quelques mots dont le sens lui échappait le plus souvent; car c’étaient
des vocables de tripot, de cabaret et de salle d’armes, quelquefois même
de hideux termes d’argot empruntés au dictionnaire de la cour des
Miracles, où se parlent les langues d’Égypte et de Bohême; elle n’y
trouvait rien qui l’éclairât sur le sort qu’on lui réservait, et un peu
saisie par le froid, elle allait se retirer lorsque Malartic donna sur
la table, pour obtenir le silence, un épouvantable coup de poing qui fit
chanceler les bouteilles comme si elles eussent été ivres, et cliqueter
les verres les uns contre les autres avec une sonnerie cristalline
donnant en musique _ut_, _mi_, _sol_, _si_. Les buveurs, quelque abrutis
qu’ils fussent, en sautèrent d’un demi-pied en l’air sur leur banc, et
toutes les trognes se tournèrent instantanément vers Malartic.
Profitant de cette trêve dans le vacarme de l’orgie, Malartic se leva et
dit, en élevant son verre dont il fit briller le vin à la lumière comme
un chaton de bague: «Amis, écoutez cette chanson que j’ai faite, car je
m’aide de la lyre aussi bien que de l’épée, une chanson bachique comme
il convient à un bon ivrogne. Les poissons, qui boivent de l’eau, sont
muets; s’ils buvaient du vin, ils chanteraient. Donc, montrons que nous
sommes des humains par une beuverie mélodieuse.
--La chanson! la chanson! crièrent Bringuenarilles, la Râpée, Tordgueule
et Piedgris,» incapables de suivre cette dialectique subtile.
Malartic se nettoya le gosier par quelques vigoureux hum! hum! et, avec
toutes les manières d’un chanteur appelé dans la chambre du roi, il
entonna d’une voix qui, bien qu’un peu rauque, ne manquait pas de
justesse, les couplets suivants:
A Bacchus, biberon insigne,
Crions: «Masse!» et chantons en chœur:
Vive le pur sang de la vigne
Qui sort des grappes qu’on trépigne!
Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille,
Du vin nous portons les couleurs.
Notre fard est dans la bouteille
Qui nous fait la trogne vermeille
Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d’eau claire se mouille
Au lieu de boire du vin frais!
Devant les brocs qu’il s’agenouille!
Ou soit mué d’homme en grenouille
Et barbote dans les marais!
La chanson fut accueillie par des cris de joie, et Tordgueule, qui se
piquait de poésie, ne craignit point de proclamer Malartic l’émule de
Saint-Amand, avis qui prouvait combien l’ivresse faussait la judiciaire
du compagnon. On décréta un rouge-bord en l’honneur du chansonnier, et
quand les verres furent vidés, chacun fit rubis sur l’ongle pour montrer
qu’il avait bu consciencieusement sa rasade. Ce coup acheva les plus
faibles de la bande; la Râpée glissa sous la table, où il fit matelas à
Bringuenarilles. Piedgris et Tordgueule, plus robustes, laissèrent
seulement choir leurs têtes en avant et s’endormirent ayant pour
oreiller leurs bras croisés. Quant à Malartic, il se tenait droit dans
sa chaise le gobelet au poing, les yeux écarquillés et le nez enluminé
d’un rouge si vif qu’il semblait jeter des étincelles comme un fer tiré
de la forge; il répétait machinalement avec l’hébétude solennelle de
l’ivresse contenue, sans que personne fît chorus:
A Bacchus, biberon insigne,
Crions: «Masse!» et chantons en chœur...
Dégoûtée de ce spectacle, Isabelle quitta la fente du volet et
poursuivit ses investigations, qui l’amenèrent bientôt sous la voûte où
pendaient avec leur contre-poids les chaînes du pont-levis ramené vers
le château. Il n’y avait aucun espoir de mettre en branle cette lourde
machine, et, comme il fallait abattre le pont pour sortir, la place
n’ayant pas d’autre issue, la captive dut renoncer à tout projet
d’évasion. Elle alla reprendre sa lampe où elle l’avait laissée dans la
galerie des portraits, qu’elle parcourut cette fois avec moins de
terreur, car elle savait maintenant l’objet de son épouvante, et la peur
est faite d’inconnu. Elle traversa rapidement la bibliothèque, la salle
d’honneur et toutes les pièces qu’elle avait explorées avec une
précaution anxieuse. Les armures dont elle s’était si fort effrayée lui
parurent presque risibles, et d’un pas délibéré elle monta l’escalier
descendu tout à l’heure en retenant son souffle et sur la pointe du
pied, de peur d’éveiller le moindre écho assoupi dans la cage sonore.
