Au bout de quelques instants le majordome reparut, annonçant le duc de

Vallombreuse.

Isabelle s’était levée à demi de son fauteuil, où l’émotion la fit

retomber couverte d’une mortelle pâleur. Vallombreuse s’avança vers

elle, chapeau bas, dans l’attitude du plus profond respect. Comme il la

vit tressaillir à son approche, il s’arrêta au milieu de la chambre,

salua la jeune comédienne, et lui dit de cette voix qu’il savait rendre

si douce pour séduire:

«Si ma présence est trop odieuse maintenant à la charmante Isabelle, et

qu’elle ait besoin de quelque temps pour s’habituer à l’idée de me voir,

je me retirerai. Elle est ma prisonnière, mais je n’en suis pas moins

son esclave.

--Cette courtoisie vient tard, répondit Isabelle, après la violence que

vous avez exercée contre moi.

--Voilà ce que c’est, reprit le duc, que de pousser les gens à bout par

une vertu trop farouche. N’ayant plus d’espoir, ils se portent aux

dernières extrémités, sachant qu’ils ne peuvent empirer leur situation.

Si vous aviez bien voulu souffrir que je vous fisse ma cour, et montrer

quelque complaisance à ma flamme, je serais resté parmi les rangs de vos

adorateurs, essayant, à force de galanteries délicates, de magnificences

amoureuses, de dévouements chevaleresques, de passion ardente et

contenue, d’attendrir lentement ce cœur rebelle. Je vous aurais inspiré

sinon de l’amour, du moins cette pitié tendre qui parfois le précède et

l’amène. A la longue, peut-être, votre froideur se serait trouvée

injuste, car rien ne m’eût coûté pour la mettre dans son tort.

--Si vous aviez employé ces moyens si honnêtes, dit Isabelle, j’aurais

plaint un amour que je n’aurais pu partager, puisque mon cœur ne se

donnera jamais, et, du moins, je n’eusse pas été contrainte de vous

haïr, sentiment qui n’est point fait pour mon âme, et qu’il lui est

douloureux d’éprouver.

--Vous me détestez donc bien? fit le duc de Vallombreuse avec un

tremblement de dépit dans la voix. Je ne le mérite pas, cependant. Mes

torts envers vous, si j’en ai, viennent de ma passion même; et quelle

femme, pour chaste et vertueuse qu’elle soit, en veut sérieusement à un

galant homme de l’effet que ses charmes ont produit sur lui malgré elle?

--Certes, ce n’est point là un motif d’aversion lorsque l’amant se tient

dans les limites du respect et soupire avec une timidité discrète. La

plus prude le peut supporter; mais quand son impatience insolente se

livre tout d’abord aux derniers excès et procède par le guet-apens, le

rapt et la séquestration, comme vous n’avez pas craint de le faire, il

n’est pas d’autre sentiment possible qu’une invincible répugnance. Toute

âme un peu haute et fière se révolte quand on la prétend forcer.

L’amour, qui est chose divine, ne se commande ni ne s’extorque. Il

souffle où il veut.

--Ainsi, une répugnance invincible, voilà tout ce que je puis attendre

de vous, répondit Vallombreuse dont les joues étaient devenues pâles et

qui s’était mordu plus d’une fois les lèvres pendant qu’Isabelle lui

parlait avec cette fermeté douce qui était le ton naturel de cette jeune

personne aussi sage qu’aimable.

--Vous auriez un moyen de reconquérir mon estime et de gagner mon

amitié. Rendez-moi noblement la liberté que vous m’avez prise.

Faites-moi reconduire par un carrosse à mes compagnons inquiets qui ne

savent ce que je suis devenue et me cherchent éperdument, avec transes

mortelles. Laissez-moi reprendre mon humble vie de comédienne avant que

cette aventure, dont mon honneur pourrait souffrir, ne s’ébruite parmi

le public étonné de mon absence.

