«Maintenant, dit Hérode, sans plus nous amuser à la moutarde, descendons

de ce perchoir où je n’ai pas toutes mes aises, sur le sacro-saint

plancher des vaches, qui sied mieux à ma corpulence. Va devant,»

ajouta-t-il, en retournant La Râpée et le mettant à califourchon dans

l’autre sens.

La Râpée se laissa glisser et le Tyran le suivit. Arrivé au bas de

l’arbre, ayant Hérode derrière lui, le spadassin discerna sur le bord du

fossé un groupe en sentinelle, composé d’Agostin, d’Azolan et de Basque.

«Ami,» leur cria-t-il à haute voix, et tournant la tête, il dit à voix

basse au comédien: «Ne sonnez mot et marchez sur mes talons.»

Quand ils eurent pris pied, La Râpée s’approcha d’Azolan et lui souffla

le mot d’ordre à l’oreille. Puis il ajouta: «Ce compagnon et moi nous

sommes blessés, et nous allons nous retirer un peu à l’écart pour laver

nos plaies et les bander.»

Azolan fit un signe d’acquiescement. Rien n’était plus naturel que cette

fable. La Râpée et le Tyran s’éloignèrent. Quand ils furent engagés sous

le couvert des arbres qui, bien que dénués de feuilles, suffisaient à

les cacher, la nuit aidant, le spadassin dit à Hérode: «Vous m’avez

généreusement octroyé la vie. Je viens de vous sauver de la mort, car

ces trois gaillards vous eussent assommé. J’ai payé ma dette, mais je ne

me regarde point comme quitte; si vous avez jamais besoin de moi, vous

me trouverez. Maintenant, allez à vos affaires. Je tourne par ici,

tournez par là.»

Hérode, resté seul, continua à suivre l’allée, regardant à travers les

arbres le maudit château où il n’avait pu pénétrer, à son grand regret.

Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté du côté de l’attaque,

et le reste du manoir était enseveli dans l’ombre et le silence.

Cependant, sur la façade en retour, la lune qui se levait commençait à

répandre ses molles lueurs et glaçait d’argent les ardoises violettes du

toit. Sa clarté naissante permettait de voir un homme en faction

promenant son ombre sur une petite esplanade au bord du fossé. C’était

Labriche, qui gardait la barque au moyen de laquelle Mérindol, La Râpée,

Azolan et Agostin avaient traversé le fossé.

Cette vue fit réfléchir Hérode. «Que diable peut faire cet homme tout

seul à cet endroit désert pendant que ses camarades jouent des couteaux?

Sans doute de peur de surprise ou pour assurer la retraite, il garde

quelque passage secret, quelque poterne masquée par où, peut-être, en

l’étourdissant d’un coup de gourdin sur la tête, je parviendrai à

m’introduire en ce damné manoir et montrer à Sigognac que je ne l’oublie

pas.»

En ratiocinant de la sorte, Hérode, suspendant ses pas et ne faisant

non plus de bruit que si ses semelles eussent été doublées de feutre,

s’approchait de la sentinelle avec cette lenteur moelleuse et féline

dont sont doués les gros hommes. Quand il fut à portée, il lui asséna

sur le crâne un coup suffisant pour mettre hors de combat, mais non pour

tuer celui qui le recevait. Comme on l’a pu voir, Hérode n’était point

autrement cruel et ne désirait point la mort du pécheur.

Aussi surpris que si la foudre lui fût tombée sur sa tête par un temps

serein, Labriche roula les quatre fers en l’air et ne bougea plus; car

la force du choc l’avait étourdi et fait se pâmer. Hérode s’avança

jusqu’au parapet du fossé et vit qu’à une étroite coupure du garde-fou

aboutissait un escalier diagonal taillé dans le revêtement de la douve,

et qui menait au fond du fossé ou du moins jusqu’au niveau de l’eau

clapotant sur ses dernières marches. Le Tyran descendit les degrés avec

précaution et se sentant le pied mouillé s’arrêta, tâchant de percer

l’obscurité du regard. Il démêla bientôt la forme de la barque, rangée à

l’ombre du mur, et l’attira par la chaîne qui l’amarrait au bas de

l’escalier. Rompre la chaîne ne fut qu’un jeu pour le robuste tragédien,

et il entra dans le bateau que son poids pensa faire tourner. Quand les

oscillations se furent apaisées et que l’équilibre se fut rétabli,

Hérode fit jouer doucement l’aviron unique placé en la poupe pour servir

à la fois de rame et de gouvernail. La barque, cédant à l’impulsion,

sortit bientôt de la tranche d’ombre pour entrer dans la tranche de

lumière, où sur l’eau huileuse tremblotaient comme des écailles

d’ablettes les paillons de la lune. La clarté pâle de l’astre découvrit

à Hérode, dans le soubassement du château, un petit escalier pratiqué

sous une arcade de brique. Il y aborda, et suivant la voûte, il parvint

sans encombre à la cour intérieure, complétement déserte en ce moment.

