La table se composait d’un volet abattu sur deux tréteaux. Elle servait

aussi de lit. Après avoir fait carousse, le maître du logis s’y

allongeait et, prenant le coin de la nappe, qui n’était autre que la

panne de son manteau, dont il avait vendu le dessus pour se doubler la

panse, il faisait demi-tour du côté de la muraille pour ne plus voir les

bouteilles vides, spectacle singulièrement mélancolique aux ivrognes.

C’est dans cette position que Mérindol trouva Jacquemin Lampourde

ronflant comme la pédale d’un tuyau d’orgue, bien que toutes les

horloges des environs eussent sonné quatre heures de l’après-midi.

Un énorme pâté de venaison, qui montrait dans ses ruines vermeilles des

marbrures de pistaches, gisait éventré sur le carreau, et plus qu’à

moitié dévoré, comme un cadavre attaqué des loups au fond d’un bois, en

compagnie d’un nombre fabuleux de flacons dont on avait sucé l’âme, et

qui n’étaient plus que des fantômes de bouteilles, des apparences

creuses bonnes à faire du verre cassé.

Un compagnon, que Mérindol n’avait pas aperçu d’abord, dormait à poings

tendus sous la table, tenant encore au bec, entre ses dents, le tuyau

cassé d’une pipe, dont le fourneau avait roulé à terre tout bourré d’un

pétun qu’en son ivresse il avait oublié d’allumer.

«Hé, Lampourde! dit l’estafier de Vallombreuse, c’est assez dormir comme

cela; ne me regarde pas avec ces yeux plus ronds que billes. Je ne suis

point un commissaire ou un agent qui te vient querir pour te mener au

Châtelet. Il s’agit d’une affaire importante: tâche de repêcher ta

raison noyée au fond des pots, et de m’écouter.»

Le personnage ainsi interpellé se souleva avec une lenteur somnolente,

se mit sur son séant, développa, en s’étirant, de longs bras, dont les

poings touchaient presque aux deux murs de la chambre, ouvrit une bouche

immense dentée de crocs pointus, et, se tordant la mâchoire, dessina un

bâillement formidable, semblable au rictus d’un lion ennuyé, le tout

accompagné de gloussements inarticulés et gutturaux.

Ce n’était point un Adonis que Jacquemin Lampourde, bien qu’il se

prétendît favorisé des femmes autant que pas un, et même, à l’entendre,

des plus hautes et mieux situées. Sa grande taille dont il tirait

fierté, ses maigres jambes héronnières, son échine efflanquée, sa

poitrine osseuse et cardinalisée à la boisson, qu’on voyait en ce moment

par sa chemise entr’ouverte, ses bras de singe assez longs pour qu’il

pût nouer ses jarretières sans presque se baisser, ne composaient pas un

physique bien agréable; quant à sa figure, un nez prodigieux qui

rappelait celui de Cyrano de Bergerac, prétexte de tant de duels, y

occupait la place la plus importante. Mais Lampourde s’en consolait avec

l’axiome populaire: «Jamais grand nez n’a gâté visage.» Les yeux,

quoique brouillés encore d’ivresse et de sommeil, avaient dans leurs

prunelles de froids éclairs d’acier annonçant le courage et la

résolution. Sur les joues décharnées deux ou trois rides

perpendiculaires, pareilles à des coups d’épée, dessinaient

[Illustration: S’il s’agit de tuer, je suis votre homme... (Page

306.)]

leurs lignes rigides qui n’étaient pas précisément des nids d’amours.

Une tignasse de cheveux noirs fort emmêlée pleuvait autour de cette

physionomie bonne à sculpter sur un manche de violon et dont personne

cependant n’avait envie de se moquer, tant l’expression en était

inquiétante, narquoise et féroce.

«Que le Maulubec trousse l’animal qui me vient ainsi troubler en mes

joies et patauger parmi mes rêves anacréontiques! J’étais heureux; la

plus belle princesse de la terre m’accueillait gracieusement. Vous avez

fait envoler mon songe.

--Trêve de billevesées, fit Mérindol avec impatience, prête-moi deux

minutes ton ouïe et ton attention.

