--Le baron de Sigognac, répondit Isabelle d’une voix légèrement

tremblante, je livre son nom sans crainte à votre générosité. Vous êtes

trop juste pour poursuivre en lui le malheur d’une victoire qu’il

déplore.

--Sigognac, dit le prince, je pensais cette race éteinte. N’est-ce pas

une famille de Gascogne?

--Oui, mon père, son castel se trouve aux environs de Dax.

--C’est bien cela. Les Sigognac ont des armes parlantes; ils portent

d’azur à trois cigognes d’or, deux et une. Leur noblesse est fort

ancienne. Palamède de Sigognac figurait glorieusement à la première

croisade. Un Raimbaud de Sigognac, le père de celui-ci, sans doute,

était fort ami et compagnon de Henri IV en sa jeunesse, mais il ne le

suivit point à la cour; car ses affaires, dit-on, étaient fort

dérangées, et l’on ne gagnait guère que des coups sur les talons du

Béarnais.

--Si dérangées, que notre troupe, forcée par une nuit pluvieuse à

chercher un asile, trouva le fils dans une tourelle à hiboux tout en

ruines, où se consumait sa jeunesse, et que nous l’arrachâmes à ce

château de la misère, craignant qu’il n’y mourût de faim par fierté et

mélancolie; je n’ai jamais vu infortune plus vaillamment supportée.

--Pauvreté n’est pas forfaiture, dit le prince, et toute noble maison

qui n’a point failli à l’honneur peut se relever. Pourquoi, en son

désastre, le baron de Sigognac ne s’est-il pas adressé à quelqu’un des

anciens compagnons d’armes de son père, ou même au roi, le protecteur-né

de tous les gentilshommes?

--Le malheur rend timide, quelque brave qu’on soit, répondit Isabelle,

et l’amour-propre retient le courage. En venant avec nous, le Baron

comptait rencontrer à Paris une occasion favorable qui ne s’est point

présentée; pour n’être point à notre charge, il a voulu remplacer un de

nos camarades mort en route, et comme cet emploi se joue sous le masque,

il n’y pensait pas compromettre sa dignité.

--Sous ce déguisement comique, sans être sorcier, je devine bien un

petit brin d’amourette, dit le prince en souriant avec une maligne

bonté; mais ce ne sont point là mes affaires; je connais assez votre

vertu, et je ne m’alarme point de quelques soupirs discrets poussés à

votre intention. Il n’y a pas assez longtemps d’ailleurs que je suis

votre père, pour me permettre de vous sermonner.»

Pendant qu’il s’exprimait ainsi, Isabelle fixait sur le prince ses

grands yeux bleus, où brillaient la plus pure innocence et la plus

parfaite loyauté. La nuance rose dont le nom de Sigognac avait coloré

son beau visage s’était dissipée; sa physionomie n’offrait aucun signe

de honte ou d’embarras. Dans son cœur le regard d’un père, le regard de

Dieu même, n’eût rien trouvé de répréhensible.

L’entretien en était là quand l’élève de maître Laurent se fit annoncer;

il apportait un bulletin favorable de la santé de Vallombreuse. L’état

du blessé était aussi satisfaisant que possible; après la potion, une

crise heureuse avait eu lieu, et le médecin répondait désormais de la

vie du jeune duc. Sa guérison n’était plus qu’une affaire de temps.

A quelques jours de là, Vallombreuse, soutenu par deux ou trois

oreillers, paré d’une chemise à collet en point de Venise, les cheveux

séparés et remis en ordre, recevait dans son lit la visite de son fidèle

ami le chevalier de Vidalinc, qu’on ne lui avait pas encore permis de

voir. Le prince était assis dans la ruelle, regardant avec une profonde

joie paternelle le visage pâle et amaigri de son fils, mais qui

n’offrait plus aucun symptôme alarmant. La couleur était revenue aux

lèvres, et l’étincelle de la vie brillait dans les yeux. Isabelle était

debout près du chevet. Le jeune duc lui tenait la main entre ses doigts

fluets, et d’un blanc bleuâtre comme ceux des malades abrités du grand

air et du soleil depuis quelque temps. Comme il lui était défendu de

parler encore autrement que par monosyllabes, il témoignait ainsi sa

sympathie à celle qui était la cause involontaire de sa blessure, et lui

faisait comprendre combien il lui pardonnait de grand cœur. Le frère

avait chez lui remplacé l’amant, et la maladie, en calmant sa fougue,

n’avait pas peu contribué à cette transition difficile. Isabelle était

bien réellement pour lui la Comtesse de Lineuil, et non plus la

comédienne de la troupe d’Hérode. Il fit un signe de tête amical à

Vidalinc, et dégagea un moment sa main de celle de sa sœur pour la lui

tendre. C’était tout ce que le médecin autorisait pour cette fois.