Mais quel ne fut pas son effroi lorsque du seuil de sa chambre elle
aperçut une figure étrange assise au coin de sa cheminée! Ce n’était pas
un fantôme assurément, car la lumière des bougies et le reflet du foyer
l’éclairaient d’une façon trop nette pour qu’on pût s’y méprendre;
c’était bien un corps grêle et délicat, il est vrai, mais très-vivant
ainsi que l’attestaient deux grands yeux noirs d’un éclat sauvage, et
n’ayant nullement le regard atone des spectres, qui se fixaient sur
Isabelle, encadrée dans le chambranle de la porte, avec une tranquillité
fascinante. De grands cheveux bruns rejetés en arrière permettaient de
voir en tous ses détails une figure d’une teinte olivâtre, aux traits
finement sculptés avec une maigreur juvénile et vivace, et dont la
bouche entr’ouverte découvrait une denture d’une blancheur éclatante.
Les mains tannées au grand air, mais de forme mignonne, se croisaient
sur la poitrine montrant des ongles plus pâles que les doigts. Les pieds
nus n’atteignaient pas la terre, les jambes étant trop courtes pour
arriver du fauteuil au parquet. Par l’interstice d’une grossière
chemise de toile brillaient vaguement quelques grains d’un collier en
perles.
A ce détail du collier, on a sans doute reconnu Chiquita. C’était elle
en effet, non pas sous son costume de fille, mais encore travestie en
garçon, déguisement qu’elle avait pris pour jouer le conducteur du faux
aveugle. Cet habit, composé d’une chemise et de larges braies, ne lui
seyait point mal; car elle avait cet âge où le sexe est douteux entre la
fillette et le jouvenceau.
Dès qu’elle eut reconnu la bizarre créature, Isabelle se remit de
l’émotion que lui avait fait éprouver cette apparition inattendue.
Chiquita n’était pas par elle-même bien redoutable, et d’ailleurs elle
semblait professer, à l’endroit de la jeune comédienne, une sorte de
reconnaissance désordonnée et fantasque qu’elle avait prouvée à sa
manière dans une première rencontre.
Chiquita, tout en regardant Isabelle, murmurait à demi-voix cette espèce
de chanson en prose qu’elle avait fredonnée avec un accent de folie, le
corps engagé dans l’œil-de-bœuf, lors de la première tentative
d’enlèvement aux _Armes de France_: «Chiquita danse sur la pointe des
grilles, Chiquita passe par le trou des serrures.»
«As-tu toujours le couteau, dit cette singulière créature à Isabelle
lorsqu’elle se fut approchée de la cheminée, le couteau à trois raies
rouges?
--Oui, Chiquita, répondit la jeune femme, je le porte là, entre ma
chemisette et mon corsage. Mais pourquoi cette question? ma vie est-elle
donc en péril?
--Un couteau, dit la petite dont les yeux brillèrent d’un éclat féroce,
un couteau est un ami fidèle; il ne trahit pas son maître, si son maître
le fait boire; car le couteau a soif.
--Tu me fais peur, mauvaise enfant, reprit Isabelle que troublaient ces
paroles sinistrement extravagantes, mais qui, dans la position où elle
se trouvait, pouvaient renfermer un avertissement profitable.
--Aiguise la pointe au marbre de la cheminée, continua Chiquita, repasse
la lame sur le cuir de ta chaussure.
--Pourquoi me dis-tu tout cela? fit la comédienne toute pâle.
--Pour rien; qui veut se défendre prépare ses armes, voilà tout.»
Ces phrases bizarres et farouches inquiétaient Isabelle, et cependant,
d’un autre côté, la présence de Chiquita dans sa chambre la rassurait.
La petite semblait lui porter une sorte d’affection qui, pour être basée
sur un motif futile, n’en était pas moins réelle. «Je ne te couperai
jamais le col,» avait dit Chiquita; et, dans ses idées sauvages, c’était
une solennelle promesse, un pacte d’alliance auquel elle ne devait pas
manquer. Isabelle était la seule créature humaine qui, après Agostin,
lui eût témoigné de la sympathie. Elle tenait d’elle le premier bijou
dont se fût parée sa coquetterie enfantine, et, trop jeune encore pour
être jalouse, elle admirait naïvement la beauté de la jeune comédienne.
