Voyant qu’elle n’en tirerait rien de plus, Isabelle n’adressa plus la

parole à son gardien. D’ailleurs, elle ne doutait pas que ce ne fût

Vallombreuse l’auteur du coup: la façon menaçante dont il lui avait

jeté, du seuil de la porte, ces mots: «Au revoir, mademoiselle,» lors de

la visite à la rue Dauphine, lui était restée en mémoire, et avec un

homme de cette trempe, si furieux en ses désirs, si âpre en ses

volontés, cette simple phrase ne présageait rien de bon. Cette

conviction redoublait les transes de la pauvre comédienne, qui

pâlissait, en songeant aux assauts qu’allait avoir à subir sa pudicité,

de la part de ce seigneur altier, plus blessé d’orgueil encore que

d’amour. Elle espérait que le courage de Sigognac lui viendrait en aide.

Mais cet ami fidèle et vaillant parviendrait-il à la découvrir

opportunément en la retraite absconse où ses ravisseurs la conduisaient?

«En tout cas, se dit-elle, si ce méchant duc me veut affronter, j’ai

dans ma gorge le couteau de Chiquita, et je sacrifierai ma vie à mon

honneur.» Cette résolution prise lui rendit un peu de tranquillité.

Le carrosse roulait du même train depuis deux heures, sans autre arrêt

que quelques minutes pour changer de chevaux à un relais disposé

d’avance. Comme les rideaux baissés empêchaient la vue, Isabelle ne

pouvait deviner dans quel sens on l’entraînait ainsi. Bien qu’elle ne

connût pas cette campagne, si elle eût eu la faculté de regarder au

dehors, elle se fût orientée quelque peu d’après le soleil; mais elle

était emportée obscurément vers l’inconnu.

En sonnant sur les poutres ferrées d’un pont-levis, les roues du

carrosse avertirent Isabelle qu’on était arrivé au terme de la course.

En effet, la voiture s’arrêta, la portière s’ouvrit et l’homme masqué

offrit la main à la jeune comédienne pour descendre.

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et vit une grande cour carrée

formée par quatre corps de logis en briques, dont le temps avait changé

la couleur vermeille en une teinte sombre assez lugubre. Des fenêtres

étroites et longues perçaient les façades intérieures, et derrière leurs

carreaux verdâtres on apercevait des volets clos, indiquant que les

chambres auxquelles elles donnaient du jour, étaient inhabitées depuis

longtemps. Un cadre de mousse sertissait chaque pavé de la cour, et vers

le pied des murailles quelques herbes avaient poussé. Au bas du perron

deux sphinx à l’égyptiaque allongeaient sur un socle leurs griffes

émoussées, et des plaques de cette lèpre jaune et grise qui s’attache à

la vieille pierre tigraient leurs croupes arrondies. Bien que frappé de

cette tristesse qu’imprime aux habitations l’absence du maître, le

château inconnu avait encore fort bon air et sentait sa seigneurie. Il

était désert, mais non abandonné et nul symptôme de ruine ne s’y faisait

remarquer. Le corps était intact, l’âme seule y manquait.

L’homme masqué remit Isabelle aux mains d’une sorte de laquais en livrée

grise. Ce laquais la conduisit, par un vaste escalier dont la rampe

très-ouvragée se tordait en ces enroulements et arabesques de serrurerie

de mode sous l’autre règne, à un appartement qui avait dû jadis sembler

le _nec plus ultra_ du luxe, et dont la richesse fanée valait bien les

élégances modernes. Des boiseries de vieux chêne recouvraient les

murailles de la première chambre, figurant des architectures avec des

pilastres, des corniches et des cadres en feuillages sculptés remplis

par des verdures de Flandre. Dans la seconde, également boisée de chêne,

mais d’une ornementation plus recherchée et rehaussée de quelque dorure,

des peintures remplaçaient les tapisseries et représentaient des

allégories dont le sens eût été assez difficile à découvrir sous les

fumées du temps et les couches de vernis jaune; les noirs avaient

repoussé, et seules les portions claires se distinguaient encore. Ces

figures de divinités, de nymphes et de héros, se dégageant à demi de

l’ombre et n’étant saisissables que par leur côté lumineux, produisaient

un effet singulier et qui, le soir, aux clartés douteuses d’une lampe,

pouvait devenir effrayant. Le lit occupait une alcôve profonde et se

drapait d’un couvre-pied en tapisserie au petit point, rayé de bandes de

velours; le tout fort magnifique, mais amorti de ton. Quelques fils d’or

et d’argent brillaient parmi les soies et les laines passées, et des

écrasements bleuâtres miroitaient la nuance autrefois rouge de l’étoffe.

