Léonarde, par un escalier dérobé, fut introduite en la chambre

particulière du duc, où il ne recevait que ses plus intimes amis et

fidèles serviteurs. C’était une pièce de forme oblongue, revêtue d’une

boiserie à pilastres cannelés d’ordre ionique, dont les

entrecolonnements étaient occupés par des cadres ovales d’un goût

luxuriant et touffu sculptés dans le bois plein et que semblaient

suspendre à la corniche d’un haut-relief des nœuds de rubans et des lacs

d’amour dorés d’une ingénieuse complication. Ces médaillons renfermaient

sous apparences de mythologies, telles que Flores, Vénus, Charites,

Dianes, nymphes chasseresses et bocagères, les maîtresses du jeune duc,

accoutrées à la grecque et montrant l’une sa gorge alabastrine, l’autre

sa jambe faite au tour, celle-ci des épaules à fossettes, celle-là des

charmes plus mystérieux avec un artifice si subtil, qu’on eût dit des

tableaux dus à la fantaisie du peintre plutôt que des portraits d’après

le vif. Les plus prudes avaient cependant posé pour ces peintures qui

étaient de Simon Vouet, célèbre maître du temps, croyant faire une

faveur unique et ne s’imaginant pas former une galerie.

Au plafond creusé en conque était figurée une toilette de Vénus. La

déesse se regardait du coin de l’œil, après avoir été attifée par ses

nymphes, à un miroir que lui présentait un grand Cupidon hors de page à

qui l’artiste avait donné les traits du duc, mais on voyait bien que son

attention était plus pour l’Amour que pour le miroir. Des cabinets

incrustés en pierres dures de Florence, bourrés de billets doux, de

tresses de cheveux, de bracelets et de bagues et autres témoignages de

passions oubliées; une table de même matière où sur un fond de marbre

noir se découpaient des bouquets de fleurs aux couleurs vives, muguetées

par des papillons ailés de pierreries; des fauteuils à pieds tournés en

bois d’ébène couverts d’une brocatelle saumon ramagée d’argent, un épais

tapis de Smyrne où peut-être s’étaient assises les sultanes, et rapporté

de Constantinople par l’ambassadeur de France, composaient

l’ameublement aussi riche que voluptueux de ce réduit, que Vallombreuse

préférait aux appartements d’apparat et qu’il habitait d’ordinaire.

Le duc fit de la main un signe de condescendance à Léonarde et lui

indiqua un placet pour s’asseoir. Léonarde était l’idéal de la douegna,

et ce luxe frais et jeune faisait encore ressortir son teint de vieille

cire jaune et sa laideur répulsive. Son costume noir passementé de jais,

ses coiffes rabattues lui donnaient d’abord un aspect sévère et

respectable; mais le sourire équivoque qui se jouait dans les bouquets

de poils obombrant les commissures de ses lèvres, le regard

hypocritement luxurieux de ses yeux cerclés de rides brunes;

l’expression basse, avide et servile de sa mine vous détrompaient

bientôt et vous disaient que vous n’aviez pas devant vous une dame

Pernelle, mais une dame Macette, de celles qui lavent les jeunes filles

pour le sabbat et qui chevauchent le samedi un balai entre les jambes.

«Dame Léonarde, dit le duc rompant le silence, je vous ai fait venir,

car je sais que vous êtes une personne fort experte aux choses d’amour

pour les avoir pratiquées en votre jeune temps et servies en votre

maturité, afin de me concerter avec vous sur les moyens de séduire cette

farouche Isabelle. Une duègne qui a été jeune première doit connaître

toutes les rubriques.

--Monsieur le duc, répondit la vieille comédienne d’un air de

componction, fait beaucoup d’honneur à mes faibles lumières et ne peut

douter de mon zèle à lui complaire en tout.

--Je n’en doute point, fit négligemment Vallombreuse; mais, cependant,

mes affaires n’en sont guère plus avancées. Que devient cette beauté

revêche? Est-elle toujours aussi entichée de son Sigognac?