Ce doux visage exerçait une séduction sur elle, qui n’avait vu
jusqu’alors que des mines hagardes et féroces exprimant des pensées de
rapine, de révolte et de meurtre.
«Comment se fait-il que tu sois ici, lui dit Isabelle après un moment de
silence? As-tu pour charge de me garder?
--Non, répondit Chiquita; je suis venue toute seule où la lumière et le
feu m’ont guidée. Cela m’ennuyait de rester dans un coin pendant que ces
hommes buvaient bouteille sur bouteille. Je suis si petite, si jeune et
si maigre, qu’on ne fait pas plus attention à moi qu’à un chat qui dort
sous la table. Au plus fort du tapage, je me suis esquivée. L’odeur du
vin et des viandes me répugne, habituée que je suis au parfum des
bruyères et à la senteur résineuse des pins.
--Et tu n’as pas eu peur à errer sans chandelle, à travers ces longs
couloirs obscurs, ces grandes chambres pleines de ténèbres?
--Chiquita ne connaît pas la peur; ses yeux voient dans l’ombre, ses
pieds y marchent sans trébucher. Si elle rencontre une chouette, la
chouette ferme ses prunelles; la chauve-souris ploie ses membranes quand
elle approche. Le fantôme se range pour la laisser passer ou retourne en
arrière. La Nuit est sa camarade et ne lui cache aucun de ses mystères.
Chiquita sait le nid du hibou, la cachette du voleur, la fosse de
l’assassiné, l’endroit que hante le spectre; mais elle ne l’a jamais dit
au Jour.»
En prononçant ces paroles étranges, les yeux de Chiquita brillaient d’un
éclat surnaturel. On devinait que son esprit, exalté par la solitude, se
croyait une espèce de pouvoir magique. Les scènes de brigandage et de
meurtre auxquelles son enfance s’était mêlée avaient dû agir fortement
sur son imagination ardente, inculte et fébrile. Sa conviction agissait
sur Isabelle qui la regardait avec une appréhension superstitieuse.
«J’aime mieux, continua la petite, rester là, près du feu, à côté de
toi. Tu es belle, et cela me plaît de te voir; tu ressembles à la bonne
Vierge que j’ai vue briller sur l’autel; mais de loin seulement, car on
me chassait de l’église avec les chiens, sous prétexte que j’étais mal
peignée et que mon jupon jaune-serin aurait fait rire les fidèles. Comme
ta main est blanche! la mienne posée dessus a l’air d’une patte de
singe. Tes cheveux sont fins comme de la soie; ma tignasse se hérisse
comme une broussaille. Oh! je suis bien laide, n’est-ce pas?
--Non, chère petite, répondit Isabelle que cette admiration naïve
touchait malgré elle, tu as ta beauté aussi; il ne te manque que d’être
un peu accommodée pour valoir les plus jolies filles.
--Tu crois? pour être brave, je volerai de beaux habits, et alors
Agostin m’aimera.»
Cette idée illumina d’une lueur rose le visage fauve de l’enfant, et,
pendant quelques minutes, elle demeura comme perdue dans une rêverie
délicieuse et profonde.
«Sais-tu où nous sommes? reprit Isabelle, lorsque Chiquita releva ses
paupières frangées de longs cils noirs qu’elle avait tenues un instant
abaissées.
--Dans un château appartenant au seigneur qui a tant d’argent, et qui
voulait déjà te faire enlever à Poitiers. Je n’avais qu’à tirer le
verrou, c’était fait. Mais tu m’avais donné le collier de perles, et je
ne voulais pas te causer de la peine.
--Pourtant, cette fois, tu as aidé à m’emporter, dit Isabelle; tu ne
m’aimes donc plus, que tu me livres à mes ennemis?
--Agostin avait commandé; il fallait obéir. D’ailleurs un autre aurait
fait le conducteur de l’aveugle, et je ne serais pas entrée au château
avec toi. Ici, je puis te servir peut-être à quelque chose. Je suis
courageuse, agile et forte, quoique petite, et je ne veux pas qu’on te
fasse mal.
--Est-ce bien loin de Paris, ce château où l’on me tient prisonnière?
dit la jeune femme en attirant Chiquita entre ses genoux; en as-tu
entendu prononcer le nom par quelqu’un de ces hommes?