Une toilette admirablement sculptée inclinait un miroir de Venise qui

fit voir à Isabelle la pâleur et l’altération de ses traits. Un grand

feu, montrant que la jeune comédienne était attendue, brûlait dans la

cheminée, vaste monument supporté par des Hermès à gaînes et tout chargé

de volutes, consoles, guirlandes et ornements d’une richesse un peu

lourde, au milieu desquels était enchâssé un portrait d’homme dont

l’expression frappa beaucoup Isabelle. Cette figure ne lui était pas

inconnue; il lui semblait se la rappeler comme au réveil une de ces

formes aperçues en rêve et qui, ne s’évanouissant pas avec le songe,

vous suivent longtemps dans la vie. C’était une tête pâle aux yeux

noirs, aux lèvres vermeilles, aux cheveux bruns, accusant une

quarantaine d’années et d’une fierté pleine de noblesse. Une cuirasse

d’acier bruni, rayée de rubans d’or niellés et traversée d’une écharpe

blanche, recouvrait la poitrine. Malgré les préoccupations et les

terreurs bien légitimes que lui inspirait sa situation, Isabelle ne

pouvait s’empêcher de regarder ce portrait et d’y reporter ses yeux

comme fascinée. Il y avait dans cette figure quelque ressemblance avec

celle de Vallombreuse; mais l’expression en était si différente que ce

rapport disparaissait bientôt.

Elle était dans cette rêverie quand le laquais en livrée grise qui

s’était éloigné quelques instants revint avec deux valets portant une

petite table à un couvert, et dit à la captive: «Mademoiselle est

servie.» Un des valets avança silencieusement un fauteuil, l’autre

découvrit une soupière en vieille argenterie massive, et il s’en éleva

un tourbillon de fumée odorante annonçant un bouillon plein de

succulence.

Isabelle, en dépit du chagrin que lui causait son aventure, se sentait

une faim qu’elle se reprochait, comme si jamais la nature perdait ses

droits; mais l’idée que ces mets renfermaient peut-être quelque

narcotique qui la livrerait sans défense aux entreprises l’arrêta, et

elle repoussa l’assiette où déjà elle avait plongé sa cuiller.

Le laquais en livrée grise parut deviner cette appréhension, et il fit

devant Isabelle l’essai du vin, de l’eau et de tous les mets placés sur

la table. La prisonnière, un peu rassurée, but une gorgée de bouillon,

mangea une bouchée de pain, suça l’aile d’un poulet et, ce léger repas

achevé, comme les émotions de la journée lui avaient donné un mouvement

de fièvre, elle approcha son fauteuil du feu et resta ainsi quelque

temps, le coude sur le bras de son siége, le menton dans la main, et

l’esprit perdu en une vague et douloureuse rêverie.

Elle se leva ensuite et s’approcha de la fenêtre pour voir quel horizon

l’on en découvrait. Il n’y avait aucune grille ou barreau, ni rien qui

rappelât une prison. Mais en se penchant elle vit, au pied de la

muraille, l’eau stagnante et verdie d’un fossé profond qui entourait le

château. Le pont-levis sur lequel avait passé le carrosse était ramené,

et à moins de franchir le fossé à la nage, tout moyen de communication

avec l’extérieur était impossible. Encore eût-il été bien difficile de

remonter à pic le revêtement en pierre de la douve. Quant à l’horizon,

une sorte de boulevard, formé d’arbres séculaires plantés autour du

manoir l’interceptait complétement. Des fenêtres on n’apercevait que

leurs branches entrelacées qui, même dépouillées de feuilles,

obstruaient la perspective. Il fallait renoncer à tout espoir de fuite

ou de délivrance, et attendre l’événement avec cette inquiétude nerveuse

pire peut-être que la catastrophe la plus terrible.

Aussi la pauvre Isabelle tressaillait-elle au plus léger bruit. Le

murmure de l’eau, un soupir du vent, un craquement de la boiserie, une

crépitation du feu lui faisaient perler dans le dos des sueurs froides.

