parole à son gardien. D’ailleurs, elle ne doutait pas que ce ne fût
Vallombreuse l’auteur du coup: la façon menaçante dont il lui avait
jeté, du seuil de la porte, ces mots: «Au revoir, mademoiselle,» lors de
la visite à la rue Dauphine, lui était restée en mémoire, et avec un
homme de cette trempe, si furieux en ses désirs, si âpre en ses
volontés, cette simple phrase ne présageait rien de bon. Cette
conviction redoublait les transes de la pauvre comédienne, qui
pâlissait, en songeant aux assauts qu’allait avoir à subir sa pudicité,
de la part de ce seigneur altier, plus blessé d’orgueil encore que
d’amour. Elle espérait que le courage de Sigognac lui viendrait en aide.
Mais cet ami fidèle et vaillant parviendrait-il à la découvrir
opportunément en la retraite absconse où ses ravisseurs la conduisaient?
«En tout cas, se dit-elle, si ce méchant duc me veut affronter, j’ai
dans ma gorge le couteau de Chiquita, et je sacrifierai ma vie à mon
honneur.» Cette résolution prise lui rendit un peu de tranquillité.
Le carrosse roulait du même train depuis deux heures, sans autre arrêt
que quelques minutes pour changer de chevaux à un relais disposé
d’avance. Comme les rideaux baissés empêchaient la vue, Isabelle ne
pouvait deviner dans quel sens on l’entraînait ainsi. Bien qu’elle ne
connût pas cette campagne, si elle eût eu la faculté de regarder au
dehors, elle se fût orientée quelque peu d’après le soleil; mais elle
était emportée obscurément vers l’inconnu.
En sonnant sur les poutres ferrées d’un pont-levis, les roues du
carrosse avertirent Isabelle qu’on était arrivé au terme de la course.
En effet, la voiture s’arrêta, la portière s’ouvrit et l’homme masqué
offrit la main à la jeune comédienne pour descendre.
Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et vit une grande cour carrée
formée par quatre corps de logis en briques, dont le temps avait changé
la couleur vermeille en une teinte sombre assez lugubre. Des fenêtres
étroites et longues perçaient les façades intérieures, et derrière leurs
carreaux verdâtres on apercevait des volets clos, indiquant que les
chambres auxquelles elles donnaient du jour, étaient inhabitées depuis
longtemps. Un cadre de mousse sertissait chaque pavé de la cour, et vers
le pied des murailles quelques herbes avaient poussé. Au bas du perron
deux sphinx à l’égyptiaque allongeaient sur un socle leurs griffes
émoussées, et des plaques de cette lèpre jaune et grise qui s’attache à
la vieille pierre tigraient leurs croupes arrondies. Bien que frappé de
cette tristesse qu’imprime aux habitations l’absence du maître, le
château inconnu avait encore fort bon air et sentait sa seigneurie. Il
était désert, mais non abandonné et nul symptôme de ruine ne s’y faisait
remarquer. Le corps était intact, l’âme seule y manquait.
L’homme masqué remit Isabelle aux mains d’une sorte de laquais en livrée
grise. Ce laquais la conduisit, par un vaste escalier dont la rampe
très-ouvragée se tordait en ces enroulements et arabesques de serrurerie
de mode sous l’autre règne, à un appartement qui avait dû jadis sembler
le _nec plus ultra_ du luxe, et dont la richesse fanée valait bien les
élégances modernes. Des boiseries de vieux chêne recouvraient les
murailles de la première chambre, figurant des architectures avec des
pilastres, des corniches et des cadres en feuillages sculptés remplis
par des verdures de Flandre. Dans la seconde, également boisée de chêne,
mais d’une ornementation plus recherchée et rehaussée de quelque dorure,
des peintures remplaçaient les tapisseries et représentaient des
allégories dont le sens eût été assez difficile à découvrir sous les
fumées du temps et les couches de vernis jaune; les noirs avaient
repoussé, et seules les portions claires se distinguaient encore. Ces
figures de divinités, de nymphes et de héros, se dégageant à demi de
l’ombre et n’étant saisissables que par leur côté lumineux, produisaient
un effet singulier et qui, le soir, aux clartés douteuses d’une lampe,
pouvait devenir effrayant. Le lit occupait une alcôve profonde et se
drapait d’un couvre-pied en tapisserie au petit point, rayé de bandes de
velours; le tout fort magnifique, mais amorti de ton. Quelques fils d’or
et d’argent brillaient parmi les soies et les laines passées, et des
écrasements bleuâtres miroitaient la nuance autrefois rouge de l’étoffe.