Au bout de deux ou trois semaines, Vallombreuse, fortifié par de légers

aliments, put passer quelques heures sur une chaise longue et supporter

l’air d’une fenêtre ouverte, par où entraient les souffles balsamiques

du printemps. Isabelle souvent lui tenait compagnie et lui faisait la

lecture, fonction à laquelle son ancien métier de comédienne la rendait

merveilleusement propre, par l’habitude de soutenir la voix et de varier

à propos les intonations.

Un jour qu’ayant achevé un chapitre, elle allait en recommencer un autre

dont elle avait déjà lu l’argument, le duc de Vallombreuse lui fit signe

de poser le livre, et lui dit:

«Chère sœur, ces aventures sont les plus divertissantes du monde, et

l’auteur peut se compter parmi les plus gens d’esprit de la cour et de

la ville; il n’est bruit que de son livre dans les ruelles, mais j’avoue

que je préfère à cette lecture votre conversation charmante. Je n’aurais

pas cru tant gagner en perdant tout espoir. Le frère est auprès de vous

en meilleure posture que l’amant; autant vous étiez rigoureuse à l’un,

autant vous êtes douce à l’autre. Je trouve à ce sentiment paisible des

charmes dont je ne me doutais point. Vous me révélez tout un côté

inconnu de la femme. Emporté par des passions ardentes, poursuivant le

plaisir que me promettait la beauté, m’exaltant et m’irritant aux

obstacles, j’étais comme ce féroce chasseur de la légende que rien

n’arrête; je ne voyais qu’une proie dans l’objet aimé. L’idée d’une

résistance me semblait impossible. Le mot de vertu me faisait hausser

les épaules, et je puis dire sans fatuité à la seule qui ne m’ait point

cédé, que j’avais bien des raisons de n’y pas croire. Ma mère était

morte quand je ne comptais encore que trois ans; vous n’étiez pas

retrouvée, et j’ignorais tout ce qu’il y a de pur, de tendre, de délicat

dans l’âme féminine. Je vous vis; une irrésistible sympathie, où la voix

secrète du sang était sans doute pour quelque chose, m’entraîna vers

vous, et pour la première fois un sentiment d’estime se mêla dans mon

cœur à l’amour. Votre caractère, tout en me désespérant, me plaisait.

J’approuvais cette fermeté modeste et polie avec laquelle vous

repoussiez mes hommages. Plus vous me rejetiez, plus je vous trouvais

digne de moi. La colère et l’admiration se succédaient en moi, et

quelquefois y régnaient ensemble. Même en mes plus violentes fureurs, je

vous ai toujours respectée. Je pressentais l’ange à travers la femme, et

je subissais l’ascendant d’une pureté céleste. Maintenant je suis

heureux, car j’ai de vous précisément ce que je désirais de vous sans le

savoir, cette affection dégagée de tout alliage terrestre, inaltérable,

éternelle; je possède enfin une âme.

--Oui, cher frère, répondit Isabelle, vous la possédez, et ce m’est un

bien grand bonheur que de pouvoir vous le dire. Vous avez en moi une

sœur dévouée qui vous aimera double pour le temps perdu, surtout si,

comme vous l’avez promis, vous modérez ces fougues dont s’alarme notre

père, et ne laissez paraître que ce qu’il y a d’excellent en vous.

--Voyez la jolie prêcheuse, dit Vallombreuse en souriant; il est vrai

que je suis un bien grand monstre, mais je m’amenderai sinon par amour

de la vertu, du moins pour ne pas voir ma grande sœur prendre son air

sévère à quelque nouvelle escapade. Pourtant je crains d’être toujours

la folie, comme vous serez toujours la raison.

--Si vous me complimentez ainsi, fit Isabelle avec un petit air de

menace, je vais reprendre mon livre, et il vous faudra ouïr tout au long

l’histoire qu’allait raconter, dans la cabine de sa galère, le corsaire

barbaresque à l’incomparable princesse Aménaïde, sa captive, assise sur

des carreaux de brocart d’or.

