ne sembles pas avoir eu l’avantage puisque tu viens restituer les
sommes?
--Tant en duels qu’en rencontres et assauts, contre un ou plusieurs,
j’ai couché sur le carreau trente-sept hommes qui ne s’en sont pas
relevés; je néglige les estropiés ou navrés plus ou moins grièvement.
Mais le Sigognac est enfermé dans sa garde comme dans une tour d’airain.
J’ai employé contre lui toutes les ressources de l’escrime: feintes,
surprises, dégagements, retraites, coups inusités, il a parade et
riposte à chaque attaque, et quelle fermeté jointe à quelle vitesse!
quelle audace tempérée de prudence! quel beau sang-froid! quelle
imperturbable maîtrise! Ce n’est pas un homme, c’est un dieu l’épée à la
main. Au risque de me faire embrocher je jouissais de ce jeu si fin, si
correct, si supérieur. J’avais en face un partenaire digne de moi;
pourtant comme il fallait en finir, après avoir prolongé la lutte autant
que possible pour me donner le temps d’admirer cette magnifique
méthode, je pris mon temps et je risquai la botte secrète du Napolitain,
que je possède seul au monde, puisque Girolamo est mort maintenant et me
l’a léguée en héritage. Personne autre que moi n’est, d’ailleurs,
capable de l’exécuter en toute sa perfection, d’où dépend le succès. Je
la portai si bien et si à fond, que Giralomo lui-même n’eût pu mieux
faire. Eh bien! ce diable de capitaine Fracasse, ainsi qu’on le nomme, a
paré avec une vitesse éblouissante et d’un revers si ferme, qu’il ne m’a
laissé au poing qu’un tronçon d’épée dont je m’escrimais comme une
vieille femme qui menace un gamin d’une cuiller à pot. Tenez, voici ce
qu’il a fait de mon Sahagun.»
Là-dessus Jacquemin Lampourde tira piteusement du fourreau un bout de
rapière portant pour marque un S couronné, et montra au duc la cassure
nette et brillante de la lame.
«Ne voilà-t-il pas un coup prodigieux, continua le spadassin, qu’on
pourrait attribuer à la Durandal de Roland, à la Tisona du Cid, ou à la
Hauteclaire d’Amadis de Gaule? Tuer le capitaine Fracasse est au-dessus
de mes talents, je l’avoue en toute modestie. La botte que je lui ai
portée n’a eu jusqu’à présent que cette parade, la pire de toutes, celle
qui se fait avec le corps. Quiconque l’a essuyée a eu à son pourpoint
une boutonnière de plus par où l’âme s’est enfuie. En outre, comme tous
les vaillants, ce capitaine fut généreux: il me tenait au bout de son
épée, assez estomaqué et pantois de ma déconvenue, et il me pouvait
mettre à la brochette, comme un becfigue, rien qu’en étendant le bras,
il ne l’a point fait, ce qui est très-délicat de la part d’un
gentilhomme assailli à la brune, en plein Pont-Neuf. Je lui dois la vie,
et encore que ce ne soit pas grand’chose vu le cas que j’en fais, je lui
suis lié de reconnaissance; je n’entreprendrai plus rien contre lui, et
il m’est sacré. D’ailleurs, en eussé-je les moyens, je me ferais
scrupule de gâter ou détruire un si beau tireur, d’autant plus qu’ils se
font rares par ce temps de ferrailleurs vulgaires où l’on tient une épée
comme un manche à balai. C’est pourquoi je viens prévenir monsieur le
duc qu’il ne compte plus sur moi. J’aurais peut-être pu garder l’argent
comme dédommagement de mes risques et périls; mais ma conscience y
répugne.
--De par tous les diables, reprends ta somme au plus vite, dit
Vallombreuse d’un ton qui n’admettait pas de réplique, ou je te fais
jeter par les fenêtres sans les ouvrir, toi et ta monnaie. Je ne vis
jamais coquin si scrupuleux. Ce n’est pas toi, Mérindol, qui serais
capable de ce beau trait à insérer dans les exemples de la jeunesse.»
Comme il vit que le bretteur hésitait, il ajouta: «Je te donne ces
pistoles pour boire à ma santé.