A chaque instant elle s’attendait à ce qu’une porte s’ouvrît, à ce qu’un

panneau se déplaçât, trahissant un corridor secret, et que de ce cadre

sombre il sortît _quelqu’un_, homme ou fantôme. Peut-être même le

spectre l’eût-il moins effrayée. Avec le crépuscule qui allait

s’assombrissant ses terreurs augmentaient; un grand laquais entra

apportant un flambeau chargé de bougies, elle faillit s’évanouir.

Tandis qu’Isabelle tremblait de frayeur dans son appartement solitaire,

ses ravisseurs, en une salle basse, faisaient carousse et chère lie, car

ils devaient rester au château comme une sorte de garnison, en cas

d’attaque de la part de Sigognac. Ils buvaient tous comme des éponges,

mais un d’eux surtout déployait une remarquable puissance

d’ingurgitation. C’était l’homme qui avait emporté Isabelle en travers

de son cheval, et comme il avait déposé son masque, il était loisible à

chacun de contempler sa face blême comme un fromage où flambait un nez

chauffé au rouge. A ce nez couleur de guigne, on a reconnu Malartic,

l’ami de Lampourde.

XVI.

VALLOMBREUSE.

Isabelle, restée seule dans cette chambre inconnue où le péril pouvait

surgir d’un moment à l’autre sous une forme mystérieuse, se sentait le

cœur oppressé d’une inexprimable angoisse, quoique sa vie errante l’eût

rendue plus courageuse que ne le sont ordinairement les femmes. Le lieu

n’avait pourtant rien de sinistre dans son luxe ancien mais bien

conservé. Les flammes dansaient joyeusement sur les énormes bûches du

foyer; les bougies jetaient une clarté vive qui, pénétrant jusqu’aux

moindres recoins, en chassait avec l’ombre les chimères de la peur. Une

douce chaleur y régnait, et tout y conviait aux nonchalances du

bien-être. Les peintures des panneaux recevaient trop de lumière pour

prendre des aspects fantastiques, et, dans son cadre d’ornementations

au-dessus de la cheminée, le portrait d’homme remarqué par Isabelle

n’avait pas ce regard fixe et qui cependant semble vous suivre, si

effrayant chez certains portraits. Il paraissait plutôt sourire avec une

bonté tranquille et protectrice, comme une image de saint qu’on peut

invoquer à l’heure du danger. Tout cet ensemble de choses calmes,

rassurantes, hospitalières ne détendait point les nerfs d’Isabelle,

frémissants comme les cordes d’une guitare qu’on vient de pincer; ses

yeux erraient autour d’elle, inquiets et furtifs, voulant voir et

craignant de voir, et ses sens surexcités démêlaient avec terreur, au

milieu du profond repos de la nuit, ces bruits imperceptibles qui sont

la voix du silence. Dieu sait les significations formidables qu’elle

leur attribuait! Bientôt son malaise devint si fort qu’elle se résolut à

quitter cette chambre si éclairée, si chaude et si commode, pour

s’aventurer par les corridors du château, au risque de quelque rencontre

fantastique, à la recherche de quelque issue oubliée ou de quelque lieu

de refuge. Après s’être assurée que les portes de sa chambre n’étaient

point fermées à double tour, elle prit sur le guéridon la lampe que le

laquais y avait laissée pour la nuit, et l’abritant de sa main elle se

mit en marche.