Une toilette admirablement sculptée inclinait un miroir de Venise qui
fit voir à Isabelle la pâleur et l’altération de ses traits. Un grand
feu, montrant que la jeune comédienne était attendue, brûlait dans la
cheminée, vaste monument supporté par des Hermès à gaînes et tout chargé
de volutes, consoles, guirlandes et ornements d’une richesse un peu
lourde, au milieu desquels était enchâssé un portrait d’homme dont
l’expression frappa beaucoup Isabelle. Cette figure ne lui était pas
inconnue; il lui semblait se la rappeler comme au réveil une de ces
formes aperçues en rêve et qui, ne s’évanouissant pas avec le songe,
vous suivent longtemps dans la vie. C’était une tête pâle aux yeux
noirs, aux lèvres vermeilles, aux cheveux bruns, accusant une
quarantaine d’années et d’une fierté pleine de noblesse. Une cuirasse
d’acier bruni, rayée de rubans d’or niellés et traversée d’une écharpe
blanche, recouvrait la poitrine. Malgré les préoccupations et les
terreurs bien légitimes que lui inspirait sa situation, Isabelle ne
pouvait s’empêcher de regarder ce portrait et d’y reporter ses yeux
comme fascinée. Il y avait dans cette figure quelque ressemblance avec
celle de Vallombreuse; mais l’expression en était si différente que ce
rapport disparaissait bientôt.
Elle était dans cette rêverie quand le laquais en livrée grise qui
s’était éloigné quelques instants revint avec deux valets portant une
petite table à un couvert, et dit à la captive: «Mademoiselle est
servie.» Un des valets avança silencieusement un fauteuil, l’autre
découvrit une soupière en vieille argenterie massive, et il s’en éleva
un tourbillon de fumée odorante annonçant un bouillon plein de
succulence.
Isabelle, en dépit du chagrin que lui causait son aventure, se sentait
une faim qu’elle se reprochait, comme si jamais la nature perdait ses
droits; mais l’idée que ces mets renfermaient peut-être quelque
narcotique qui la livrerait sans défense aux entreprises l’arrêta, et
elle repoussa l’assiette où déjà elle avait plongé sa cuiller.
Le laquais en livrée grise parut deviner cette appréhension, et il fit
devant Isabelle l’essai du vin, de l’eau et de tous les mets placés sur
la table. La prisonnière, un peu rassurée, but une gorgée de bouillon,
mangea une bouchée de pain, suça l’aile d’un poulet et, ce léger repas
achevé, comme les émotions de la journée lui avaient donné un mouvement
de fièvre, elle approcha son fauteuil du feu et resta ainsi quelque
temps, le coude sur le bras de son siége, le menton dans la main, et
l’esprit perdu en une vague et douloureuse rêverie.
Elle se leva ensuite et s’approcha de la fenêtre pour voir quel horizon
l’on en découvrait. Il n’y avait aucune grille ou barreau, ni rien qui
rappelât une prison. Mais en se penchant elle vit, au pied de la
muraille, l’eau stagnante et verdie d’un fossé profond qui entourait le
château. Le pont-levis sur lequel avait passé le carrosse était ramené,
et à moins de franchir le fossé à la nage, tout moyen de communication
avec l’extérieur était impossible. Encore eût-il été bien difficile de
remonter à pic le revêtement en pierre de la douve. Quant à l’horizon,
une sorte de boulevard, formé d’arbres séculaires plantés autour du
manoir l’interceptait complétement. Des fenêtres on n’apercevait que
leurs branches entrelacées qui, même dépouillées de feuilles,
obstruaient la perspective. Il fallait renoncer à tout espoir de fuite
ou de délivrance, et attendre l’événement avec cette inquiétude nerveuse
pire peut-être que la catastrophe la plus terrible.
Aussi la pauvre Isabelle tressaillait-elle au plus léger bruit. Le
murmure de l’eau, un soupir du vent, un craquement de la boiserie, une
crépitation du feu lui faisaient perler dans le dos des sueurs froides.
