--Sigognac, vous me fâchez par ces discours, dit Isabelle en faisant au

baron une petite moue plus gracieuse que le plus charmant sourire; car,

malgré elle, son âme était inondée de joie à ces protestations d’un

amour qu’aucune froideur ne rebutait.»

Ils firent quelques pas sans se parler; Sigognac, en insistant

davantage, craignait de déplaire à celle qu’il aimait plus que sa vie.

Tout à coup Isabelle lui quitta brusquement la main et courut vers le

bord de la route avec un cri d’enfant et une légèreté de biche. Elle

venait, sur le revers d’un fossé, au pied d’un chêne, parmi les feuilles

sèches entassées par l’hiver, d’apercevoir une violette, la première de

l’année à coup sûr, car on n’était encore qu’au mois de février; elle

s’agenouilla, écarta délicatement les feuilles mortes et les brins

d’herbe, coupa de son ongle la frêle tige et revint avec la fleurette

plus contente que si elle eût trouvé une agrafe de pierreries oubliée

dans la mousse par une princesse.

«Voyez, comme elle est mignonne, dit-elle en la montrant à Sigognac,

avec ses feuilles à peine dépliées à ce premier rayon de soleil.

--Ce n’est pas le soleil, répondit Sigognac, c’est votre regard qui l’a

fait éclore. Sa fleur a précisément la nuance de vos prunelles.

--Son parfum ne se répand pas, parce qu’elle a froid,» reprit Isabelle,

en mettant dans sa gorgerette la fleur frileuse. Au bout de quelques

minutes elle la reprit, la respira longuement, et la tendit à Sigognac,

après y avoir mis furtivement un baiser.

«Comme elle fleure bon, maintenant! la chaleur de mon sein lui fait

exhaler sa petite âme de fleur timide et modeste.

--Vous l’avez parfumée, répondit Sigognac, portant la violette à ses

lèvres pour y prendre le baiser d’Isabelle; cette délicate et suave

odeur n’a rien de terrestre.

--Ah! le méchant, fit Isabelle, je lui donne à la bonne franquette une

fleur à sentir, et le voilà qui aiguise des _concetti_ en style

marinesque, comme si, au lieu d’être sur un grand chemin, il coquetait

dans la ruelle de quelque illustre précieuse. Il n’y a pas moyen d’y

tenir; à toute parole, même la plus simple du monde, il répond par un

madrigal!»

Cependant, en dépit de cette bouderie apparente, la jeune comédienne

n’en voulait sans doute pas beaucoup à Sigognac, car elle lui reprit le

bras, et peut-être même s’y appuya-t-elle un peu plus que ne

l’exigeaient sa démarche, ordinairement si légère, et le chemin, uni en

cet endroit comme une allée de jardin. Ce qui prouve que la

[Illustration:... l’on ne voyait au bord du chemin qu’un aveugle

accompagné d’un jeune garçon... (Page 361.)]

vertu la plus pure n’est pas insensible à la louange et que la modestie

même sait récompenser une flatterie.

La charrette gravissait avec lenteur sur une pente assez roide, au bas

de laquelle quelques chaumines s’étaient accroupies, comme pour s’éviter

la peine de la monter. Les manants qui les habitaient étaient allés aux

champs pour quelques travaux de culture, et l’on ne voyait au bord du

chemin qu’un aveugle accompagné d’un jeune garçon, resté là, sans doute,

pour implorer la charité des voyageurs.

Cet aveugle, qui semblait accablé par l’âge, psalmodiait d’un ton

nasillard une espèce de complainte, où il déplorait sa cécité et

implorait la charité des passants, leur promettant ses prières et leur

garantissant le paradis en retour de leur aumône. Depuis longtemps déjà

sa voix lamentable parvenait aux oreilles d’Isabelle et de Sigognac,

comme un bourdonnement importun et fâcheux à travers leurs douces

causeries d’amour, et même le Baron s’en impatientait; car, lorsque le

rossignol chante près de vous, il est ennuyeux d’entendre au coin

croasser le corbeau.