D’abord elle rencontra l’escalier à la rampe de serrurerie compliquée

qu’elle avait monté sous l’escorte du domestique; elle le descendit,

pensant avec raison qu’aucune sortie favorable à son évasion ne se

pouvait trouver au premier étage. Au bas de l’escalier, sous le

vestibule, elle aperçut une grande porte à deux battants dont elle

tourna le bouton, et qui s’ouvrit devant elle avec un craquement de bois

et un grincement de gonds dont le bruit lui parut égal à celui du

tonnerre, encore qu’il fût impossible de l’entendre à trois pas. La

faible clarté de la lampe, grésillant dans l’air humide d’un appartement

longtemps fermé, découvrit ou plutôt fit entrevoir à la jeune comédienne

une vaste pièce, non pas délabrée, mais ayant ce caractère mort des

lieux qu’on n’habite plus; de grands bancs de chêne s’adossaient aux

murailles revêtues de tapisseries à personnages; des trophées d’armes,

gantelets, épées et boucliers, révélés par de brusques éclairs, y

étaient suspendus. Une lourde table à pieds massifs, contre laquelle la

jeune femme faillit se heurter, occupait le milieu de la pièce; elle la

contourna, mais quelle ne fut pas sa terreur quand, en approchant de la

porte qui faisait face à la porte d’entrée et donnait accès dans la

salle suivante, elle aperçut deux figures armées de pied en cap, qui se

tenaient immobiles en sentinelle de chaque côté du chambranle, les

gantelets croisés sur la garde de grandes épées ayant la pointe fichée

en terre: les cribles de leurs casques représentaient des faces

d’oiseaux hideux, dont les trous simulaient les prunelles, et le nasal

le bec; sur les cimiers, se hérissaient comme des ailes irritées et

palpitantes, des lamelles de fer ciselées en pennes; le ventre du

plastron frappé d’une paillette lumineuse se bombait d’une façon

étrange, comme soulevé par une respiration profonde; des genouillères et

des cubitières jaillissait une pointe d’acier recourbé en façon de serre

d’aigle, et le bout des pédieux s’allongeait en griffe. Aux clartés

vacillantes de la lampe qui tremblait à la main d’Isabelle, ces deux

fantômes de fer prenaient une apparence vraiment effrayante et bien

faite pour alarmer les plus fiers courages. Aussi le cœur de la pauvre

Isabelle palpitait-il si fort qu’elle en entendait les battements et en

sentait les trépidations jusque dans sa gorge. Croyez qu’elle regrettait

alors d’avoir quitté sa chambre pour cette aventureuse promenade

nocturne. Cependant, comme les guerriers ne bougeaient pas quoiqu’ils

eussent dû remarquer sa présence, et qu’ils ne faisaient pas mine de

brandir leurs épées pour lui barrer le passage, elle s’approcha de l’un

d’eux et lui mit la lumière sous le nez. L’homme d’armes ne s’en émut

nullement et conserva sa pose avec une insensibilité parfaite. Isabelle

enhardie et se doutant de la vérité, lui leva sa visière qui, ouverte,

ne laissa voir qu’un vide plein d’ombre comme les timbres dont on décore

les blasons. Les deux sentinelles n’étaient que des panoplies, des

armures allemandes curieuses, disposées là sur le squelette d’un

mannequin. Mais l’illusion était bien permise à une pauvre captive

errant la nuit dans un château solitaire, tant ces carapaces

métalliques, moulées sur le corps humain comme des statues de la guerre,

en rappellent la forme même lorsqu’elles sont vides, et la rendent plus

formidable par les rigueurs de leurs angles et les nodosités de leurs

articulations. Isabelle, malgré sa tristesse, ne put s’empêcher de

sourire en reconnaissant son erreur, et pareille aux héros des romans de

chevalerie, lorsqu’au moyen d’un talisman ils ont rompu le charme qui

défendait un palais enchanté, elle entra bravement dans la seconde salle

sans plus se soucier désormais des deux gardiens réduits à

l’impuissance.

C’était une vaste salle à manger comme en témoignaient de hauts

dressoirs en chêne sculpté, où luisaient vaguement des blocs

d’orfévrerie: aiguières, salières, boîtes à épices, hanaps, vases à

panses renflées, grands plats d’argent ou de vermeil, semblables à des

boucliers ou à des roues de char, et des verreries de Bohême et de

Venise, aux formes grêles et capricieuses, qui jetaient, surprises par

la lumière, des feux verts, rouges et bleus. Des chaises à dossier carré

rangées autour de la table paraissaient attendre des convives qui ne

devaient pas venir, et, la nuit, pouvaient servir à faire asseoir un

festin d’ombres. Un vieux cuir de Cordoue gaufré d’or et ramagé de

fleurs, tendu au-dessus d’un revêtement de chêne à mi-hauteur,

s’illuminait par places d’un reflet fauve au passage de la lampe, et

donnait à l’obscurité une richesse chaude et sombre. Isabelle, d’un coup

d’œil, entrevit ces vieilles magnificences et se hâta de franchir la

troisième porte.

[Illustration: Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son

chemin... (Page 377.)]

