, et j’en ai ri de bon cœur; mais,
depuis, il paraît que le drôle s’est livré à des exploits plus sérieux.
L’ambition l’a perdu; il fait d’ailleurs assez bonne contenance.»
Agostin, un peu pâli sous son teint naturellement hâlé, promenait sur la
foule un regard préoccupé et qui semblait chercher quelqu’un. En passant
auprès de la croix de pierre, il aperçut le jeune enfant perché dont il
a été question au commencement de ce chapitre et qui n’avait pas quitté
sa place.
A cette vue un éclair de joie brilla dans ses yeux, un faible sourire
entr’ouvrit ses lèvres; il fit de la tête un signe imperceptible, adieu
et testament à la fois, et dit à mi-voix, «Chiquita!»
«Mon fils, quel mot venez-vous de prononcer? fit le capucin en agitant
son crucifix; cela sonne comme un nom de femme: quelque Égyptienne sans
doute ou quelque fille folle de son corps. Pensez plutôt a votre salut;
vous avez le pied sur le seuil de l’éternité.
--Oui, mon père, et quoique j’aie les cheveux noirs, vous êtes plus
jeune que moi avec votre barbe blanche. Chaque tour de roue vers cette
charpente me vieillit de dix ans.
--Pour un brigand de province, que cela devrait intimider de mourir
devant des Parisiens, dit Jacquemin Lampourde, qui s’était rapproché de
l’échafaud en jouant des coudes à travers les badauds et les commères,
cet Agostin se comporte assez bien; il n’est point trop défait et n’a
pas par anticipation, comme d’aucuns, la mine cadavéreuse des
suppliciés. Sa tête ne ballotte pas; il la tient haute et droite; signe
de courage, il a regardé fixement la machine. Si mon expérience ne me
trompe, il fera une fin correcte et décente, sans geindre, sans se
débattre, sans demander à faire des aveux pour gagner du temps.
--Oh! pour cela, il n’y a pas de danger, dit Malartic; à la torture, il
s’est laissé enfoncer huit coins plutôt que de desserrer les dents et de
trahir un camarade.»
La charrette, pendant ces courts dialogues, était arrivée aux pieds de
l’échafaud, dont Agostin monta lentement les degrés, précédé du valet,
soutenu du capucin et suivi du bourreau. En moins d’une minute il fut
étalé et lié solidement sur la roue par les aides de l’exécuteur. Le
bourreau, ayant jeté son manteau rouge brodé à l’épaule d’une échelle en
galon blanc, avait tourné sa manche en bourrelet autour de son bras,
pour être plus libre et dégagé, et se baissait pour prendre la barre
fatale.
C’était l’instant suprême. Une curiosité anxieuse opprimait les
poitrines des spectateurs. Lampourde et Malartic étaient devenus
sérieux; Bringuenarilles lui-même n’aspirait plus la fumée de sa pipe,
qu’il avait ôtée de ses lèvres. Tordgueule, sentant qu’une aventure
semblable lui pendait à l’oreille, prenait un air mélancolique et
rêveur. Tout à coup un certain frémissement eut lieu parmi la foule.
L’enfant hissé sur la croix s’était laissé couler à terre, et se
faufilant comme une couleuvre à travers les groupes, avait atteint
l’échafaud, dont en deux bonds elle escaladait les marches, présentant
au bourreau étonné, qui levait déjà sa masse, une figure pâle,
étincelante, sublime, illuminée d’une telle résolution, qu’il s’arrêta
malgré lui et retint le coup prêt à descendre.
«Ote-toi de là, môme, s’écria le bourreau, ou ma barre va te briser la
tête.»
Mais Chiquita ne l’écoutait point. Il lui était bien égal d’être tuée.
Se penchant sur Agostin, elle le baisa au front et lui dit: «Je t’aime;»
puis, d’un mouvement plus prompt que l’éclair, elle lui plongea dans le
cœur la navaja qu’elle avait reprise à Isabelle. Le coup était porté
d’une main si ferme que la mort fut presque instantanée; à peine Agostin
eut-il le temps de dire: «Merci.»
--Cuando esta vivora pica,
No hay remedio en la botica,
murmura l’enfant avec un éclat de rire sauvage et fou, en se précipitant
à bas de l’échafaud, où l’exécuteur, stupéfait de l’aventure, abaissait
sa barre inutile, incertain s’il devait briser les os d’un cadavre.
