De la conversation confuse des buveurs, Isabelle ne démêlait que

quelques mots dont le sens lui échappait le plus souvent; car c’étaient

des vocables de tripot, de cabaret et de salle d’armes, quelquefois même

de hideux termes d’argot empruntés au dictionnaire de la cour des

Miracles, où se parlent les langues d’Égypte et de Bohême; elle n’y

trouvait rien qui l’éclairât sur le sort qu’on lui réservait, et un peu

saisie par le froid, elle allait se retirer lorsque Malartic donna sur

la table, pour obtenir le silence, un épouvantable coup de poing qui fit

chanceler les bouteilles comme si elles eussent été ivres, et cliqueter

les verres les uns contre les autres avec une sonnerie cristalline

donnant en musique _ut_, _mi_, _sol_, _si_. Les buveurs, quelque abrutis

qu’ils fussent, en sautèrent d’un demi-pied en l’air sur leur banc, et

toutes les trognes se tournèrent instantanément vers Malartic.

Profitant de cette trêve dans le vacarme de l’orgie, Malartic se leva et

dit, en élevant son verre dont il fit briller le vin à la lumière comme

un chaton de bague: «Amis, écoutez cette chanson que j’ai faite, car je

m’aide de la lyre aussi bien que de l’épée, une chanson bachique comme

il convient à un bon ivrogne. Les poissons, qui boivent de l’eau, sont

muets; s’ils buvaient du vin, ils chanteraient. Donc, montrons que nous

sommes des humains par une beuverie mélodieuse.

--La chanson! la chanson! crièrent Bringuenarilles, la Râpée, Tordgueule

et Piedgris,» incapables de suivre cette dialectique subtile.

Malartic se nettoya le gosier par quelques vigoureux hum! hum! et, avec

toutes les manières d’un chanteur appelé dans la chambre du roi, il

entonna d’une voix qui, bien qu’un peu rauque, ne manquait pas de

justesse, les couplets suivants:

A Bacchus, biberon insigne,

Crions: «Masse!» et chantons en chœur:

Vive le pur sang de la vigne

Qui sort des grappes qu’on trépigne!

Vive ce rubis en liqueur!

Nous autres prêtres de la treille,

Du vin nous portons les couleurs.

Notre fard est dans la bouteille

Qui nous fait la trogne vermeille

Et sur le nez nous met des fleurs.

Honte à qui d’eau claire se mouille

Au lieu de boire du vin frais!

Devant les brocs qu’il s’agenouille!

Ou soit mué d’homme en grenouille

Et barbote dans les marais!

La chanson fut accueillie par des cris de joie, et Tordgueule, qui se

piquait de poésie, ne craignit point de proclamer Malartic l’émule de

Saint-Amand, avis qui prouvait combien l’ivresse faussait la judiciaire

du compagnon. On décréta un rouge-bord en l’honneur du chansonnier, et

quand les verres furent vidés, chacun fit rubis sur l’ongle pour montrer

qu’il avait bu consciencieusement sa rasade. Ce coup acheva les plus

faibles de la bande; la Râpée glissa sous la table, où il fit matelas à

Bringuenarilles. Piedgris et Tordgueule, plus robustes, laissèrent

seulement choir leurs têtes en avant et s’endormirent ayant pour

oreiller leurs bras croisés. Quant à Malartic, il se tenait droit dans

sa chaise le gobelet au poing, les yeux écarquillés et le nez enluminé

d’un rouge si vif qu’il semblait jeter des étincelles comme un fer tiré

de la forge; il répétait machinalement avec l’hébétude solennelle de

l’ivresse contenue, sans que personne fît chorus:

A Bacchus, biberon insigne,

Crions: «Masse!» et chantons en chœur...

Dégoûtée de ce spectacle, Isabelle quitta la fente du volet et

poursuivit ses investigations, qui l’amenèrent bientôt sous la voûte où

pendaient avec leur contre-poids les chaînes du pont-levis ramené vers

le château. Il n’y avait aucun espoir de mettre en branle cette lourde

machine, et, comme il fallait abattre le pont pour sortir, la place

n’ayant pas d’autre issue, la captive dut renoncer à tout projet

d’évasion. Elle alla reprendre sa lampe où elle l’avait laissée dans la

galerie des portraits, qu’elle parcourut cette fois avec moins de

terreur, car elle savait maintenant l’objet de son épouvante, et la peur

est faite d’inconnu. Elle traversa rapidement la bibliothèque, la salle

d’honneur et toutes les pièces qu’elle avait explorées avec une

précaution anxieuse. Les armures dont elle s’était si fort effrayée lui

parurent presque risibles, et d’un pas délibéré elle monta l’escalier

descendu tout à l’heure en retenant son souffle et sur la pointe du

pied, de peur d’éveiller le moindre écho assoupi dans la cage sonore.