Quand ils arrivèrent près du vieux pauvre, celui-ci, averti par son

guide, redoubla de gémissements et de supplications. Pour exciter leur

pitié aux largesses, d’un mouvement saccadé il secouait une sébile de

bois où tintaient quelques liards, deniers, blancs et autres pièces de

menue monnaie. Une guenille trouée lui entourait la tête, et sur son dos

courbé comme une arche de pont était jetée une grosse couverture de

laine brune fort rude et fort pesante, plutôt faite pour une bête de

somme que pour un chrétien, et qu’il avait sans doute héritée de quelque

mulet mort du farcin ou de la rogne. Ses yeux retournés ne montraient

que le blanc, et sur cette face brune et ridée produisaient un effet

hideux; le bas du visage s’ensevelissait dans une longue barbe grise,

digne d’un frère capucin ou d’un ermite, qui lui tombait jusqu’au

nombril, comme un antipode de chevelure. De tout son corps on ne voyait

que les mains qui sortaient tremblotantes par l’ouverture du manteau

pour agiter l’écuelle élémosinaire. En signe de piété et de soumission

aux décrets de la Providence, l’aveugle était agenouillé sur quelques

brins de paille plus triturés et pourris que l’antique fumier de Job. La

commisération, devant ce haillon humain, devait frissonner de dégoût, et

l’aumône lui jetait son obole en détournant la tête.

L’enfant, debout à côté de l’aveugle, avait une mine hagarde et

farouche. Son visage était à moitié voilé par les longues mèches de

cheveux noirs qui lui pleuvaient le long des joues. Un vieux chapeau

défoncé beaucoup trop grand pour lui, et ramassé au coin de quelque

borne, lui baignait d’ombre le haut du masque, ne laissant en lumière

que le menton et la bouche, dont les dents brillaient d’une blancheur

sinistre. Une espèce de sayon en grosse toile rapiécée formait tout son

vêtement et dessinait un corps maigre et nerveux, non sans élégance

malgré toute cette misère. Les pieds délicats et purs rougissaient sans

bas ni chaussure sur la terre froide.

Isabelle se sentit touchée à l’aspect de ce groupe pitoyable où se

réunissaient les infortunes de la vieillesse et de l’enfance, et elle

s’arrêta devant l’aveugle, qui débitait ses patenôtres avec une

volubilité toujours croissante accompagné par la voix aiguë de son

guide, cherchant dans sa pochette une pièce de monnaie blanche pour la

donner au mendiant. Mais elle ne trouva pas sa bourse, et, se retournant

vers Sigognac, le pria de lui prêter un teston ou deux, ce à quoi

s’accorda bien volontiers le Baron, quoique cet aveugle, avec ses

jérémiades, ne lui plût guère. En galant homme, pour éviter à Isabelle

d’approcher cette vermine, il s’avança lui-même et mit la pièce en la

sébile.

Alors, au lieu de remercier Sigognac de cette aumône, le mendiant si

courbé tout à l’heure se redressa, au grand effroi d’Isabelle, et

ouvrant les bras, comme un vautour qui, pour prendre l’essor, palpite

des ailes, déploya ce grand manteau brun sous lequel il semblait

accablé, le ramassa sur son épaule et le lança avec un mouvement pareil

à celui des pêcheurs qui jettent l’épervier dans un étang ou une

rivière. La lourde étoffe s’étala comme un nuage par-dessus la tête de

Sigognac, le coiffa, et retomba pesamment le long de son corps, car les

bords en étaient plombés comme ceux d’un filet, lui ôtant du même coup

la vue, la respiration, l’usage des mains et des pieds.

La jeune actrice, pétrifiée d’épouvante, voulut crier, fuir, appeler au

secours, mais avant qu’elle eût pu tirer un son de sa gorge, elle se

sentit enlevée de terre avec une prestesse extrême. Le vieil aveugle

devenu, en une minute, jeune et clairvoyant par un miracle plus infernal

que céleste, l’avait saisie sous les bras, tandis que le jeune garçon

lui soutenait les jambes. Tous deux gardaient le silence et

l’emportaient hors du chemin. Ils s’arrêtèrent derrière la masure où

attendait un homme masqué monté sur un cheval vigoureux.

Deux autres hommes, également à cheval, masqués, armés jusqu’aux dents,

se tenaient derrière un mur qui empêchait qu’on ne les vît de la route

prêts à venir en aide au premier, en cas de besoin.