--Oui, Tordgueule a dit que l’endroit se nommait... comment donc déjà?
fit la petite, en se grattant la tête d’un air d’embarras.
--Tâche de t’en souvenir, mon enfant, dit Isabelle en flattant de la
main les joues brunes de Chiquita, qui rougit de plaisir à cette
caresse, car jamais personne n’avait eu pareille attention pour elle.
--Je crois que c’est Vallombreuse, répondit Chiquita, syllabe par
syllabe comme si elle écoutait un écho intérieur. Oui, Vallombreuse,
j’en suis sûre maintenant; le nom même du seigneur que ton ami le
capitaine Fracasse a blessé en duel. Il aurait mieux fait de le tuer. Ce
duc est très-méchant, quoiqu’il jette l’or à poignées comme un semeur le
grain. Tu le hais, n’est-ce pas? et tu serais bien contente si tu
parvenais à lui échapper.
--Oh! oui; mais c’est impossible, dit la jeune comédienne; un fossé
profond entoure le château, le pont-levis est ramené. Toute évasion est
impraticable.
--Chiquita se rit des grilles, des serrures, des murailles et des
douves; Chiquita peut sortir à son gré de la prison la mieux close et
s’envoler dans la lune aux yeux du geôlier ébahi. Si elle veut, avant
que le soleil se lève, le Capitaine saura où est cachée celle qu’il
cherche.»
Isabelle craignait, en entendant ces phrases incohérentes, que la folie
n’eût troublé le faible cerveau de Chiquita; mais la physionomie de
l’enfant était si parfaitement calme, ses yeux avaient un regard si
lucide, et le son de sa voix un tel accent de conviction, que cette
supposition n’était pas admissible; cette étrange créature possédait
certainement une partie du pouvoir presque magique qu’elle s’attribuait.
Comme pour convaincre Isabelle qu’elle ne se vantait point, elle lui
dit: «Je vais sortir d’ici tout à l’heure; laisse-moi réfléchir un
instant pour trouver le moyen; ne parle pas, retiens ta respiration; le
moindre bruit me distrait; il faut que j’entende l’Esprit.»
Chiquita pencha la tête, mit la main sur ses yeux afin de s’isoler,
resta quelques minutes dans une immobilité morte, puis elle releva le
front, ouvrit la fenêtre, monta sur l’appui et plongea dans l’obscurité
un regard d’une intensité profonde. Au bas de la muraille clapotait
l’eau sombre du fossé poussée par la bise nocturne.
«Va-t-elle, en effet, prendre son vol comme une chauve-souris?» se
disait la jeune actrice qui suivait d’un œil attentif tous les
mouvements de Chiquita.
En face de la fenêtre, de l’autre côté de la douve, se dressait un grand
arbre plusieurs fois centenaire, dont les maîtresses branches
s’étendaient presque horizontalement moitié sur la terre, moitié sur
l’eau du fossé; mais il s’en fallait de huit ou dix pieds que
l’extrémité du plus long branchage atteignît la muraille. C’était sur
cet arbre qu’était basé le projet d’évasion de Chiquita. Elle rentra
dans la chambre, elle tira d’une de ses poches une cordelette de crin,
très-fine, très-serrée, mesurant de sept à huit brasses, la déroula
méthodiquement sur le parquet; tira de son autre poche une sorte
d’hameçon de fer qu’elle accrocha à la corde; puis elle s’approcha de la
fenêtre et lança le crochet dans les branches de l’arbre. La première
fois l’ongle de fer ne mordit pas et retomba avec la corde en sonnant
sur les pierres du mur. A la seconde tentative, la griffe de l’hameçon
piqua l’écorce et Chiquita tira la corde à elle, en priant Isabelle de
s’y suspendre de tout son poids. La branche accrochée céda autant que la
flexibilité du tronc le permettait, et se rapprocha de la croisée de
cinq ou six pieds. Alors Chiquita fixa la cordelette après la serrurerie
du balcon par un nœud qui ne pouvait glisser et, soulevant son corps
frêle avec une agilité singulière, elle se pendit des mains au cordage,
et par des déplacements de poignets eut bientôt gagné la branche qu’elle
enfourcha dès qu’elle la sentit solide.
«Défais maintenant le nœud de la corde que je la retire à moi, dit-elle
à la prisonnière d’une voix basse mais distincte, à moins que tu n’aies
envie de me suivre, mais la peur te serrerait le col, et le vertige te
tirerait par les pieds pour te faire tomber dans l’eau. Adieu! je vais à
Paris et je serai bientôt de retour. On marche vite au clair de lune.»