--Toujours, répliqua dame Léonarde en poussant un soupir; la jeunesse a

de ces entêtements bizarres qui ne s’expliquent point. Isabelle,

d’ailleurs, ne semble point pétrie dans le limon ordinaire. Aucune

tentation ne mord sur elle, et dans le Paradis terrestre elle eût été

femme à ne point écouter le serpent.

--Comment donc, s’écria le duc avec un mouvement de colère, ce damné

Sigognac a-t-il pu se faire entendre de cette oreille si bien fermée aux

propos des autres? Possède-t-il quelque philtre, quelque amulette,

quelque talisman?

--Aucun, monseigneur, il était malheureux, et pour ces âmes tendres,

romanesques et fières, consoler est le plus grand bonheur qui soit;

elles préfèrent donner à recevoir, et la pitié, les yeux humides de

larmes, ouvre la porte à l’amour. C’est le cas d’Isabelle.

--Vous me dites des choses de l’autre monde; être maigre, sans le sol,

piteux, délabré, mal en point, ridicule, ce sont là, selon vous, des

raisons d’être aimé! les dames de la cour riraient bien d’une pareille

doctrine.

--En effet, elle n’est pas commune, heureusement, et l’on voit peu de

femmes donner dans ce travers. Votre Seigneurie est tombée sur une

exception.

--Mais c’est à devenir fou de rage, de penser que ce hobereau réussit là

où j’échoue et entre les bras de sa maîtresse se raille de ma

déconvenue.

--Votre Seigneurie peut s’épargner ce chagrin. Sigognac ne jouit point

de ses amours au sens que l’entend monsieur le duc. La vertu d’Isabelle

n’a reçu aucune brèche. La tendresse de ces parfaits amants, bien que

vive, est toute platonique et se contente de quelque baiser sur la main

ou sur le front. C’est pour cela qu’elle dure; satisfaite, elle

s’éteindrait toute seule.

--Dame Léonarde, êtes-vous bien sûre de cela? est-il croyable qu’ils

vivent ainsi chastement ensemble dans la licence des coulisses et des

voyages, couchant sous le même toit, soupant à la même table, rapprochés

sans cesse par les nécessités des répétitions et des jeux de scène? Il

faudrait qu’ils fussent des anges.

--Isabelle est à coup sûr un ange, et elle n’a pas l’orgueil qui fit

choir Lucifer du ciel. Quant à Sigognac, il obéit aveuglément à sa

maîtresse, et accepte tous les sacrifices qu’elle lui impose.

--S’il en est ainsi, dit Vallombreuse, que pouvez-vous faire pour moi?

Allons, cherchez dans quelque tiroir secret de votre boîte à malice un

vieux stratagème irrésistible, une fourberie triomphante, une

machination à rouages compliqués qui me donne la victoire; vous savez

que l’or et l’argent ne me coûtent rien.»

Et il plongea sa main, plus blanche et aussi délicate que celle d’une

femme, dans une coupe de Benvenuto Cellini, posée sur une table auprès

de lui et remplie de pièces d’or. A la vue de ces monnaies qui

bruissaient avec un tintement persuasif, les yeux de chouette de la

douegna s’allumèrent, perçant de deux trous lumineux le cuir basané de

sa face morte. Elle parut réfléchir profondément et resta quelques

instants muette.

Vallombreuse attendait avec impatience le résultat de cette rêverie;

enfin la vieille reprit la parole.

«A défaut de son âme, peut-être puis-je vous livrer son corps. Une

empreinte de serrure à la cire, une fausse clef et un bon narcotique

feraient l’affaire.

--Pas de cela! interrompit le duc, qui ne put se défendre d’un mouvement

de dégoût. Fi donc! posséder une femme endormie, un corps inerte, une

morte, une statue sans conscience, sans volonté, sans souvenir! avoir

une maîtresse qui au réveil vous regarderait les yeux étonnés comme

sortant d’un rêve, et reprendrait aussitôt son aversion pour vous avec

son amour pour un autre! être un cauchemar, un songe lubrique qu’on

oublie au matin! jamais je ne descendrai si bas.