A chaque instant elle s’attendait à ce qu’une porte s’ouvrît, à ce qu’un
panneau se déplaçât, trahissant un corridor secret, et que de ce cadre
sombre il sortît _quelqu’un_, homme ou fantôme. Peut-être même le
spectre l’eût-il moins effrayée. Avec le crépuscule qui allait
s’assombrissant ses terreurs augmentaient; un grand laquais entra
apportant un flambeau chargé de bougies, elle faillit s’évanouir.
Tandis qu’Isabelle tremblait de frayeur dans son appartement solitaire,
ses ravisseurs, en une salle basse, faisaient carousse et chère lie, car
ils devaient rester au château comme une sorte de garnison, en cas
d’attaque de la part de Sigognac. Ils buvaient tous comme des éponges,
mais un d’eux surtout déployait une remarquable puissance
d’ingurgitation. C’était l’homme qui avait emporté Isabelle en travers
de son cheval, et comme il avait déposé son masque, il était loisible à
chacun de contempler sa face blême comme un fromage où flambait un nez
chauffé au rouge. A ce nez couleur de guigne, on a reconnu Malartic,
l’ami de Lampourde.
XVI.
VALLOMBREUSE.
Isabelle, restée seule dans cette chambre inconnue où le péril pouvait
surgir d’un moment à l’autre sous une forme mystérieuse, se sentait le
cœur oppressé d’une inexprimable angoisse, quoique sa vie errante l’eût
rendue plus courageuse que ne le sont ordinairement les femmes. Le lieu
n’avait pourtant rien de sinistre dans son luxe ancien mais bien
conservé. Les flammes dansaient joyeusement sur les énormes bûches du
foyer; les bougies jetaient une clarté vive qui, pénétrant jusqu’aux
moindres recoins, en chassait avec l’ombre les chimères de la peur. Une
douce chaleur y régnait, et tout y conviait aux nonchalances du
bien-être. Les peintures des panneaux recevaient trop de lumière pour
prendre des aspects fantastiques, et, dans son cadre d’ornementations
au-dessus de la cheminée, le portrait d’homme remarqué par Isabelle
n’avait pas ce regard fixe et qui cependant semble vous suivre, si
effrayant chez certains portraits. Il paraissait plutôt sourire avec une
bonté tranquille et protectrice, comme une image de saint qu’on peut
invoquer à l’heure du danger. Tout cet ensemble de choses calmes,
rassurantes, hospitalières ne détendait point les nerfs d’Isabelle,
frémissants comme les cordes d’une guitare qu’on vient de pincer; ses
yeux erraient autour d’elle, inquiets et furtifs, voulant voir et
craignant de voir, et ses sens surexcités démêlaient avec terreur, au
milieu du profond repos de la nuit, ces bruits imperceptibles qui sont
la voix du silence. Dieu sait les significations formidables qu’elle
leur attribuait! Bientôt son malaise devint si fort qu’elle se résolut à
quitter cette chambre si éclairée, si chaude et si commode, pour
s’aventurer par les corridors du château, au risque de quelque rencontre
fantastique, à la recherche de quelque issue oubliée ou de quelque lieu
de refuge. Après s’être assurée que les portes de sa chambre n’étaient
point fermées à double tour, elle prit sur le guéridon la lampe que le
laquais y avait laissée pour la nuit, et l’abritant de sa main elle se
mit en marche.