«Bien, Chiquita, très-bien!» ne put s’empêcher de crier Malartic, qui
l’avait reconnue sous ses habits de garçon.
Lampourde, Bringuenarilles, Piedgris, Tordgueule et les amis du _Radis
couronné_, émerveillés de cette action, s’arrangèrent en haie compacte,
de façon à empêcher les soldats de courir après Chiquita. Les disputes
et les poussées, mêlées de horions, que fit naître cet embarras factice,
donnèrent le temps à la petite de gagner le carrosse de Vallombreuse,
arrêté au coin de la place. Elle grimpa sur le marchepied, et,
s’accrochant des mains à la portière, elle reconnut Sigognac et lui dit
d’une voix haletante: «J’ai sauvé Isabelle, sauve-moi.»
Vallombreuse, que cette scène bizarre avait fort intéressé, cria au
cocher: «A fond de train et passe, s’il le faut, sur le ventre de cette
canaille.» Mais le cocher n’eut besoin d’écraser personne. La foule
s’ouvrait avec empressement devant le carrosse et se refermait aussitôt
pour arrêter la molle poursuite des soudards. En
[Illustration:... à peine Agostin eut-il le temps de dire: «Merci.»
(Page 472.)]
quelques minutes, le carrosse eut atteint la porte Saint-Antoine, et,
comme le bruit d’une aventure si récente ne pouvait être parvenu
jusque-là, Vallombreuse ordonna au cocher de modérer son allure,
d’autant qu’un équipage, fuyant de cette vitesse, eût semblé, à bon
droit, suspect. Le faubourg dépassé, il fit entrer Chiquita dans la
voiture. Elle s’assit, sans mot dire, sur un carreau, en face de
Sigognac. Sous l’apparence la plus calme, elle était en proie à une
exaltation extrême. Aucun muscle de sa figure ne bougeait, mais un flot
de sang empourprait ses joues, ordinairement si pâles, et donnait à ses
grands yeux fixes, qui regardaient sans voir, un éclat surnaturel. Une
sorte de transfiguration s’était opérée dans Chiquita. Cet effort
violent avait déchiré la chrysalide enfantine où dormait la jeune fille.
En plongeant son couteau dans le cœur d’Agostin, elle avait du même coup
ouvert le sien. Son amour était né de ce meurtre; l’être bizarre,
presque insexuel, moitié enfant, moitié lutin, qu’elle avait été
jusque-là, n’existait plus. Elle était femme désormais, et sa passion
éclose en une minute devait être éternelle. Un baiser, un coup de
couteau, c’était bien l’amour de Chiquita.
La voiture roulait toujours, et l’on voyait déjà poindre derrière les
arbres les grands toits ardoisés du château. Vallombreuse dit à
Sigognac: «Vous viendrez dans mon appartement, et vous y ferez un bout
de toilette avant que je vous présente à ma sœur, qui ignore mon voyage
et votre arrivée; j’ai ménagé ce coup de théâtre dont j’espère le
meilleur effet. Abaissez le mantelet de votre côté pour qu’on ne vous
voie pas, que la surprise soit complète; mais qu’allons-nous faire de ce
petit démon?
--Ordonnez, dit Chiquita, qui, à travers sa rêverie profonde, avait
entendu la phrase de Vallombreuse, ordonnez qu’on me conduise à madame
Isabelle; qu’elle soit l’arbitre de mon sort.»
Rideaux baissés, le carrosse entra dans la cour d’honneur: Vallombreuse
prit Sigognac sous le bras et l’emmena dans son appartement, après avoir
dit à un laquais de conduire Chiquita chez la comtesse de Lineuil.
A la vue de Chiquita, Isabelle posa le livre qu’elle était en train de
lire et arrêta sur la jeune fille un regard plein d’interrogations.
Chiquita resta immobile et silencieuse jusqu’à ce que le laquais fût
retiré. Alors, avec une sorte de solennité singulière, elle s’avança
vers Isabelle, lui prit la main et dit:
«Le couteau est dans le cœur d’Agostin; je n’ai plus de maître, et je
sens le besoin de me dévouer à quelqu’un. Après lui, qui est mort, c’est
toi que j’aime le plus au monde; tu m’as donné le collier de perles et
tu m’as embrassée. Veux-tu de moi pour esclave, pour chien, pour gnome?