Mais quel ne fut pas son effroi lorsque du seuil de sa chambre elle

aperçut une figure étrange assise au coin de sa cheminée! Ce n’était pas

un fantôme assurément, car la lumière des bougies et le reflet du foyer

l’éclairaient d’une façon trop nette pour qu’on pût s’y méprendre;

c’était bien un corps grêle et délicat, il est vrai, mais très-vivant

ainsi que l’attestaient deux grands yeux noirs d’un éclat sauvage, et

n’ayant nullement le regard atone des spectres, qui se fixaient sur

Isabelle, encadrée dans le chambranle de la porte, avec une tranquillité

fascinante. De grands cheveux bruns rejetés en arrière permettaient de

voir en tous ses détails une figure d’une teinte olivâtre, aux traits

finement sculptés avec une maigreur juvénile et vivace, et dont la

bouche entr’ouverte découvrait une denture d’une blancheur éclatante.

Les mains tannées au grand air, mais de forme mignonne, se croisaient

sur la poitrine montrant des ongles plus pâles que les doigts. Les pieds

nus n’atteignaient pas la terre, les jambes étant trop courtes pour

arriver du fauteuil au parquet. Par l’interstice d’une grossière

chemise de toile brillaient vaguement quelques grains d’un collier en

perles.

A ce détail du collier, on a sans doute reconnu Chiquita. C’était elle

en effet, non pas sous son costume de fille, mais encore travestie en

garçon, déguisement qu’elle avait pris pour jouer le conducteur du faux

aveugle. Cet habit, composé d’une chemise et de larges braies, ne lui

seyait point mal; car elle avait cet âge où le sexe est douteux entre la

fillette et le jouvenceau.

Dès qu’elle eut reconnu la bizarre créature, Isabelle se remit de

l’émotion que lui avait fait éprouver cette apparition inattendue.

Chiquita n’était pas par elle-même bien redoutable, et d’ailleurs elle

semblait professer, à l’endroit de la jeune comédienne, une sorte de

reconnaissance désordonnée et fantasque qu’elle avait prouvée à sa

manière dans une première rencontre.

Chiquita, tout en regardant Isabelle, murmurait à demi-voix cette espèce

de chanson en prose qu’elle avait fredonnée avec un accent de folie, le

corps engagé dans l’œil-de-bœuf, lors de la première tentative

d’enlèvement aux _Armes de France_: «Chiquita danse sur la pointe des

grilles, Chiquita passe par le trou des serrures.»

«As-tu toujours le couteau, dit cette singulière créature à Isabelle

lorsqu’elle se fut approchée de la cheminée, le couteau à trois raies

rouges?

--Oui, Chiquita, répondit la jeune femme, je le porte là, entre ma

chemisette et mon corsage. Mais pourquoi cette question? ma vie est-elle

donc en péril?

--Un couteau, dit la petite dont les yeux brillèrent d’un éclat féroce,

un couteau est un ami fidèle; il ne trahit pas son maître, si son maître

le fait boire; car le couteau a soif.

--Tu me fais peur, mauvaise enfant, reprit Isabelle que troublaient ces

paroles sinistrement extravagantes, mais qui, dans la position où elle

se trouvait, pouvaient renfermer un avertissement profitable.

--Aiguise la pointe au marbre de la cheminée, continua Chiquita, repasse

la lame sur le cuir de ta chaussure.

--Pourquoi me dis-tu tout cela? fit la comédienne toute pâle.

--Pour rien; qui veut se défendre prépare ses armes, voilà tout.»

Ces phrases bizarres et farouches inquiétaient Isabelle, et cependant,

d’un autre côté, la présence de Chiquita dans sa chambre la rassurait.

La petite semblait lui porter une sorte d’affection qui, pour être basée

sur un motif futile, n’en était pas moins réelle. «Je ne te couperai

jamais le col,» avait dit Chiquita; et, dans ses idées sauvages, c’était

une solennelle promesse, un pacte d’alliance auquel elle ne devait pas

manquer. Isabelle était la seule créature humaine qui, après Agostin,

lui eût témoigné de la sympathie. Elle tenait d’elle le premier bijou

dont se fût parée sa coquetterie enfantine, et, trop jeune encore pour

être jalouse, elle admirait naïvement la beauté de la jeune comédienne.