--Votre Seigneurie a raison, dit Léonarde, la possession n’est rien si

l’on n’a le consentement, et je ne proposais cet expédient qu’à bout de

ressources. Je n’aime pas non plus ces moyens ténébreux, et ces

breuvages qui sentent la pharmacopée de l’empoisonneuse. Mais pourquoi

étant beau comme Adonis favori de Vénus, splendide en vos ajustements,

riche, puissant à la cour, ayant tout ce qui plaît aux femmes, ne

faites-vous pas tout simplement la cour à Isabelle?

--Eh! pardieu, la vieille a raison, s’écria Vallombreuse, en jetant un

regard de complaisance à un miroir de Venise supporté par deux amours

sculptés qui se tenaient en équilibre sur une flèche d’or, de telle

façon que la glace se penchait et se redressait à volonté pour qu’on pût

s’y voir plus à son aise. Isabelle a beau être froide et vertueuse, elle

n’est pas aveugle, et la nature n’a pas été pour moi si marâtre que ma

présence inspire l’horreur. Je lui ferai toujours bien l’effet d’une

statue ou d’un tableau qu’on admire, encore qu’on ne l’aime pas, mais

qui retient les yeux, et les charme par sa symétrie et son coloris

agréable. Et puis je lui dirai de ces choses à quoi les femmes ne

résistent point, avec ces regards qui fondent la glace des cœurs, et

dont le feu, soit dit sans fatuité, a incendié les belles les plus

hyperboréennes et les plus glacées de la cour; cette comédienne

d’ailleurs a de la fierté, et la poursuite d’un duc ne peut que flatter

son orgueil. Je l’appuierai à la Comédie et dresserai des cabales en sa

faveur. Ce sera miracle alors si elle pense encore à ce petit Sigognac

duquel je saurai bien me défaire.

--Monsieur le duc n’a rien à me dire de plus? fit dame Léonarde, qui

s’était levée et restait les mains croisées sur sa ceinture dans une

pose d’attente respectueuse.

--Non, répondit Vallombreuse, vous pouvez vous retirer, mais auparavant

prenez ceci (et il lui tendait une poignée de louis d’or), ce n’est pas

votre faute s’il se trouve en la troupe d’Hérode une pudicité

invraisemblable.»

La vieille remercia le jeune duc et se retira à la reculade jusque vers

la porte, sans se prendre les pieds dans ses jupes, avec une habitude

que lui avait donnée le théâtre. Là elle se retourna tout d’une pièce et

disparut bientôt dans les profondeurs de l’escalier. Resté seul,

Vallombreuse sonna son valet de chambre pour qu’il le vînt accommoder.

«Çà, Picard, dit le duc, il te faut surpasser et me faire une toilette

triomphante; je veux être plus beau que Buckingham s’efforçant de plaire

à la reine Anne d’Autriche. Si je reviens bredouille de ma chasse à la

beauté, tu recevras les étrivières, car je n’ai aucun défaut ou vice à

dissimuler postichement.

--Votre Seigneurie a la meilleure grâce du monde, répondit Picard, et

chez elle l’Art n’a qu’à mettre la Nature en son lustre. Si monsieur le

duc veut s’asseoir devant la glace et se tenir tranquille quelques

minutes, je vais le testonner et l’adoniser de telle sorte qu’il ne

rencontrera pas de cruelles.»

Ayant dit ces mots, Picard plongea des fers à friser dans une coupe

d’argent où, recouverts de cendre, des noyaux d’olive faisaient un feu

doux comme celui des braseros espagnols, et quand ils furent chauds au

degré juste, ce qu’il reconnut en les approchant de sa joue, il commença

à pincer par le bout ces belles boucles d’ébène dont la souplesse ne

demandait pas mieux que de se tourner mignardement en spirales.