Cette salle, qui semblait le salon d’honneur, était plus grande que les

autres déjà fort spacieuses. La petite lumière de la lampe n’en

éclairait pas les profondeurs et son faible rayonnement s’éteignait, à

quelques pas d’Isabelle, en filaments jaunâtres comme les rais d’une

étoile parmi le brouillard. Si pâle qu’elle fût, cette clarté suffisait

pour rendre l’ombre visible et donner aux ténèbres des figurations

effrayantes et difformes, vagues ébauches que la peur achevait. Des

fantômes se drapaient avec les plis des rideaux; les bras des fauteuils

semblaient envelopper des spectres, et des larves monstrueuses

s’accroupissaient dans les coins obscurs, hideusement repliées sur

elles-mêmes ou accrochées par des ongles de chauve-souris.

Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son chemin et vit

au fond de la salle un dais seigneurial coiffé de plumes, historié

d’armoiries dont il eût été difficile de déchiffrer le blason, et

surmontant un fauteuil en forme de trône posé sur une estrade recouverte

d’un tapis où l’on accédait par trois marches. Tout cela éteint, confus,

baigné d’ombre et trahi seulement par quelque reflet, prenait du mystère

une grandeur farouche et colossale. On eût dit une chaire à présider un

sanhédrin d’esprits, et il n’eût pas fallu un grand effort d’imagination

pour y voir un ange sombre assis entre ses longues ailes noires.

Isabelle pressa le pas, et, quelque légère que fût sa démarche, les

craquements de ses chaussures acquéraient à travers ce silence des

sonorités terribles. La quatrième salle était une chambre à coucher

occupée en partie par un lit énorme dont les rideaux, en damas des

Indes, rouge sombre, retombaient pesamment autour de la couchette. Dans

la ruelle un prie-Dieu d’ébène faisait miroiter le crucifix d’argent qui

le surmontait. Un lit fermé a, même le jour, quelque chose d’inquiétant.

On se demande ce qu’il y a derrière ces voiles rabattus; mais la nuit,

dans une chambre abandonnée, un lit hermétiquement clos est effrayant.

Il peut cacher un dormeur comme un cadavre ou même encore un vivant qui

guette. Isabelle crut entendre derrière les rideaux le rhythme

intermittent et profond d’une respiration endormie; était-ce une

illusion ou une réalité? Elle n’osa pas s’en assurer en écartant les

plis de l’étoffe rouge et en faisant tomber sur le lit le rayon de sa

lampe.

La bibliothèque suivait la chambre à coucher; dans les armoires,

surmontées par des bustes de poëtes, de philosophes et d’historiens qui

regardaient Isabelle de leurs grands yeux blancs, de nombreux volumes

assez en désordre montraient leurs dos étiquetés de chiffres et de

titres, dont l’or se ravivait au passage de la lumière. Là, le bâtiment

faisait un retour d’équerre et l’on débouchait dans une longue galerie

occupant une autre façade de la cour. C’était la galerie où, par ordre

chronologique, se succédaient les portraits de famille. Une rangée de

fenêtres correspondait à la paroi où ils étaient accrochés dans des

cadres de vieil or rougi. Des volets percés dans le haut d’un trou ovale

fermaient ces fenêtres, et cette disposition produisait en ce moment un

effet singulier. La lune s’était levée, et par la découpure de ces trous

envoyait un rayon qui en reportait l’image sur la muraille opposée; il

arrivait parfois que la tache de lumière bleuâtre tombât sur le visage

d’un portrait et s’y adaptât comme un masque blafard. Sous cette lueur

magique, la peinture prenait une vie alarmante d’autant plus que, le

corps restant dans l’ombre, ces têtes aux pâleurs argentées avec leur

relief subit, paraissaient jaillir en ronde bosse de leur cadre comme

pour voir passer Isabelle. D’autres, que le reflet seul de la lampe

atteignait, conservaient sous le jaune vernis leur attitude

solennellement morte, mais il semblait que par leurs noires prunelles

l’âme des aïeux vînt regarder dans le monde comme à travers des

ouvertures ménagées exprès, et ce n’était pas les moins sinistres

effigies de la collection.