«Me voici donc au cœur de la place, se dit Hérode en se frottant les

mains; mon courage a meilleure assiette sur les larges dalles bien

cimentées que sur ce bâton à perroquet d’où je descends. Çà,

orientons-nous et allons rejoindre les compagnons.»

Il avisa le perron gardé par les deux sphinx de pierre et jugea fort

sainement que cette entrée architecturale conduisait aux plus riches

salles du logis, où sans doute Vallombreuse avait mis la jeune

comédienne et où devait s’agiter la bataille en l’honneur de cette

[Illustration: Hérode... s’approchait de la sentinelle... (Page 414.)]

Hélène sans Ménélas et vertueuse surtout pour Pâris. Les sphinx ne

firent pas mine de lever la griffe pour l’arrêter au passage.

La victoire semblait restée aux assaillants. Bringuenarilles, Tordgueule

et Piedgris gisaient sur le plancher comme veaux sur la paille.

Malartic, le chef de la bande, avait été désarmé. Mais en réalité les

vainqueurs étaient captifs. La porte de la chambre, fermée en dehors,

s’interposait entre eux et l’objet de leur recherche, et cette porte,

d’un chêne épais, historiée d’élégantes ferrures en acier poli, pouvait

devenir un obstacle infranchissable à des gens qui ne possédaient ni

haches ni pinces pour l’enfoncer. Sigognac, Lampourde et Scapin appuyant

l’épaule contre les battants s’efforçaient de la faire céder, mais elle

tenait bon et leurs vigueurs réunies y mollissaient.

«Si nous y mettions le feu, dit Sigognac qui se désespérait, il y a des

bûches enflammées dans l’âtre.

--Ce serait bien long, répondit Lampourde; le cœur de chêne brûle

malaisément; prenons plutôt ce bahut et nous en faisons une sorte de

catapulte ou bélier propre à effondrer cette barrière trop importune.»

Ce qui fut dit fut fait, et le curieux meuble ouvragé de délicates

sculptures, empoigné brutalement et lancé avec force, alla heurter les

solides parois, sans autre succès que d’en rayer le poli et d’y perdre

une jolie tête d’ange ou d’amour mignonnement taillée qui formait un de

ses angles. Le Baron enrageait, car il savait que Vallombreuse avait

quitté la chambre emportant Isabelle, malgré la résistance désespérée de

la jeune fille.

Tout à coup, un grand bruit se fit entendre. Les branchages qui

obstruaient la fenêtre avaient disparu et l’arbre tombait dans l’eau du

fossé avec un fracas auquel se mêlaient des cris humains, ceux du

portier de comédie qui s’était arrêté dans son ascension, la branche

étant devenue trop faible pour le supporter. Azolan, Agostin et Basque

avaient eu cette triomphante idée de pousser l’arbre à l’eau afin de

couper la retraite aux assiégeants.

«Si nous ne jetons bas cette porte, dit Lampourde, nous sommes pris

comme rats au piége. Au diable soient les ouvriers du temps jadis qui

travaillaient de façon si durable! Je vais essayer de découper le bois

autour de la serrure avec mon poignard pour la faire sauter,

puisqu’elle tient si fort. Il faut sortir d’ici à tout prix; nous

n’avons plus la ressource de nous accrocher à notre arbre comme les ours

à leur tronc dans les fossés de Berne en Suisse.»

Lampourde allait se mettre à l’œuvre, quand un léger grincement, pareil

à celui d’une clef qui tourne, résonna dans la serrure, et la porte

inutilement attaquée s’ouvrit d’elle-même.

«Quel est le bon ange, s’écria Sigognac, qui vient de la sorte à notre

secours? et par quel miracle cette porte cède-t-elle toute seule après

avoir tant résisté?