Isabelle obéit, et l’arbre n’étant plus maintenu, reprit sa position
ordinaire, reportant Chiquita à l’autre bord du fossé. En moins d’une
minute, s’aidant des genoux et des mains, elle se trouva au bas du
tronc, sur la terre ferme, et bientôt la captive la vit s’éloigner d’un
pas rapide et se perdre dans les ombres bleuâtres de la nuit.
Tout ce qui venait de se passer semblait un rêve à Isabelle. En proie à
une sorte de stupeur, elle n’avait pas encore refermé la fenêtre, et
elle regardait l’arbre immobile qui dessinait en face d’elle les
linéaments noirs de son squelette sur le gris laiteux d’un nuage pénétré
d’une lumière diffuse par le disque de l’astre qu’il cachait à demi.
Elle frémissait en voyant combien était frêle à son extrémité la branche
à laquelle n’avait pas craint de se confier la courageuse et légère
Chiquita. Elle s’attendrissait à l’idée de l’attachement que lui
montrait ce pauvre être misérable et sauvage dont les yeux étaient si
beaux, si lumineux et si passionnés, yeux de femme dans un visage
d’enfant, et qui montrait tant de reconnaissance pour un chétif cadeau.
Comme la fraîcheur la saisissait et faisait s’entre-choquer avec une
crépitation fébrile ses petites dents de perles, elle referma la
croisée, rabattit les rideaux et s’arrangea dans un fauteuil, au coin du
feu, les pieds sur les boules de cuivre des chenets.
Elle était à peine assise, que le majordome entra suivi des deux mêmes
valets qui portaient une petite table couverte d’une riche nappe à
frange ouvragée, où était servi un souper non moins fin et délicat que
le dîner. Quelques minutes plus tôt, l’entrée de ces laquais eût déjoué
l’évasion de Chiquita. Isabelle, tout agitée encore de cette scène
émouvante, ne toucha point aux mets placés devant elle, et fit signe
qu’on les remportât. Mais le majordome fit placer près du lit un en-cas
de blancs-mangers et de massepains; il fit aussi déployer sur un
fauteuil une robe, des coiffes et un manteau de nuit tout garni de
dentelles et de la bonne faiseuse. D’énormes bûches furent jetées sur
les braises croulantes et l’on renouvela les bougies. Cela fait, le
majordome dit à Isabelle que si elle avait besoin d’une femme de chambre
qui l’accommodât, on allait lui en envoyer une.
La jeune comédienne ayant fait un geste de dénégation, le majordome s’en
alla, sur un salut le plus respectueux du monde.
Lorsque le majordome et les laquais furent retirés, Isabelle, ayant jeté
le manteau de nuit sur ses épaules, se coucha tout habillée sans se
mettre entre les draps, pour être promptement debout en cas d’alerte.
Elle sortit de son corsage le couteau de Chiquita, l’ouvrit, en tourna
la virole et le plaça près d’elle à portée de sa main. Ces précautions
prises, elle abaissa ses longues paupières avec la volonté de dormir,
mais le sommeil se faisait prier. Les événements de la journée avaient
agité les nerfs d’Isabelle, et les appréhensions de la nuit n’étaient
guère faites pour les calmer. D’ailleurs, ces châteaux anciens qu’on
n’habite plus ont, pendant les heures sombres, des physionomies
singulières; il semble qu’on y dérange quelqu’un, et qu’un hôte
invisible se retire à votre approche par quelque couloir secret caché
dans les murs. Toutes sortes de petits bruits inexplicables s’y
produisent inopinément. Un meuble craque, l’horloge de la mort frappe
ses coups secs contre la boiserie, un rat passe derrière la tenture, une
bûche piquée des vers éclate dans le feu comme un marron d’artifice et
vous réveille avec transes au moment même où vous alliez vous assoupir.
