Qu’a-t-il donc pour vous charmer de la sorte, cet heureux mortel? Ne
suis-je pas plus beau, plus noble, plus riche, aussi jeune, aussi
spirituel, aussi amoureux que lui?
--Il a du moins, répondit Isabelle, une qualité qui vous manque: celle
de respecter ce qu’il aime.
--C’est qu’il n’aime pas assez,» fit Vallombreuse en prenant dans ses
bras Isabelle dont le corps penchait déjà hors de la fenêtre, et qui,
sous l’étreinte de l’audacieux, poussa un faible cri.
Au même instant la porte s’ouvrit. Le Tyran, faisant des courbettes et
des révérences outrées, pénétra dans la chambre et s’avança vers
Isabelle, qu’aussitôt lâcha Vallombreuse avec une rage profonde d’être
ainsi interrompu en ses prouesses amoureuses.
«Pardon, mademoiselle, dit le Tyran en lançant au duc un regard de
travers, je ne vous savais pas en si bonne compagnie; mais l’heure de la
répétition a sonné à toutes les horloges, et l’on n’attend plus que vous
pour commencer.»
En effet, par la porte entre-bâillée on voyait le Pédant, Scapin,
Léandre et Zerbine, qui formaient un groupe rassurant pour la pudeur
menacée d’Isabelle. Le duc eut un instant l’idée de fondre l’épée en
main sur cette canaille et de la disperser, mais cela eût fait une
esclandre inutile; en tuant ou blessant deux ou trois de ces histrions
il n’aurait pas arrangé ses affaires: d’ailleurs ce sang était trop vil
pour qu’il y trempât ses nobles mains, il se contint donc, et saluant
avec une politesse glaciale Isabelle, qui, toute tremblante, s’était
rapprochée de ses amis, il sortit de la chambre, mais au seuil de la
porte il se retourna, fit un signe de la main, et dit: «Au revoir,
mademoiselle!» une phrase bien simple assurément, mais qui prenait du
son de voix dont elle était prononcée des signifiances menaçantes et
terribles. La tête de Vallombreuse, si charmante tout à l’heure, avait
repris son expression de perversité diabolique; Isabelle ne put
s’empêcher de frémir, bien que la présence des comédiens la mît à l’abri
de toute tentative. Elle eut ce sentiment d’angoisse mortelle de la
colombe au-dessus de laquelle le milan trace dans l’air des cercles de
plus en plus rapprochés.
Vallombreuse regagna son carrosse suivi par l’hôtelier qui se confondait
derrière lui en politesses impatientantes et superflues, et bientôt le
grondement des roues indiqua que le dangereux visiteur était enfin
parti.
Maintenant, voici comment s’explique le secours venu si à propos pour
Isabelle. L’arrivée du duc de Vallombreuse en carrosse doré à l’hôtel de
la rue Dauphine avait produit une rumeur d’étonnement et d’admiration
dans toute l’auberge, qui était bientôt parvenue aux oreilles du Tyran
occupé, comme Isabelle, à étudier dans sa chambre. En l’absence de
Sigognac, retenu au théâtre pour y essayer un costume nouveau, le brave
Hérode, connaissant les mauvaises intentions de Vallombreuse, s’était
bien promis de veiller au grain, et l’oreille appliquée au trou de la
serrure il écoutait, par une indiscrétion louable, cet entretien
hasardeux, sauf à intervenir lorsque la scène chaufferait trop. Sa
prudence avait ainsi sauvé la vertu d’Isabelle des entreprises de ce
méchant duc outrageux et pervers.
Cette journée devait être orageuse. Lampourde, on s’en souvient, avait
reçu de Mérindol la mission de dépêcher le capitaine Fracasse; aussi le
bretteur, guettant l’occasion de l’attaquer, faisait-il pied de grue sur
l’esplanade où s’élève le roi de bronze, car Sigognac, pour rentrer à
l’auberge, devait forcément prendre le Pont-Neuf. Jacquemin était là
déjà, depuis plus d’une heure, soufflant dans ses doigts pour ne pas les
avoir gourds au moment de l’action, et battant la semelle afin de se
réchauffer les pieds. Le temps était froid et le soleil se couchait
derrière le pont Rouge, au delà des Tuileries, dans des nuages
sanguinolents. Le crépuscule baissait rapidement, et déjà les passants
se faisaient rares.