--Il n’y a ni ange ni miracle, répondit Chiquita en sortant de derrière

la porte et fixant sur le Baron son regard mystérieux et tranquille.

--Où est Isabelle?» cria Sigognac, parcourant de l’œil la salle

faiblement éclairée par la lueur vacillante d’une petite lampe.

Il ne l’aperçut point d’abord. Le duc de Vallombreuse, surpris par la

brusque ouverture des battants, s’était acculé dans un angle, plaçant

derrière lui la jeune comédienne à demi pâmée d’épouvante et de fatigue;

elle s’était affaissée sur ses genoux, la tête appuyée à la muraille,

les cheveux dénoués et flottants, les vêtements en désordre, les ferrets

de son corsage brisés, tant elle s’était désespérément tordue entre les

bras de son ravisseur, qui, sentant sa proie lui échapper, avait essayé

vainement à lui dérober quelques baisers lascifs, comme un faune

poursuivi entraînant une jeune vierge au fond des bois.

«Elle est ici, dit Chiquita, dans ce coin, derrière le seigneur

Vallombreuse; mais pour avoir la femme, il faut tuer l’homme.

--Qu’à cela ne tienne, je le tuerai, fit Sigognac en s’avançant l’épée

droite vers le jeune duc déjà tombé en garde.

--C’est ce que nous verrons, monsieur le capitaine Fracasse, chevalier

de bohémiennes,» répondit le jeune duc d’un air de parfait dédain.

Les fers étaient engagés et se suivaient en tournant autour l’un de

l’autre avec cette lenteur prudente qu’apportent aux luttes qui doivent

être mortelles les habiles de l’escrime. Vallombreuse n’était pas d’une

force égale à celle de Sigognac; mais il avait, comme il convenait à un

homme de sa qualité, fréquenté longtemps les académies, mouillé plus

d’une chemise aux salles d’armes, et travaillé

[Illustration: La victoire semblait restée aux assaillants. (Page

415.)]

sous les meilleurs maîtres. Il ne tenait donc pas son épée comme un

balai, suivant la dédaigneuse expression de Lampourde à l’adresse des

ferrailleurs maladroits qui, selon lui, déshonoraient le métier. Sachant

combien son adversaire était redoutable, le jeune duc se renfermait dans

la défensive, parait les coups et n’en portait point. Il espérait lasser

Sigognac déjà fatigué par l’attaque du château et son duel avec

Malartic, car il avait entendu le bruit des épées à travers la porte.

Cependant, tout en déjouant le fer du Baron, de sa main gauche il

cherchait sur sa poitrine un petit sifflet d’argent suspendu par une

chaînette. Quand il l’eut trouvé, il le porta à ses lèvres et en tira un

son aigu et prolongé. Ce mouvement pensa lui coûter cher; l’épée du

Baron faillit lui clouer la main sur la bouche; mais la pointe, relevée

par une riposte un peu tardive, ne fit que lui égratigner le pouce.

Vallombreuse reprit sa garde. Ses yeux lançaient des regards fauves

pareils à ceux des jettatores et des basilics, qui ont la vertu de tuer;

un sourire d’une méchanceté diabolique crispait les coins de sa bouche,

il rayonnait de férocité satisfaite, et sans se découvrir il avançait

sur Sigognac, lui poussant des bottes toujours parées.

Malartic, Lampourde et Scapin regardaient avec admiration cette lutte

d’un intérêt si vif d’où dépendait le sort de la bataille, les chefs des

deux partis opposés étant en présence et combattant corps à corps. Même

Scapin avait apporté les flambeaux de l’autre chambre pour que les

rivaux y vissent plus clair. Attention touchante!

«Le petit duc ne va pas mal, dit Lampourde appréciateur impartial du

mérite, je ne l’aurais pas cru capable d’une telle défense; mais s’il se

fend, il est perdu. Le capitaine Fracasse a le bras plus long que lui.

Ah! diable, cette parade de demi-cercle est trop large. Qu’est-ce que je

vous disais? voilà l’épée de l’adversaire qui passe par l’ouverture.

Vallombreuse est touché; non, il a fait une retraite fort à propos.»

Au même instant un bruit tumultueux de pas qui approchaient se fit

entendre. Un panneau de la boiserie s’ouvrit avec fracas, et cinq ou six

laquais armés se précipitèrent impétueusement dans la salle.

«Emportez cette femme, leur cria Vallombreuse, et chargez-moi ces

drôles. Je fais mon affaire du Capitaine;» et il courut sur lui l’épée

haute.