Lorsque M. le duc de Vallombreuse fut coiffé, et qu’un cosmétique d’un

parfum suave mieux flairant que baume eut fixé ses fines moustaches

semblables à l’arc de Cupidon, le valet de chambre, satisfait de son

ouvrage, se renversa un peu en arrière pour le contempler, comme un

peintre qui regarde, en clignant l’œil, la dernière touche posée à son

tableau.

«Quel habit monsieur le duc désire-t-il mettre aujourd’hui? Si j’osais

risquer un avis à qui n’en a pas besoin, je conseillerais à Sa

Seigneurie le costume de velours noir à taillades et à bouffettes en

satin de la même couleur, avec les bas de soie et un simple col en point

de Raguse. Les brocarts, les satins brochés, les toiles d’or et

d’argent, les pierreries pourraient, par leur éclat intempestif,

distraire les regards qui se doivent porter uniquement sur la figure de

monsieur, dont les charmes ne furent jamais plus irrésistibles; le noir

relèvera cette pâleur délicate qui lui reste de sa blessure et lui donne

tant d’intérêt.

--Le drôle a le goût bon, et sait flatter aussi bien qu’un courtisan,

murmura intérieurement Vallombreuse; oui, le noir m’ira bien! Isabelle,

d’ailleurs, n’est point femme à s’éblouir devant des orfrois de brocart

et des bluettes de diamants. Picard, continua-t-il tout haut, passez-moi

le pourpoint et les chausses de velours, et donnez-moi l’épée d’acier

bruni. Maintenant, dites à la Ramée qu’il fasse mettre les chevaux au

carrosse, les quatre bais, et promptement. Je veux sortir dans un quart

d’heure.»

Picard disparut aussitôt pour faire exécuter les ordres de son maître.

Vallombreuse, en attendant la voiture, se promenait de long en large à

travers la chambre, jetant, toutes les fois qu’il passait devant, un

coup d’œil interrogatif au miroir de Venise, lequel, contre l’ordinaire

des miroirs, lui faisait à chaque demande une réponse flatteuse.

«Il faudrait que cette péronnelle fût diantrement superbe, revêche et

dégoûtée, pour ne pas devenir subitement toute vive amoureuse folle de

moi, malgré ses simagrées de vertu et ses langueurs platoniques avec le

Sigognac. Oui, ma toute belle, vous figurerez bientôt dans un de ces

cadres ovales, peinte au naturel, en Phœbé forcée malgré sa froideur de

venir baiser Endymion. Vous prendrez place parmi ces déités qui furent

d’abord non moins prudes, farouches et hyrcaniennes que vous ne l’êtes,

et qui sont plus grandes dames assurément que vous ne le serez jamais.

Votre défaite ne manquera pas longtemps à ma gloire; car sachez, ma

petite comédienne, que rien ne peut faire obstacle à la volonté d’un

Vallombreuse. _Frango nec frangor_, telle est ma devise!»

Un laquais vint annoncer que le carrosse était avancé. La distance qui

sépare la rue des Tournelles, où demeurait le duc de Vallombreuse, de la

rue Dauphine, fut bientôt franchie au trot de quatre vigoureux

mecklembourgeois touchés par un cocher de grande maison, qui n’eût pas

cédé le haut du pavé à un prince du sang, et qui coupait insolemment

toutes les voitures. Quelque hardi et sûr de lui-même que fût le duc,

pendant le trajet, il ne put se défendre d’une certaine émotion assez

rare chez lui. L’incertitude de savoir comment il serait reçu de cette

dédaigneuse Isabelle lui faisait battre le cœur un peu plus vite que de

coutume. Les sentiments qu’il éprouvait étaient de nature fort opposée.

Ils variaient de la haine à l’amour, selon qu’il s’imaginait la jeune

comédienne rebelle ou docile à ses vœux.