Enfin Sigognac parut marchant d’un pas hâté, car une vague inquiétude
l’agitait à l’endroit d’Isabelle, et il se pressait de rentrer au logis.
Dans cette précipitation, il ne vit pas Lampourde qui, lui prenant le
bord du manteau, le lui tira d’un mouvement si sec et si brusque, que
les cordons en rompirent. En un clin d’œil, Sigognac se trouva en simple
pourpoint. Sans chercher à disputer sa cape à cet assaillant qu’il prit
d’abord pour un vulgaire tire-laine, il mit, avec la promptitude de
l’éclair, flamberge au vent et tomba en garde. De son côté, Lampourde
n’avait pas été moins prompt à dégainer. Il fut content de cette garde
et se dit: «Nous allons nous amuser un peu.» Les lames s’engagèrent.
Après quelques tâtonnements de part et d’autre, Lampourde essaya une
botte qui fut aussitôt déjouée, «Bonne parade, continua-t-il, ce jeune
homme a des principes.»
Sigognac lia avec son épée le fer du bretteur et lui poussa une
flanconnade que celui-ci para avec une retraite de corps, tout en
admirant le coup de son adversaire pour sa perfection et sa régularité
académique.
«A vous celle-ci,» s’écria-t-il, et son épée décrivit un cercle
étincelant, mais elle rencontra celle de Sigognac déjà revenu à son
poste.
Épiant un jour pour y pénétrer, les lames liées par les pointes
tournaient l’une autour de l’autre, tantôt lentes, tantôt rapides, avec
des malices et des prudences qui prouvaient la force des deux
combattants.
«Savez-vous, monsieur, dit Lampourde, ne pouvant contenir plus longtemps
son admiration pour ce jeu si sûr, si serré et si correct, savez-vous
que vous avez une méthode superbe!
--A votre service,» répondit Sigognac, en allongeant une botte à fond au
bretteur qui la détourna avec le pommeau de son épée par un coup de
poignet aussi roide que la détente d’un cranequin.
«Magnifique estocade, fit le bretteur de plus en plus enthousiasmé, coup
merveilleux! Logiquement j’aurais dû être tué. Je suis dans mon tort; ma
parade est une parade de raccroc, irrégulière, sauvage, bonne tout au
plus pour ne pas être embroché en un cas extrême. Je rougis presque de
l’avoir employée avec un beau tireur comme vous.»
Toutes ces phrases étaient entremêlées de froissements de fer, de
quartes, de tierces, de demi-cercles, de coupés, de dégagés qui
augmentaient l’estime de Lampourde pour Sigognac. Ce gladiateur ne
prisait au monde que l’escrime, et il réglait le cas qu’il devait faire
des gens d’après leur force aux armes. Sigognac prenait à ses yeux des
proportions considérables.
«Serait-ce une indiscrétion, monsieur, que de vous demander le nom de
votre maître? Girolamo, Paraguantes et Côte-d’Acier seraient fiers d’un
tel élève.
--Je n’ai eu pour professeur qu’un vieux soldat nommé Pierre, répondit
Sigognac, que ce babil étrange amusait; tenez, parez celle-là; c’est une
de ses bottes favorites.» Et le baron se fendit.
«Diable! s’écria Lampourde en rompant d’une semelle, j’ai failli être
touché; la pointe a glissé sous le bras. En plein jour vous m’auriez
perforé, mais vous n’avez pas encore l’habitude de ces combats
crépusculaires et nocturnes qui exigent des yeux de chat. N’importe!
c’était bien passé, bien allongé, bien porté. Maintenant, faites bien
attention, je ne vous prends pas en traître. Je vais essayer sur vous ma
botte secrète, le résultat de mes études, le _nec plus ultra_ de ma
science, l’élixir de ma vie. Jusqu’à présent ce coup d’épée infaillible
a toujours tué son homme. Si vous le parez, je vous l’apprends. C’est
mon seul héritage, et je vous le léguerai; sans cela, j’emporterai cette
botte sublime dans la tombe, car je n’ai encore rencontré personne
capable de l’exécuter, si ce n’est vous, admirable jeune homme! Mais
voulez-vous vous reposer un peu et reprendre haleine?»
En disant ces mots, Jacquemin Lampourde baissait la pointe de son épée.
Sigognac en fit autant, et au bout de quelques minutes le duel
recommença.
