l’effigie de Mardi-Gras, quand on la mène brûler au mercredi des
Cendres, ou qu’un de ces mannequins qu’on suspend dans les vergers ou
dans les vignes pour effrayer la gourmandise des oiseaux. On eût dit, à
le voir, que le clocheteur de la Samaritaine, le petit More du
Marché-Neuf ou le Jacquemard de Saint-Paul se fussent allés vêtir à la
friperie. Un vieux feutre roussi par le soleil, lavé par la pluie, ceint
d’un cordon de graisse, accrété, en guise de plumet, d’une plume de coq
rongée aux mites, plus comparable à une chausse à filtrer d’apothicaire
qu’à une coiffure humaine, lui descendait jusqu’au sourcil, le forçant à
relever le nez pour voir, car les yeux étaient presque occultés sous ce
bord flasque et crasseux. Son pourpoint, d’une étoffe et d’une couleur
indescriptibles, paraissait de meilleure humeur que lui, car il riait
par toutes les coutures. Ce vêtement facétieux crevait de gaieté et
aussi de vieillesse, ayant vécu plus d’années que Mathusalem. Une
lisière de drap de frise lui servait de ceinture et de baudrier, et
soutenait en guise d’épée un fleuret démoucheté dont la pointe, comme un
soc de charrue, creusait le pavé derrière lui. Des grègues de satin
jaune, qui jadis avait déguisé les masques à quelque entrée de ballet,
s’engloutissaient dans des bottes, l’une de pêcheur d’huîtres, en cuir
noir, l’autre à genouillère, en cuir blanc de Russie, celle-ci à pied
plat, l’autre à pied tortu, ergotée d’un éperon, et que sa semelle
feuilletée eût abandonnée depuis longtemps sans le secours d’une ficelle
faisant plusieurs tours sur le pied comme les bandelettes d’un cothurne
antique. Un roquet de bourracan rouge, que toutes les saisons
retrouvaient à son poste, complétait cet ajustement qui eût fait honte à
un cueilleur de pommes du Perche, et dont notre poëte ne semblait pas
médiocrement fier. Sous les plis du roquet, à côté du pommeau de la
brette chargée sans doute de le défendre, un chignon de pain montrait
son nez.
Plus loin, dans une des demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile,
un aveugle, accompagné d’une grosse commère qui lui servait d’yeux,
braillait des couplets gaillards, ou, d’un ton comiquement lugubre,
psalmodiait une complainte sur la vie, les forfaits et la mort d’un
criminel célèbre. A un autre endroit, un charlatan, revêtu d’un costume
en serge rouge, se démenait, un pélican à la main, sur une estrade
enjolivée par des guirlandes de dents canines, incisives ou molaires,
enfilées dans des fils de laiton. Il débitait aux badauds attroupés une
harangue où il se faisait fort d’enlever sans douleur (pour lui-même)
les chicots les plus rebelles et les mieux enracinés, d’un coup de sabre
ou de pistolet, au choix des personnes, à moins, cependant, qu’elles ne
préférassent être opérées par les moyens ordinaires. «Je ne les arrache
pas... s’écriait-il d’une voix glapissante. Je les cueille! Allons, que
celui d’entre vous qui jouit d’une mauvaise denture entre dans le cercle
sans crainte, et je vais le guérir à l’instant!»
Une espèce de rustre, dont la joue ballonnée témoignait qu’il souffrait
d’une fluxion, vint s’asseoir sur la chaise, et l’opérateur lui plongea
dans la bouche la redoutable pince d’acier poli. Le malheureux, au lieu
de se retenir aux bras du fauteuil, suivait sa dent, qui avait bien de
la peine à se séparer de lui, et se soulevait à plus de deux pieds en
l’air, ce qui amusait beaucoup la foule. Une saccade brusquement donnée
finit son supplice, et l’opérateur brandit au-dessus des têtes son
trophée tout sanglant!
Pendant cette scène grotesque, un singe attaché sur l’estrade par une
chaînette rivée à un ceinturon de cuir qui lui sanglait les
[Illustration:... je vais le guérir à l’instant! (Page 296.)]
reins, contrefaisait d’une façon comique les cris, gestes et contorsions
du patient.