Isabelle, plus qu’à demi morte de frayeur, fut assise sur l’arçon de la

selle, recouvert d’un manteau plié en plusieurs doubles, de façon à

former une espèce de coussin. Le cavalier lui entoura la taille d’une

courroie en cuir assez lâche pour l’environner lui-même à la hauteur des

reins et, les choses ainsi arrangées avec une dextérité rapide prouvant

une grande pratique de ces enlèvements hasardeux, il donna de l’éperon à

son cheval qui s’écrasa sous ses jarrets et partit d’un train à prouver

que cette double charge ne lui pesait guère: il est vrai que la jeune

comédienne n’était pas bien lourde.

Tout ceci se passa dans un temps moins long que celui nécessaire pour

l’écrire. Sigognac se démenait sous le lourd manteau du faux aveugle,

comme un rétiaire entortillé par le filet de son adversaire. Il

enrageait, pensant à quelque trahison de Vallombreuse, à l’endroit

d’Isabelle, et s’épuisait en efforts. Heureusement cette idée lui vint

de tirer sa dague et de fendre l’épaisse étoffe qui le chargeait comme

ces chapes de plomb que portent les damnés du Dante.

En deux ou trois coups de dague, il ouvrit sa prison, et, comme un

faucon désencapuchonné, parcourant la campagne d’un regard perçant et

rapide, il vit les ravisseurs d’Isabelle qui coupaient à travers champs,

et semblaient s’efforcer de gagner un petit bouquet de bois non loin de

là. Quant à l’aveugle et à l’enfant, ils avaient disparu, s’étant cachés

en quelque fossé ou sous quelque broussaille. Mais ce n’était point à ce

vil gibier qu’en voulait Sigognac. Jetant son manteau, qui l’eût gêné,

il se lança à la poursuite de ces coquins avec une furie désespérée. Le

Baron était alerte, bien découplé, taillé pour la course, et, en sa

jeunesse, il avait souvent lutté de vitesse contre les plus agiles

enfants du village. Les ravisseurs, en se retournant sur leur selle,

voyaient diminuer la distance qui les séparait du Baron, et l’un d’eux

lui lâcha même un coup de pistolet pour l’arrêter en sa poursuite. Mais

il le manqua, car Sigognac, tout en courant, sautait à droite et à

gauche, afin de ne pouvoir être ajusté sûrement. Le cavalier qui portait

Isabelle essayait de prendre les devants, laissant à son arrière-garde

le soin de se débrouiller avec Sigognac, mais la jeune femme placée sur

l’arçon ne lui permettait pas de conduire sa monture comme il l’eût

voulu, car elle se débattait et s’agitait, tâchant de glisser à terre.

Sigognac se rapprochait de plus en plus, le terrain n’étant plus

favorable aux chevaux. Il avait dégaîné, sans ralentir sa course, son

épée qu’il portait haute; mais il était à pied, seul, contre trois

hommes bien montés, et le vent commençait à lui manquer; il fit un

effort prodigieux, et en deux ou trois bonds joignit les cavaliers qui

protégeaient la fuite du ravisseur. Pour ne pas perdre de temps à lutter

contre eux, il piqua, à deux ou trois reprises, avec la pointe de sa

rapière, la croupe de leurs bêtes, comptant qu’aiguillonnées de la

sorte, elles s’emporteraient. En effet, les chevaux, affolés de douleur,

se cabrèrent, lancèrent des ruades et, prenant le mors aux dents,

quelques efforts que leurs cavaliers fissent pour les contenir, ils

gagnèrent à la main et se mirent à galoper comme si le diable les

emportait, sans souci des fossés ni des obstacles, si bien qu’en un

moment ils furent hors de vue.