Ce fut pour le courage d’Isabelle une action aussi brave de traverser

cette galerie bordée de figures fantastiques, que pour un soldat de

marcher au pas devant un feu de peloton. Une froide sueur d’angoisse

mouillait sa chemisette entre les épaules, et elle s’imaginait que

derrière elle ces fantômes à cuirasses et à pourpoints ornés d’ordres de

chevalerie, ces douairières à hautes fraises et à vertugadins démesurés,

descendaient de leurs bordures et se mettaient à la suivre en procession

funèbre. Elle croyait même entendre leurs pas d’ombres frôler

imperceptiblement le parquet sur ses talons. Enfin elle atteignit

l’extrémité de ce large couloir et rencontra une porte vitrée qui

donnait sur la cour; elle l’ouvrit non sans se meurtrir les doigts sur

la vieille clef rouillée qui eut peine à tourner dans la serrure, et

après avoir eu soin d’abriter sa lampe pour la retrouver en revenant

sur ses pas, elle sortit de la galerie, séjour de terreurs et

d’illusions nocturnes.

A l’aspect du ciel libre où quelques étoiles, que n’atteignait pas tout

à fait la lueur blanche de la lune, brillaient avec une scintillation

d’argent, Isabelle se sentit une joie délicieuse et profonde comme si

elle revenait de la mort à la vie; il lui semblait que Dieu la voyait

maintenant de son firmament, tandis qu’il eût bien pu l’oublier

lorsqu’elle était perdue dans ces ténèbres intenses, sous ces plafonds

opaques, à travers ce dédale de chambres et de couloirs. Quoique sa

situation ne fût en rien améliorée, un poids immense était enlevé de

dessus sa poitrine. Elle continua ses explorations, mais la cour était

exactement fermée partout comme l’enceinte d’une forteresse, à

l’exception d’une poterne ou arcade de brique donnant probablement sur

le fossé, car Isabelle, en s’y penchant avec précaution, sentit la

fraîcheur humide de l’eau profonde lui monter à la figure comme une

bouffée de vent, et elle entendit le faible murmure d’une petite vague

se brisant au pied de la douve. C’était probablement par là qu’on

approvisionnait les cuisines du château; mais pour y arriver ou s’en

éloigner, il fallait une petite barque rangée, sans doute, au bas du

rempart, en quelque remise d’eau hors de la portée d’Isabelle.

L’évasion était donc impossible de ce côté comme des autres. C’est ce

qui expliquait la liberté relative laissée à la prisonnière. Elle avait

sa cage ouverte comme ces oiseaux exotiques qu’on transporte sur des

navires et qu’on sait bien être forcés de revenir se percher sur la

mâture après quelque courte excursion, car la terre la plus prochaine

est si éloignée encore que l’aile s’userait avant d’y arriver. Le fossé

autour du château faisait l’office de l’Océan autour du navire.

Dans un coin de la cour, une lueur rougeâtre filtrait à travers les

volets d’une salle basse, et, dans le silence de la nuit, une certaine

rumeur se dégageait de cet angle baigné d’ombre. La jeune fille se

dirigea vers cette lumière et ce bruit, mue d’une curiosité facile à

concevoir; elle appliqua son œil à la fente d’un volet moins

hermétiquement clos que les autres, et elle put aisément découvrir ce

qui se passait à l’intérieur de la salle.

Autour d’une table qu’éclairait une lampe à trois becs, suspendue au

plafond par une chaîne de cuivre, banquetaient des gaillards de mine

farouche et truculente, dans lesquels Isabelle, bien qu’elle ne les eût

vus que masqués, reconnut sans peine les hommes qui avaient concouru à

son enlèvement. C’étaient Piedgris, Tordgueule, la Râpée et

Bringuenarilles, dont le physique répondait à ces noms charmants. La

lumière tombant du haut faisait luire leur front, plongeait leurs yeux

dans l’ombre, dessinait l’arête de leur nez et se raccrochait à leurs

moustaches extravagantes, de manière à exagérer encore la sauvagerie de

ces têtes qui n’avaient pas besoin de cela pour paraître effrayantes. Un

peu plus loin, au bout de la table, était assis, comme brigand de

province ne pouvant aller de pair avec des spadassins de Paris, Agostin,

débarrassé de la perruque et de la fausse barbe qui lui avaient servi à

jouer l’aveugle. A la place d’honneur siégeait Malartic, élu roi du

festin à l’unanimité. Sa face était plus blême et son nez plus rouge

qu’à l’ordinaire; phénomène qui pouvait s’expliquer par le nombre de

bouteilles vides rangées sur le buffet comme des corps emportés de la

bataille, et par le nombre de bouteilles pleines que le sommelier

plantait devant lui avec une prestesse infatigable.

Le capitaine Fracasse · 第 35 / 47 段