«Bon! fit le duc en voyant la jeune femme armée, déjà le poignard au

vent! Si vous n’aviez oublié l’histoire romaine, vous sauriez, ma toute

belle, que madame Lucrèce ne se servit de sa dague qu’après l’attentat

de Sextus, fils de Tarquin le Superbe. Cet exemple de l’antiquité est

bon à suivre.»

Et sans plus se soucier du couteau que d’un aiguillon d’abeille, il

s’avança vers Isabelle qu’il saisit entre ses bras avant qu’elle eût eu

le temps de lever la lame.

Au même instant, un craquement se fit entendre, suivi bientôt d’un

fracas horrible; la fenêtre, comme si elle eût reçu par dehors le coup

de genou d’un géant, tomba avec un tintamarre de carreaux pulvérisés

dans la chambre, où pénétrèrent des masses de branches formant une sorte

de catapulte chevelue et de pont volant.

C’était la cime de l’arbre qui avait favorisé la sortie et la rentrée de

Chiquita. Le tronc, scié par Sigognac et ses camarades, cédait aux lois

de la pesanteur. Sa chute avait été dirigée de manière à jeter un trait

d’union au-dessus de l’eau de la berge à la fenêtre d’Isabelle.

Vallombreuse, surpris de l’irruption soudaine de cet arbre se mêlant à

une scène d’amour, lâcha la jeune actrice et mit l’épée à la main, prêt

à recevoir le premier qui se présenterait à l’assaut.

Chiquita, qui était entrée sur la pointe du pied, légère comme une

ombre, tira Isabelle par la manche, et lui dit: «Abrite-toi derrière ce

meuble, la danse va commencer.»

La petite disait vrai; deux ou trois coups de feu retentirent dans le

silence de la nuit. La garnison avait éventé l’attaque.

XVII.

LA BAGUE D’AMÉTHYSTE.

Montant les degrés quatre à quatre, Malartic, Bringuenarilles, Piedgris

et Tordgueule accoururent dans la chambre d’Isabelle pour soutenir

l’assaut et porter aide à Vallombreuse, tandis que La Râpée, Mérindol et

les bretteurs ordinaires du duc, qu’il avait amenés avec lui,

traversaient le fossé dans la barque afin d’opérer une sortie et de

prendre l’ennemi en queue. Stratégie savante et digne d’un bon général

d’armée!

La cime de l’arbre obstruait la fenêtre, d’ailleurs assez étroite, et

ses branches s’étendaient presque jusqu’au milieu de la chambre; on ne

pouvait donc présenter aux assaillants un assez large front de bataille.

Malartic se rangea avec Piedgris d’un côté contre la muraille, et fit

mettre de l’autre côté Tordgueule et Bringuenarilles pour qu’ils

n’eussent pas à supporter la première furie de l’attaque et fussent plus

à leur avantage. Avant d’entrer dans la place, il fallait franchir cette

haie de gaillards farouches qui attendaient l’épée d’une main et le

pistolet de l’autre. Tous avaient repris leurs masques, car nul de ces

honnêtes gens ne se souciait d’être reconnu au cas où l’affaire

tournerait mal, et c’était un spectacle assez effrayant que ces quatre

hommes au visage noir, immobiles et silencieux comme des spectres.

«Retirez-vous ou masquez-vous, dit Malartic d’une voix basse à

Vallombreuse, il est inutile qu’on vous voie en cette rencontre.

--Que m’importe? répondit le jeune duc, je ne crains personne au monde,

et ceux qui m’auront vu n’iront pas le dire, ajouta-t-il en agitant son

épée d’une façon menaçante.

--Emmenez au moins dans une autre pièce Isabelle, l’Hélène de cette

autre guerre de Troie, qu’une pistolade égarée pourrait gâter

d’aventure, ce qui serait dommage.»

Le duc trouvant le conseil judicieux, s’avança vers Isabelle qui se

trouvait abritée avec Chiquita derrière un bahut de chêne, et la prit

dans ses bras quoiqu’elle s’accrochât de ses doigts crispés aux saillies

des sculptures et fît aux efforts de Vallombreuse la résistance la plus

vive; cette vertueuse fille, surmontant les timidités de son sexe,

préférait rester sur le champ de bataille, exposée à des balles et

pointes d’épée qui n’eussent tué que sa vie, à demeurer seule avec

Vallombreuse abritée du combat, mais exposée à des entreprises qui

eussent tué son honneur.