Haletant, la figure baignée de sueur, la bouche aride, croyant à chaque

minute que son cœur allait éclater dans sa poitrine, Sigognac atteignit

enfin l’homme masqué qui tenait Isabelle en travers sur le garrot de sa

monture. La jeune femme criait: «A moi, Sigognac, à moi!»--«Me voici,»

râla le Baron d’une voix entrecoupée et sifflante, et de la main gauche

il se suspendit à la courroie qui reliait Isabelle au brigand. Il

s’efforçait de le tirer à bas, courant à côté du cheval comme ces

écuyers que les Latins nommaient _desultores_. Mais le cavalier serrait

les genoux, et il eût été aussi facile de dévisser le torse d’un

centaure que de l’arracher de sa selle; en même temps il cherchait des

talons le ventre de sa bête pour l’enlever, et tâchait de secouer

Sigognac qu’il ne pouvait charger, car il avait les mains occupées à

tenir la bride et à contraindre Isabelle. La course du cheval ainsi

tiraillé et empêché perdait de sa vitesse, ce qui permit à Sigognac de

reprendre un peu haleine; même il profita de ce léger temps d’arrêt pour

chercher à percer son

[Illustration: «Me voici,» râla le Baron.... (Page 364.)]

adversaire; mais la crainte de blesser Isabelle en ces mouvements

tumultueux fit qu’il assura mal son coup. Le cavalier, lâchant un

instant les rênes, prit dans sa veste un couteau dont il trancha la

courroie à laquelle Sigognac s’accrochait désespérément; puis il

enfonça, à en faire jaillir le sang, les molettes étoilées de ses

éperons dans les flancs du pauvre animal, qui se porta en avant avec une

impétuosité irrésistible. La lanière de cuir resta au poing de Sigognac,

qui n’ayant plus d’appui et ne s’attendant pas à cette feinte, tomba

fort rudement sur le dos; quelque agilité qu’il mît à se relever et à

ramasser son épée roulée à quatre pas de lui, ce court intervalle avait

suffi au cavalier pour prendre une avance que le Baron ne devait pas

espérer faire disparaître, fatigué comme il l’était par cette lutte

inégale et cette course furibonde. Cependant, aux cris de plus en plus

faibles d’Isabelle, il se lança de nouveau à la poursuite du ravisseur;

inutile effort d’un grand cœur qui se voit enlever ce qu’il aime! Mais

il perdait sensiblement du terrain, et déjà le cavalier avait gagné le

bois dont la masse, bien que dénuée de feuilles, suffisait par

l’enchevêtrement de ses troncs et de ses branches à masquer la direction

qu’avait prise le bandit.

Quoique forcené de rage et outré de douleur, il fallut bien que Sigognac

s’arrêtât, laissant son Isabelle si chère aux griffes de ce démon; car

il ne la pouvait secourir même avec l’aide d’Hérode et de Scapin qui, au

bruit de la pistolade, étaient sautés à bas de la charrette, bien que le

maraud de laquais tâchât à les retenir, se doutant de quelque algarade,

mésaventure ou guet-apens.

En quelques mots brefs et saccadés, Sigognac les mit au courant de

l’enlèvement d’Isabelle et de tout ce qui s’était passé.

«Il y a du Vallombreuse là-dessous, dit Hérode; a-t-il eu vent de notre

voyage au château de Pommereuil et nous a-t-il dressé cette embuscade?

ou bien cette comédie pour laquelle j’ai reçu des sommes n’était-elle

qu’un stratagème destiné à nous attirer hors de la ville où de

semblables coups sont difficiles et dangereux à faire? En ce cas, le

sacripant qui a joué le majordome vénérable est le plus grand acteur que

j’aie jamais vu. J’aurais juré que ce drôle était un naïf intendant de

bonne maison tout pétri de vertus et qualités. Mais maintenant que nous

voilà trois, fouillons en tous sens ce bocage pour trouver au moins

quelque indice de cette bonne Isabelle que j’aime, tout tyran que je

suis, plus que ma fressure et mes petits boyaux. Hélas! j’ai bien peur

que cette innocente abeille soit prise en la toile d’une araignée

monstrueuse qui ne la tue avant que nous ne puissions la dépêtrer de ses

réseaux trop bien ourdis.

--Je l’écraserai, dit Sigognac en frappant la terre du talon comme s’il

tenait l’araignée sous sa botte, je l’écraserai, la bête venimeuse!»

L’expression terrible de sa physionomie ordinairement si calme et si

douce montrait que ce n’était point là une vaine fanfaronnade et qu’il

le ferait comme il le disait.

«Çà, dit Hérode, sans perdre plus de temps en paroles, entrons dans le

bois et battons-le. Le gibier ne peut pas être encore bien loin.»