--Quel malheur, s’écria le duc, que vous me demandiez la seule chose que

je ne saurais vous accorder sans me trahir moi-même! Que ne désirez-vous

un empire, un trône, je vous le donnerais; une étoile, j’irais vous la

chercher en escaladant le ciel. Mais vous voulez que je vous ouvre la

porte de cette cage où vous ne rentreriez jamais une fois sortie. C’est

impossible! Je sais que vous m’aimez si peu que je n’ai d’autre

ressource pour vous voir que de vous enfermer. Quoiqu’il en coûte à mon

orgueil, je l’emploie; car je ne peux pas plus me passer de votre

présence qu’une plante de la lumière. Ma pensée se tourne vers vous

comme vers son soleil, et il fait nuit pour moi où vous n’êtes point. Si

ce que j’ai hasardé est un crime, il faut au moins que j’en profite, car

vous ne me le pardonneriez pas, quoique vous le disiez. Ici, du moins,

je vous tiens, je vous entoure, j’enveloppe votre haine de mon amour, je

souffle sur les glaçons de votre froideur la chaude haleine de ma

passion. Vos prunelles sont forcées de refléter mon image, vos oreilles

d’entendre le son de ma voix. Quelque chose de moi s’insinue malgré vous

dans votre âme; j’agis sur vous, ne fût-ce que par l’effroi que je vous

cause, et le bruit de mon pas dans l’antichambre vous fait tressaillir.

Et puis, cette captivité vous sépare de celui que vous regrettez et que

j’abhorre pour avoir détourné ce cœur qui eût été mien. Ma jalousie

satisfaite se résout à ce mince bonheur et ne veut point le jouer en

vous rendant cette liberté dont vous feriez usage contre moi.

--Et jusques à quand, dit la jeune femme, avez-vous la prétention de me

tenir en chartre privée, non pas comme seigneur chrétien, mais comme

corsaire barbaresque?

--Jusqu’à ce que vous m’aimiez ou que vous me le disiez, ce qui revient

au même,» répondit le jeune duc avec un sérieux parfait et de l’air le

plus convaincu du monde. Puis il fit à Isabelle le salut le plus

gracieux et opéra une sortie pleine d’aisance, comme un véritable homme

de cour qu’aucune situation n’embarrasse.

Une demi-heure après, un laquais apportait un bouquet, assemblage des

fleurs les plus rares, mêlant leurs couleurs et leurs parfums;

d’ailleurs, toutes étaient rares à cette époque de l’année, et il avait

fallu tout le talent des jardiniers et l’été factice des serres pour

déterminer ces charmantes filles de Flore à s’épanouir si précocement.

La queue du bouquet était serrée d’un bracelet magnifique et digne d’une

reine. Parmi les fleurs, un papier blanc plié en deux attirait l’œil.

Isabelle le prit, car dans sa situation, ces menus détails de galanterie

n’avaient plus la signifiance qu’ils auraient eue si elle eût été libre.

Ce papier était un billet de Vallombreuse conçu en ces termes et tracé

d’une écriture hardie congruant au caractère du personnage. La

prisonnière y reconnut la main qui avait écrit «pour Isabelle» sur la

cassette à bijoux laissée dans sa chambre à Poitiers:

«Chère Isabelle,

«Je vous envoie ces fleurs, quoique je sois certain qu’elles seront

mal accueillies. Venant de moi, leur fraîcheur et nouveauté ne

trouveront pas grâce devant vos rigueurs non pareilles. Mais, quel

que soit leur sort, et ne vous occupiez-vous d’elles que pour les

jeter par la fenêtre en signe de grand dédain, elles obligeront,

par la colère même, votre pensée à s’arrêter un instant, ne fût-ce

que pour le maudire, sur celui qui se déclare, en dépit de tout,

votre opiniâtre adorateur.

«VALLOMBREUSE.»

Ce billet, d’une galanterie précieuse, mais qui révélait chez celui qui

l’avait écrit une ténacité formidable, et que rien ne saurait rebuter,

produisit en partie l’effet que le duc s’en était promis. Isabelle le

tenait à la main d’un air morne, et la figure de Vallombreuse se

présentait à son esprit sous une apparence diabolique. Les parfums des

fleurs, la plupart étrangères, posées près d’elle, sur le guéridon, où

le laquais les avait mises, se développaient à la chaleur de la chambre,

et leurs arômes exotiques s’épandaient puissants et vertigineux.

Isabelle les prit et les jeta dans l’antichambre, sans retirer le

bracelet de diamants qui entourait les queues, craignant quelles ne

fussent imprégnées de quelque philtre subtil, narcotique ou

aphrodisiaque, propre à troubler la raison. Jamais plus belles fleurs ne

furent plus maltraitées, et cependant Isabelle les aimait fort; mais

elle eût craint, si elle les eût conservées, que la fatuité du duc n’en

prit avantage; et d’ailleurs ces plantes aux formes bizarres, aux

couleurs étranges, aux parfums inconnus n’avaient pas le charme modeste

des fleurs ordinaires; leur beauté orgueilleuse rappelait celle de

Vallombreuse et lui ressemblait trop.

