Deux des laquais impassibles qui avaient éclairé cette scène de leurs

torches sans même faire un clignement d’œil, se détachèrent de la

muraille et se hâtèrent pour exécuter les ordres de leur maître.

D’autres domestiques, avec toutes les précautions imaginables,

soulevèrent le corps de Vallombreuse, et, sur l’ordre de son père, le

transportèrent à son appartement, où ils le déposèrent sur son lit.

Le vieux seigneur suivit d’un regard où la douleur éteignait déjà la

colère, ce cortége lamentable. Il voyait sa race finie avec ce fils aimé

et détesté à la fois, mais dont il oubliait en ce moment les vices pour

ne se souvenir que de ses qualités brillantes. Une mélancolie profonde

l’envahissait, et il resta quelques minutes plongé dans un silence que

tout le monde respecta.

Isabelle, tout à fait remise de son évanouissement, se tenait debout,

les yeux baissés, près de Sigognac et d’Hérode, rajustant d’une main

pudique le désordre de ses habits. Lampourde et Scapin, un peu en

arrière, s’effaçaient comme des figures de second plan, et dans le cadre

de la porte on entrevoyait les têtes curieuses des bretteurs qui avaient

pris part à la lutte et n’étaient pas sans inquiétude sur leur sort,

craignant qu’on ne les envoyât aux galères ou au gibet pour avoir aidé

Vallombreuse en ses méchantes entreprises.

Enfin le prince rompit ce silence embarrassant et dit: «Quittez ce

château à l’instant, vous tous qui avez mis vos épées au service des

mauvaises passions de mon fils. Je suis trop gentilhomme pour faire

l’office des archers et du bourreau; fuyez, disparaissez, rentrez dans

vos repaires. La justice saura bien vous y retrouver.»

Le compliment n’était pas fort gracieux; mais il eût été hors de propos

de montrer une susceptibilité trop farouche. Les bretteurs, que

Lampourde avait déliés dès le commencement de cette scène, s’éloignèrent

sans demander leur reste, avec Malartic leur chef.

Quand ils se furent retirés, le père de Vallombreuse prit Isabelle par

la main, et la détachant du groupe où elle se trouvait, la fit ranger

près de lui et lui dit: «Restez là, mademoiselle; votre place est

désormais à mes côtés. C’est bien le moins que vous me rendiez une fille

puisque vous m’ôtez un fils.» Et il essuya une larme qui, malgré lui,

débordait de sa paupière. Puis se retournant vers Sigognac avec un geste

d’une incomparable noblesse: «Monsieur, vous pouvez vous en aller avec

vos compagnons. Isabelle n’a rien à redouter près de son père, et ce

château sera dès à présent sa demeure. Maintenant que sa naissance est

connue, il ne convient pas que ma fille retourne à Paris. Je la paye

assez cher pour la garder. Je vous remercie, quoiqu’il m’en coûte

l’espoir d’une race perpétuée, d’avoir épargné à mon fils une action

honteuse, que dis-je, un crime abominable! Sur mon blason je préfère une

tache de sang à une tache de boue. Puisque Vallombreuse était infâme,

vous avez bien fait de le tuer; vous avez agi en vrai gentilhomme, et

l’on m’assure que vous l’êtes, en protégeant la faiblesse, l’innocence

et la vertu. C’était votre droit. L’honneur de ma fille sauvé rachète la

mort de son frère. Voilà ce que la raison me dit; mais mon cœur paternel

en murmure et d’injustes idées de vengeance pourraient me prendre dont

je ne serais pas maître. Disparaissez, je ne ferai aucune poursuite, et

je tâcherai d’oublier qu’une nécessité rigoureuse a dirigé votre fer sur

le sein de mon fils!

--Monseigneur, répondit Sigognac sur le ton du plus profond respect, je

fais à la douleur d’un père une part si grande, que j’eusse, sans sonner

mot, accepté les injures les plus sanglantes et les plus amères, bien

qu’en ce désastreux conflit ma loyauté ne me fasse aucun reproche. Je ne

voudrais rien dire, pour me justifier à vos yeux, qui accusât cet

infortuné duc de Vallombreuse; mais croyez que je ne l’ai point cherché,

qu’il s’est jeté de lui-même sur ma route et que j’ai tout fait, en plus

d’une rencontre, pour l’épargner. Ici même, c’est sa fureur aveugle qui

l’a précipité sur mon épée. Je laisse en vos mains Isabelle, qui m’est

plus chère que la vie, et me retire à jamais désolé de cette triste

victoire pour moi véritable défaite, puisqu’elle détruit mon bonheur.