--Je n’écoute personne quand je suis gris, répondit majestueusement

Jacquemin Lampourde en s’étayant sur le coude. D’ailleurs j’ai de

l’argent, beaucoup d’argent. Nous avons cette nuit détroussé un mylord

anglais tout cousu de pistoles, je suis en train de manger et de boire

ma part. Mais avec un petit tour de lansquenet ce sera bientôt fini. A

ce soir donc les affaires sérieuses. Trouvez-vous à minuit sur le

terre-plein du Pont-Neuf au pied du cheval de bronze. J’y serai, frais,

limpide, alerte, jouissant de tous mes moyens. Nous accorderons nos

flûtes et conviendrons des sommes, lesquelles doivent être

considérables, car j’aime à croire qu’on ne dérange pas un brave comme

moi pour des friponneries subalternes, des vols insignifiants ou autres

menues peccadilles. Décidément le vol m’ennuie, je ne fais plus que

l’assassinat, c’est plus noble. On est un carnassier léonin, et non une

bête de rapine. S’il s’agit de tuer, je suis votre homme, et encore

faut-il que l’attaqué se défende. Les victimes sont si lâches parfois,

que cela me dégoûte. Un peu de résistance donne du cœur à l’ouvrage.

--Oh! pour cela sois tranquille, répondit Mérindol avec un mauvais

sourire. Tu trouveras à qui parler.

--Tant mieux, fit Jacquemin Lampourde, il y a longtemps que je ne me

suis escrimé avec quelqu’un de ma force. Mais en voilà assez. Sur ce,

bonsoir, et laissez-moi dormir.»

Mérindol parti, Jacquemin Lampourde essaya de se rendormir, mais en

vain. Le sommeil interrompu ne revint pas. Le bretteur se leva, secoua

rudement le compagnon qui ronflait sous la table et tous deux s’en

allèrent dans un tripot où se jouaient le lansquenet et la bassette.

L’assistance était composée de plumets, de spadassins, de filous, de

laquais, de clercs, de quelques bourgeois naïfs conduits là par des

filles, pauvres pigeons destinés à être plumés vifs. On n’entendait que

le bruit des dés roulant dans le cornet et le froissement des cartes

battues, car les joueurs sont d’ordinaire silencieux, sauf, en cas de

perte, quelques interjections blasphématoires. Après des alternatives de

chance et de guignon, le vide, duquel la nature et l’homme surtout ont

horreur, fut hermétiquement pratiqué dans les pochettes de Lampourde. Il

voulut jouer sur parole, mais ce n’était pas une monnaie qui eût cours

en ce lieu, où les joueurs, en recevant leur gain, mordaient les pièces

par manière d’éprouvette, pour voir si les louis n’étaient point en

plomb doré et les testons en étain à fondre des cuillères. Force lui fut

de se retirer nu comme un petit saint Jean, après être entré gros

seigneur et remuant les pistoles à pleine main!

«Ouf! fit-il quand l’air frais de la rue le frappa au visage et lui

rendit son sang-froid, me voilà débarrassé; c’est drôle comme l’argent

me grise et m’abrutit! Je ne m’étonne plus que les traitants soient si

bêtes. Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein d’esprit;

les idées bourdonnent autour de ma cervelle comme abeilles autour d’une

ruche. De Laridon je redeviens César! Mais voici que le clocheteur de la

Samaritaine martèle douze heures; Mérindol doit m’attendre devant le roi

de bronze.»

Et il se dirigea vers le Pont-Neuf. Mérindol était à son poste, occupé à

regarder son ombre au clair de lune. Les deux spadassins, ayant bien

regardé autour d’eux pour voir si personne ne pouvait les entendre,

parlèrent cependant à voix basse pendant assez longtemps. Ce qu’ils

dirent, nous l’ignorons, mais en quittant l’agent du duc de

Vallombreuse, Lampourde faisait sonner de l’or dans ses poches avec une

impudence qui montrait combien il était redouté sur le Pont-Neuf.