«Non, non, laissez-moi,» s’écriait-elle en se débattant et en se

rattrapant d’un effort désespéré au chambranle de la porte, car elle

sentait que Sigognac ne pouvait être loin. Enfin le duc parvint à

entr’ouvrir le battant, et il allait entraîner Isabelle dans l’autre

pièce, lorsque la jeune femme se dégagea de ses mains et courut vers la

fenêtre; mais Vallombreuse la reprit, lui fit quitter la terre et

l’emporta vers le fond de l’appartement.

«Sauvez-moi, cria-t-elle d’une voix faible, se sentant à bout de force,

sauvez-moi, Sigognac!»

Un bruit de branches froissées se fit entendre, et une forte voix qui

semblait venir du ciel jeta dans la chambre ces mots: «Me voici!» et,

avec la vitesse de l’éclair, une ombre noire passa entre les quatre

bretteurs, poussée d’un tel élan qu’elle était déjà au milieu de la

pièce lorsque quatre détonations de pistolets éclatèrent presque

simultanément. Des nuages de fumée se répandirent en épais flocons qui

cachèrent quelques secondes le résultat de ce feu quadruple; quand ils

furent un peu dissipés, les bretteurs virent Sigognac, ou, pour mieux

dire, le capitaine Fracasse, car ils ne le connaissaient que sous ce

nom, debout, l’épée au poing et sans autre blessure que la plume de son

feutre coupée, les batteries à rouet des pistolets n’ayant pu partir

assez vite pour que les balles l’atteignissent en ce passage aussi

inattendu que rapide. Mais Isabelle et Vallombreuse n’étaient plus là.

Le duc avait profité du tumulte pour emporter sa proie à moitié

évanouie. Une porte solide, un verrou poussé s’interposaient entre la

pauvre comédienne et son généreux défenseur, déjà bien empêché par cette

bande qu’il avait sur les bras. Heureusement, vive et souple comme une

couleuvre, Chiquita, dans l’espérance d’être utile à Isabelle, s’était

glissée par l’entre-bâillement de la porte sur les pas du duc, qui, en

ce désordre d’une action violente, au milieu de ces bruits d’armes à

feu, ne prit pas garde à elle, d’autant plus qu’elle se dissimula bien

vite dans un angle obscur de cette vaste salle, assez faiblement

éclairée par une lampe posée sur une crédence.

«Misérables, où est Isabelle? cria Sigognac en voyant que la jeune

comédienne n’était pas là; j’ai tout à l’heure ouï sa voix.

--Vous ne nous l’avez pas donnée à garder, répondit Malartic avec le

plus beau sang-froid du monde, et nous sommes d’ailleurs d’assez

mauvaises duègnes.»

Et, en disant ces mots, il fondait l’épée haute sur le Baron, qui le

reçut de la belle manière. Ce n’était pas un adversaire à dédaigner que

Malartic; il passait, après Lampourde, pour le gladiateur le plus adroit

de Paris, mais il n’était pas de force à lutter longtemps contre

Sigognac.

«Veillez à la fenêtre pendant que je m’occupe avec ce compagnon,» dit-il

tout en ferraillant, à Piedgris, Tordgueule et Bringuenarilles, qui

rechargeaient leurs pistolets en toute hâte.

Au même instant un nouvel assiégeant débusqua dans la chambre en faisant

le saut périlleux. C’était Scapin, à qui son ancien métier de bateleur

et de soldat donnait des facilités singulières pour ces sortes

d’ascensions obsidionales. D’un coup d’œil rapide, il vit que les mains

des bretteurs étaient occupées à verser de la poudre et des balles dans

leurs armes, et qu’ils avaient déposé leurs épées à côté d’eux; aussi

prompt que l’éclair, il profita d’un moment d’incertitude chez l’ennemi

étonné de son entrée bizarre, ramassa les rapières et les jeta par la

fenêtre; puis il courut sur Bringuenarilles, le saisit à bras-le-corps

et se fit de son ennemi un bouclier, le poussant devant lui et le

tournant de manière à le présenter aux gueules des pistolets braqués sur

lui.

«De par tous les diables, ne tirez pas, hurlait Bringuenarilles à demi

suffoqué par les bras nerveux de Scapin, ne tirez pas. Vous me casseriez

les reins ou la tête, et cela me serait particulièrement dur d’être

meurtri par des camarades.»