D’abord elle rencontra l’escalier à la rampe de serrurerie compliquée
qu’elle avait monté sous l’escorte du domestique; elle le descendit,
pensant avec raison qu’aucune sortie favorable à son évasion ne se
pouvait trouver au premier étage. Au bas de l’escalier, sous le
vestibule, elle aperçut une grande porte à deux battants dont elle
tourna le bouton, et qui s’ouvrit devant elle avec un craquement de bois
et un grincement de gonds dont le bruit lui parut égal à celui du
tonnerre, encore qu’il fût impossible de l’entendre à trois pas. La
faible clarté de la lampe, grésillant dans l’air humide d’un appartement
longtemps fermé, découvrit ou plutôt fit entrevoir à la jeune comédienne
une vaste pièce, non pas délabrée, mais ayant ce caractère mort des
lieux qu’on n’habite plus; de grands bancs de chêne s’adossaient aux
murailles revêtues de tapisseries à personnages; des trophées d’armes,
gantelets, épées et boucliers, révélés par de brusques éclairs, y
étaient suspendus. Une lourde table à pieds massifs, contre laquelle la
jeune femme faillit se heurter, occupait le milieu de la pièce; elle la
contourna, mais quelle ne fut pas sa terreur quand, en approchant de la
porte qui faisait face à la porte d’entrée et donnait accès dans la
salle suivante, elle aperçut deux figures armées de pied en cap, qui se
tenaient immobiles en sentinelle de chaque côté du chambranle, les
gantelets croisés sur la garde de grandes épées ayant la pointe fichée
en terre: les cribles de leurs casques représentaient des faces
d’oiseaux hideux, dont les trous simulaient les prunelles, et le nasal
le bec; sur les cimiers, se hérissaient comme des ailes irritées et
palpitantes, des lamelles de fer ciselées en pennes; le ventre du
plastron frappé d’une paillette lumineuse se bombait d’une façon
étrange, comme soulevé par une respiration profonde; des genouillères et
des cubitières jaillissait une pointe d’acier recourbé en façon de serre
d’aigle, et le bout des pédieux s’allongeait en griffe. Aux clartés
vacillantes de la lampe qui tremblait à la main d’Isabelle, ces deux
fantômes de fer prenaient une apparence vraiment effrayante et bien
faite pour alarmer les plus fiers courages. Aussi le cœur de la pauvre
Isabelle palpitait-il si fort qu’elle en entendait les battements et en
sentait les trépidations jusque dans sa gorge. Croyez qu’elle regrettait
alors d’avoir quitté sa chambre pour cette aventureuse promenade
nocturne. Cependant, comme les guerriers ne bougeaient pas quoiqu’ils
eussent dû remarquer sa présence, et qu’ils ne faisaient pas mine de
brandir leurs épées pour lui barrer le passage, elle s’approcha de l’un
d’eux et lui mit la lumière sous le nez. L’homme d’armes ne s’en émut
nullement et conserva sa pose avec une insensibilité parfaite. Isabelle
enhardie et se doutant de la vérité, lui leva sa visière qui, ouverte,
ne laissa voir qu’un vide plein d’ombre comme les timbres dont on décore
les blasons. Les deux sentinelles n’étaient que des panoplies, des
armures allemandes curieuses, disposées là sur le squelette d’un
mannequin. Mais l’illusion était bien permise à une pauvre captive
errant la nuit dans un château solitaire, tant ces carapaces
métalliques, moulées sur le corps humain comme des statues de la guerre,
en rappellent la forme même lorsqu’elles sont vides, et la rendent plus
formidable par les rigueurs de leurs angles et les nodosités de leurs
articulations. Isabelle, malgré sa tristesse, ne put s’empêcher de
sourire en reconnaissant son erreur, et pareille aux héros des romans de
chevalerie, lorsqu’au moyen d’un talisman ils ont rompu le charme qui
défendait un palais enchanté, elle entra bravement dans la seconde salle
sans plus se soucier désormais des deux gardiens réduits à
l’impuissance.
C’était une vaste salle à manger comme en témoignaient de hauts
dressoirs en chêne sculpté, où luisaient vaguement des blocs
d’orfévrerie: aiguières, salières, boîtes à épices, hanaps, vases à
panses renflées, grands plats d’argent ou de vermeil, semblables à des
boucliers ou à des roues de char, et des verreries de Bohême et de
Venise, aux formes grêles et capricieuses, qui jetaient, surprises par
la lumière, des feux verts, rouges et bleus. Des chaises à dossier carré
rangées autour de la table paraissaient attendre des convives qui ne
devaient pas venir, et, la nuit, pouvaient servir à faire asseoir un
festin d’ombres. Un vieux cuir de Cordoue gaufré d’or et ramagé de
fleurs, tendu au-dessus d’un revêtement de chêne à mi-hauteur,
s’illuminait par places d’un reflet fauve au passage de la lampe, et
donnait à l’obscurité une richesse chaude et sombre. Isabelle, d’un coup
d’œil, entrevit ces vieilles magnificences et se hâta de franchir la
troisième porte.
[Illustration: Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son
chemin... (Page 377.)]