[Illustration:... tous deux s’en allèrent dans un tripot où se

jouaient le lansquenet et la bassette. (Page 307.)]

XII.

LE RADIS COURONNÉ.

En quittant Mérindol, une incertitude travaillait Jacquemin Lampourde,

et lorsqu’il fut arrivé au bout du Pont-Neuf, il s’arrêta et demeura

quelque temps perplexe comme l’âne de Buridan entre ses deux mesures

d’avoine, ou, si cette comparaison ne vous plaît point, comme un fer

entre deux aimants d’égale force. D’une part le lansquenet exerçait sur

lui une attraction impérieuse avec son tintement lointain de pièces

d’or; de l’autre le cabaret se présentait orné de séductions non

moindres, faisant sonner son carillon de pots. Embarrassante

alternative! Bien que les théologiens fassent du libre arbitre la plus

belle prérogative de l’homme, Lampourde, maîtrisé par deux penchants

irrésistibles, car il était aussi joueur qu’ivrogne, et aussi ivrogne

que joueur, ne savait réellement à quoi se décider. Il fit trois pas

vers le tripot; mais les bouteilles pansues, couvertes de poussière,

drapées de toiles d’araignées, coiffées d’un rouge casque de cire,

apparurent à son imagination sous un rayon si vif, qu’il en fit trois

pas vers le cabaret. Alors le Jeu agita fantastiquement à ses oreilles

un cornet plein de dés plombés, et lui arrondit devant les yeux un

demi-cercle de cartes biseautées, diapré comme une queue de paon, vision

enchanteresse qui lui cloua les pieds au sol.

«Ah çà! est-ce que je vais rester là planté comme une idole, se dit à

lui-même le bretteur impatienté de ses propres tergiversations; je dois

avoir l’air d’un franc viédaze regardant voler des coquecigrues, avec ma

mine ahurie et quidditative. Pardieu! si je n’allais ni au cabaret ni au

tripot, et rendais visite à ma déesse, à mon Iris, à la nonpareille

beauté qui me retient en ses lacs? Mais peut-être, à cette heure,

sera-t-elle occupée à quelque bal ou festin nocturne, hors de son logis.

Et d’ailleurs la volupté amollit le courage, et les plus grands

capitaines se sont repentis de s’être trop adonnés aux femmes. Témoin

Hercule avec sa Déjanire, Samson avec sa Dalila, Marc-Antoine avec sa

Cléopâtre, sans compter les autres dont je ne me souviens pas, car on a

cueilli bien des fois les prunes depuis que j’ai fait mes classes. Donc,

renonçons à cette fantaisie lascive et vitupérable. Mais que faire

cependant entre ces deux charmants objets? Qui choisit l’un s’expose à

regretter l’autre.»

En minutant ce monologue, Jacquemin Lampourde, les mains plongées dans

ses poches, le menton appuyé sur sa fraise de manière à retrousser sa

barbiche, semblait pousser des racines entre les pavés et se pétrifier

en statue, comme cela arrive à plus d’un compagnon aux _Métamorphoses_

d’Ovide. Tout à coup il fit un soubresaut si brusque qu’un bourgeois

attardé qui passait par là s’en émut de peur et hâta le pas, croyant

qu’il allait l’assaillir et à tout le moins lui tirer la laine.

Lampourde n’avait aucune intention de détrousser ce nigaud, qu’en sa

rêverie distraite il ne voyait même point; mais une idée triomphante

venait de lui traverser la cervelle. Ses incertitudes étaient finies.

Il tira vivement un doublon de sa poche, le jeta en l’air après avoir

dit: «Pile pour le cabaret, face pour le tripot!»

La pièce pirouetta plusieurs fois, et, ramenée à terre par sa pesanteur,

retomba sur un pavé, faisant luire sa paillette d’or sous le rayon

d’argent qui s’échappait de la lune, en ce moment débarrassée de tout

nuage. Le bretteur s’agenouilla pour déchiffrer l’oracle rendu par le

hasard. La pièce avait répondu pile à la question posée. Bacchus

l’emportait sur la Fortune.