Après quelques passes, Sigognac, qui connaissait toutes les ruses de
l’escrime, sentit, au travail particulier de Lampourde, dont l’épée se
dérobait avec une rapidité éblouissante, que la fameuse botte allait
fondre sur sa poitrine. En effet, le bretteur s’aplatit subitement comme
s’il tombait sur le nez, et le Baron ne vit plus devant lui
d’adversaire, mais un éclair fouetté dans un sifflement lui arriva si
vite au corps, qu’il n’eut que le temps de le couper par un demi-cercle
qui cassa net la lame de Lampourde.
«Si vous n’avez pas le reste de mon épée dans le ventre, dit Lampourde à
Sigognac en se redressant et en agitant le tronçon qui lui restait dans
la main, vous êtes un grand homme, un héros, un dieu!
--Non, répondit Sigognac, je ne suis pas touché, et si je voulais je
pourrais même vous clouer contre un mur comme un hibou; mais cela
répugne à ma générosité naturelle, et d’ailleurs vous m’avez amusé par
votre bizarrerie.
--Baron, permettez-moi d’être désormais votre admirateur, votre esclave,
votre chien. On m’avait payé pour vous tuer. J’ai
[Illustration:... le bretteur s’aplatit subitement... (Page 340.)]
même reçu des avances que j’ai mangées. C’est égal! Je volerai pour
rendre l’argent.» Cela dit, il ramassa le manteau de Sigognac, le lui
remit sur les épaules en valet de chambre officieux, le salua
profondément et s’éloigna.
Les deux attaques du duc de Vallombreuse avaient manqué.
XIV.
LES DÉLICATESSES DE LAMPOURDE.
On peut aisément s’imaginer la fureur de Vallombreuse après l’échec que
lui avait fait subir la vertu d’Isabelle secourue si à propos par
l’intervention des comédiens. Quand il rentra à l’hôtel, l’aspect de son
visage, blême d’une rage froide, donna à ses domestiques des claquements
de dents et des sueurs d’agonie; car sa cruauté naturelle se livrait, en
ces exaspérations, à des emportements néroniens, aux dépens du premier
malheureux qui lui tombait sous la main. Ce n’était point un seigneur
commode que le duc de Vallombreuse, même quand il était de joyeuse
humeur; mais quand il était fâché, mieux eût valu se rencontrer nez à
nez, sur le pont d’un torrent, avec un tigre à jeun. Il referma derrière
lui toutes les portes qui s’ouvraient à son passage d’une telle
violence, qu’elles faillirent sauter hors des gonds, et que la dorure
des ornements se détacha par écailles.
Arrivé à sa chambre, il jeta son feutre à terre si rudement que sa forme
en resta tout aplatie et que la plume ébouriffée se brisa net. Pour
donner un peu d’air à sa furie, il se dégagea la poitrine sans prendre
garde aux boutons de diamant de son pourpoint qui sautaient à droite et
à gauche sur le parquet, comme des pois gris sur un tambour. Les
dentelles de sa chemise ne furent bientôt plus, sous les crispations de
ses doigts nerveux, qu’une charpie effiloquée, et d’un coup de pied il
envoya rouler les quatre fers en l’air un fauteuil qu’il avait rencontré
dans ses déambulations colériques, car il s’en prenait même aux objets
inanimés.
«L’impudente créature! s’écriait-il tout en se promenant avec une
agitation extrême, j’ai bien envie de la faire prendre par les sergents
et jeter en un cul de basse-fosse d’où elle ne sortirait que rasée et
fouettée pour aller à l’hôpital ou à quelque couvent de filles
repenties. Il ne me serait pas difficile d’obtenir l’ordre; mais non, sa
constance ne ferait que s’affermir de ces persécutions, et son amour
pour Sigognac s’augmenterait de toute la haine qu’elle prendrait à mon
endroit. Cela ne vaut rien; mais que faire?»
Et il continuait sa promenade forcenée d’un bout à l’autre du cabinet
comme une bête fauve en sa cage, sans fatiguer sa rage impuissante.
Pendant qu’il se démenait ainsi, sans prendre garde à la fuite des
heures qui passent toujours d’un pied égal, que nous soyons contents ou
furieux, la nuit était venue, et Picard, bien qu’on ne l’eût pas appelé,
prit sur lui d’entrer et d’allumer les bougies, ne voulant pas laisser
son maître se mélancolier dans l’ombre, mère des humeurs noires.
En effet, comme si les lumières des candélabres lui eussent éclairci
l’intellect, Vallombreuse, que distrayait son amour pour Isabelle, se
ressouvint de sa haine pour Sigognac.