Elle avait à peine déposé le bouquet proscrit sur une crédence de la

pièce voisine, et s’était remise sur son fauteuil, qu’une fille de

chambre se présenta pour l’accommoder. Cette fille, assez jolie,

très-pâle, l’air triste et doux, avait dans son empressement quelque

chose d’inerte, et semblait brisée par une terreur secrète ou un

ascendant terrible. Elle offrit ses services à Isabelle, sans presque la

regarder, et d’une voix atone comme si elle eût craint d’être entendue

par l’oreille des murailles. Sur un signe affirmatif de la jeune femme,

elle lui peigna ses cheveux blonds tout en désordre, à la suite des

scènes violentes de la veille et des inquiétudes nerveuses de la nuit,

en noua les boucles soyeuses avec des nœuds de velours et s’acquitta de

sa besogne en coiffeuse qui sait son métier. Elle tira ensuite d’une

armoire pratiquée dans le mur plusieurs robes d’une richesse et d’une

élégance rares, qui semblaient coupées à la taille d’Isabelle, mais dont

la jeune actrice ne voulut point, encore que la sienne fût défraîchie et

fripée, car elle eût paru porter ainsi la livrée du duc, et son

intention bien formelle était de ne rien accepter qui vînt de lui, dût

sa captivité se prolonger plus qu’elle ne pensait.

La fille de chambre n’insista point et respecta ce caprice, de même

qu’on laisse faire aux personnes condamnées ce qu’elles veulent, dans

l’enceinte de leur prison. On eût dit aussi qu’elle évitait de se lier

avec sa maîtresse temporaire, de peur d’y prendre un intérêt inutile.

Elle se réduisait autant que possible à l’état d’automate. Isabelle, qui

pensait en tirer quelque lumière, comprit qu’il était superflu de

l’interroger, et s’abandonna à ses soins muets non sans une espèce de

terreur.

Quand la fille de chambre se fut retirée, on apporta le dîner, et,

malgré la tristesse de sa situation, Isabelle y fit honneur; la nature

réclame impérieusement ses droits même chez les personnes les plus

délicates. Cette réfection lui donna les forces dont elle avait grand

besoin, les siennes étant épuisées par ces émotions et assauts divers.

L’esprit un peu plus tranquille, la prisonnière se mit à songer au

courage de Sigognac, qui s’était si vaillamment conduit, et l’eût

arrachée aux ravisseurs, quoique seul, s’il n’eût perdu quelques minutes

à se désencapuchonner du manteau jeté par le traître aveugle. Il devait

être prévenu maintenant, et nul doute qu’il n’accourût à la défense de

celle qu’il aimait plus que sa vie. A l’idée des dangers auxquels il

allait s’exposer en cette entreprise périlleuse, car le duc n’était pas

homme à lâcher sa proie sans résistance, le sein d’Isabelle se gonfla

d’un soupir et une larme monta de son cœur à ses yeux; elle s’en voulait

d’être la cause de ces conflits, et maudissait presque sa beauté,

origine de tout le mal. Cependant elle était modeste, et par coquetterie

n’avait point cherché à exciter les passions autour d’elle, comme font

beaucoup de comédiennes et même de grandes dames ou bourgeoises.

Elle en était là de sa rêverie, lorsqu’un petit coup sec vint à sonner

contre la fenêtre dont un carreau s’étoila, comme s’il eût été frappé

d’un grêlon. Isabelle s’approcha de la croisée, et vit dans l’arbre en

face Chiquita qui lui faisait mystérieusement signe d’ouvrir la fenêtre,

et balançait la cordelette munie, à son extrémité, d’une griffe de fer.

La comédienne prisonnière comprit l’intention de l’enfant, obéit à son

geste, et le crampon, lancé d’une main sûre, vint mordre l’appui du

balcon. Chiquita noua l’autre bout de la corde à la branche, et s’y

suspendit comme la veille: mais elle n’était pas à moitié chemin, que le

nœud se défit, à la grande frayeur d’Isabelle, et se détacha de l’arbre.