Pour ne pas donner à Tordgueule et à Piedgris la facilité de le viser

par derrière, Scapin s’était prudemment adossé à la muraille, leur

opposant Bringuenarilles comme rempart; et, dans le but de changer le

point de mire, il secouait çà et là le bretteur, qui, encore que ses

pieds touchassent parfois la terre, ne reprenait pas de nouvelles forces

comme Antée.

Ce manége était fort judicieux; car Piedgris, qui n’aimait pas beaucoup

Bringuenarilles et se souciait de la vie d’un homme autant que d’un

fétu, cet homme fût-il son compagnon, ajusta la tête de Scapin dont la

taille dépassait un peu celle du spadassin; le coup partit, mais le

comédien s’était baissé, haussant Bringuenarilles pour se garantir, et

la balle alla trouer la boiserie, emportant l’oreille du pauvre diable,

qui se prit à hurler: «Je suis mort! je suis mort!» avec une vigueur qui

prouvait qu’il était bien vivant.

Scapin, qui n’était pas d’humeur à attendre un second coup de pistolet,

sachant bien que le plomb passerait pour l’atteindre à travers le corps

de Bringuenarilles, sacrifié par des amis peu délicats, et le pourrait

encore navrer grièvement, se servit du blessé comme d’un projectile et

le lança si rudement contre Tordgueule qui s’avançait abaissant le canon

de son arme, que le pistolet lui échappa de la main et que le bretteur

roula pêle-mêle sur le plancher avec son camarade, dont le sang lui

jaillissait au visage et l’aveuglait. La chute avait été si roide qu’il

en resta quelques minutes étourdi et froissé, ce qui donna le temps à

Scapin de repousser du pied le pistolet sous un meuble et de mettre sa

dague au vent pour recevoir Piedgris qui le chargeait avec furie, un

poignard au poing, enragé d’avoir manqué son coup.

Scapin se baissa, et de sa main gauche saisit au poignet le bras dont

Piedgris tenait le poignard et le força à rester en l’air, tandis que de

l’autre main armée d’une dague il portait à son ennemi un coup qui

certainement l’eût tué, sans l’épaisseur de son gilet en buffle. La lame

traversa pourtant le cuir, ouvrit les chairs, mais glissa sur une côte.

Quoiqu’elle ne fût ni mortelle ni même bien dangereuse, la blessure

étonna Piedgris et le fit chanceler; en sorte que le comédien, imprimant

au bras qu’il n’avait pas lâché une brusque saccade, n’eut pas de peine

à renverser son ennemi affaissé déjà sur un genou. Par surcroît de

précaution, il lui martela quelque peu la tête avec le talon pour le

faire tenir tout à fait tranquille.

[Illustration:... un grand corps, brisant les menues branches, fit son

entrée au milieu de la bataille,... (Page 407.)]

Pendant que ceci se passait, Sigognac s’escrimait contre Malartic avec

la furie froide d’un homme qui peut mettre une profonde science au

service d’un grand courage. Il parait toutes les bottes du spadassin, et

déjà il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur

subite à la manche de Malartic. Celui-ci, sentant que si le combat se

prolongeait il était perdu, résolut de tenter un suprême effort, et il

se fendit à fond pour allonger un coup droit à Sigognac. Les deux fers

se froissèrent d’un mouvement si rapide et si sec, que le choc en fit

jaillir des étincelles; mais l’épée du Baron, vissée à un poing de

bronze, reconduisit en dehors l’épée gauchie du bretteur. La pointe

passa sous l’aisselle du capitaine Fracasse, lui égratignant l’étoffe du

pourpoint sans en entamer le moule. Malartic se releva; mais, avant

qu’il se fût remis sur la défensive, Sigognac lui fit sauter la rapière

de la main, posa le pied dessus, et lui portant la lame à la gorge, lui

cria: «Rendez-vous, ou vous êtes mort!»

A ce moment critique, un grand corps brisant les menues branches, fit

son entrée au milieu de la bataille, et le nouveau venu avisant la

situation perplexe de Malartic, lui dit d’un ton d’autorité: «Tu peux te

soumettre, sans déshonneur, à ce vaillant; il a ta vie au bout de son

épée. Tu as loyalement fait ton devoir; considère-toi comme prisonnier

de guerre.»

Puis, se tournant vers Sigognac: «Fiez-vous à sa parole, dit-il, c’est

un galant homme à sa manière, et il n’entreprendra rien sur vous

désormais.»