«C’est bien, je me griserai,» dit Lampourde en remettant le doublon,

dont il essuya la boue, en son escarcelle profonde comme l’abîme, étant

destinée à engloutir beaucoup de choses.

Et, faisant de grandes enjambées, il se dirigea vers le cabaret du

_Radis couronné_, sanctuaire habituel de ses libations au dieu de la

vigne. Le _Radis couronné_ présentait à Lampourde cet avantage d’être

situé à l’angle du Marché-Neuf, à deux pas de son logis qu’il regagnait

en quelques zigzags lorsqu’il s’était mis du vin jusqu’au nœud de la

gorge, à partir de la semelle de ses bottes.

[Illustration: Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein

d’esprit;... (Page 308.)]

C’était bien le plus abominable bouge qu’on pût imaginer. Des piliers

trapus, englués d’un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l’énorme

poutre qui lui servait de frise et dont les rugosités affectaient de

certaines formes indiquant d’anciennes sculptures à demi effacées par le

temps. Avec beaucoup d’attention on parvenait à y démêler un enroulement

de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des singes tirant

des renards par la queue. Sur le claveau de la porte figurait un énorme

radis au naturel, feuillé de sinople et sommé d’une couronne d’or, le

tout fort terni, qui depuis des générations de buveurs servait

d’enseigne et de désignation au cabaret.

Les baies formées par l’espacement des piliers étaient closes, en ce

moment, de volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siége, mais

non si hermétiquement joints qu’ils ne laissassent filtrer des raies de

lumière rougeâtre, et s’échapper une sourde rumeur de chansons et de

querelles; ces lueurs, s’allongeant sur le pavé miroité de boue,

produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté

pittoresque, mais qui lui indiqua qu’il y avait encore nombreuse

compagnie au _Radis couronné_.

Heurtant la porte avec le pommeau de son épée, le bretteur, par le

rhythme des coups qu’il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la

maison, et l’huis s’entre-bâilla afin de lui livrer passage.

La salle où se tenaient les buveurs avait assez l’air d’une caverne.

Elle était basse, et la maîtresse poutre qui traversait le plafond,

ayant fait ventre sous le tassement des étages supérieurs, semblait près

de rompre, encore qu’elle fût solide à porter un beffroi, pareille en

cela à la tour de Pise ou des Asinelli de Bologne qui penche toujours et

ne tombe jamais. Les fumées des pipes et des chandelles avaient rendu le

plafond aussi noir que l’intérieur des cheminées où l’on prépare les

harengs saurs, les boutargues et les jambons. Anciennement les murs

avaient été peints d’une couleur rouge, encadrée de sarments et

brindilles de vigne, par la brosse de quelque décorateur italien venu en

France à la suite de Catherine de Médicis. La peinture s’était conservée

dans le haut de la salle, quoique bien assombrie et ressemblant plus à

des plaques de sang figé qu’à cette réjouissante teinte écarlate dont

elle devait briller en sa fleur de nouveauté. L’humidité, le frottement

des dos, la crasse des têtes qui s’y appuyaient, en avaient gâté et

détruit tout le bas, où le plâtre apparaissait sale, éraillé et nu.