Au lieu de tomber dans l’eau verte du fossé, comme on pouvait le

craindre, Chiquita dont cet accident, si c’en était un, n’avait pas

troublé la présence d’esprit, vint donner avec la corde retenue au

balcon par le crampon de fer contre la muraille du château, au-dessous

de la fenêtre qu’elle eut bientôt gagnée, en s’aidant des mains et des

pieds qu’elle appuyait contre la paroi. Puis elle enjamba le balcon et

sauta légèrement dans la chambre; et, voyant Isabelle toute pâle, et

presque évanouie, elle lui dit avec un sourire:

«Tu as eu peur et tu as cru que Chiquita allait rejoindre les

grenouilles du fossé. Je n’avais fait à la branche qu’un nœud coulant

pour pouvoir ramener la corde à moi. Au bout de cette ligne noire je

devais avoir l’air, maigre et brune comme je suis, d’une araignée qui

remonte après son fil.

--Chère petite, dit Isabelle en baisant Chiquita au front, tu es une

brave et courageuse enfant.

--J’ai vu tes amis, ils t’avaient bien cherchée; mais sans Chiquita, ils

n’auraient jamais découvert ta retraite. Le Capitaine allait et venait

comme un lion; sa tête fumait, ses yeux lançaient des éclairs. Il m’a

posée sur l’arçon de sa selle, et il est caché dans un petit bois non

loin du château avec ses camarades. Il ne faut pas qu’on les voie. Ce

soir, dès que l’ombre sera tombée, ils tenteront ta délivrance; il y

aura des coups d’épée et de pistolet. Ce sera superbe. Rien n’est beau

comme des hommes qui se battent; mais ne va pas t’effrayer et pousser

des cris. Les cris des femmes dérangent les courages. Si tu veux, je me

tiendrai près de toi pour te rassurer.

--Sois tranquille, Chiquita, je ne gênerai pas par de sottes frayeurs

les braves amis qui exposeront leur vie pour me sauver.

--C’est bien, reprit la petite, défends-toi jusqu’à ce soir avec le

couteau que je t’ai donné. Le coup doit se porter de bas en haut, ne

l’oublie pas. Pour moi, comme il ne faut pas qu’on nous voie ensemble,

je vais chercher quelque coin où je puisse dormir. Surtout, ne regarde

point par la fenêtre, cela inspirerait des soupçons et montrerait

peut-être que tu attends du secours de ce côté. Alors on ferait une

battue autour du château et l’on découvrirait tes amis. Le coup serait

manqué et tu resterais au pouvoir de ce Vallombreuse que tu détestes.

--Je n’approcherai pas de la croisée, répondit Isabelle, je te le

promets, quelque curiosité qui me pousse.»

Rassurée sur ce point important, Chiquita disparut et alla rejoindre

dans la salle basse les spadassins qui, noyés de boisson, appesantis par

un sommeil bestial, ne s’étaient même pas aperçus de son absence. Elle

s’adossa contre le mur, joignit les mains sur la poitrine, ce qui était

sa position favorite, ferma les yeux et ne tarda pas à s’endormir; car

ses petits pieds de biche avaient fait plus de huit lieues la nuit

précédente, entre Vallombreuse et Paris. Le retour à cheval, allure qui

ne lui était pas habituelle, l’avait peut-être fatiguée davantage.

Quoique son frêle corps eût la vigueur de l’acier, elle était rompue, et

son sommeil était si profond qu’elle semblait morte.

«Comme cela dort, ces enfants! dit Malartic qui s’était enfin éveillé;

malgré notre bacchanal, elle n’a fait qu’un somme! Holà! vous autres,

aimables brutes, tâchez de vous dresser sur vos pattes de derrière, et

allez dans la cour vous répandre un seau d’eau froide sur la tête. La

Circé de l’ivresse a fait de vous des pourceaux; redevenez hommes par ce

baptême, et ensuite nous irons faire une ronde pour voir s’il ne se

trame rien en faveur de la beauté dont le seigneur Vallombreuse nous a

confié la garde et la défense.»

Les bretteurs se soulevèrent pesamment et sortirent non sans dessiner

quelques crochets de la table à la porte, pour obtempérer aux

prescriptions si sages de leur chef. Quand ils furent à peu près rentrés

en leur sang-froid, Malartic prit avec lui Tordgueule, Piedgris et La

Râpée, se dirigea vers la poterne, ouvrit le cadenas qui fermait la

chaîne de la barque amarrée à la porte d’eau de la cuisine, et le

batelet, poussé par une perche et déchirant le manteau glauque des

lentilles aquatiques, aborda bientôt à un étroit escalier pratiqué dans

le revêtement de la douve.