--Je n’ai pas mérité une si dure punition. Dussé-je paraître bavard,

j’ai envie de parler. Ce damné médecin m’a posé si longtemps sur les

lèvres le cachet du silence et fait ressembler à une statue

d’Harpocrate!

--Mais ne craignez-vous pas de vous fatiguer? Votre blessure est

cicatrisée à peine. Maître Laurent m’a tant recommandé de vous faire la

lecture, afin qu’en écoutant vous ménagiez votre poitrine.

--Maître Laurent ne sait ce qu’il dit, et veut prolonger son importance.

Mes poumons aspirent et rendent l’air avec la même facilité

qu’auparavant. Je me sens tout à fait bien, et j’ai des envies de monter

à cheval pour faire une promenade dans la forêt.

--Il vaut mieux encore faire la conversation; le danger, certes, sera

moindre.

--D’ici à peu je serai remis sur pied, ma sœur, et je vous présenterai

dans le monde où votre rang vous appelle, et où votre beauté si parfaite

ne manquera pas d’amener à vos pieds nombre d’adorateurs, parmi lesquels

la comtesse de Lineuil pourra se choisir un époux.

--Je n’ai aucune envie de me marier, et croyez que ce ne sont point là

propos de jeune fille qui serait bien fâchée d’être prise au mot. J’ai

assez donné ma main à la fin des pièces où je jouais, pour n’être pas si

pressée de le faire dans la vie réelle. Je ne rêve pas d’existence plus

douce que de rester près du prince et de vous.

--Un père et un frère ne suffisent pas toujours, même à la personne la

plus détachée du monde. Ces tendresses-là ne remplissent pas tout le

cœur.

--Elles rempliront tout le mien, cependant, et si elles me manquaient un

jour, j’entrerais en religion.

--Ce serait vraiment pousser l’austérité trop loin. Est-ce que le

chevalier de Vidalinc ne vous paraît pas avoir tout ce qu’il faut pour

faire un mari parfait?

--Sans doute. La femme qu’il épousera pourra se dire heureuse; mais,

quelque charmant que soit votre ami, mon cher Vallombreuse, je ne serai

jamais cette femme.

--Le chevalier de Vidalinc est un peu rousseau, et peut-être êtes-vous

comme notre roi Louis XIII qui n’aime pas cette couleur, fort prisée des

peintres cependant. Mais ne parlons plus de Vidalinc. Que vous semble du

marquis de l’Estang, qui vint l’autre jour savoir de mes nouvelles et ne

vous quitta pas des yeux tant que dura sa visite? Il était si émerveillé

de votre grâce, si ébloui de votre beauté nonpareille, qu’il s’empêtrait

en ses compliments et ne faisait que balbutier. Cette timidité à part,

qui doit trouver excuse à vos yeux puisque vous en étiez cause, c’est un

cavalier accompli. Il est beau, jeune, d’une grande naissance et d’une

grande fortune. Il vous conviendrait fort.

--Depuis que j’ai l’honneur d’appartenir à votre illustre famille,

répondit Isabelle un peu impatientée de ce badinage, trop d’humilité ne

me siérait pas. Je ne dirai donc point que je me regarde comme indigne

d’une pareille union; mais le marquis de l’Estang demanderait ma main à

mon père, que je refuserais. Je vous l’ai déjà dit, mon frère, je ne

veux point me marier, et vous le savez bien, vous qui me tourmentez de

la sorte.

--Oh! quelle humeur virginale et farouche vous avez, ma sœur! Diane

n’est pas plus sauvage en ses forêts et vallées de l’Hémus. Encore s’il

faut en croire les mauvaises langues mythologiques, le seigneur Endymion

trouva-t-il grâce à ses yeux. Vous vous fâchez parce que je vous

propose, en causant, quelques partis sortables; si ceux-là vous

déplaisent, nous vous en découvrirons d’autres.

--Je ne me fâche pas, mon frère; mais décidément vous parlez trop pour

un malade, et je vous ferai gronder par maître Laurent. Vous n’aurez

pas, à votre souper, votre aile de poulet.

--S’il en est ainsi, je me tais, fit Vallombreuse avec un air de

soumission, mais croyez que vous ne serez mariée que de ma main.»