L’irruption de ces marauds surprit Sigognac. Il serra un peu moins sa

garde; car il suivait des yeux Isabelle tout à fait évanouie que deux

laquais, protégés par le duc, entraînaient vers l’escalier, et l’épée de

Vallombreuse lui effleura le poignet. Rappelé au sentiment de la

situation par cette éraflure, il porta au duc une botte à fond qui

l’atteignit au-dessus de la clavicule et le fit chanceler.

Cependant Lampourde et Scapin recevaient les laquais de la belle

manière; Lampourde les lardait de sa longue rapière comme des rats, et

Scapin leur martelait la tête avec la crosse d’un pistolet qu’il avait

ramassé. Voyant leur maître blessé qui s’adossait au mur et s’appuyait

sur la garde de son épée, la figure couverte d’une pâleur blafarde, ces

misérables canailles, lâches d’âme et de courage, abandonnèrent la

partie et gagnèrent au pied. Il est vrai que Vallombreuse n’était point

aimé de ses domestiques, qu’il traitait en tyran plutôt qu’en maître, et

brutalisait avec une férocité fantasque.

«A moi, coquins! à moi, soupira-t-il d’une voix faible. Laisserez-vous

ainsi votre duc sans aide et sans secours?»

Pendant que ces incidents se passaient, comme nous l’avons dit, Hérode

montait, d’un pas aussi leste que sa corpulence le permettait, le grand

escalier, éclairé, depuis l’arrivée de Vallombreuse au château, d’une

grande lanterne fort ouvragée et suspendue à un câble de soie. Il arriva

au palier du premier étage, au moment même où Isabelle échevelée, pâle,

sans mouvement, était emportée comme une morte par les laquais. Il crut

que pour sa résistance vertueuse le jeune duc l’avait tuée ou fait tuer,

et, sa furie s’exaspérant à cette idée, il tomba à grands coups d’épée

sur les marauds, qui, surpris de cette agression subite dont ils ne

pouvaient se défendre, ayant les mains empêchées, lâchèrent leur proie

et détalèrent comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses. Hérode,

se penchant, releva Isabelle, lui appuya la tête sur son genou, lui posa

la main sur le cœur et s’assura qu’il battait encore. Il vit qu’elle ne

paraissait avoir aucune blessure et commençait à soupirer faiblement,

comme une personne à qui revient peu à peu le sentiment de l’existence.

En cette posture, il fut bientôt rejoint par Sigognac, qui s’était

débarrassé de Vallombreuse, en lui allongeant ce furieux coup de pointe

fort admiré de Lampourde. Le Baron s’agenouilla près de son amie, lui

prit les mains et d’une voix qu’Isabelle entendait vaguement comme du

fond d’un rêve, il lui dit: «Revenez à vous, chère âme, et n’ayez plus

de crainte. Vous êtes entre les bras de vos amis, et personne,

maintenant, ne vous saurait nuire.»

Quoiqu’elle n’eût point encore ouvert les yeux, un languissant sourire

se dessina sur les lèvres décolorées d’Isabelle, et ses doigts pâles,

moites des froides sueurs de la pâmoison, serrèrent imperceptiblement la

main de Sigognac. Lampourde considérait d’un air attendri ce groupe

touchant, car les galanteries l’intéressaient, et il prétendait se

connaître mieux que pas un aux choses du cœur.

Tout à coup, une impérieuse sonnerie de cor éclata dans le silence qui

avait succédé au tumulte de la bataille. Au bout de quelques minutes

elle se répéta avec une fureur stridente et prolongée. C’était un appel

de maître auquel il fallait obéir. Des froissements de chaînes se firent

entendre. Un bruit sourd indiqua l’abaissement du pont-levis; un

tourbillonnement de roues tonna sous la voûte, et aux fenêtres de

l’escalier flamboyèrent subitement les lueurs rouges de torches

disséminées dans la cour. La porte du vestibule retomba bruyamment sur

elle-même, et des pas hâtifs retentirent dans la cage sonore de

l’escalier.