--Cela, monsieur le duc, sera religieusement exécuté, répondit
Lampourde; cependant je pense que Sa Seigneurie ne serait pas désobligée
si j’en jouais quelques-unes.» En achevant ces mots, il fit un pas vers
la table, étendit son bras osseux, saisit la bourse avec une dextérité
d’escamoteur et la fit disparaître comme par enchantement dans la
profondeur de sa poche où elle heurta, en rendant un son métallique, un
cornet de dés et un jeu de cartes. Il était aisé de voir que ce geste
lui était beaucoup plus naturel que l’autre, tant il y mettait
d’aisance.
«Je me retire de l’affaire en ce qui concerne Sigognac, dit Lampourde,
mais elle sera reprise, s’il convient à Votre Seigneurie, par mon _alter
ego_, le chevalier Malartic, à qui l’on peut confier les entreprises les
plus hasardeuses, tant il est habile homme. Il a la tête qui conçoit et
la main qui exécute. C’est d’ailleurs l’esprit le plus dégagé de
préjugés et de superstitions qui soit. J’avais ébauché, pour
l’enlèvement de la comédienne à laquelle vous faites l’honneur de vous
intéresser, une sorte de plan qu’il achèvera avec ce fini et cette
perfection de détails qui caractérisent sa manière. Oh! plus d’un auteur
de comédie applaudi au théâtre en l’arrangement de ses pièces devrait
consulter Malartic pour la subtilité de ses intrigues, l’invention de
ses stratagèmes, le jeu de ses machines. Mérindol, qui le connaît, se
portera garant de ses rares qualités. Certes, monsieur le duc ne saurait
mieux choisir, et c’est un véritable cadeau que je lui fais. Mais je ne
veux pas abuser plus longtemps de la patience de Sa Seigneurie. Quand
elle sera décidée, elle n’a qu’à faire tracer par un homme à elle une
croix à la craie sur le pilier gauche du _Radis couronné_. Malartic
comprendra et, dûment déguisé, se rendra à l’hôtel Vallombreuse pour
prendre les derniers ordres et recorder ses flûtes.»
Ce triomphant discours achevé, maître Jacquemin Lampourde fit exécuter à
son feutre les mêmes évolutions qu’il avait déjà décrites en saluant le
duc au commencement de l’entretien, l’enfonça sur sa tête, rabattit le
bord sur ses yeux et sortit de la chambre à pas comptés et majestueux,
satisfait de son éloquence et de sa bonne tenue devant un si grand
seigneur.
Cette apparition bizarre, moins étrange cependant en ce siècle de
raffinés et de bretteurs qu’elle ne l’eût été à toute autre époque,
avait amusé et intéressé le jeune duc de Vallombreuse. Le caractère
original de Jacquemin Lampourde, honnête à sa façon, ne lui déplaisait
point; il lui pardonnait même de n’avoir pas réussi à tuer Sigognac.
Puisque le Baron avait résisté à ce gladiateur de profession, c’est
qu’il était réellement invincible, et la honte d’en avoir été blessé lui
était moins cuisante à l’amour-propre. Ensuite, quelque forcené que fût
Vallombreuse, cette action de faire assassiner Sigognac lui paraissait
un peu énorme, non par aucune tendresse ou susceptibilité de conscience,
mais parce que son ennemi était gentilhomme: car il ne se fût fait nul
scrupule de meurtre et trucider une demi-douzaine de bourgeois qui
l’eussent gêné, le sang de telles ribaudailles n’ayant de valeur à ses
yeux non plus que l’eau des fontaines. Il eût préféré dépêcher son rival
lui-même, sans la supériorité de Sigognac à l’escrime, supériorité dont
son bras, cicatrisé à peine, avait gardé le souvenir, et qui ne lui
permettait pas de risquer, avec des chances favorables, un nouveau duel
ou une attaque à main armée. Ses pensées se tournèrent donc vers
l’enlèvement d’Isabelle, qui lui souriait davantage par les perspectives
amoureuses qu’il ouvrait à son imagination. Il ne doutait pas que la
jeune comédienne, une fois séparée de Sigognac et de ses camarades, ne
s’humanisât et ne devînt sensible aux charmes d’un duc si bien fait de
sa personne, et dont raffolaient les plus hautes dames de la cour. La
fatuité de Vallombreuse était incorrigible, car jamais il n’en fut de
mieux fondée. Elle justifiait toutes ses prétentions, et ses plus
impertinentes vanteries n’étaient que vérités. Aussi, malgré l’échec
récemment subi près d’Isabelle, semblait-il au jeune duc illogique,
absurde, incroyable et outrageux de n’être point aimé.