Ce doux visage exerçait une séduction sur elle, qui n’avait vu

jusqu’alors que des mines hagardes et féroces exprimant des pensées de

rapine, de révolte et de meurtre.

«Comment se fait-il que tu sois ici, lui dit Isabelle après un moment de

silence? As-tu pour charge de me garder?

--Non, répondit Chiquita; je suis venue toute seule où la lumière et le

feu m’ont guidée. Cela m’ennuyait de rester dans un coin pendant que ces

hommes buvaient bouteille sur bouteille. Je suis si petite, si jeune et

si maigre, qu’on ne fait pas plus attention à moi qu’à un chat qui dort

sous la table. Au plus fort du tapage, je me suis esquivée. L’odeur du

vin et des viandes me répugne, habituée que je suis au parfum des

bruyères et à la senteur résineuse des pins.

--Et tu n’as pas eu peur à errer sans chandelle, à travers ces longs

couloirs obscurs, ces grandes chambres pleines de ténèbres?

--Chiquita ne connaît pas la peur; ses yeux voient dans l’ombre, ses

pieds y marchent sans trébucher. Si elle rencontre une chouette, la

chouette ferme ses prunelles; la chauve-souris ploie ses membranes quand

elle approche. Le fantôme se range pour la laisser passer ou retourne en

arrière. La Nuit est sa camarade et ne lui cache aucun de ses mystères.

Chiquita sait le nid du hibou, la cachette du voleur, la fosse de

l’assassiné, l’endroit que hante le spectre; mais elle ne l’a jamais dit

au Jour.»

En prononçant ces paroles étranges, les yeux de Chiquita brillaient d’un

éclat surnaturel. On devinait que son esprit, exalté par la solitude, se

croyait une espèce de pouvoir magique. Les scènes de brigandage et de

meurtre auxquelles son enfance s’était mêlée avaient dû agir fortement

sur son imagination ardente, inculte et fébrile. Sa conviction agissait

sur Isabelle qui la regardait avec une appréhension superstitieuse.

«J’aime mieux, continua la petite, rester là, près du feu, à côté de

toi. Tu es belle, et cela me plaît de te voir; tu ressembles à la bonne

Vierge que j’ai vue briller sur l’autel; mais de loin seulement, car on

me chassait de l’église avec les chiens, sous prétexte que j’étais mal

peignée et que mon jupon jaune-serin aurait fait rire les fidèles. Comme

ta main est blanche! la mienne posée dessus a l’air d’une patte de

singe. Tes cheveux sont fins comme de la soie; ma tignasse se hérisse

comme une broussaille. Oh! je suis bien laide, n’est-ce pas?

--Non, chère petite, répondit Isabelle que cette admiration naïve

touchait malgré elle, tu as ta beauté aussi; il ne te manque que d’être

un peu accommodée pour valoir les plus jolies filles.

--Tu crois? pour être brave, je volerai de beaux habits, et alors

Agostin m’aimera.»

Cette idée illumina d’une lueur rose le visage fauve de l’enfant, et,

pendant quelques minutes, elle demeura comme perdue dans une rêverie

délicieuse et profonde.

«Sais-tu où nous sommes? reprit Isabelle, lorsque Chiquita releva ses

paupières frangées de longs cils noirs qu’elle avait tenues un instant

abaissées.

--Dans un château appartenant au seigneur qui a tant d’argent, et qui

voulait déjà te faire enlever à Poitiers. Je n’avais qu’à tirer le

verrou, c’était fait. Mais tu m’avais donné le collier de perles, et je

ne voulais pas te causer de la peine.

--Pourtant, cette fois, tu as aidé à m’emporter, dit Isabelle; tu ne

m’aimes donc plus, que tu me livres à mes ennemis?

--Agostin avait commandé; il fallait obéir. D’ailleurs un autre aurait

fait le conducteur de l’aveugle, et je ne serais pas entrée au château

avec toi. Ici, je puis te servir peut-être à quelque chose. Je suis

courageuse, agile et forte, quoique petite, et je ne veux pas qu’on te

fasse mal.

--Est-ce bien loin de Paris, ce château où l’on me tient prisonnière?

dit la jeune femme en attirant Chiquita entre ses genoux; en as-tu

entendu prononcer le nom par quelqu’un de ces hommes?