Cette salle, qui semblait le salon d’honneur, était plus grande que les
autres déjà fort spacieuses. La petite lumière de la lampe n’en
éclairait pas les profondeurs et son faible rayonnement s’éteignait, à
quelques pas d’Isabelle, en filaments jaunâtres comme les rais d’une
étoile parmi le brouillard. Si pâle qu’elle fût, cette clarté suffisait
pour rendre l’ombre visible et donner aux ténèbres des figurations
effrayantes et difformes, vagues ébauches que la peur achevait. Des
fantômes se drapaient avec les plis des rideaux; les bras des fauteuils
semblaient envelopper des spectres, et des larves monstrueuses
s’accroupissaient dans les coins obscurs, hideusement repliées sur
elles-mêmes ou accrochées par des ongles de chauve-souris.
Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son chemin et vit
au fond de la salle un dais seigneurial coiffé de plumes, historié
d’armoiries dont il eût été difficile de déchiffrer le blason, et
surmontant un fauteuil en forme de trône posé sur une estrade recouverte
d’un tapis où l’on accédait par trois marches. Tout cela éteint, confus,
baigné d’ombre et trahi seulement par quelque reflet, prenait du mystère
une grandeur farouche et colossale. On eût dit une chaire à présider un
sanhédrin d’esprits, et il n’eût pas fallu un grand effort d’imagination
pour y voir un ange sombre assis entre ses longues ailes noires.
Isabelle pressa le pas, et, quelque légère que fût sa démarche, les
craquements de ses chaussures acquéraient à travers ce silence des
sonorités terribles. La quatrième salle était une chambre à coucher
occupée en partie par un lit énorme dont les rideaux, en damas des
Indes, rouge sombre, retombaient pesamment autour de la couchette. Dans
la ruelle un prie-Dieu d’ébène faisait miroiter le crucifix d’argent qui
le surmontait. Un lit fermé a, même le jour, quelque chose d’inquiétant.
On se demande ce qu’il y a derrière ces voiles rabattus; mais la nuit,
dans une chambre abandonnée, un lit hermétiquement clos est effrayant.
Il peut cacher un dormeur comme un cadavre ou même encore un vivant qui
guette. Isabelle crut entendre derrière les rideaux le rhythme
intermittent et profond d’une respiration endormie; était-ce une
illusion ou une réalité? Elle n’osa pas s’en assurer en écartant les
plis de l’étoffe rouge et en faisant tomber sur le lit le rayon de sa
lampe.
La bibliothèque suivait la chambre à coucher; dans les armoires,
surmontées par des bustes de poëtes, de philosophes et d’historiens qui
regardaient Isabelle de leurs grands yeux blancs, de nombreux volumes
assez en désordre montraient leurs dos étiquetés de chiffres et de
titres, dont l’or se ravivait au passage de la lumière. Là, le bâtiment
faisait un retour d’équerre et l’on débouchait dans une longue galerie
occupant une autre façade de la cour. C’était la galerie où, par ordre
chronologique, se succédaient les portraits de famille. Une rangée de
fenêtres correspondait à la paroi où ils étaient accrochés dans des
cadres de vieil or rougi. Des volets percés dans le haut d’un trou ovale
fermaient ces fenêtres, et cette disposition produisait en ce moment un
effet singulier. La lune s’était levée, et par la découpure de ces trous
envoyait un rayon qui en reportait l’image sur la muraille opposée; il
arrivait parfois que la tache de lumière bleuâtre tombât sur le visage
d’un portrait et s’y adaptât comme un masque blafard. Sous cette lueur
magique, la peinture prenait une vie alarmante d’autant plus que, le
corps restant dans l’ombre, ces têtes aux pâleurs argentées avec leur
relief subit, paraissaient jaillir en ronde bosse de leur cadre comme
pour voir passer Isabelle. D’autres, que le reflet seul de la lampe
atteignait, conservaient sous le jaune vernis leur attitude
solennellement morte, mais il semblait que par leurs noires prunelles
l’âme des aïeux vînt regarder dans le monde comme à travers des
ouvertures ménagées exprès, et ce n’était pas les moins sinistres
effigies de la collection.