Quand le beau carrosse doré, traîné par des chevaux de prix et surchargé

de laquais aux livrées de Vallombreuse, entra dans l’auberge de la rue

Dauphine, dont les portes s’ouvrirent toutes grandes pour le recevoir,

l’hôtelier, le bonnet à la main, se précipita plutôt qu’il ne descendit

du haut du perron pour aller à la rencontre de ce magnifique visiteur,

et savoir ce qu’il désirait.

Si vite que l’hôtelier eût couru, Vallombreuse, sautant du carrosse à

terre sans l’aide du marchepied, s’avançait déjà vers l’escalier d’un

pas rapide. Le front de l’aubergiste, prosterné tout bas, lui heurta

presque les genoux. Le jeune duc, de cette voix stridente et brève qui

lui était familière lorsque quelque passion l’agitait, lui dit:

«Mademoiselle Isabelle demeure en cette maison. Je la voudrais voir.

Est-elle au logis à cette heure? Il n’est pas besoin de la prévenir de

ma visite. Donnez-moi seulement un laquais qui m’accompagne jusqu’à sa

porte.»

L’hôtelier avait répondu à ces questions par des respectueuses

inclinaisons de tête, et il ajouta:

«Monseigneur, laissez-moi la gloire de vous conduire moi-même; un tel

honneur n’est point fait pour un maraud de valet. A peine si le maître

de céans y suffit.

--Comme vous voudrez, dit Vallombreuse avec une nonchalance hautaine,

mais faites vite; voici déjà des têtes qui se mettent aux fenêtres et se

penchent pour me regarder comme si j’étais le Grand Turc ou

l’Amorabaquin.

--Je vais vous précéder pour vous montrer le chemin,» dit l’hôtelier,

tenant des deux mains son bonnet pressé sur son cœur.

L’escalier franchi, le duc et son guide s’engagèrent dans un long

corridor sur lequel s’ouvraient des portes comme dans un cloître de

couvent. Arrivé devant la chambre d’Isabelle, l’hôte s’arrêta et dit:

«Qui aurai-je l’honneur d’annoncer?

--Vous pouvez vous retirer maintenant, répondit Vallombreuse en mettant

la main sur la clef, je m’annoncerai moi-même.»

Isabelle, assise près de la fenêtre dans une chaise haute, en manteau du

matin, les pieds nonchalamment allongés sur un tabouret de tapisserie,

était en train d’étudier le rôle qu’elle devait remplir dans la pièce

nouvelle. Les yeux fermés, afin de ne pas voir les paroles écrites sur

son cahier, elle répétait à voix basse, comme un écolier sa leçon, les

huit ou dix vers qu’elle venait de lire plusieurs fois. La lumière de la

croisée, dessinant le contour velouté de son profil, piquait des

étincelles d’or aux petits cheveux follets qui se crespelaient sur sa

nuque, et faisait luire la nacre transparente de ses dents dans sa

bouche entr’ouverte. Un reflet tempérait par sa lueur argentée ce que

l’ombre, baignant les chairs et le vêtement, aurait eu de trop noir, et

produisait cet effet magique si recherché des peintres, qu’ils appellent

«clair-obscur» en leur langage. Cette jeune femme ainsi posée formait un

tableau charmant, qui n’eût eu besoin que d’être copié par un habile

homme pour devenir l’honneur et la perle d’une galerie.

Croyant que ce fût quelque fille de chambre qui entrât pour les besoins

du service, Isabelle n’avait pas relevé ses longues paupières dont les

cils, traversés du jour, ressemblaient à des fils d’or, et continuait

dans une somnolence rêveuse à débiter machinalement ses rimes comme on

égrène un chapelet, presque sans y penser. Elle n’avait d’ailleurs

aucune défiance, en plein jour, dans cette auberge toute pleine de

monde, tout près de ses camarades, et ne sachant pas que Vallombreuse

fût à Paris. Les tentatives contre Sigognac ne s’étaient pas

renouvelées, et la jeune comédienne, quelque timide qu’elle fût,

commençait à reprendre un peu d’assurance. Sa froideur avait sans doute

découragé le caprice du jeune duc, auquel en ce moment elle ne pensait

non plus qu’au prêtre Jean ou à l’empereur de la Chine.