Ah! que mieux eût valu que je fusse tué et victime au lieu de

meurtrier!»

Là-dessus, Sigognac fit au prince un salut, et lançant à Isabelle un

long regard chargé d’amour et de regret, descendit les marches de

l’escalier, suivi de Scapin et de Lampourde, non sans retourner plus

d’une fois la tête, ce qui lui permit de voir la jeune fille appuyée

contre la rampe de peur de défaillir, et portant son mouchoir à ses yeux

pleins de larmes. Était-ce la mort de son frère ou le départ de Sigognac

qu’elle pleurait? Nous pensons que c’était le départ de Sigognac,

l’aversion que lui inspirait Vallombreuse n’ayant point encore eu le

temps de se changer chez elle en tendresse à cette révélation de parenté

subite. Du moins le Baron, quelque modeste qu’il fût, en jugea ainsi,

et, chose étrange que le cœur humain, s’éloigna consolé par les larmes

de celle qu’il aimait.

Sigognac et sa troupe sortirent par le pont-levis, et tout en longeant

le fossé pour aller reprendre leurs chevaux dans le petit bois où ils

les avaient laissés, ils entendirent une voix plaintive s’élever du

fossé à l’endroit même que comblait l’arbre renversé. C’était le portier

de la comédie, qui n’avait pu se dégager de l’enchevêtrement des

branches, et criait piteusement à l’aide, n’ayant que la tête hors de

l’eau, et risquant d’avaler ce fade liquide qu’il haïssait plus que

médecine noire, toutes les fois qu’il ouvrait le bec pour appeler au

secours. Scapin, qui était fort agile et délié de son corps, se risqua

sur l’arbre et eut bientôt repêché le portier tout ruisselant d’eau et

d’herbes aquatiques.

Les chevaux n’avaient point bougé de leur couvert, et bientôt enfourchés

par leurs cavaliers, ils reprirent allégrement la route de Paris.

«Que vous semble, monsieur le Baron, de tous ces événements? disait

Hérode à Sigognac, qui cheminait botte à botte avec lui. Cela s’arrange

comme une fin de tragi-comédie. Qui se fût attendu au milieu de

l’algarade, à l’entrée seigneuriale de ce père précédé de flambeaux, et

venant mettre le holà aux fredaines un peu trop fortes de monsieur son

fils? Et cette reconnaissance d’Isabelle au moyen d’une bague à cachet

blasonné? Ne l’a-t-on pas déjà vue au théâtre? Après tout, puisque le

théâtre est l’image de la vie, la vie lui doit ressembler comme un

original à son portrait. J’avais toujours entendu dire dans la troupe

qu’Isabelle était de noble naissance. Blazius et Léonarde se souvenaient

même d’avoir vu le prince qui n’était encore que duc, lorsqu’il faisait

sa cour à Cornélia. Léonarde plus d’une fois avait engagé la jeune fille

à rechercher son père; mais celle-ci, douce et modeste de nature, n’en

avait rien fait, ne voulant pas s’imposer à une famille qui l’eût

rejetée peut-être, et s’était contentée de son modeste sort.

--Oui, je savais cela, répondit Sigognac; sans attacher autrement

d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire

de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la

délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille, qu’il y

avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même

elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa

race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et

de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les

comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve

précisément son frère! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux; un

ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son

honneur que par cette mort. Malheureux que je suis! j’ai moi-même créé

l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée

qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais.

De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle

en deuil? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais

c’était le sang fraternel! Quand bien même elle me pardonnerait et me

verrait sans horreur, le prince qui maintenant a sur elle des droits de

père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh! je

suis né sous une étoile enragée.

--Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les

affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées

comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant,

après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par

s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu

forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre.

Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé

le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant

quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs

notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la

poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince

lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme

Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été

déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez

donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure

que vous ne pensez.

--Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement

je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues

présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi

d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle

était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous

dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace

jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si

plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide,

froid et pâle, devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la

mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis

de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le

marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.

--Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles.

Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces

scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit.

Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner

quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du

bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer.

Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or

çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons

ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre

deux rangées de manches à balais, sous la lueur froide de la lune.»

Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive; mais

pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant

qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les

domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches,

posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons

tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui

semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux

reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en

cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une

tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason,

toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait

Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme

Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants.

Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char

traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle

et de prix, et de main d’ouvrier; mais ces mythologies féroces avaient

je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel

farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les

rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux

d’airain, défenseurs de la toison d’or, et on eût dit que Vallombreuse,

gisant inanimé au-dessous-d’eux, fût une de leurs victimes.

Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite,

étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du

Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène

comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet

formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait

refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de

l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes,

témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un

contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste

aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.

Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil

morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait

autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus

délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à

une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et

jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait

sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place

aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui

bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon

venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les

siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas

aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il

déplorait, c’était la mort de sa maison: une douleur inconnue aux

bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre

les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas

qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.

Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu

avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait

innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé,

crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont

l’objet.

«Et ce médecin qui ne vient pas! fit le prince avec impatience, il y a

peut-être encore quelque remède.»

Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut,

accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un

léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait

le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un

signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude

scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et

l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le

miroir; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le

ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau

brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement

les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.

«La vie n’est pas complétement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers

le prince et en essuyant son miroir; le blessé respire encore, et tant

que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance.

Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait

ensuite votre douleur plus amère: j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse

n’avait point exhalé le dernier soupir; voilà tout. De là à le ramener

en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle

peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué

sur-le-champ.

--Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels

spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous

informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé

son examen.»

La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre

appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et

saccagé par la lutte qui s’y était passée.

Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse,

déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire

où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques

gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était

fait en dedans; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure

et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont

les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une

statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.

«Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse;

il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.

--N’est-ce pas qu’il vivra? fit le prince; si vous le sauvez, je vous

ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits; ce que vous demanderez,

vous l’obtiendrez.

--Oh! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien

encore; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave,

très-grave. Cependant comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti,

sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en

réchappe, à moins de complications imprévues: il y a pour de tels cas

des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de

ressources! La séve de la vie encore ascendante répare si vite les

pertes et rajuste si bien les dégâts! Avec des ventouses et des

scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est

répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était

heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en

ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il

en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran

d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les

compresses, que je pose le premier appareil.»

L’opération terminée, le chirurgien dit au prince: «Ordonnez, s’il vous

plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de

cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon

élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe

que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est

défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi,

monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer

pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos

appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils... jusqu’à

demain.»

Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez

lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins

de l’état du jeune duc.

Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même

femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire;

seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses

yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine

satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un

outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de

l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle

arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal

dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa

robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi

caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées

naguère, pétillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des

tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne

remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de

cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas

perdu pour M. le duc. A cette nouvelle, la joie disparut de son masque

sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au

moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.

Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée,

et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle

cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce

revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre

comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait

l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la

reconnaissait pour sa fille; elle se greffait, humble fleur, sur un des

rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient

si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un

héros! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que des têtes

couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau

malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait,

sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce

château, naguère sa prison, était devenu sa demeure; elle y était chez

elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait

plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire

l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir

pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa

perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de

toute attente.

Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus

grande joie; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si

nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle

sa vie de théâtre; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de

Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la

rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux? Pauvre,

elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune; riche,

c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille

reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais

le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se

rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas,

peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il

avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable

ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et

généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le

priver d’un fils; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre

alliance; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à

ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter

un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et

doué comme un prince des contes de fées.

Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit

léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied

de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.

«Que veux-tu, ma chère enfant? lui dit Isabelle de sa voix la plus

douce, tu n’es donc pas partie avec les autres? si tu désires rester

près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.

--Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita; mais je ne puis rester avec

toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent: «_Soy de un

dueño_,» ce qui signifie: «Je n’ai qu’un maître,» une belle parole digne

de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé

le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela

doit être si bon!

--Oh! de tout mon cœur! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et

en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son

émotion était forte.

--Maintenant, adieu!» dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.

Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la

table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune

comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et

elle dit à Isabelle:

«Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin.»

Le capitaine Fracasse · 第 40 / 47 段