Malartic fit un signe d’acquiescement, et le Baron abaissa la pointe de

sa formidable rapière. Quant au bretteur, il ramassa son arme d’un air

assez piteux, la remit au fourreau, et alla s’asseoir silencieusement

sur un fauteuil où il serra de son mouchoir son bras dont la tache rouge

s’élargissait.

«Pour ces drôles plus ou moins blessés ou morts, dit Jacquemin Lampourde

(car c’était lui), il est bon de s’en assurer, et nous allons, s’il vous

plaît, leur ficeler les pattes comme à des volailles qu’on porte au

marché la tête en bas. Ils pourraient se relever et mordre, ne fût-ce

qu’au talon. Ce sont de pures canailles capables de feindre d’être hors

de combat, afin de ménager leur peau qui pourtant ne vaut pas

grand’chose.»

Et, se penchant sur les corps gisants sur le plancher, il tira de son

haut-de-chausses des bouts de fine corde dont il lia avec une dextérité

merveilleuse les pieds et les mains de Tordgueule, qui fit mine de

résister, de Bringuenarilles, qui se mit à pousser des cris de geai

plumé vif, et même de Piedgris, quoiqu’il ne bougeât non plus qu’un

cadavre dont il avait la pâleur livide.

Si l’on s’étonne de voir Lampourde au nombre des assiégeants, nous

répondrons que le bretteur s’était pris d’une admiration fanatique à

l’endroit de Sigognac, dont la belle méthode l’avait tant charmé dans sa

rencontre avec lui sur le Pont-Neuf, et qu’il avait mis ses services à

la disposition du capitaine; services qui n’étaient pas à dédaigner en

ces circonstances difficiles et périlleuses. Il arrivait d’ailleurs

souvent que dans ces entreprises hasardeuses, des camarades, soldés par

des intérêts divers, se rencontrassent la flamberge ou la dague au vent,

mais cela ne faisait point scrupule.

On n’a pas oublié que La Râpée, Agostin, Mérindol, Azolan et Labriche,

franchissant le fossé dans la barque dès le commencement de l’attaque,

étaient sortis du château pour opérer une diversion et tomber sur les

derrières de l’ennemi. Ils avaient en silence contourné le fossé et

étaient arrivés à l’endroit où, détaché de son tronc, le grand arbre,

tombé en travers de l’eau, servait à la fois de pont volant et d’échelle

aux libérateurs de la jeune comédienne. Le brave Hérode, comme on le

pense bien, n’avait pas manqué d’offrir son bras et son courage à

Sigognac, qu’il prisait fort et qu’il eût suivi jusque dans la propre

gueule de l’enfer, quand bien même il ne se fût point agi de la chère

Isabelle, aimée de toute la troupe, et de lui particulièrement. Si on ne

l’a pas encore vu figurer au plus fort de la bataille, cela ne tient

nullement à sa couardise; car il avait du cœur, bien qu’histrion, autant

qu’un capitaine. Il s’était engagé sur l’arbre à califourchon, comme les

autres, se soulevant des mains et avançant par secousses aux dépens de

sa culotte dont le fond s’éraillait aux rugosités de l’écorce. Devant

lui chevauchait tant bien que mal le portier de la comédie, déterminé

gaillard habitué à jouer des poings et à se débattre contre les assauts

de la foule. Le portier, arrivé à l’endroit où les rameaux se

bifurquaient, empoigna une grosse branche et continua son ascension;

mais, parvenu au bout du tronc, Hérode, doué d’une corpulence de

Goliath, très-bonne aux rôles de tyran, mal propre aux escalades,

sentit le branchage plier sous lui et craquer d’une façon inquiétante.

Il regarda en bas et entrevit dans l’ombre, à une trentaine de pieds de

profondeur, l’eau noire du fossé. Cette perspective le fit réfléchir et

prendre son assiette sur une portion de bois plus solide, capable de

porter son corps.