«Mais comment se fait-il que ce gentillâtre de malheur n’ait pas encore
été dépêché? dit-il en s’arrêtant tout à coup; j’avais cependant donné
l’ordre formel à Mérindol de l’expédier lui-même ou au moyen de quelque
gladiateur plus habile et plus brave que lui s’il ne suffisait pas à la
besogne! «Morte la bête, mort le venin,» quoi qu’en dise Vidalinc. Le
Sigognac supprimé, l’Isabelle reste à ma merci, frémissante de terreur
et déliée d’une fidélité désormais sans objet. Sans doute elle ménage ce
bélître dans l’idée de s’en faire épouser, et c’est pour cela qu’elle se
livre à ces simagrées de pudeur hyrcanienne et de vertu inexpugnable,
repoussant l’amour des ducs les mieux faits comme s’ils fussent gueux de
l’Hostière. Seule, j’en aurai bientôt raison, et, en tous cas, je serai
vengé d’un arrogant par trop outrageux, qui m’a navré au bras et que je
trouve toujours comme un obstacle entre moi et mon désir. Çà, faisons
comparaître Mérindol et sachons où en sont les choses.»
Mérindol, appelé par Picard, se présenta devant le duc, plus pâle qu’un
voleur qu’on mène pendre, les tempes emperlées de sueur, la gorge sèche
et la langue empâtée; il lui eût été bon en ce moment d’angoisse
d’avoir un caillou dans la bouche comme Démosthènes, orateur athénien,
haranguant la mer, pour se donner de la salive, faciliter la
prononciation et délier la faconde, d’autant que la face du jeune
seigneur était plus tempestueuse que celle d’aucune mer ou assemblée de
peuple à l’Agora. Le malheureux, faisant effort pour se tenir droit sur
ses jarrets titubants comme s’il fût ivre, encore qu’il n’eût bu depuis
le matin de quoi noyer une mouche, tournait son chapeau devant sa
poitrine avec un décontenancement idiot; il n’osait lever les yeux vers
son maître dont il sentait le regard tomber sur lui comme une douche
alternativement de feu et de glace.
«Eh bien! animal, dit brusquement Vallombreuse, vas-tu rester longtemps
ainsi planté là avec cette mine patibulaire, comme si tu avais déjà au
cou la cravate de chanvre que tu mérites encore plus pour ta lâcheté et
maladresse que pour tes méfaits?
--J’attendais les ordres de monseigneur, fit Mérindol en essayant de
sourire. Monsieur le duc sait que je lui suis dévoué jusqu’à la corde
inclusivement, je me permets cette plaisanterie à cause de la gracieuse
allusion que vient de faire.....
--C’est bon, c’est bon, interrompit le duc, ne t’avais-je pas chargé de
nettoyer mon chemin de ce Sigognac maudit qui me gêne et m’obstrue? Tu
ne l’as pas fait, car j’ai bien vu à la joie et sérénité d’Isabelle, que
ce maraud respire encore, et que je n’ai point été obéi. En vérité,
c’est bien la peine d’avoir des bretteurs à ses gages pour être servi de
la sorte! Ne devriez-vous pas, sans que j’aie besoin de parler, deviner
mes sentiments à l’éclair de mes yeux, aux palpitations de mes cils, et
tuer silencieusement quiconque me déplaît? Mais vous n’êtes bons qu’à
vous ruer en cuisine, et vous n’avez de cœur que pour égorger des
poulets. Si vous continuez ainsi, je vous rendrai tous au bourreau qui
vous attend, abjectes canailles que vous êtes, scélérats timides,
gauches assassins, rebut et honte du bagne!
--Monsieur le duc, je le vois avec peine, objecta Mérindol d’un ton
humble et pénétré, méconnaît le zèle, et, j’oserai le dire, le talent de
ses fidèles serviteurs. Mais le Sigognac n’est point un de ces gibiers
ordinaires qu’on traque et qu’on abat au bout de quelques minutes de
chasse. A une première rencontre, peu s’en est fallu qu’il ne me fendît
le moule du bonnet jusqu’au menton, et si, n’avait-il qu’une épée de
théâtre, émoussée et mornée, dont bien me prit. Une seconde embûche le
trouva sur ses gardes, et tellement prêt à bien faire, que force me fut,
ainsi qu’à mes camarades, de m’éclipser sans risquer un combat inutile
où il eût été secouru et qui eût fait une esclandre fâcheuse. Maintenant
il connaît ma figure, et je ne saurais l’approcher qu’il ne mette
incontinent la main à la poignée de sa rapière. J’ai donc été obligé
d’aller chercher un spadassin de mes amis, la meilleure lame de la
ville, qui le guette et le dépêchera, sous prétexte de lui tirer la
laine, à la première occasion crépusculaire ou nocturne sans que le nom
de M. le duc puisse être prononcé en tout cela, comme il n’eût pas
manqué si le coup avait été fait par nous qui appartenons à Sa
Seigneurie.