«Que je la tienne, se disait-il, quelques jours en une retraite d’où
elle ne puisse m’échapper, et je saurai bien la réduire. Je serai si
galant, si passionné, si persuasif, qu’elle s’étonnera bientôt elle-même
de m’avoir si longtemps tenu rigueur. Je la verrai se troubler, muer de
couleur, baisser ses longues paupières à mon aspect, et, quand je la
tiendrai entre mes bras, pencher sa tête sur mon épaule pour y cacher sa
pudeur et sa confusion. Dans un baiser, elle me dira qu’elle m’a
toujours aimé, et que ses fuites n’étaient que pour m’enflammer mieux,
ou bien encore appréhensions et timidités de mortelle poursuivie par un
dieu, ou autres telles charmantes mignardises, que les femmes savent
trouver en ces rencontres, même les plus chastes. Mais quand j’aurai son
âme et son corps, ah! c’est alors que je me vengerai de ses anciennes
rebuffades.»
XV.
MALARTIC A L’ŒUVRE.
Si la colère du duc en rentrant chez lui avait été vive, celle du Baron
ne fut pas moindre en apprenant l’équipée de Vallombreuse à l’encontre
d’Isabelle. Il fallut que le Tyran et Blazius lui tinssent de longs
raisonnements pour l’empêcher de courir à l’hôtel de ce seigneur dans le
but de le provoquer à un combat qu’il eût certainement refusé, car
Sigognac n’étant ni le frère, ni le mari, ni le galant avoué de la
comédienne, il n’avait aucun droit à demander raison d’un acte qui
d’ailleurs s’excusait de lui-même. En France, il y a toujours eu liberté
de faire la cour aux jolies femmes. L’agression du spadassin sur le
Pont-Neuf était, à coup sûr, moins légitime; mais, bien qu’il fût
probable que le coup vînt de la part du duc, comment suivre les
ramifications ténébreuses qui reliaient cet homme de sac et de corde à
ce magnifique seigneur? Et, en supposant même qu’on les eût découvertes,
comment les prouver, et à qui demander justice de ces lâches attaques?
Aux yeux du monde, Sigognac, cachant sa qualité, était un vil histrion,
un farceur de bas étage qu’un gentilhomme comme Vallombreuse pouvait, à
sa fantaisie, faire bâtonner, emprisonner ou tuer, sans que personne y
trouvât à redire, s’il le fâchait ou le gênait en quelque chose.
Isabelle, pour sa résistance honnête, eût paru une mijaurée et une
bégueule; la vertu des femmes de théâtre comptant beaucoup de Thomas
incrédules et de Pyrrhons sceptiques. Il n’y avait donc pas moyen de
s’en prendre ouvertement au duc, ce dont enrageait Sigognac,
reconnaissant malgré lui la vérité des motifs qu’alléguaient Hérode et
le Pédant de faire les morts, mais l’œil ouvert et l’oreille au guet;
car ce damné seigneur, beau comme un ange et méchant comme un diable,
n’abandonnerait certes pas son entreprise, quoiqu’elle eût manqué sur
tous les points. Un doux regard d’Isabelle, qui prit entre ses blanches
mains les mains frémissantes de Sigognac, en l’engageant à dompter son
courage pour l’amour d’elle, pacifia tout à fait le Baron, et les choses
reprirent leur train habituel.
Les débuts de la troupe avaient obtenu beaucoup de succès. La grâce
pudique d’Isabelle, la verve étincelante de la Soubrette, la coquetterie
élégante de Sérafine, l’extravagance superbe du capitaine Fracasse,
l’emphase majestueuse du Tyran, les dents blanches et les gencives roses
de Léandre, la bonhomie grotesque du Pédant, l’esprit madré de Scapin,
la perfection comique de la Duègne, produisaient le même effet à Paris
qu’en province; il ne leur manquait plus, ayant celle de la ville, que
l’approbation de la cour, où sont les plus gens de goût et les plus fins
connaisseurs; il était question de les appeler même à Saint-Germain, car
le roi, sur le bruit qui s’en faisait, les désirait voir; ce qui
réjouissait fort Hérode, chef et caissier de la compagnie. Souvent des
personnes de qualité les demandaient pour donner la comédie en leur
hôtel, à l’occasion de quelque fête ou régal, à des dames curieuses de
voir ces acteurs qui balançaient ceux de l’hôtel de Bourgogne et de la
troupe du Marais.