En effet, de l’autre côté de la futaie que Sigognac et les comédiens

traversèrent, en dépit des broussailles qui leur entravaient les jambes

et des gaulis qui leur fouettaient la figure, un carrosse à rideaux

fermés détalait de toute la vitesse que pouvait donner à quatre chevaux

de poste une mousquetade de coups de fouet. Les deux cavaliers dont

Sigognac avait piqué les montures, ayant réussi à les calmer, galopaient

près des portières, et l’un d’eux tenait en laisse le cheval de l’homme

masqué; car le compagnon était entré dans la voiture sans doute afin

d’empêcher qu’Isabelle ne soulevât les mantelets pour appeler au

secours, ou même n’essayât de sauter à terre au péril de sa vie.

A moins d’avoir les bottes de sept lieues que le Petit-Poucet ravit si

subtilement à l’Ogre, il était insensé de courir pédestrement après un

carrosse mené de ce train et si bien accompagné. Tout ce que purent

faire Sigognac et ses camarades, ce fut d’observer la direction que

prenait le cortége, bien faible indice pour retrouver Isabelle. Le Baron

essaya de suivre les traces des roues, mais le temps était sec et leurs

bandes n’avaient laissé que de légères marques sur la terre dure; encore

les marques s’embrouillaient-elles bientôt avec les sillons d’autres

carrosses et charrettes passés sur la route les jours précédents. Arrivé

à un carrefour où le chemin se divisait en plusieurs branches, le Baron

perdit tout à fait la piste et demeura plus embarrassé qu’Hercule entre

la Volupté et la Vertu. Force lui fut de retourner sur ses pas, un faux

jugement pouvant l’éloigner davantage de son but. La petite troupe

revint donc piteusement vers le chariot où les autres comédiens

attendaient avec assez d’inquiétude et d’anxiété l’éclaircissement de

tout ce mystère.

Dès l’engagement de l’affaire, le laquais conducteur avait pressé la

marche de la charrette pour ôter à Sigognac le secours des comédiens,

bien qu’ils lui criassent d’arrêter; et lorsque le Tyran et Scapin, au

bruit du pistolet, étaient descendus malgré lui, il avait piqué des deux

et, franchissant le fossé, gagné au large pour rejoindre ses complices,

se souciant peu, désormais, que la troupe comique atteignît ou non le

château de Pommereuil, si toutefois ce château existait: question au

moins douteuse, après ce qui venait de se passer.

Hérode s’enquit d’une vieille qui cheminait par là, un fagot de bourrée

sur sa bosse, si l’on était bien loin encore de Pommereuil: à quoi la

vieille répondit qu’elle ne connaissait aucune terre, bourg ou château

de ce nom, à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’elle eût, en son âge de

soixante-dix ans, battu depuis son enfance tout le pays d’alentour, son

industrie étant de quémander et chercher sa misérable vie par voies et

par chemins.

Il devenait de toute évidence que cette histoire de comédie était un

coup monté par des coquins subtils et ténébreux, au profit de quelque

grand, qui ne pouvait être que Vallombreuse, amoureux d’Isabelle, car il

avait fallu beaucoup de monde et d’argent pour faire jouer cette

machination compliquée.

Le chariot retourna vers Paris; mais Sigognac, Hérode et Scapin

restèrent à l’endroit même, ayant intention de louer, à quelque prochain

village, des chevaux qui leur permissent de se mettre plus efficacement

à la recherche et poursuite des ravisseurs.

Isabelle, après la chute du Baron, avait été portée dans une clairière

du bois, descendue de cheval et mise en carrosse, bien qu’elle se

débattît de son mieux, en moins de trois ou quatre minutes; puis la

voiture s’était éloignée dans un tonnerre de roues, comme le char de

Capanée sur le pont d’airain. En face d’elle était respectueusement

assis l’homme masqué qui l’avait emportée sur sa selle.

A un mouvement qu’elle fit pour mettre la tête à la portière, l’homme

avança le bras et la retint. Il n’y avait pas moyen de lutter contre

cette main de fer. Isabelle se rassit et se mit à crier, espérant être

entendue de quelque passant.