--Le plan n’est pas mauvais, répondit négligemment Vallombreuse radouci,
et peut-être vaut-il mieux que les choses se passent de la sorte. Mais
tu es sûr du cœur et du bras de ce gladiateur? Il faut un brave pour
défaire Sigognac, lequel, je l’avoue, bien que je le haïsse, n’est point
lâche, puisqu’il a bien osé se mesurer contre moi-même.
--Oh! répliqua Mérindol avec importance et certitude, Jacquemin
Lampourde est un héros... qui a mal tourné. Il passe en valeur les
Achille de la fable et les Alexandre de l’histoire. Il n’est pas sans
reproche, mais il est sans peur.»
Picard, qui depuis quelques minutes rôdait par la chambre, voyant
l’humeur de Vallombreuse un peu rassérénée, ne feignit pas de lui dire
qu’un homme d’assez bizarre tournure était là qui demandait instamment à
lui parler pour chose d’importance.
«Fais entrer ce drôle, répondit le duc; mais malheur à lui s’il me
dérange pour des billevesées, je le ferai pelauder si rudement qu’il y
laissera son cuir.»
Le valet sortit afin d’introduire le nouveau visiteur, et Mérindol
allait se retirer discrètement, quand l’entrée d’un étrange personnage
lui cloua les pieds au plancher. Il y avait en effet de quoi rester
stupide d’étonnement, car l’homme conduit près de Vallombreuse par
Picard n’était autre que l’ami Jacquemin Lampourde, en personne
naturelle. Sa présence inattendue en un tel lieu devait faire supposer
quelque événement singulier et hors de toute prévision. Aussi Mérindol
était-il fort inquiet en voyant paraître ainsi, sans intermédiaire,
devant le maître, cet agent de seconde main, cette machine subalterne
dont la besogne devait s’accomplir dans l’ombre.
Jacquemin Lampourde, du reste, ne semblait nullement décontenancé; dès
la porte il avait même fait un petit clin d’œil amical à Mérindol, et il
se tenait à quelques pas du duc recevant en plein sur la figure la
lumière des bougies qui faisait ressortir les détails de son masque
caractéristique. Son front, où la pression habituelle du feutre avait
tracé une raie rougeâtre transversale, pareille à la cicatrice d’une
blessure, montrait par des gouttes de sueur, qui n’étaient pas séchées
encore, que le spadassin avait marché vite ou venait de se livrer à un
exercice violent; ses yeux, d’un gris bleuâtre mélangé de reflets
métalliques, se fixaient sur ceux du jeune duc avec une impudence
tranquille qui donnait le frisson à Mérindol. Quant à son nez, dont
l’ombre lui couvrait toute une joue, comme l’ombre de l’Etna couvre une
grande partie de la Sicile, ce promontoire de chair découpait
grotesquement son profil étrange et monstrueux, doré sur la crête par un
vif rayon de clarté qui le faisait reluire. Ses moustaches, poissées
d’un cosmétique grossier, ressemblaient à une brochette dont on lui eût
traversé la lèvre supérieure, et sa royale se retroussait comme une
virgule mise à l’envers. Tout cela lui composait une physionomie la plus
hétéroclite du monde, de celles que Jacques Callot aime à croquer de sa
pointe originale et vive.