«Humph! dit-il mentalement, il serait aussi sage à un éléphant de danser

sur un fil d’araignée, qu’à moi de me risquer sur ces brindilles que

ferait courber un moineau. Cela est bon à des amoureux, à des Scapins et

autres gens agiles forcés d’être maigres par leur emploi. Roi et tyran

de comédie, plus adonné à la table qu’aux femmes, je n’ai pas de ces

légèretés acrobatiques et funambulesques. Si je fais un pas de plus pour

aller au secours du Capitaine, qui doit en avoir besoin, car je

comprends aux détonations des pistolets et au martèlement des épées que

l’affaire doit être chaude, je tombe dans cette eau stygienne, épaisse

et noire comme encre, verdie de plantes visqueuses, fourmillante de

grenouilles et de crapauds, et je m’y enfonce en la vase jusque

par-dessus la tête, mort inglorieuse, tombeau fétide, fin du tout

misérable et sans profit aucun, car je n’aurai navré nul ennemi. Il n’y

a point de vergogne à retourner. Le courage ici ne peut rien. Fussé-je

Achille, Roland ou le Cid, je ne saurais m’empêcher de peser deux cent

quarante livres et quelques onces sur une branche grosse comme le petit

doigt. Ce n’est plus affaire d’héroïsme mais de statique. Donc,

volte-face; je trouverai bien quelque moyen subreptice de pénétrer en la

forteresse et d’être utile à ce brave Baron, qui doit présentement

douter de mon amitié, s’il a le temps de penser à quelqu’un ou à quelque

chose.»

Ce monologue achevé, avec la rapidité de la parole intérieure, plus

prompte cent fois que l’autre, à laquelle cependant le bon Homérus donne

l’épithète d’ailée, Hérode fit un brusque tête-à-queue sur son cheval de

bois, c’est-à-dire sur le tronc de l’arbre, et commença prudemment sa

descente. Tout à coup, il s’arrêta. Un léger bruit, comme d’un

frottement de genoux contre l’écorce, et d’une haleine d’homme

s’efforçant pour gravir parvenait à son oreille, et quoique la nuit fût

obscure et rendue plus opaque encore que l’ombre du château, il lui

semblait démêler une vague forme faisant une gibbosité à la ligne droite

de l’arbre. Pour n’être point aperçu, il se pencha, s’aplatit autant

que lui permettait son bedon majestueux, et laissa venir, immobile et

retenant son haleine. Il releva un peu la tête au bout de deux minutes,

et voyant l’adversaire tout près de lui, il se redressa soudainement

présentant sa large face au traître qui le pensait surprendre et frapper

dans le dos. Pour ne se point gêner les mains occupées à l’escalade,

Mérindol, le chef d’attaque, portait son couteau entre les dents, ce

qui, à travers l’ombre, lui donnait l’air d’avoir de prodigieuses

moustaches. Hérode, avec sa forte main, lui saisit le col, et lui serra

la gorge de telle sorte, que Mérindol, étranglé comme s’il eût eu la

tête passée dans le nœud de la hart, ouvrit le bec afin de reprendre son

vent et laissa choir son couteau qui tomba au fossé. Comme la pression à

la gorge continuait, ses genoux se desserrèrent, ses bras flottants

firent quelques mouvements convulsifs; et bientôt le bruit d’une lourde

chute résonna dans l’ombre, et l’eau du fossé rejaillit en gouttes

jusque sous les pieds d’Hérode.

«Et d’un, se dit le Tyran; s’il n’est pas étouffé, il sera noyé. Cette

alternative m’est douce. Mais poursuivons cette descente périlleuse.»

Il avança encore de quelques pieds. Une petite étincelle bleuâtre

tremblotait à une petite distance de lui, trahissant une mèche de

pistolet; le déclic du rouet joua avec un bruit sec, une lueur traversa

l’obscurité, une détonation se fit entendre, et une balle passa à deux

ou trois pouces au-dessus d’Hérode, qui s’était baissé dès qu’il avait

vu le point brillant et avait rentré la tête en ses épaules comme une

tortue en sa carapace, dont bien lui prit.

«Triple corne de cocu! grogna une voix rauque, qui n’était autre que

celle de La Râpée, j’ai manqué mon coup.

--Un peu, mon petit, répond Hérode, je suis pourtant assez gros; il faut

que tu sois diantrement maladroit; mais toi, pare celle-là.»

Et le Tyran leva un gourdin attaché à son poignet par un cordon de cuir,

arme peu noble, mais qu’il maniait avec une dextérité admirable, ayant

longtemps, en ses tournées, pratiqué les bâtonnistes de Rouen. Le

gourdin rencontra l’épée que le spadassin avait tirée de son fourreau,

après avoir remis le pistolet inutile dans sa ceinture, et la fit voler

en éclats comme verre, de sorte qu’il n’en demeura

[Illustration:... le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre...

(Page 410.)]

que le tronçon au poing de La Râpée. Le bout du gourdin lui atteignit

même l’épaule et lui fit une contusion assez légère à la vérité, la

force du coup ayant été rompue.