Vallombreuse s’était avancé jusqu’au milieu de la chambre, suspendant

ses pas, retenant son haleine, pour ne pas déranger ce gracieux tableau

qu’il contemplait avec un ravissement bien concevable; en attendant

qu’Isabelle levât les yeux et l’aperçût, il avait mis un genou en terre

et tenait d’une main son feutre dont la plume balayait le plancher,

tandis qu’il appuyait l’autre main sur son cœur dans une pose qu’on

n’eût pu désirer plus respectueuse pour une reine.

Si la jeune comédienne était belle, Vallombreuse, il faut l’avouer,

n’était pas moins beau; la lumière donnait en plein sur sa figure d’une

régularité parfaite et semblable à celle d’un jeune dieu grec qui se

serait fait duc depuis la déchéance de l’Olympe. En ce moment, l’amour

et l’admiration qui s’y peignaient en avaient fait disparaître cette

expression impérieusement cruelle qu’on regrettait parfois d’y voir. Les

yeux jetaient des flammes, la bouche semblait lumineuse; à ses joues

pâles il montait du cœur comme une sorte de clarté rose. Des éclairs

bleuâtres passaient sur ses cheveux bouclés et lustrés de parfums comme

des frissons de jour sur du jayet poli. Son col, délicat et robuste à la

fois, prenait des blancheurs de marbre. Illuminé par la passion, il

rayonnait, il étincelait, et vraiment on comprenait qu’un duc fait de la

sorte ne pût admettre l’idée que déesse, reine ou comédienne lui

résistât.

Enfin Isabelle tourna la tête et vit le duc de Vallombreuse agenouillé à

six pas d’elle. Persée lui eût porté au visage le masque de Méduse,

enchâssé dans son bouclier et faisant la grimace de l’agonie au milieu

d’un éparpillement de serpenteaux, qu’elle n’eût pas éprouvé une stupeur

pareille. Elle resta glacée, pétrifiée, les yeux dilatés de terreur, la

bouche entr’ouverte et le gosier aride, sans pouvoir faire un mouvement

ni pousser un cri. Une pâleur de mort se répandit sur ses traits, son

dos s’emperla de sueur froide; elle crut qu’elle allait s’évanouir; mais

par un prodigieux effort de volonté, elle rappela ses sens pour ne pas

rester exposée aux entreprises de ce téméraire.

[Illustration: Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur,...

(Page 335.)]

«Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur, dit Vallombreuse

sans quitter sa position et de la voix la plus douce, que ma vue seule

vous produit un tel effet? Un monstre d’Afrique sortant de sa caverne,

la gueule rouge, les dents aiguisées et les griffes en arrêt vous eût,

certes, moins effrayée. Mon entrée, j’en conviens, a été un peu inopinée

et subite; mais il ne faut pas en vouloir à la passion des incivilités

qu’elle fait commettre. Pour vous voir, j’ai affronté votre courroux, et

mon amour, au risque de vous déplaire, se met à vos pieds suppliant et

timide.

--De grâce, monsieur le duc, relevez-vous, dit la jeune comédienne,

cette position ne vous convient point. Je ne suis qu’une pauvre actrice

de province, et mes faibles charmes ne méritent pas une telle conquête.

Oubliez un caprice passager et portez ailleurs des vœux que tant de

femmes seraient heureuses de combler. Ne rendez point les reines, les

duchesses et les marquises jalouses à cause de moi.