Ce fut pour le courage d’Isabelle une action aussi brave de traverser
cette galerie bordée de figures fantastiques, que pour un soldat de
marcher au pas devant un feu de peloton. Une froide sueur d’angoisse
mouillait sa chemisette entre les épaules, et elle s’imaginait que
derrière elle ces fantômes à cuirasses et à pourpoints ornés d’ordres de
chevalerie, ces douairières à hautes fraises et à vertugadins démesurés,
descendaient de leurs bordures et se mettaient à la suivre en procession
funèbre. Elle croyait même entendre leurs pas d’ombres frôler
imperceptiblement le parquet sur ses talons. Enfin elle atteignit
l’extrémité de ce large couloir et rencontra une porte vitrée qui
donnait sur la cour; elle l’ouvrit non sans se meurtrir les doigts sur
la vieille clef rouillée qui eut peine à tourner dans la serrure, et
après avoir eu soin d’abriter sa lampe pour la retrouver en revenant
sur ses pas, elle sortit de la galerie, séjour de terreurs et
d’illusions nocturnes.
A l’aspect du ciel libre où quelques étoiles, que n’atteignait pas tout
à fait la lueur blanche de la lune, brillaient avec une scintillation
d’argent, Isabelle se sentit une joie délicieuse et profonde comme si
elle revenait de la mort à la vie; il lui semblait que Dieu la voyait
maintenant de son firmament, tandis qu’il eût bien pu l’oublier
lorsqu’elle était perdue dans ces ténèbres intenses, sous ces plafonds
opaques, à travers ce dédale de chambres et de couloirs. Quoique sa
situation ne fût en rien améliorée, un poids immense était enlevé de
dessus sa poitrine. Elle continua ses explorations, mais la cour était
exactement fermée partout comme l’enceinte d’une forteresse, à
l’exception d’une poterne ou arcade de brique donnant probablement sur
le fossé, car Isabelle, en s’y penchant avec précaution, sentit la
fraîcheur humide de l’eau profonde lui monter à la figure comme une
bouffée de vent, et elle entendit le faible murmure d’une petite vague
se brisant au pied de la douve. C’était probablement par là qu’on
approvisionnait les cuisines du château; mais pour y arriver ou s’en
éloigner, il fallait une petite barque rangée, sans doute, au bas du
rempart, en quelque remise d’eau hors de la portée d’Isabelle.
L’évasion était donc impossible de ce côté comme des autres. C’est ce
qui expliquait la liberté relative laissée à la prisonnière. Elle avait
sa cage ouverte comme ces oiseaux exotiques qu’on transporte sur des
navires et qu’on sait bien être forcés de revenir se percher sur la
mâture après quelque courte excursion, car la terre la plus prochaine
est si éloignée encore que l’aile s’userait avant d’y arriver. Le fossé
autour du château faisait l’office de l’Océan autour du navire.
Dans un coin de la cour, une lueur rougeâtre filtrait à travers les
volets d’une salle basse, et, dans le silence de la nuit, une certaine
rumeur se dégageait de cet angle baigné d’ombre. La jeune fille se
dirigea vers cette lumière et ce bruit, mue d’une curiosité facile à
concevoir; elle appliqua son œil à la fente d’un volet moins
hermétiquement clos que les autres, et elle put aisément découvrir ce
qui se passait à l’intérieur de la salle.
Autour d’une table qu’éclairait une lampe à trois becs, suspendue au
plafond par une chaîne de cuivre, banquetaient des gaillards de mine
farouche et truculente, dans lesquels Isabelle, bien qu’elle ne les eût
vus que masqués, reconnut sans peine les hommes qui avaient concouru à
son enlèvement. C’étaient Piedgris, Tordgueule, la Râpée et
Bringuenarilles, dont le physique répondait à ces noms charmants. La
lumière tombant du haut faisait luire leur front, plongeait leurs yeux
dans l’ombre, dessinait l’arête de leur nez et se raccrochait à leurs
moustaches extravagantes, de manière à exagérer encore la sauvagerie de
ces têtes qui n’avaient pas besoin de cela pour paraître effrayantes. Un
peu plus loin, au bout de la table, était assis, comme brigand de
province ne pouvant aller de pair avec des spadassins de Paris, Agostin,
débarrassé de la perruque et de la fausse barbe qui lui avaient servi à
jouer l’aveugle. A la place d’honneur siégeait Malartic, élu roi du
festin à l’unanimité. Sa face était plus blême et son nez plus rouge
qu’à l’ordinaire; phénomène qui pouvait s’expliquer par le nombre de
bouteilles vides rangées sur le buffet comme des corps emportés de la
bataille, et par le nombre de bouteilles pleines que le sommelier
plantait devant lui avec une prestesse infatigable.