Les deux ennemis se trouvant face à face, car l’un descendait toujours

et l’autre s’efforçait de monter, s’empoignèrent à bras-le-corps et

tâchèrent de se précipiter dans le gouffre du fossé noir et béant sous

eux. Quoique La Râpée fût un maraud plein de vigueur et d’adresse, une

masse comme celle du Tyran n’était pas facile à ébranler. Autant eût

valu essayer de déraciner une tour. Hérode avait entrelacé ses pieds

sous le tronc de l’arbre, et il y tenait comme avec des crampons rivés.

La Râpée, serré entre ses bras non moins musculeux que ceux d’Hercule,

suait et soufflait d’ahan. Presque aplati sur le large buste du Tyran,

il lui appuyait les mains sur les épaules, pour tâcher de se soustraire

à cette formidable étreinte. Par une feinte habile, Hérode desserra un

peu l’étau, et le spadassin se haussa aspirant une large et profonde

gorgée d’air, puis Hérode le lâchant tout à coup, le reprit plus bas au

défaut des flancs, et, l’élevant en l’air, lui fit quitter son point

d’appui. Maintenant il suffisait au Tyran d’ouvrir les mains pour

envoyer La Râpée faire un trou aux lentilles d’eau du fossé. Il ouvrit

les mains toutes grandes et le bretteur tomba; mais c’était un gaillard

leste et robuste, comme nous l’avons dit, et, de ses doigts crispés, il

se retint à l’arbre, faisant osciller son corps suspendu sur l’abîme,

pour tâcher de rattraper le tronc avec les pieds ou les jambes. Il n’y

réussit pas et resta allongé comme un I majuscule, le bras horriblement

tenaillé par le poids du reste. Les doigts, ne voulant pas lâcher prise,

s’enfonçaient dans l’écorce comme des griffes de fer, et les nerfs se

tendaient sur la main près de se rompre, ainsi que les cordes d’un

violon dont on tourne trop les chevilles. S’il eût fait clair, on eût pu

voir le sang jaillir des ongles bleuis.

La position n’était pas gaie. Accroché par un seul bras qu’étirait

affreusement le poids de son corps, La Râpée, outre la souffrance

physique, éprouvait la vertigineuse horreur de la chute mêlée

d’attirance qu’inspire la suspension au-dessus d’un gouffre. Ses yeux

dilatés regardaient fixement la profondeur sombre; ses oreilles

bourdonnaient; des sifflements traversaient ses tempes comme des

flèches; il avait des envies de se précipiter que réfrénait l’instinct

toujours vivace de la conservation: il ne savait pas nager, et, pour

lui, ce fossé c’était le tombeau.

Malgré son air farouche et ses sourcils charbonnés, au fond, Hérode

était assez bonasse. Il eut pitié de ce pauvre diable qui pendillait

dans le vide depuis quelques minutes longues comme l’éternité, et dont

l’agonie se prolongeait avec des angoisses atroces. Se penchant sur le

tronc d’arbre, il dit à La Râpée:

«Coquin, si tu me promets sur ta vie en l’autre monde, car en celui-ci

elle m’appartient, de rester neutre dans le combat, je vais te déclouer

du gibet d’où tu pends comme le mauvais larron.

--Je le jure, râla d’une voix sourde La Râpée à bout de forces; mais

faites vite, par pitié, je tombe.»

De sa poigne herculéenne, Hérode saisit le bras du maraud et remonta,

grâce à sa vigueur prodigieuse, le corps jusque sur l’arbre où il le mit

à cheval en face de lui, le maniant avec autant d’aisance qu’une poupée

de chiffon.

Quoique La Râpée ne fût pas une petite maîtresse sujette aux pâmoisons,

il était presque évanoui lorsque le brave comédien le retira de l’abîme,

où, sans la large main qui le soutenait, il serait retombé comme une

masse inerte.

«Je n’ai pas de sels à te faire respirer ni de plumes à te brûler sous

le nez, lui dit le Tyran en fouillant à sa poche; mais voici un cordial

qui te remettra, c’est de la pure eau-de-vie d’Hendayes, de la

quintessence solaire.»

Et il appliqua le goulot de la bouteille aux lèvres du bretteur

défaillant.

«Allons, tète-moi ce petit lait; deux ou trois gorgées encore et tu

seras vif comme un émerillon qu’on décapuchonne.»

Le généreux breuvage agit bientôt sur le spadassin, qui remercia Hérode

de la main et agita son bras engourdi pour lui faire reprendre sa

souplesse.

Le capitaine Fracasse · 第 38 / 47 段