--Oui, Tordgueule a dit que l’endroit se nommait... comment donc déjà?

fit la petite, en se grattant la tête d’un air d’embarras.

--Tâche de t’en souvenir, mon enfant, dit Isabelle en flattant de la

main les joues brunes de Chiquita, qui rougit de plaisir à cette

caresse, car jamais personne n’avait eu pareille attention pour elle.

--Je crois que c’est Vallombreuse, répondit Chiquita, syllabe par

syllabe comme si elle écoutait un écho intérieur. Oui, Vallombreuse,

j’en suis sûre maintenant; le nom même du seigneur que ton ami le

capitaine Fracasse a blessé en duel. Il aurait mieux fait de le tuer. Ce

duc est très-méchant, quoiqu’il jette l’or à poignées comme un semeur le

grain. Tu le hais, n’est-ce pas? et tu serais bien contente si tu

parvenais à lui échapper.

--Oh! oui; mais c’est impossible, dit la jeune comédienne; un fossé

profond entoure le château, le pont-levis est ramené. Toute évasion est

impraticable.

--Chiquita se rit des grilles, des serrures, des murailles et des

douves; Chiquita peut sortir à son gré de la prison la mieux close et

s’envoler dans la lune aux yeux du geôlier ébahi. Si elle veut, avant

que le soleil se lève, le Capitaine saura où est cachée celle qu’il

cherche.»

Isabelle craignait, en entendant ces phrases incohérentes, que la folie

n’eût troublé le faible cerveau de Chiquita; mais la physionomie de

l’enfant était si parfaitement calme, ses yeux avaient un regard si

lucide, et le son de sa voix un tel accent de conviction, que cette

supposition n’était pas admissible; cette étrange créature possédait

certainement une partie du pouvoir presque magique qu’elle s’attribuait.

Comme pour convaincre Isabelle qu’elle ne se vantait point, elle lui

dit: «Je vais sortir d’ici tout à l’heure; laisse-moi réfléchir un

instant pour trouver le moyen; ne parle pas, retiens ta respiration; le

moindre bruit me distrait; il faut que j’entende l’Esprit.»

Chiquita pencha la tête, mit la main sur ses yeux afin de s’isoler,

resta quelques minutes dans une immobilité morte, puis elle releva le

front, ouvrit la fenêtre, monta sur l’appui et plongea dans l’obscurité

un regard d’une intensité profonde. Au bas de la muraille clapotait

l’eau sombre du fossé poussée par la bise nocturne.

«Va-t-elle, en effet, prendre son vol comme une chauve-souris?» se

disait la jeune actrice qui suivait d’un œil attentif tous les

mouvements de Chiquita.

En face de la fenêtre, de l’autre côté de la douve, se dressait un grand

arbre plusieurs fois centenaire, dont les maîtresses branches

s’étendaient presque horizontalement moitié sur la terre, moitié sur

l’eau du fossé; mais il s’en fallait de huit ou dix pieds que

l’extrémité du plus long branchage atteignît la muraille. C’était sur

cet arbre qu’était basé le projet d’évasion de Chiquita. Elle rentra

dans la chambre, elle tira d’une de ses poches une cordelette de crin,

très-fine, très-serrée, mesurant de sept à huit brasses, la déroula

méthodiquement sur le parquet; tira de son autre poche une sorte

d’hameçon de fer qu’elle accrocha à la corde; puis elle s’approcha de la

fenêtre et lança le crochet dans les branches de l’arbre. La première

fois l’ongle de fer ne mordit pas et retomba avec la corde en sonnant

sur les pierres du mur. A la seconde tentative, la griffe de l’hameçon

piqua l’écorce et Chiquita tira la corde à elle, en priant Isabelle de

s’y suspendre de tout son poids. La branche accrochée céda autant que la

flexibilité du tronc le permettait, et se rapprocha de la croisée de

cinq ou six pieds. Alors Chiquita fixa la cordelette après la serrurerie

du balcon par un nœud qui ne pouvait glisser et, soulevant son corps

frêle avec une agilité singulière, elle se pendit des mains au cordage,

et par des déplacements de poignets eut bientôt gagné la branche qu’elle

enfourcha dès qu’elle la sentit solide.

«Défais maintenant le nœud de la corde que je la retire à moi, dit-elle

à la prisonnière d’une voix basse mais distincte, à moins que tu n’aies

envie de me suivre, mais la peur te serrerait le col, et le vertige te

tirerait par les pieds pour te faire tomber dans l’eau. Adieu! je vais à

Paris et je serai bientôt de retour. On marche vite au clair de lune.»