Jadis le cabaret avait été mieux hanté; mais peu à peu, aux courtisans

et aux capitaines, les mœurs devenant plus délicates, s’étaient

substitués des brelandiers, des aigrefins, des coupe-bourses et des

coupe-jarrets, toute une clientèle de truands hasardeux qui avaient

donné leur empreinte horrible au bouge, et fait de la gaie taverne un

repaire sinistre. Un escalier de bois conduisant à une galerie où

s’ouvraient les portes de réduits si bas, qu’on n’y pénétrait qu’en

rentrant les cornes et la tête comme un limaçon, occupait la paroi qui

faisait face à l’entrée. Sous la cage de l’escalier, à l’ombre de la

soupente, quelques futailles, les unes pleines, les autres en vidange,

étaient disposées dans une symétrie plus agréable aux ivrognes que toute

autre sorte d’ornement. Dans la cheminée à grande hotte, flambaient des

fagots de bourrée dont les bouts brûlaient jusque sur le plancher, qui,

n’étant fait que d’un carrelage de vieilles briques, ne courait pas

risque d’incendie. Ce feu illuminait de ses reflets l’étain d’un

comptoir placé vis-à-vis et où trônait le cabaretier, derrière un

rempart de pots, de pintes, de bouteilles et de brocs. Sa vive lueur,

éteignant les auréoles jaunes des chandelles qui grésillaient dans la

fumée, faisait danser le long des murailles les ombres des buveurs

dessinées en caricatures, avec des nez extravagants, des mentons de

galoche, des toupets de Riquet à la houppe et des déformations aussi

bizarres que celles des _Songes drolatiques_ de maître Alcofribas

Nasier. Ce sabbat de découpures noires, s’agitant et fourmillant

derrière les figures réelles, semblait s’en moquer et en faire

spirituellement la parodie. Les habitués du bouge, assis sur des bancs,

s’accoudaient sur des tables dont le bois tailladé d’estafilades,

chamarré de noms gravés au couteau, tatoué de brûlures, était gras de

sauces et de vins répandus; mais les manches qui l’essuyaient ne

pouvaient pour la plupart être salies, quelques-unes mêmes étant percées

au coude n’y compromettaient que la chair du bras qu’elles étaient

censées revêtir. Éveillées au tintamarre du cabaret, deux ou trois

poules, Lazares emplumés, qui à cette heure eussent dû être juchées sur

leur perchoir, s’étaient glissées dans la salle par une porte

communiquant avec la cour, et picoraient sous les pieds et entre les

jambes des buveurs les miettes tombées du festin.

[Illustration: LE CABARET DU RADIS COURONNÉ. (Page 313.)]

Quand Jacquemin Lampourde entra au _Radis couronné_, le plus triomphant

vacarme régnait dans l’établissement. Des gaillards à mine truculente,

tendant leurs pots vides, frappaient sur les tables des coups de poing à

tuer des bœufs et qui faisaient trembler les suifs emmanchés dans des

martinets de fer. D’autres criaient «tope et masse» en répondant à des

rasades. Ceux-ci accompagnaient une chanson bachique, hurlée en chœur

avec des voix aussi lamentablement fausses que celles de chiens hurlant

à la lune, d’un cliquetis de couteau sur les côtes de leurs verres et

d’un remuement d’assiettes tournées en meule. Ceux-là inquiétaient la

pudeur des Maritornes, qui, les bras élevés au-dessus de la foule,

portaient des plats de victuailles fumantes et ne pouvaient se défendre

contre leurs galantes entreprises, tenant plus à conserver leur plat que

leur vertu. Quelques-uns pétunaient dans de longues pipes de Hollande et

s’amusaient à souffler de la fumée par les naseaux.

Il n’y avait pas que des hommes dans cette cohue, le beau sexe y était

représenté par quelques échantillons assez laids; car le vice se permet

parfois de n’avoir pas le nez mieux fait que la vertu. Ces Philis, dont

le premier venu, moyennant la pièce ronde, pouvait être le Tircis ou le

Tityre, se promenaient par couples, s’arrêtant aux tables, et buvaient

comme colombes familières en la coupe de chacun. Ces copieuses lampées,

jointes à la chaleur du lieu, faisaient leurs joues cramoisies sous le

rouge de brique dont elles étaient enluminées, en sorte qu’elles

semblaient des idoles peintes à deux couches. Des cheveux faux ou vrais,

tournés en accroche-cœurs, étaient plaqués sur leurs fronts luisants de

céruse ou, calamistrés au fer, allongeaient leurs spirales jusque sur

des poitrines largement découvertes et passées au badigeon, non sans

quelque petite veine d’azur dessinée en leurs blancheurs postiches.