«Toi, dit Malartic à La Râpée, quand ses hommes eurent monté sur le

revers du talus, tu vas rester là et garder la barque, en cas où

l’ennemi voudrait s’en emparer pour pénétrer dans la place. Aussi bien,

tu ne parais pas fort solide sur ton socle. Nous autres, nous allons

faire la patrouille et battre un peu les buissons, afin d’en faire

envoler les oiseaux.»

Malartic, suivi de ses deux acolytes, se promena autour du château

pendant plus d’une heure, sans rien rencontrer de suspect; et quand il

revint à son point de départ, il trouva La Râpée qui dormait debout

adossé à un arbre.

«Si nous étions une troupe régulière, lui dit-il en l’éveillant d’un

coup de poing, je te ferais passer par les armes pour avoir tapé de

l’œil en faction, chose contraire à toute bonne discipline martiale;

mais puisque je ne puis te faire arquebuser, je te pardonne et te

condamne seulement à boire une pinte d’eau.

--J’aimerais mieux, répondit l’ivrogne, deux balles dans la tête, qu’une

pinte d’eau sur l’estomac.

--Cette réponse est belle, fit Malartic, et digne d’un héros de

Plutarque. Ta faute t’est remise sans punition, mais ne pèche plus.»

La patrouille rentra, et la barque fut soigneusement rattachée et

cadenassée avec les précautions dont on use dans une place forte.

Satisfait de son inspection, Malartic se dit à lui-même: «Si la

charmante Isabelle sort d’ici, ou si le valeureux capitaine Fracasse y

entre, car il faut prévoir les deux cas, que mon nez devienne blanc ou

que ma face rougisse.»

Restée seule, Isabelle ouvrit un volume de l’_Astrée_, par le sieur

Honoré d’Urfé, qui traînait oublié sur une console. Elle essaya

d’attacher sa pensée à cette lecture. Mais ses yeux seuls suivaient

machinalement les lignes. L’esprit s’envolait loin des pages, et ne

s’associait pas un instant à ces bergerades déjà surannées. D’ennui,

elle jeta le volume et se croisa les bras dans l’attente des événements.

A force de faire des conjectures, elle s’en était lassée, et sans

chercher à deviner comment Sigognac la délivrerait, elle comptait sur

l’absolu dévouement de ce galant homme.

Le soir était venu. Les laquais allumèrent les bougies, et bientôt le

majordome parut annonçant la visite du duc de Vallombreuse. Il

[Illustration: Bouquets et visites seront inutiles... (Page 399.)]

entra sur les pas du valet et salua sa captive avec la plus parfaite

courtoisie. Il était vraiment d’une beauté et d’une élégance suprêmes.

Son visage charmant devait inspirer l’amour à tout cœur non prévenu. Une

veste de satin gris de perle, un haut-de-chausses de velours incarnadin,

des bottes à entonnoir en cuir blanc remplies de dentelles, une écharpe

de brocart d’argent soutenant une épée à pommeau de pierreries,

faisaient merveilleusement ressortir les avantages de sa personne, et il

fallait toute la vertu et constance d’Isabelle pour ne point en être

touché.

«Je viens voir, adorable Isabelle, dit-il en s’asseyant dans un fauteuil

près de la jeune femme, si je serai mieux reçu que mon bouquet; je n’ai

pas la fatuité de le croire, mais je veux vous habituer à moi. Demain,

nouveau bouquet et nouvelle visite.

--Bouquets et visites seront inutiles, répondit Isabelle, il en coûte à

ma politesse de le dire, mais ma sincérité ne doit vous laisser aucun

espoir.

--Eh bien, fit le duc avec un geste d’insouciance hautaine, je me

passerai de l’espoir et me contenterai de la réalité. Vous ne savez donc

pas, pauvre enfant, ce que c’est que Vallombreuse, vous qui essayez de

lui résister. Jamais désir inassouvi n’est rentré dans son âme; il

marche à ce qu’il veut sans que rien le puisse fléchir ou détourner: ni

larmes, ni supplications, ni cris, ni cadavres jetés en travers, ni

ruines fumantes; l’écroulement de l’univers ne l’étonnerait pas, et sur

les débris du monde il accomplirait son caprice. N’augmentez pas sa

passion par l’attrait de l’impossible, imprudente qui faites flairer

l’agneau au tigre et le retirez.»