Isabelle obéit, et l’arbre n’étant plus maintenu, reprit sa position

ordinaire, reportant Chiquita à l’autre bord du fossé. En moins d’une

minute, s’aidant des genoux et des mains, elle se trouva au bas du

tronc, sur la terre ferme, et bientôt la captive la vit s’éloigner d’un

pas rapide et se perdre dans les ombres bleuâtres de la nuit.

Tout ce qui venait de se passer semblait un rêve à Isabelle. En proie à

une sorte de stupeur, elle n’avait pas encore refermé la fenêtre, et

elle regardait l’arbre immobile qui dessinait en face d’elle les

linéaments noirs de son squelette sur le gris laiteux d’un nuage pénétré

d’une lumière diffuse par le disque de l’astre qu’il cachait à demi.

Elle frémissait en voyant combien était frêle à son extrémité la branche

à laquelle n’avait pas craint de se confier la courageuse et légère

Chiquita. Elle s’attendrissait à l’idée de l’attachement que lui

montrait ce pauvre être misérable et sauvage dont les yeux étaient si

beaux, si lumineux et si passionnés, yeux de femme dans un visage

d’enfant, et qui montrait tant de reconnaissance pour un chétif cadeau.

Comme la fraîcheur la saisissait et faisait s’entre-choquer avec une

crépitation fébrile ses petites dents de perles, elle referma la

croisée, rabattit les rideaux et s’arrangea dans un fauteuil, au coin du

feu, les pieds sur les boules de cuivre des chenets.

Elle était à peine assise, que le majordome entra suivi des deux mêmes

valets qui portaient une petite table couverte d’une riche nappe à

frange ouvragée, où était servi un souper non moins fin et délicat que

le dîner. Quelques minutes plus tôt, l’entrée de ces laquais eût déjoué

l’évasion de Chiquita. Isabelle, tout agitée encore de cette scène

émouvante, ne toucha point aux mets placés devant elle, et fit signe

qu’on les remportât. Mais le majordome fit placer près du lit un en-cas

de blancs-mangers et de massepains; il fit aussi déployer sur un

fauteuil une robe, des coiffes et un manteau de nuit tout garni de

dentelles et de la bonne faiseuse. D’énormes bûches furent jetées sur

les braises croulantes et l’on renouvela les bougies. Cela fait, le

majordome dit à Isabelle que si elle avait besoin d’une femme de chambre

qui l’accommodât, on allait lui en envoyer une.

La jeune comédienne ayant fait un geste de dénégation, le majordome s’en

alla, sur un salut le plus respectueux du monde.

Lorsque le majordome et les laquais furent retirés, Isabelle, ayant jeté

le manteau de nuit sur ses épaules, se coucha tout habillée sans se

mettre entre les draps, pour être promptement debout en cas d’alerte.

Elle sortit de son corsage le couteau de Chiquita, l’ouvrit, en tourna

la virole et le plaça près d’elle à portée de sa main. Ces précautions

prises, elle abaissa ses longues paupières avec la volonté de dormir,

mais le sommeil se faisait prier. Les événements de la journée avaient

agité les nerfs d’Isabelle, et les appréhensions de la nuit n’étaient

guère faites pour les calmer. D’ailleurs, ces châteaux anciens qu’on

n’habite plus ont, pendant les heures sombres, des physionomies

singulières; il semble qu’on y dérange quelqu’un, et qu’un hôte

invisible se retire à votre approche par quelque couloir secret caché

dans les murs. Toutes sortes de petits bruits inexplicables s’y

produisent inopinément. Un meuble craque, l’horloge de la mort frappe

ses coups secs contre la boiserie, un rat passe derrière la tenture, une

bûche piquée des vers éclate dans le feu comme un marron d’artifice et

vous réveille avec transes au moment même où vous alliez vous assoupir.