Son costume consistait en un pourpoint de buffle, des chausses grises et
un manteau écarlate dont les galons d’or paraissaient avoir été
récemment décousus, comme l’indiquaient des raies de couleur plus
fraîche, visibles sur le fond un peu fané de l’étoffe. Une épée à lourde
coquille était suspendue à un large ceinturon brodé de cuivre, qui
cerclait la taille efflanquée mais robuste du maraud. Un détail
inexplicable préoccupait singulièrement Mérindol, c’est que le bras de
Lampourde, sortant de dessous son manteau comme une torchère à supporter
des bougies jaillissant d’une paroi de lambris, tenait au poing une
bourse dont la panse rondelette annonçait une somme respectable. Ce
geste d’offrir de l’argent au lieu d’en prendre était tellement en
dehors des habitudes physiques et morales de maître Jacquemin, que le
bretteur s’en acquittait avec une gaucherie emphatique, solennelle et
roide, tout à fait risible. Ensuite, cette idée que Jacquemin Lampourde
abordait le duc de Vallombreuse comme s’il eût voulu le rémunérer de
quelque service, était si monstrueusement en dehors de la vraisemblance,
que Mérindol en écarquillait les yeux et en ouvrait la bouche toute
ronde, ce qui, au dire des peintres et physionomistes, est la propre
expression de la surprise à son comble.
«Eh bien, maroufle, dit le duc, lorsqu’il eut assez considéré ce falot
personnage, est-ce que tu veux me faire l’aumône par hasard que tu me
mets cette bourse sous le nez, avec ton grand bras qu’on prendrait pour
un bras d’enseigne?
«D’abord, monsieur le duc, dit le bretteur après avoir imprimé aux
longues rides qui sabraient ses joues et les coins de sa bouche une
sorte de trépidation nerveuse, n’en déplaise à Votre Grandeur, je ne
suis pas un maroufle. Je m’appelle Jacquemin Lampourde, homme d’épée.
Mon état est honorable; aucun travail manuel, aucuns commerce ou
industrie ne m’ont dégradé. Je n’ai même point, en mes plus dures
infortunes, soufflé le verre, occupation qui n’emporte pas la qualité de
gentilhomme, car il y a péril, et les manants n’affrontent pas
volontiers la mort. Je tue pour vivre au risque de ma peau et de mon
col, car j’exerce toujours seul et j’avertis qui j’attaque, ayant
horreur de la traîtrise et lâcheté. Quoi de plus noble? Retirez donc
cette épithète de maroufle que je ne saurais accepter qu’à titre de
plaisanterie amicale; elle outrage par trop sensiblement les
délicatesses chatouilleuses de mon amour-propre.
--Soit, maître Jacquemin Lampourde, puisque vous y tenez, répondit le
duc de Vallombreuse, que les bizarreries formalistes de cet escogriffe
si campé sur la hanche amusaient malgré lui, maintenant expliquez-moi ce
que vous venez faire chez moi, une escarcelle au poing et secouant vos
écus comme un fou sa marotte ou un ladre sa cliquette.»
Jacquemin, satisfit de cette concessions à sa susceptibilité, inclina la
tête tout en restant le corps droit, et fit exécuter à son feutre
plusieurs passes qui constituaient, à son idée, un salut mêlant à la
mâle liberté du soldat la souplesse du courtisan.
«Voici la chose, monsieur le duc: j’ai reçu de Mérindol des avances pour
expédier un certain Sigognac, dit le capitaine Fracasse. Par des
circonstances indépendantes de ma volonté, je n’ai pu satisfaire à cette
commande, et comme j’ai de la probité dans mon industrie, je rapporte à
qui de droit l’argent que je n’ai point gagné.»
En disant ces mots il posa, avec un geste qui ne manquait pas de
dignité, la bourse sur un coin de la belle table incrustée en pierres
dures de Florence.
«Voilà bien, dit Vallombreuse, ces bravaches bons à figurer dans les
comédies, ces enfonceurs de portes ouvertes, ces soldats d’Hérode dont
la valeur se déploie à l’encontre des enfants à la mamelle, et qui
s’enfuient quand la victime leur montre les dents, ânes couverts d’une
peau léonine dont le rugissement est un braire. Allons, avoue-le de
bonne foi; le Sigognac t’a fait peur.
--Jacquemin Lampourde n’a jamais eu peur, reprit le spadassin d’un ton
qui, malgré l’apparence grotesque du personnage, n’était pas dénué de
noblesse, cela soit dit sans rodomontade et vantardise à l’espagnole ou
à la gasconne; dans aucun combat l’adversaire n’a vu la figure de mes
épaules; je suis inconnu de dos, et je pourrais être, incognito, bossu
comme Ésope. Ceux qui m’ont apprécié à l’œuvre savent que les besognes
faciles me dégoûtent. Le péril me plaît et j’y nage comme le poisson
dans l’eau. J’ai attaqué le Sigognac _secundum artem_, avec une de mes
meilleures lames de Tolède, un Alonzo de Sahagun le vieux.