Aussi Hérode ne fut-il pas surpris, accoutumé qu’il était à de
semblables requêtes, lorsqu’un beau matin, à l’auberge de la rue
Dauphine, se présenta une sorte d’intendant ou majordome, d’aspect
vénérable comme l’ont ces serviteurs vieillis dans la domesticité des
grandes maisons, qui demandait à lui parler de la part de son maître, le
comte de Pommereuil, pour affaires de théâtre.
Ce majordome, vêtu de velours noir de la tête aux pieds, avait au cou
une chaîne en or de ducats, des bas de soie et des souliers à larges
cocardes, carrés du bout, un peu amples, comme il convient à un
vieillard qui parfois a les gouttes. Un collet en forme de rabat étalait
sa blancheur sur le noir du pourpoint, et relevait le teint de la face
basanée par le grand air de la campagne où ressortaient, comme des
touches de neige sur une antique sculpture, les sourcils, les moustaches
et la barbiche. Ses longs cheveux tout chenus lui tombaient jusqu’aux
épaules et lui donnaient la physionomie la plus patriarcale et la plus
honnête. Ce devait être un de ces intendants dont la race est perdue,
qui soignent la fortune de leur maître plus âprement que la leur propre,
font des remontrances sur les dépenses folles et, aux époques des
revers, apportent leurs minces épargnes pour soutenir la famille qui les
a nourris en ses prospérités.
Hérode ne se pouvait lasser d’admirer la bonne mine et prud’homie de cet
intendant, qui, l’ayant salué, lui dit avec des paroles courtoises:
«Vous êtes bien cet Hérode qui gouverne, d’une main aussi ferme que
celle d’Apollon, la troupe des Muses, cette excellente compagnie dont la
renommée se répand par la ville, et en a déjà dépassé l’enceinte; car
elle est venue jusqu’au fond du domaine que mon maître habite.
--C’est moi qui ai cet honneur, répondit Hérode en faisant le salut le
plus gracieux que lui permît sa mine rébarbative et tragique.
--Le comte de Pommereuil, reprit le vieillard, désirerait fort, pour
divertir des hôtes d’importance, leur offrir la comédie en son château.
Il a pensé que nulle troupe mieux que la vôtre ne remplirait ce but, et
il m’envoie vous demander s’il vous serait possible d’aller donner une
représentation à sa terre, qui n’est distante d’ici que de quelques
lieues. Le comte, mon maître, est un seigneur magnifique qui ne regarde
pas à la dépense, et à qui rien ne coûtera pour posséder votre illustre
compagnie.
--Je ferai tout pour contenter un si galant homme, répondit le Tyran,
encore qu’il nous soit difficile de quitter Paris, fût-ce pour quelques
jours, au moment le plus vif de notre vogue.
--Trois journées suffiront bien, dit le majordome: une pour le voyage,
l’autre pour la représentation, et la dernière pour le retour. Il y a au
château un théâtre tout machiné où vous n’aurez qu’à poser vos
décorations; de plus, voici cent pistoles que le comte de Pommereuil m’a
chargé de remettre entre vos mains pour les menus frais de déplacement;
vous en recevrez autant après la comédie, et les actrices auront sans
doute quelque présent, bagues, épingles ou bracelets, à quoi est
toujours sensible la coquetterie féminine.»
Joignant l’action aux paroles, l’intendant du comte de Pommereuil tira
de sa poche une longue et pesante bourse, hydropique de monnaie, la
pencha et en fit couler sur la table cent beaux écus neufs de l’éclat le
plus engageant.
Le Tyran regardait ces pièces couchées les unes sur les autres, d’un air
de satisfaction, en caressant sa large barbe noire. Quand il les eut
assez contemplées, il les releva, les mit en pile, puis les jeta dans
son gousset avec un geste d’acquiescement.
«Ainsi donc, dit l’intendant, vous acceptez, et je puis dire à mon
maître que vous vous rendrez à son appel.
--Je suis à la disposition de Sa Seigneurie avec tous mes camarades,
répondit Hérode; maintenant désignez-moi le jour où doit avoir lieu la
représentation et la pièce que M. le comte désire, afin que nous
emportions les costumes et les accessoires nécessaires.
--Il serait bon, répondit l’intendant, que ce fût jeudi, car
l’impatience de mon maître est grande; quant à la pièce, il en laisse le
choix à votre goût et commodité.