--Et que m’importent toutes ces femmes, fit impétueusement Vallombreuse

en se relevant, si c’est votre fierté que j’adore, si vos rigueurs ont

plus de charme à mes yeux que les faveurs des autres, si votre sagesse

m’enivre, si votre modestie excite ma passion jusqu’au délire, s’il faut

que vous m’aimiez ou que je meure! Ne craignez rien, ajouta-t-il en

voyant qu’Isabelle ouvrait la fenêtre comme pour se précipiter s’il se

portait à quelque violence, je ne demande autre chose sinon que vous

souffriez ma présence, que vous me permettiez de vous faire ma cour et

d’attendrir votre cœur, comme font les amants les plus respectueux.

--Épargnez-moi ces poursuites inutiles, répondit Isabelle, et j’aurai

pour vous, à défaut d’amour, une reconnaissance sans bornes.

--Vous n’avez ni père, ni mari, ni amant, dit Vallombreuse, qui se

puisse opposer à ce qu’un galant homme vous recherche et tâche de vous

agréer. Mes hommages ne sont pas une insulte. Pourquoi me repousser? Oh!

vous ne savez pas quelle vie splendide j’ouvrirais devant vous si vous

consentiez à m’accueillir. Les enchantements des féeries pâliraient à

côté des imaginations de mon amour pour vous plaire. Vous marcheriez

comme une déesse sur les nuées. Vos pieds ne fouleraient que de l’azur

et de la lumière. Toutes les cornes d’abondance répandraient leurs

trésors devant vos pas. Vos souhaits n’auraient pas le temps de naître,

je les surprendrais dans vos yeux et je les devancerais. Le monde

lointain s’effacerait comme un rêve, et d’un même vol, à travers les

rayons, nous monterions vers l’Olympe plus beaux, plus heureux, plus

enivrés que Psyché et l’Amour. Voyons, Isabelle, ne détournez pas ainsi

la tête, ne gardez pas ce silence de mort, ne poussez pas au désespoir

une passion qui peut tout, excepté renoncer à elle-même et à vous.

--Cette passion dont toute autre tirerait orgueil, répondit modestement

Isabelle, je ne saurais la partager. La vertu que je fais profession

d’estimer plus que la vie ne s’y opposerait pas, que je déclinerais

encore ce dangereux honneur.

--Regardez-moi d’un œil favorable, continua Vallombreuse, je vous

rendrai un objet d’envie pour les plus grandes et les plus haut situées.

A une autre femme je dirais: dans mes châteaux, dans mes terres, dans

mes hôtels, prenez ce qui vous plaira, saccagez mes cabinets pleins de

diamants et de perles, plongez vos bras jusqu’aux épaules au fond de mes

coffres, habillez votre livrée d’habits trop riches pour des princes,

faites ferrer d’argent fin les chevaux de vos carrosses, menez le train

d’une reine; éblouissez Paris qui pourtant ne s’étonne guère. Tous ces

appâts sont trop grossiers pour une âme de la trempe dont est la vôtre.

Mais cette gloire peut vous toucher d’avoir réduit et vaincu

Vallombreuse, de le mener captif derrière votre char de triomphe, de

nommer votre serviteur et votre esclave celui qui n’a jamais obéi, et

que nuls fers n’ont pu retenir.

--Ce prisonnier serait trop illustre pour mes chaînes, dit la jeune

actrice, et je ne voudrais pas contraindre une liberté si précieuse!»

Jusque-là le duc de Vallombreuse s’était contenu; il forçait sa violence

naturelle à une douceur feinte, mais la résistance respectueuse et ferme

d’Isabelle commençait à faire bouillonner sa colère. Il sentait un amour

derrière cette vertu, et son courroux s’augmentait de sa jalousie. Il

fit quelques pas vers la jeune fille qui mit la main sur la ferrure de

la fenêtre. Ses traits étaient contractés, il se mordait les lèvres et

l’air de méchanceté avait reparu sur son visage.

«Dites plutôt, reprit-il d’une voix altérée, que vous êtes folle

[Illustration: Au même instant la porte s’ouvrit. (Page 337.)]

Le capitaine Fracasse · 第 31 / 47 段