Isabelle fut effrayée du changement de physionomie opéré sur le visage

de Vallombreuse pendant qu’il prononçait ces paroles. L’expression

gracieuse en avait disparu. On n’y lisait plus qu’une méchanceté froide

et une résolution implacable. Par un mouvement instinctif, Isabelle

recula son fauteuil et porta la main à son corsage pour y sentir le

couteau de Chiquita. Vallombreuse rapprocha son siège sans affectation.

Maîtrisant sa colère, il avait déjà fait reprendre à sa figure cet air

charmant, enjoué et tendre, qui jusque-là avait été irrésistible.

«Faites un effort sur vous-même; ne vous retournez pas vers une vie qui

doit être désormais comme un songe oublié. Abandonnez ces obstinations

de fidélité chimérique à un languissant amour indigne de vous, et songez

qu’aux yeux du monde vous m’appartenez dès à présent. Songez surtout que

je vous adore avec un emportement, une frénésie, un délire qu’aucune

femme ne m’a jamais inspirés. N’essayez pas d’échapper à cette flamme

qui vous enveloppe, à cette volonté inéluctable que rien ne peut faire

dévier. Comme un métal froid jeté dans un creuset où bout déjà du métal

en fusion, votre indifférence jetée dans ma passion y fondra en

s’amalgamant avec elle. Quoi que vous fassiez, vous m’aimerez de gré ou

de force, parce que je le veux, parce que vous êtes jeune et belle et

que je suis jeune et beau. Vous avez beau vous roidir et vous débattre,

vous n’ouvrirez pas les bras fermés sur vous. Donc, toute résistance

aurait mauvaise grâce, puisqu’elle serait inutile. Résignez-vous en

souriant; est-ce donc un si grand malheur, après tout, que d’être

éperdument aimée du duc de Vallombreuse! Ce malheur ferait la félicité

de plus d’une.»

Pendant qu’il parlait avec cet entraînement chaleureux qui enivre la

raison des femmes et fait céder leurs pudeurs, mais qui n’avait cette

fois aucune action, Isabelle, attentive à la moindre rumeur du dehors,

d’où lui devait venir la délivrance, croyait entendre un petit bruit

presque imperceptible arrivant de l’autre bord du fossé. Il était sourd

et rhythmique comme le froissement d’un travail régulier dirigé avec

précaution contre quelque obstacle. Craignant que Vallombreuse ne le

remarquât, la jeune femme répondit de manière à blesser la fatuité

orgueilleuse du jeune duc. Elle l’aimait mieux irrité qu’amoureux, et

préférait ses éclats à ses tendresses. Elle espérait d’ailleurs, en le

querellant, l’empêcher d’entendre.

«Cette félicité serait une honte à laquelle j’échapperais par la mort si

je n’avais pas d’autre moyen. Vous n’aurez jamais de moi que mon

cadavre. Vous m’étiez indifférent; je vous hais pour votre conduite

outrageuse, infâme et violente. Oui, j’aime Sigognac que vous avez

essayé à plusieurs reprises de faire assassiner.»

Le petit bruit continuait toujours, et Isabelle ne ménageant plus rien,

haussait la voix pour le couvrir.

A ces mots audacieux, Vallombreuse pâlit de rage, ses yeux lancèrent des

regards vipérins; une légère écume moussa aux coins de ses lèvres; il

porta convulsivement la main à la garde de son épée. L’idée de tuer

Isabelle lui avait traversé le cerveau comme un éclair; mais, par un

prodigieux effort de volonté, il se contint et se mit à rire d’un rire

strident et nerveux en s’avançant vers la jeune comédienne.

«De par tous les diables, s’écria-t-il, tu me plais ainsi; quand tu

m’injuries, tes yeux prennent un lumineux particulier, ton teint un

éclat surnaturel; tu redoubles de beauté. Tu as bien fait de parler

franc. Ces contraintes m’ennuyaient. Ah! tu aimes Sigognac! tant mieux!

il ne m’en sera que plus doux de te posséder. Quel plaisir de baiser ces

lèvres qui vous disent: «Je t’abhorre!» Cela a plus de ragoût que cet

éternel et fade «Je t’aime,» dont les femmes vous écœurent.»

Effrayée de la résolution de Vallombreuse, Isabelle s’était levée et

avait retiré de son corset le couteau de Chiquita.

Le capitaine Fracasse · 第 37 / 47 段