--L’_Illusion comique_, dit Hérode, d’un jeune auteur normand qui promet
beaucoup, est ce qu’il y a de plus nouveau et de plus couru en ce
moment.
--Va pour l’_Illusion comique_: les vers n’en sont point méchants et il
y a un rôle de Matamore superbe.
--A présent, il ne reste plus qu’à nous indiquer, d’une façon précise à
ce que nous ne puissions errer, les site et plantation du château avec
le chemin à suivre pour y parvenir.»
L’intendant du comte de Pommereuil donna des renseignements si exacts et
si détaillés, qu’ils eussent suffi à un aveugle tâtant la terre de son
bâton; mais craignant sans doute que le comédien une fois en route ne se
rappelât plus bien nettement ces: allez devant vous, puis tournez à
droite et ensuite prenez à gauche, il ajouta: «Ne chargez pas votre
mémoire, obstruée des plus beaux vers de nos meilleurs poëtes, de si
vulgaires et prosaïques notions; j’enverrai un laquais, lequel vous
servira de guide.»
L’affaire ainsi conclue, le vieillard se retira avec force salutations
qu’Hérode lui rendait, et qu’après la courbette du comédien, il
réitérait en s’inclinant plus bas. Ils avaient l’air de deux parenthèses
prises de la danse de Saint-Guy, et se trémoussant l’une vis-à-vis
l’autre. Ne voulant pas être vaincu en ce combat de politesse, le Tyran
descendit l’escalier, traversa la cour et ne s’arrêta que sur le seuil,
d’où il adressa au bonhomme un salut suprême: le dos convexe, la
poitrine concave autant que son bedon le lui permettait, les bras
ballants et la tête touchant presque la terre.
Si Hérode eût suivi du regard l’intendant du comte de Pommereuil
jusqu’au bout de la rue, peut-être eût-il remarqué, chose contraire aux
lois de la perspective, que sa taille grandissait en raison inverse de
l’éloignement. Son dos voûté s’était redressé, le tremblement sénile de
ses mains avait disparu, et à la vivacité de son allure il ne semblait
du tout si goutteux; mais Hérode était déjà rentré dans la maison et ne
vit rien de tout cela.
Le mercredi au matin, comme des garçons d’auberge chargeaient les
décorations et paquets sur une charrette attelée de deux forts chevaux
et louée par le Tyran pour le transport de la troupe, un grand maraud de
laquais en livrée fort propre et chevauchant un bidet percheron, se
présenta faisant claquer son fouet à la porte de l’auberge, afin de
hâter le départ des comédiens et de leur servir de courrier. Les femmes,
qui sont toujours paresseuses au lit et longues à s’attifer, même les
comédiennes ayant l’habitude de s’habiller et de se déshabiller en un
clin d’œil pour les changements de costumes qu’exige le théâtre,
descendirent enfin et s’arrangèrent le plus commodément qu’elles purent
sur les planches rembourrées de paille qu’on avait suspendues aux
ridelles de la charrette. Le marmouset de la Samaritaine martelait huit
heures sur son timbre, quand la lourde machine s’ébranla et se mit en
marche. On eut en moins d’une demi-heure dépassé la porte Saint-Antoine
et la Bastille, mirant ses faisceaux de tours dans l’eau noire de ses
douves. L’on franchit ensuite le faubourg et ses vagues cultures semées
de maisonnettes, et l’on chemina à travers la campagne dans la direction
de Vincennes, qui montrait au loin son donjon derrière une légère gaze
de vapeur bleuâtre, reste de l’humidité nocturne se dissipant aux rayons
du soleil, comme une fumée d’artillerie que le vent disperse.
Bientôt, car les chevaux étaient frais et marchaient d’un bon pas, l’on
atteignit la vieille forteresse dont les défenses gothiques avaient
encore bonne apparence quoiqu’elles ne fussent plus capables de résister
aux canons et aux bombardes. Les croissants dorés qui surmontaient les
minarets de la chapelle bâtie par Pierre de Montereau, brillaient
joyeusement au-dessus des remparts comme s’ils eussent été fiers de se
trouver à côté de la croix, signe de rédemption. Ensuite, après avoir
admiré quelques minutes ce monument de l’ancienne splendeur de nos rois,
on entra dans le bois, où, parmi les halliers et les baliveaux,
s’élevaient majestueusement quelques vieux chênes, contemporains sans
doute de celui sous lequel saint Louis rendait la justice, occupation
bien séante à un monarque.