C’est ce qui arrivait à la jeune prisonnière; elle se dressait, ouvrait
des yeux effarés, promenait ses regards autour de la chambre, et, n’y
voyant rien que d’ordinaire, elle reposait sa tête sur l’oreiller. Le
somme finit cependant par l’envahir, de manière à la séparer du monde
réel dont les rumeurs ne lui parvenaient plus. Vallombreuse, s’il eût
été là, aurait eu beau jeu pour ses entreprises téméraires et galantes;
car la fatigue avait vaincu la pudeur. Heureusement pour Isabelle, le
jeune duc n’était point encore arrivé au château. Ne se souciait-il déjà
plus de sa proie la tenant désormais dans son aire, et la possibilité de
satisfaire son caprice l’avait-il éteint? Nullement; la volonté était
plus tenace chez ce beau et méchant duc, surtout la volonté de mal
faire; car il éprouvait, en dehors de la volupté, un certain plaisir
pervers à se jouer de toute loi divine et humaine; mais, pour détourner
les soupçons, le jour même de l’enlèvement, il s’était montré à
Saint-Germain, avait fait sa cour au roi, suivi la chasse, et, sans
affectation, parlé à plusieurs personnes. Le soir, il avait joué et
perdu ostensiblement des sommes qui eussent été importantes pour
quelqu’un de moins riche. Il avait paru de charmante humeur, surtout
depuis qu’un affidé venu à franc étrier s’était incliné en lui remettant
un pli. Ce besoin d’établir, en cas de recherches, un incontestable
alibi, avait sauvegardé cette nuit-là la pudicité d’Isabelle.
Après un sommeil traversé de rêves bizarres où tantôt elle voyait
Chiquita courir en agitant ses bras comme des ailes devant le capitaine
Fracasse à cheval, tantôt le duc de Vallombreuse avec des yeux
flamboyants pleins de haine et d’amour, Isabelle s’éveilla et fut
surprise du temps qu’elle avait dormi. Les bougies avaient brûlé
jusqu’aux bobèches, les bûches s’étaient consumées, et un gai rayon de
soleil pénétrant par l’interstice des rideaux s’émancipait jusqu’à jouer
sur son lit encore qu’il n’eût pas été présenté. Ce fut pour la jeune
femme un grand soulagement que le retour de la lumière. Sa position,
sans doute, n’en valait guère mieux; mais le danger n’était plus grossi
de ces terreurs fantastiques que la nuit et l’inconnu apportent aux
esprits les plus fermes. Pourtant sa joie ne fut pas de longue durée,
car un grincement de chaînes se fit entendre; le pont-levis s’abaissa:
le roulement d’un carrosse mené d’un grand train retentit sur le plateau
du tablier, gronda sous la voûte comme un tonnerre sourd et s’éteignit
dans la cour intérieure.
Qui pouvait entrer de cette façon altière et magistrale si ce n’est le
seigneur du lieu, le duc de Vallombreuse lui-même? Isabelle sentit à ce
mouvement qui avertit la colombe de la présence du vautour, bien qu’elle
ne le voie pas encore, que c’était bien l’ennemi et non un autre. Ses
belles joues en devinrent pâles comme cire vierge, et son pauvre petit
cœur se mit à battre la chamade dans la forteresse de son corsage
quoiqu’il n’eût aucune envie de se rendre. Mais bientôt faisant effort
sur elle-même, cette courageuse fille rappela ses esprits et se prépara
pour la défense. «Pourvu, se disait-elle, que Chiquita arrive à temps et
m’amène du secours!» et ses yeux involontairement se tournaient vers le
médaillon placé au-dessus de la cheminée: «O toi, qui as l’air si noble
et si bon, protége-moi contre l’insolence et la perversité de ta race.
Ne permets pas que ces lieux où rayonne ton image soient témoins de mon
déshonneur!»
Au bout d’une heure que le jeune duc employa à réparer le désordre
qu’apporte toujours dans une toilette un voyage rapide, le majordome
entra cérémonieusement chez Isabelle et lui demanda si elle pouvait
recevoir monsieur le duc de Vallombreuse.
«Je suis prisonnière, répondit la jeune femme avec beaucoup de dignité;
ma réponse n’est pas plus libre que ma personne, et cette demande, qui
serait polie en situation ordinaire, n’est que dérisoire en l’état où je
suis. Je n’ai aucun moyen d’empêcher monsieur le duc d’entrer dans cette
chambre d’où je ne puis sortir. Sa visite, je ne l’accepte point; je la
subis. C’est un cas de force majeure. Qu’il vienne s’il lui plaît de
venir, à cette heure ou à une autre: ce m’est tout un. Allez lui redire
mes paroles.»
Le majordome s’inclina, se retira à reculons vers la porte, car les
plus grands égards lui avaient été recommandés à l’endroit d’Isabelle,
et disparut pour aller dire à son maître que «mademoiselle» consentait à
le recevoir.