Leurs ajustements affectaient une braverie mignarde et galante. Ce

n’était que rubans, plumes, broderies, galons, ferrets, aiguillettes,

couleurs vives; mais il était aisé de voir que ce luxe, fait pour la

montre, n’avait rien de réel et sentait la friperie: les perles

n’étaient que verre soufflé, les bijoux d’or que cuivre, les robes de

soie que vieilles jupes retournées et reteintes; mais ces élégances de

mauvais aloi suffisaient à éblouir les yeux avinés des compagnons réunis

en ce bouge. Quant à l’odeur, si ces dames ne flairaient pas la rose,

elles sentaient le musc comme un terrier de putois, seule odeur assez

forte pour dominer les infectes exhalaisons du taudis, et qu’on trouvait

par comparaison plus suave que baume, ambroisie et benjoin. Quelquefois

un plumet échauffé de luxure et de boisson faisait asseoir sur son genou

une de ces beautés peu farouches, et lui chuchotait à l’oreille, dans un

gros baiser, des propositions anacréontiques reçues avec des rires

affectés et un «non» qui voulait dire «oui;» puis, au long de

l’escalier, on voyait des groupes qui montaient, l’homme le bras sur la

taille de la femme, la femme se retenant à la rampe et faisant de

petites façons enfantines, car même en la débauche la plus abandonnée il

faut encore quelques semblants de pudeur. D’autres redescendaient la

mine confuse, tandis que leur Amaryllis de rencontre faisait bouffer sa

jupe de l’air le plus détaché du monde.

Lampourde, habitué de longue main à ces mœurs qui, d’ailleurs, lui

paraissaient naturelles, ne prêtait aucune attention au tableau dont

nous venons de tirer un crayon rapide. Assis devant une table, le dos

appuyé au mur, il regardait d’un œil plein de tendresse et de

concupiscence une bouteille de vin des Canaries qu’une servante venait

d’apporter, une bouteille antique et recommandable, de derrière les

fagots et du tas réservé aux goinfres et biberons émérites. Quoique le

bretteur fût seul, deux verres avaient été placés sur la table, car on

savait son horreur pour l’ingurgitation solitaire des liquides, et d’un

moment à l’autre un compagnon de beuverie pouvait lui survenir. En

attendant ce convive fortuit, Lampourde élevait lentement, à la hauteur

de sa visée, le verre effilé de patte et tourné en clochette de liseron

où brillait, pailletée d’un point lumineux, la blonde et généreuse

liqueur. Puis, ayant satisfait le sens de la vue en admirant cette

chaude couleur de topaze brûlée, il passait au sens de l’odorat, et,

remuant le vin par une secousse ménagée qui lui imprimait une sorte de

rotation, il en humait l’arome à narines aussi béantes que les fosses

d’un dauphin héraldique. Restait le sens du goût. Les papilles du

palais, convenablement excitées, s’imprégnaient d’une gorgée de ce

nectar; la langue la promenait autour des badigoinces et l’envoyait

enfin au gosier avec un clappement approbatif. Ainsi maître Jacquemin

Lampourde, au moyen d’un seul verre, flattait-il trois des cinq sens que

l’homme possède, ce qui était le fait d’un épicurien consommé tirant des

choses jusqu’au dernier suc et quintessence de plaisir qu’elles

contiennent. Encore prétendait-il bien que le tact et l’ouïe pouvaient y

avoir leur part de jouissance: le tact, par le poli, la netteté et la

forme du cristal; l’ouïe, par la musique, vibration et parfait accord

qu’il rend lorsqu’on le choque avec le dos d’une lame ou qu’on promène

circulairement ses doigts mouillés sur le bord du verre. Mais ce sont là

paradoxes, billevesées et fantaisies d’un raffinement trop subtil, ne

prouvant rien pour vouloir trop prouver, sinon le vicieux raffinement de

ce maraud.

Notre bretteur était là depuis quelques minutes quand la porte du

cabaret s’entr’ouvrit; un quidam, vêtu de noir de la tête aux pieds,

n’ayant de blanc que son rabat et un flot de linge qui lui bouffait au

ventre, entre sa veste et son haut-de-chausses, fit son apparition dans

l’établissement. Quelques broderies de jayet, à moitié défilées, avaient

la velléité, non suivie d’effet, d’agrémenter le délabrement de son

costume, dont la coupe cependant trahissait un reste d’ancienne

élégance.

Le capitaine Fracasse · 第 29 / 47 段