Comme la route n’était guère fréquentée, quelquefois des lapins
s’ébattant et se passant la patte sur les moustaches étaient surpris par
l’arrivée de la charrette qu’ils n’avaient point entendue, car elle
roulait à petit bruit, la terre étant molle et souvent tapissée d’herbe.
Ils détalaient grand’erre et comme s’ils eussent eu les chiens aux
trousses; ce qui divertissait les comédiens. Plus loin, un chevreuil
traversait la route tout effaré, et l’on pouvait suivre quelque temps de
l’œil sa fuite à travers les arbres dénués de feuillage. Sigognac
surtout s’intéressait à ces choses, ayant été élevé et nourri en la
campagne. Cela le réjouissait de voir des champs, des buissons, des
bois, des animaux en liberté, spectacle dont il était privé depuis qu’il
habitait la ville, où l’on ne voit que maisons, rues boueuses, cheminées
qui fument, l’œuvre des hommes, et non l’œuvre de Dieu. Il s’y serait
fort ennuyé s’il n’avait eu la compagnie de cette douce femme, dont les
yeux contenaient assez d’azur pour remplacer le ciel.
Au sortir du bois une petite côte à monter se présenta. Sigognac dit à
Isabelle: «Chère âme, pendant que le coche gravira lentement cette
pente, ne vous conviendrait-il point de descendre et de mettre votre
bras sur le mien pour faire quelques pas? Cela vous réchauffera les
pieds et dégourdira les jambes. La route est unie, et il fait un joli
temps d’hiver clair, frais et piquant, mais non trop froid.»
La jeune comédienne accepta l’offre de Sigognac, et, posant le bout de
ses doigts sur la main qu’il lui présentait, elle sauta légèrement à
terre. C’était un moyen d’accorder à son amant un innocent tête-à-tête
que sa pudeur lui eût refusé dans la solitude d’une chambre fermée. Ils
marchaient tantôt presque soulevés par leur amour, et rasant le sol
comme des oiseaux, tantôt s’arrêtant à chaque pas pour se contempler et
jouir d’être ensemble, côte à côte, les bras enlacés et les regards
plongés dans les yeux l’un de l’autre. Sigognac disait à Isabelle
combien il l’aimait; cette phrase, qu’il avait dite plus de vingt fois,
paraissait à la jeune femme nouvelle, comme dut l’être le premier mot
d’Adam essayant le verbe le lendemain de la création. Comme c’était la
personne du monde la plus délicate et la plus désintéressée en fait de
sentiments, elle tâchait par des fâcheries et des négations caressantes
de contenir dans les limites de l’amitié un amour qu’elle ne voulait pas
couronner, le jugeant nuisible à l’avenir du Baron.
Mais ces jolis débats et contestations ne faisaient qu’aviver l’amour de
Sigognac, qui ne songeait, en ce moment, à la dédaigneuse Yolande de
Foix non plus que si elle n’eût jamais existé.
«Quoi que vous fassiez, mignonne, disait-il à son aimée, vous ne
parviendrez pas à lasser ma constance. S’il le faut, j’attendrai que vos
scrupules se soient dissipés d’eux-mêmes jusqu’à ce que vos beaux
cheveux d’or se soient mués en cheveux d’argent.
--Oh! fit Isabelle, alors je serai un vrai remède d’amour et laide à
épouvanter le plus fier courage; j’aurais peur, en la récompensant, de
punir votre fidélité.
--Même à soixante ans vous garderez vos charmes comme la belle vieille
de Maynard, répondit galamment Sigognac, car votre beauté vient de
l’âme, qui est immortelle.
--C’est égal, reprit la jeune femme, vous seriez bien attrapé si je vous
prenais au mot, et vous promettais ma main pour l’époque où je compterai
seulement dix lustres d’âge. Mais, continua-t-elle en reprenant son
sérieux, cessons ces badineries; vous savez ma résolution,
contentez-vous d’être aimé plus que ne le fut jamais aucun mortel,
depuis que des cœurs palpitent sur la terre.
--Un si charmant aveu me devrait satisfaire, j’en conviens; mais, comme
mon amour est infini, il ne saurait souffrir la moindre barrière. Dieu
peut bien dire à la mer: «Tu n’iras pas plus loin,» et en être obéi. Une
passion telle que la mienne ne connaît pas de rivage et elle monte
toujours, encore que de votre voix céleste vous lui disiez: «Arrête-toi
là.»