Bientôt parurent quatre laquais à grande livrée, portant des cires

allumées avec cet air impassible et cet empressement muet qu’ont les

valets de noble maison. Derrière eux, montait un homme de haute mine,

vêtu de la tête aux pieds d’un velours noir passementé de jayet. Un

ordre, de ceux que se réservent les rois et les princes, ou qu’ils

n’accordent qu’aux plus illustres personnages, brillait à sa poitrine

sur le fond sombre de l’étoffe. Arrivés au palier, les laquais se

rangèrent contre le mur, comme des statues portant au poing des torches,

sans qu’aucune palpitation de paupière, sans qu’un tressaillement de

muscles indiquât, en aucune façon, qu’ils aperçussent le spectacle assez

singulier pourtant qu’ils avaient sous les yeux. Le maître n’ayant point

encore parlé, ils ne devaient pas avoir d’opinion.

Le seigneur vêtu de noir s’arrêta sur le palier. Bien que l’âge eût mis

des rides à son front et à ses joues, jauni son teint et blanchi son

poil, on pouvait encore reconnaître en lui l’original du portrait qui

avait attiré les regards d’Isabelle en sa détresse, et qu’elle avait

imploré comme une figure amie. C’était le prince père de Vallombreuse.

Le fils portait le nom d’un duché, en attendant que l’ordre naturel des

successions le rendît à son tour chef de famille.

A l’aspect d’Isabelle, que soutenaient Hérode et Sigognac, et à qui sa

pâleur exsangue donnait l’air d’une morte, le prince leva les bras au

ciel en poussant un soupir. «Je suis arrivé trop tard, dit-il, quelque

diligence que j’aie faite,» et il se baissa vers la jeune comédienne

dont il prit la main inerte.

A cette main blanche comme si elle eût été sculptée dans l’albâtre,

brillait au doigt annulaire une bague, dont une améthyste assez grosse

formait le chaton. Le vieux seigneur parut étrangement troublé à la vue

de cette bague. Il la tira du doigt d’Isabelle avec un tremblement

convulsif, fit signe à un des laquais porteurs de torche de s’approcher,

et à la lueur plus vive de la cire déchiffra le blason gravé sur la

pierre, mettant l’anneau tout près de la clarté et l’éloignant ensuite

pour en mieux saisir les détails avec sa vue de vieillard.

Sigognac, Hérode et Lampourde suivaient anxieusement les gestes égarés

du prince, et ses changements de physionomie à la vue de ce bijou qu’il

paraissait bien connaître, et qu’il tournait et retournait entre ses

mains, comme ne pouvant se décider à admettre une idée pénible.

«Où est Vallombreuse, s’écria-t-il enfin d’une voix tonnante, où est ce

monstre indigne de ma race?»

Il avait reconnu, à n’en pouvoir douter, dans cette bague, l’anneau orné

d’un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu’il

écrivait à Cornélia mère d’Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il

au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le

tenait-elle? «Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et

la mienne? Cette profession de comédienne qu’elle exerce, son âge, sa

figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout

concorde à me le faire croire. Alors, c’est sa sœur que poursuivait ce

damné libertin; cet amour est un inceste; oh! je suis cruellement puni

d’une faute ancienne.»

Isabelle ouvrit enfin les yeux, et son premier regard rencontra le

prince tenant la bague qu’il lui avait ôtée du doigt. Il lui sembla

avoir déjà vu cette figure, mais jeune encore, sans cheveux blancs ni

barbe grise. On eût dit la copie vieillie du portrait placé au-dessus de

la cheminée. Un sentiment de vénération profonde envahit à son aspect

le cœur d’Isabelle. Elle vit aussi près d’elle le brave Sigognac et le

bon Hérode, tous deux sains et saufs, et aux transes de la lutte succéda

la sécurité de la délivrance. Elle n’avait plus rien à craindre ni pour

ses amis, ni pour elle. Se soulevant à demi, elle inclina la tête devant

le prince, qui la contemplait avec une attention passionnée, et

paraissait chercher dans les traits de la jeune fille une ressemblance à

un type autrefois chéri.

«De qui, mademoiselle, tenez-vous cet anneau qui me rappelle certains

souvenirs; l’avez-vous depuis longtemps en votre possession? dit le

vieux seigneur d’une voix émue.

--Je le possède depuis mon enfance, et c’est l’unique héritage que j’aie

recueilli de ma mère, répondit Isabelle.

--Et qui était votre mère, que faisait-elle? dit le prince avec un

redoublement d’intérêt.

--Elle s’appelait Cornélia, repartit modestement Isabelle, et c’était

une pauvre comédienne de province qui jouait les reines et les

princesses tragiques dans la troupe dont je fais partie encore.