Pour se venger de la moquerie opiniâtre de son frère, Isabelle commença

l’histoire du corsaire barbaresque d’une voix haute et vibrante qui

couvrait celle de Vallombreuse.

«Mon père, le duc de Fossombrone, se promenait avec ma mère, l’une des

plus belles femmes, sinon la plus belle du duché de Gênes, sur le rivage

de la Méditerranée où descendait l’escalier d’une superbe villa qu’il

habitait l’été, quand les pirates d’Alger, cachés derrière des roches,

s’élancèrent sur lui, triomphèrent par le nombre de sa résistance

désespérée, le laissèrent pour mort sur la place et emportèrent la

duchesse, alors enceinte de moi, malgré ses cris, jusqu’à leur barque,

qui s’éloigna rapidement en faisant force de rames, et rejoignit la

galère capitaine abritée dans une crique. Présentée au dey, ma mère lui

plut et devint sa favorite...»

Vallombreuse, pour déjouer la malice d’Isabelle, ferma les yeux et sur

ce passage plein d’intérêt feignit de s’endormir.

Le sommeil que Vallombreuse avait d’abord feint devînt bientôt

véritable, et la jeune fille, voyant son frère endormi, se retira sur la

pointe du pied.

Cette conversation, où le duc semblait avoir voulu mettre une intention

malicieuse, troublait Isabelle quoi qu’elle en eût. Vallombreuse,

conservant une rancune secrète à l’endroit de Sigognac, bien qu’il n’en

eût pas encore prononcé le nom depuis l’attaque du château, cherchait-il

à élever par un mariage un obstacle insurmontable entre le Baron et sa

sœur? ou désirait-il simplement savoir si la comédienne transformée en

comtesse n’avait pas changé de sentiment comme de fortune? Isabelle ne

pouvait répondre à ces deux points d’interrogation que se posait

alternativement sa rêverie. Puisqu’elle était la sœur de Vallombreuse,

la rivalité de Sigognac et du jeune duc tombait d’elle-même; mais, d’un

autre côté, il était difficile de supposer qu’un caractère si altier, si

orgueilleux et si vindicatif, eût oublié la honte d’une première

défaite, et surtout celle d’une seconde. Quoique les positions fussent

changées, Vallombreuse, en son cœur, devait toujours haïr Sigognac.

Eût-il assez de grandeur d’âme pour lui pardonner, la générosité

n’exigeait pas qu’il l’aimât et l’admît dans sa famille. Il fallait

renoncer à l’espoir d’une réconciliation. Le prince, d’ailleurs, ne

verrait jamais avec plaisir celui qui avait mis en péril les jours de

son fils. Ces réflexions jetaient Isabelle en une mélancolie qu’elle

essayait vainement de secouer. Tant qu’elle s’était considérée dans son

état de comédienne comme un obstacle à la fortune de Sigognac, elle

avait repoussé toute idée d’union avec lui; mais maintenant qu’un coup

inopiné du sort la comblait de tous les biens qu’on souhaite, elle eût

aimé à récompenser par le don de sa main celui qui la lui avait demandée

quand elle était méprisée et pauvre. Elle trouvait une sorte de bassesse

à ne point faire partager sa prospérité au compagnon de sa misère. Mais

tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de lui garder une inaltérable

fidélité, car elle n’osait parler en sa faveur ni au prince ni à

Vallombreuse.

Bientôt le jeune duc fut assez bien pour pouvoir dîner à table avec son

père et sa sœur; il déployait à ces repas une déférence respectueuse

envers le prince, une tendresse ingénieuse et délicate à l’endroit

d’Isabelle, et montrait qu’il avait, malgré sa frivolité apparente,

l’esprit orné plus qu’on n’eût pu le supposer chez un jeune homme adonné

aux femmes, aux duels et à toutes sortes de dissipations. Isabelle se

mêlait modestement à ces conversations, et le peu qu’elle disait était

si juste, si fin et si à propos, que le prince en était émerveillé,

d’autant plus que la jeune fille, avec un tact parfait, évitait

préciosité et pédanterie.

[Illustration:... les deux chevaux partirent d’un train assez vif.

(Page 451.)]