Fais-moi donner un haillon noir pour porter le deuil de mon amour; je
coucherai en travers sur le seuil de ta porte; cela ne te gênera pas du
tout. Quand tu me voudras, tu siffleras ainsi--et elle siffla--et je
paraîtrai tout de suite; veux-tu?»
Isabelle, pour toute réponse, attira Chiquita sur son cœur, lui effleura
le front des lèvres et accepta simplement cette âme qui se donnait à
elle.
XXI.
HYMEN, O HYMÉNÉE!
Isabelle, accoutumée aux façons énigmatiques et bizarres de Chiquita, ne
l’avait point interrogée, se réservant de lui demander des explications
quand cette étrange fille serait plus calme. Elle entrevoyait bien
quelque histoire terrible à travers tout cela; mais la pauvre enfant lui
avait rendu de tels services, qu’il fallait l’accueillir sans enquête en
cette situation évidemment désespérée.
Après l’avoir confiée à une femme de chambre, elle reprit sa lecture
interrompue, bien que le livre ne l’intéressât guère; au bout de
quelques pages, son esprit ne suivant plus les lignes, elle mit le
signet entre les pages et reposa le volume sur la table parmi des
ouvrages d’aiguille commencés. La tête appuyée sur la main, le regard
perdu dans l’espace, elle se laissa aller à la pente habituelle de sa
rêverie: «Qu’est devenu Sigognac, disait-elle, pense-t-il encore à moi,
m’aime-t-il toujours? Sans doute, il est retourné dans son pauvre
château, et, croyant mon frère mort, il n’ose donner signe de vie. Cet
obstacle chimérique l’arrête. Autrement, il eût essayé de me revoir; il
m’eût écrit tout au moins. Peut-être l’idée que je suis maintenant un
riche parti retient-elle son courage. S’il m’avait oubliée! Oh! non;
c’est impossible. J’aurais dû lui faire savoir que Vallombreuse était
guéri de sa blessure; mais il n’est pas séant à une jeune personne bien
née de provoquer ainsi un amant éloigné à reparaître: cela blesserait
toutes les délicatesses féminines. Souvent je me demande s’il n’eût pas
mieux valu pour moi rester l’humble comédienne que j’étais. Je pouvais
du moins le voir tous les jours, et, sûre de ma vertu comme de son
respect, savourer en paix la douceur d’être aimée. Malgré l’affection
touchante de mon père, je me sens triste et seule dans ce château
magnifique; encore si Vallombreuse était là, sa compagnie me
distrairait; mais son absence se prolonge, et je cherche en vain le sens
de cette phrase qu’il m’a jetée au départ avec un sourire: «Au revoir,
petite sœur, vous serez contente de moi.» Parfois, il me semble
comprendre, mais je ne veux pas m’arrêter à une telle pensée; la
déception serait trop douloureuse. Si c’était vrai, ah! j’en deviendrais
folle de joie!»
La comtesse de Lineuil, car il est peut-être un peu bien familier
d’appeler Isabelle tout court la fille légitimée d’un prince, en était
là de son monologue intérieur lorsqu’un grand laquais vint demander si
madame la comtesse pouvait recevoir M. le duc de Vallombreuse, qui
arrivait de voyage et demandait à la saluer.
«Qu’il vienne tout de suite, répondit la comtesse, sa visite me fera le
plus grand plaisir.»
Cinq ou six minutes s’étaient à peine écoulées que le jeune duc entrait
dans le salon le teint brillant, l’œil vif, la démarche assurée et
légère, avec cet air de gloire qu’il avait avant sa blessure; il jeta
son feutre à plume sur un fauteuil et prit la main de sa sœur qu’il
porta à ses lèvres d’un façon aussi respectueuse que tendre.
«Chère Isabelle, je suis resté plus longtemps que je ne l’aurais voulu,
car ce m’est une grande privation de ne pas vous voir, tant j’ai vite
pris la douce habitude de votre présence; mais je me suis bien occupé de
vous pendant mon voyage et l’espoir de vous faire plaisir me
dédommageait un peu.
--Le plus grand plaisir que vous eussiez pu me faire, répondit Isabelle,
c’eût été de demeurer au château près de votre père et de moi, et de ne
pas vous mettre en route, votre blessure à peine fermée, pour je ne sais
quelle fantaisie.