«Mademoiselle, calmez-vous, de grâce, dit le ravisseur mystérieux, avec

toutes les formes de la plus exquise politesse. Ne me forcez point à

employer la contrainte matérielle avec une si charmante et si adorable

personne. On ne vous veut aucun mal, peut-être même vous veut-on

beaucoup de bien. Ne vous obstinez pas à des révoltes inutiles: si vous

êtes sage, j’aurai pour vous les plus grands égards, et une reine

captive ne serait pas mieux traitée; mais si vous faites le diable, si

vous vous démenez et criez pour appeler un secours qui ne vous viendra

point, j’ai de quoi vous réduire. Ceci vous rendra muette et cela vous

fera rester tranquille.»

Et l’homme tirait de sa poche un bâillon fort artistement fabriqué et

une longue cordelette de soie roulée sur elle-même.

«Ce serait une barbarie, continua-t-il, d’adapter cette espèce de

muselière ou caveçon à une bouche si fraîche, si rose et si melliflue;

des cercles de corde iraient très-mal aussi, convenez-en, à des poignets

mignons et délicats faits pour porter des bracelets d’or constellés de

diamants.»

La jeune comédienne, quelque courroucée et désolée qu’elle fût, se

rendit à ces raisons qui, en effet, étaient bonnes. La résistance

physique ne pouvait servir à rien. Isabelle se réfugia donc dans l’angle

du carrosse et demeura silencieuse. Mais des soupirs gonflaient sa

poitrine et, de ses beaux yeux, des larmes roulaient sur ses joues

pâles, comme des gouttes de pluie sur une rose blanche. Elle pensait aux

risques que courait sa vertu et au désespoir de Sigognac.

«A la crise nerveuse, pensa l’homme masqué, succède la crise humide; les

choses suivent leur cours régulier. Tant mieux, cela m’eût ennuyé d’agir

brutalement avec cette aimable fille.»

Tapie dans son coin, Isabelle jetait de temps en temps un regard

craintif vers son gardien qui s’en aperçut et lui dit d’une voix qu’il

s’efforçait de rendre douce, quoiqu’elle fût naturellement rauque: «Vous

n’avez rien à redouter de moi, mademoiselle, je suis galant homme et

n’entreprendrai rien qui vous déplaise. Si la fortune m’avait plus

favorisé de ses biens, certes, honnête, belle et pleine de talent comme

vous l’êtes, je ne vous eusse point enlevée au profit d’un autre; mais

les rigueurs du sort obligent parfois la délicatesse à des actions un

peu bizarres.

--Vous convenez donc, dit Isabelle, qu’on vous a soudoyé pour me ravir,

chose infâme, abusive et cruelle!

--Après ce que j’ai fait, répondit l’homme au masque du ton le plus

tranquille, il serait tout à fait oiseux de le nier. Nous sommes ainsi,

sur le pavé de Paris, un certain nombre de philosophes sans passions,

qui nous intéressons pour de l’argent à celles des autres et les mettons

à même de les satisfaire en leur prêtant notre esprit et notre courage,

notre cervelle et notre bras; mais pour changer d’entretien, que vous

étiez charmante dans la dernière comédie! Vous avez dit la scène de

l’aveu avec une grâce à nulle autre seconde. Je vous ai applaudie à tout

rompre. Cette paire de mains qui sonnaient comme battoirs de

lavandières, c’était moi!

--Je vous dirai à mon tour: laissons là ces propos et compliments

déplacés. Où me menez-vous ainsi, malgré ma volonté, et en dépit de

toute loi et convenance?

--Je ne saurais vous le dire, et cela d’ailleurs vous serait

parfaitement inutile; nous sommes obligés au secret comme les

confesseurs et les médecins; la discrétion la plus absolue est

indispensable en ces affaires occultes, périlleuses et fantasques, qui

sont conduites par des ombres anonymes et masquées. Souvent, pour plus

de sûreté, nous ne connaissons pas celui qui nous fait agir et il ne

nous connaît pas.

--Ainsi, vous ne savez pas la main qui vous pousse à cet acte outrageant

et coupable d’enlever sur une grande route une jeune fille à ses

compagnons?

--Que je le sache ou que je l’ignore, la chose revient au même puisque

la conscience de mes devoirs me clôt le bec. Cherchez parmi vos amoureux

le plus ardent et le plus maltraité. Ce sera sans doute celui-là.»

Le capitaine Fracasse · 第 34 / 47 段