Vallombreuse tout à fait rétabli proposa à sa sœur une promenade à

cheval dans le parc, et les deux jeunes gens suivirent au pas une longue

allée, dont les arbres centenaires se rejoignaient en voûte et formaient

un couvert impénétrable aux rayons du soleil; le duc avait repris toute

sa beauté, Isabelle était charmante, et jamais couple plus gracieux ne

chevaucha côte à côte. Seulement la physionomie du jeune homme exprimait

la gaieté et celle de la jeune fille la mélancolie. Parfois les saillies

de Vallombreuse lui arrachaient un vague et faible sourire, puis elle

retombait dans sa languissante rêverie; mais son frère ne paraissait pas

s’apercevoir de cette tristesse, et il redoublait de verve. «Oh! la

bonne chose que de vivre, disait-il; on ne se doute pas du plaisir qu’il

y a dans cet acte si simple: respirer! Jamais les arbres ne m’ont semblé

si verts, le ciel si bleu, les fleurs si parfumées! C’est comme si

j’étais né d’hier et que je visse la création pour la première fois.

Quand je songe que je pourrais être allongé sous un marbre et que je me

promène avec ma chère sœur, je ne me sens pas d’aise! ma blessure ne me

fait plus souffrir du tout, et je crois que nous pouvons risquer un

petit temps de galop pour retourner au château où le prince s’ennuie à

nous attendre.»

Malgré les observations d’Isabelle toujours craintive, Vallombreuse

chercha les flancs de sa monture, et les deux chevaux partirent d’un

train assez vif. Au bas du perron, en enlevant sa sœur de dessus la

selle, le jeune duc lui dit: «Maintenant me voilà un grand garçon, et

j’obtiendrai la permission de sortir seul.

--Eh quoi! vous voulez donc nous quitter à peine guéri, méchant que vous

êtes?

--Oui, j’ai besoin de faire un voyage de quelques jours, répondit

négligemment Vallombreuse.»

En effet, le lendemain il partit après avoir pris congé du prince, qui

ne s’opposa point à son départ, et dit à Isabelle d’un ton énigmatique

et bizarre: «Au revoir, petite sœur, vous serez contente de moi!»

XIX.

ORTIES ET TOILES D’ARAIGNÉE.

Le conseil d’Hérode était sage, et Sigognac se résolut à le suivre;

aucun attrait d’ailleurs, Isabelle devenue de comédienne grande dame, ne

le rattachait plus à la troupe. Il fallait disparaître quelque temps, se

plonger dans l’oubli, jusqu’à ce que le ressentiment causé par la mort

probable de Vallombreuse se fût apaisé. Aussi après avoir fait, non sans

émotion, ses adieux à ces braves acteurs qui s’étaient montrés si bons

camarades pour lui, Sigognac s’éloigna de Paris, monté sur un vigoureux

bidet, les poches assez convenablement garnies de pistoles, produit de

sa part sur les recettes. A petites journées, il se dirigeait vers sa

gentilhommière délabrée; car, après l’orage, l’oiseau retourne toujours

à son nid, ne fût-il que de bûchettes et de vieille paille. C’était le

seul gîte où il pût se réfugier, et dans ses désespérances, il éprouvait

une sorte de plaisir à retourner au pauvre manoir de ses pères, qu’il

eût peut-être mieux fait de ne pas quitter. En effet, sa fortune ne

s’était guère améliorée, et cette dernière aventure ne pouvait que lui

nuire. «Allons, se disait-il tout en cheminant, j’étais prédestiné à

mourir de faim et d’ennui entre ces murailles lézardées, sous ce toit

qui laisse passer la pluie comme un crible. Nul n’évite son sort et

j’accomplirai le mien: je serai le dernier des Sigognac.»

Il est inutile de décrire tout au long ce voyage qui dura une vingtaine

de jours et ne fut égayé d’aucune rencontre curieuse. Il suffira de dire

qu’un beau soir Sigognac aperçut de loin les deux tourelles de son

château, illuminées par le couchant et se détachant en clair du fond

violet de l’horizon. Un caprice de la lumière

[Illustration:... Un beau soir, Sigognac aperçut de loin les tourelles

de son château... (Page 452.)]

les faisait paraître plus rapprochées qu’elles ne l’étaient réellement,

et dans un des rares carreaux de la façade, le soleil encadrait une

scintillation rouge du plus vif éclat. On eût dit une monstrueuse

escarboucle.