--Cornélia! Plus de doute, fit le prince troublé, oui, c’est bien elle;

mais, dominant son émotion, il reprit un air majestueux et calme, et dit

à Isabelle: Permettez-moi de garder cet anneau. Je vous le remettrai

quand il faudra.

--Il est bien entre les mains de Votre Seigneurie, répondit la jeune

comédienne, en qui, à travers les brumeux souvenirs de l’enfance,

s’ébauchait le souvenir d’une figure que, toute petite, elle avait vue

se pencher vers son berceau.

--Messieurs, dit le prince, fixant son regard ferme et clair sur

Sigognac et ses compagnons, en toute autre circonstance je pourrais

trouver étrange votre présence armée dans mon château; mais je sais le

motif qui vous a fait envahir cette demeure jusqu’à présent sacrée. La

violence appelle la violence, et la justifie. Je fermerai les yeux sur

ce qui vient d’arriver. Mais où est le duc de Vallombreuse, ce fils

dégénéré qui déshonore ma vieillesse?»

Comme s’il eût répondu à l’appel de son père, Vallombreuse, au même

instant, parut sur le seuil de la salle, soutenu par Malartic; il était

affreusement pâle, et sa main crispée serrait un mouchoir contre sa

poitrine. Il marchait cependant, mais comme marchent les spectres, sans

soulever les pieds. Une volonté terrible, dont l’effort donnait à ses

traits l’immobilité d’un masque en marbre, le tenait seule debout. Il

avait entendu la voix de son père, que, tout dépravé qu’il fût, il

redoutait encore, et il espérait lui cacher sa blessure. Il mordait ses

lèvres pour ne pas crier, et ravalait l’écume sanglante qui lui montait

aux coins de la bouche; il ôta même son chapeau, malgré la douleur

atroce que lui causait le mouvement de lever le bras, et resta ainsi

découvert et silencieux.

«Monsieur, dit le prince, vos équipées dépassent les bornes, et vos

déportements sont tels, que je serai forcé d’implorer du roi, pour vous,

la faveur d’un cachot ou d’un exil perpétuels. Le rapt, la

séquestration, le viol ne sont plus de la galanterie, et si je peux

passer quelque chose aux égarements d’une jeunesse licencieuse, je

n’excuserai jamais le crime froidement médité. Savez-vous, monstre,

continua-t-il en s’approchant de Vallombreuse et lui parlant à l’oreille

de façon à n’être entendu de personne, savez-vous quelle est cette jeune

fille, cette Isabelle que vous avez enlevée en dépit de sa vertueuse

résistance?--votre sœur!

--Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre! répondit

Vallombreuse, pris d’une défaillance qui fit apparaître sur son visage

livide les sueurs de l’agonie; mais je ne suis pas coupable comme vous

le pensez. Isabelle est pure, je l’atteste sur le Dieu devant qui je

vais paraître. La mort n’a pas l’habitude de mentir, et l’on peut croire

à la parole d’un gentilhomme expirant.»

Cette phrase fut prononcée d’une voix assez haute pour être entendue de

tous. Isabelle tourna ses beaux yeux humides de larmes vers Sigognac, et

vit sur la figure de ce parfait amant qu’il n’avait pas attendu, pour

croire à la vertu de celle qu’il aimait, l’attestation _in extremis_ de

Vallombreuse.

«Mais qu’avez-vous donc? dit le prince en étendant la main vers le jeune

duc qui chancelait malgré le soutien de Malartic.

--Rien, mon père, répondit Vallombreuse d’une voix à peine articulée,...

rien... Je meurs; et il tomba tout d’une pièce sur les dalles du palier

sans que Malartic pût le retenir.

--Il n’est pas tombé sur le nez, dit sentencieusement Jacquemin

Lampourde, ce n’est qu’une pâmoison; il en peut réchapper encore. Nous

connaissons ces choses-là, nous autres hommes d’épée, mieux que les

hommes de lancette et les apothicaires.

[Illustration:... il tomba tout d’une pièce sur les dalles du

palier... (Page 422.)]

--Un médecin! un médecin! s’écria le prince, oubliant son ressentiment à

ce spectacle; peut-être y a-t-il encore quelque espoir. Une fortune à

qui sauvera mon fils, le dernier rejeton d’une noble race! Mais allez

donc! que faites-vous là? courez, précipitez-vous!»

Le capitaine Fracasse · 第 39 / 47 段