C’est ce qui arrivait à la jeune prisonnière; elle se dressait, ouvrait

des yeux effarés, promenait ses regards autour de la chambre, et, n’y

voyant rien que d’ordinaire, elle reposait sa tête sur l’oreiller. Le

somme finit cependant par l’envahir, de manière à la séparer du monde

réel dont les rumeurs ne lui parvenaient plus. Vallombreuse, s’il eût

été là, aurait eu beau jeu pour ses entreprises téméraires et galantes;

car la fatigue avait vaincu la pudeur. Heureusement pour Isabelle, le

jeune duc n’était point encore arrivé au château. Ne se souciait-il déjà

plus de sa proie la tenant désormais dans son aire, et la possibilité de

satisfaire son caprice l’avait-il éteint? Nullement; la volonté était

plus tenace chez ce beau et méchant duc, surtout la volonté de mal

faire; car il éprouvait, en dehors de la volupté, un certain plaisir

pervers à se jouer de toute loi divine et humaine; mais, pour détourner

les soupçons, le jour même de l’enlèvement, il s’était montré à

Saint-Germain, avait fait sa cour au roi, suivi la chasse, et, sans

affectation, parlé à plusieurs personnes. Le soir, il avait joué et

perdu ostensiblement des sommes qui eussent été importantes pour

quelqu’un de moins riche. Il avait paru de charmante humeur, surtout

depuis qu’un affidé venu à franc étrier s’était incliné en lui remettant

un pli. Ce besoin d’établir, en cas de recherches, un incontestable

alibi, avait sauvegardé cette nuit-là la pudicité d’Isabelle.

Après un sommeil traversé de rêves bizarres où tantôt elle voyait

Chiquita courir en agitant ses bras comme des ailes devant le capitaine

Fracasse à cheval, tantôt le duc de Vallombreuse avec des yeux

flamboyants pleins de haine et d’amour, Isabelle s’éveilla et fut

surprise du temps qu’elle avait dormi. Les bougies avaient brûlé

jusqu’aux bobèches, les bûches s’étaient consumées, et un gai rayon de

soleil pénétrant par l’interstice des rideaux s’émancipait jusqu’à jouer

sur son lit encore qu’il n’eût pas été présenté. Ce fut pour la jeune

femme un grand soulagement que le retour de la lumière. Sa position,

sans doute, n’en valait guère mieux; mais le danger n’était plus grossi

de ces terreurs fantastiques que la nuit et l’inconnu apportent aux

esprits les plus fermes. Pourtant sa joie ne fut pas de longue durée,

car un grincement de chaînes se fit entendre; le pont-levis s’abaissa:

le roulement d’un carrosse mené d’un grand train retentit sur le plateau

du tablier, gronda sous la voûte comme un tonnerre sourd et s’éteignit

dans la cour intérieure.

Qui pouvait entrer de cette façon altière et magistrale si ce n’est le

seigneur du lieu, le duc de Vallombreuse lui-même? Isabelle sentit à ce

mouvement qui avertit la colombe de la présence du vautour, bien qu’elle

ne le voie pas encore, que c’était bien l’ennemi et non un autre. Ses

belles joues en devinrent pâles comme cire vierge, et son pauvre petit

cœur se mit à battre la chamade dans la forteresse de son corsage

quoiqu’il n’eût aucune envie de se rendre. Mais bientôt faisant effort

sur elle-même, cette courageuse fille rappela ses esprits et se prépara

pour la défense. «Pourvu, se disait-elle, que Chiquita arrive à temps et

m’amène du secours!» et ses yeux involontairement se tournaient vers le

médaillon placé au-dessus de la cheminée: «O toi, qui as l’air si noble

et si bon, protége-moi contre l’insolence et la perversité de ta race.

Ne permets pas que ces lieux où rayonne ton image soient témoins de mon

déshonneur!»

Au bout d’une heure que le jeune duc employa à réparer le désordre

qu’apporte toujours dans une toilette un voyage rapide, le majordome

entra cérémonieusement chez Isabelle et lui demanda si elle pouvait

recevoir monsieur le duc de Vallombreuse.

«Je suis prisonnière, répondit la jeune femme avec beaucoup de dignité;

ma réponse n’est pas plus libre que ma personne, et cette demande, qui

serait polie en situation ordinaire, n’est que dérisoire en l’état où je

suis. Je n’ai aucun moyen d’empêcher monsieur le duc d’entrer dans cette

chambre d’où je ne puis sortir. Sa visite, je ne l’accepte point; je la

subis. C’est un cas de force majeure. Qu’il vienne s’il lui plaît de

venir, à cette heure ou à une autre: ce m’est tout un. Allez lui redire

mes paroles.»

Le majordome s’inclina, se retira à reculons vers la porte, car les

plus grands égards lui avaient été recommandés à l’endroit d’Isabelle,

et disparut pour aller dire à son maître que «mademoiselle» consentait à

le recevoir.

Le capitaine Fracasse · 第 36 / 47 段