Cette vue causa au Baron un attendrissement bizarre; certes, il avait

bien souffert dans ce castel en ruines, et cependant il éprouvait à le

retrouver l’émotion que procure au retour un ancien ami dont l’absence a

fait oublier les défauts. Sa vie s’était écoulée là pauvre, obscure,

solitaire, mais non sans quelques secrètes douceurs; car la jeunesse ne

peut être tout à fait malheureuse. La plus découragée a encore ses rêves

et ses espérances. L’habitude d’une peine finit par avoir son charme, et

l’on regrette certaines tristesses plus que certaines joies.

Sigognac donna de l’éperon à son cheval pour lui faire hâter l’allure et

arriver avant la nuit. Le soleil ayant baissé et ne laissant plus voir

au-dessus de la ligne brune tracée par la lande sur le ciel qu’un mince

segment de son disque échancré, la lueur rouge de la vitre s’était

éteinte, et le manoir ne formait plus qu’une tache grise se confondant

presque avec l’ombre; mais Sigognac connaissait bien la route, et

bientôt il s’engagea dans le chemin fréquenté jadis, désert maintenant,

qui conduisait au château. Les branches gourmandes de la haie lui

fouettaient les bottes, et devant les pas de son cheval, les reinettes

peureuses sautelaient à travers l’herbe humide de rosée; un faible et

lointain aboi de chien, quêtant tout seul comme pour se désennuyer, se

faisait entendre dans le silence profond de la campagne. Sigognac arrêta

sa monture pour mieux écouter. Il avait cru reconnaître la voix enrouée

de Miraut. Bientôt l’aboi se rapprocha et se changea en un jappement

réitéré et joyeux, entrecoupé par une course haletante; Miraut avait

éventé son maître, et il accourait de toute la vitesse de ses vieilles

pattes. Le baron siffla d’une certaine façon, et au bout de quelques

minutes, le bon et brave chien déboucha impétueusement par une brèche de

la haie, hurlant, sanglotant, poussant des cris presque humains. Quoique

essoufflé et pantelant, il sautait au nez du cheval, tâchait d’escalader

la selle pour parvenir jusqu’à son maître, et donnait les plus

extravagants témoignages de joie canine que jamais animal de son espèce

ait manifestés. Argus lui-même reconnaissant Ulysse chez Eumée n’était

pas si content que Miraut. Sigognac se baissa et lui flatta la tête de

la main pour calmer cette furie sympathique.

Satisfait de cet accueil, et voulant porter la bonne nouvelle aux

habitants du château, c’est-à-dire à Pierre, à Bayard et à Béelzébuth,

Miraut partit comme un trait et se mit à aboyer de telle sorte devant le

vieux serviteur assis dans la cuisine, que celui-ci comprit qu’il se

passait quelque chose d’extraordinaire.

«Est-ce que le jeune maître reviendrait?» se dit Pierre en se levant et

en marchant à la suite de Miraut, qui le tirait par le pan de son sayon.

Comme la nuit s’était faite, Pierre avait allumé au foyer où cuisait son

frugal souper un éclat de bois résineux, dont, à l’entrée du chemin, la

fumée rougeâtre illumina tout à coup Sigognac et son cheval.

«C’est vous, monsieur le Baron, s’écria joyeusement le brave Pierre à la

vue de son maître; Miraut me l’avait déjà dit en son honnête langage de

chien; car nous sommes si seuls ici que, bêtes et gens ne parlant

qu’entre eux, finissent par se comprendre. Cependant n’ayant point été

averti de votre retour, je craignais de me tromper. Attendu ou non,

soyez le bienvenu dans votre domaine; on tâchera de vous fêter le mieux

possible.

--Oui, c’est bien moi, mon bon Pierre, Miraut ne t’a pas menti; moi,

sinon plus riche, du moins sain et sauf; allons, marche devant avec la

torche et rentrons au logis.»

Pierre, non sans effort, ouvrit les battants de la vieille porte, et le

baron de Sigognac passa sous le portail éclairé d’une manière

fantastique par les reflets de la torche. A cette lueur les trois

cigognes sculptées sur le blason à la voûte parurent s’animer et

palpiter des ailes comme si elles eussent voulu saluer le retour du

dernier rejeton de la famille qu’elles avaient symbolisée pendant tant

de siècles. Un hennissement prolongé semblable à un clairon se fit

entendre. C’était Bayard qui du fond de son écurie sentait son maître et

tirait de ses vieux poumons asthmatiques cette fanfare éclatante!

Le capitaine Fracasse · 第 42 / 47 段