Ce spectacle ridicule ne retint pas longtemps Hérode et Sigognac, qui
s’arrêtèrent plus volontiers aux marchands de gazettes et aux
bouquinistes installés sur les parapets. Même le Tyran fit remarquer à
son compagnon un gueux tout déguenillé qui s’était établi en dehors du
pont, sur l’épaisseur de la corniche, sa béquille et son écuelle auprès
de lui, et de là haussant le bras, mettait son chapeau crasseux sous le
nez des gens penchés pour feuilleter un livre ou regarder le cours de
l’eau, afin qu’ils y jetassent un double ou un teston, ou plus s’il leur
plaisait, car il ne refusait aucune monnaie, étant bien capable de faire
passer la fausse.
«Chez nous, dit Sigognac, il n’y a que les hirondelles qui logent aux
corniches, ici ce sont les hommes!
--Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode, c’est bien de la
politesse, mais chrétiennement il ne faut mépriser personne. Au reste,
il y a de tout sur ce pont, peut-être même d’honnêtes gens, puisque nous
y sommes. D’après le proverbe, on n’y saurait passer sans rencontrer un
moine, un cheval blanc et une drôlesse. Voici précisément un frocard qui
se hâte faisant claquer sa sandale, le cheval blanc n’est pas loin; eh!
pardieu regardez devant vous; cette rosse qui fait la courbette comme
entre les piliers. Il ne manque plus que la courtisane. Nous
n’attendrons pas longtemps. Au lieu d’une il en vient trois, la gorge
découverte, fardées en roue de carrosse, et riant d’un rire affecté pour
montrer leurs dents. Le proverbe n’a pas menti.»
Tout à coup un tumulte se fit entendre à l’autre bout du pont, et la
foule courut au bruit. C’étaient des bretteurs qui s’escrimaient sur le
terre-plein au pied de la statue, comme en l’endroit le plus libre et le
plus dégagé. Ils criaient: _Tue! tue!_ et faisaient mine de se charger
avec furie. Mais ce n’étaient qu’estocades simulées, que bottes retenues
et courtoises comme dans les duels de comédie, où, tant tués que
blessés, il n’y a jamais personne de mort. Ils se battaient deux contre
deux, et paraissaient animés d’une rage extrême, écartant les épées
qu’interposaient leurs compagnons pour les séparer. Cette feinte
querelle avait pour but de produire un rassemblement pour que, parmi la
foule, les coupe-bourses et les tire-laines pussent faire leurs coups
tout à l’aise. En effet, plus d’un curieux qui était entré dans le
groupe un beau manteau doublé de panne sur l’épaule, et la pochette bien
garnie, sortit de la presse en simple pourpoint, et ayant dépensé son
argent sans le savoir. Sur quoi les bretteurs, qui ne s’étaient jamais
brouillés, s’entendant comme larrons en foire qu’ils étaient, se
réconcilièrent et se secouèrent la main avec grande affectation de
loyauté, déclarant l’honneur satisfait. Ce qui n’était vraiment pas
difficile; l’honneur de tels maroufles ne devait point avoir de bien
sensibles délicatesses.
Sigognac, sur l’avis d’Hérode, ne s’était pas trop approché des
combattants, de sorte qu’il ne pouvait les voir que confusément à
travers les interstices que laissaient au regard les têtes et les
épaules des curieux. Cependant il lui sembla reconnaître dans ces quatre
drôles les hommes dont il avait, la nuit précédente, surveillé les
mystérieuses allures à l’auberge de la rue Dauphine, et il communiqua
son soupçon à Hérode. Mais déjà les bretteurs s’étaient prudemment
éclipsés derrière la foule, et il eût été plus malaisé de les retrouver
qu’une aiguille en un tas de foin.
«Il est possible, dit Hérode, que cette querelle n’ait été qu’un coup
monté pour vous attirer sur ce point, car nous devons être suivis par
les émissaires du duc de Vallombreuse. Un des bretteurs eût feint d’être
gêné ou choqué de votre présence, et, sans vous laisser le temps de
dégainer, il vous eût porté comme par mégarde quelque botte assassine,
et, au besoin, ses camarades vous auraient achevé. Le tout eût été mis
sur le dos d’une rencontre et rixe fortuite. En de telles algarades,
celui qui a reçu les coups les garde. La préméditation et le guet-apens
ne se peuvent prouver.
--Cela me répugne, répondit le généreux Sigognac, de croire un
gentilhomme capable de cette bassesse de faire assassiner son rival par
des gladiateurs. S’il n’est pas satisfait d’une première rencontre, je
suis prêt à croiser de nouveau le fer avec lui, jusqu’à ce que la mort
de l’un ou de l’autre s’ensuive. C’est ainsi que les choses se passent
entre gens d’honneur.
--Sans doute, répliqua Hérode, mais le duc sait bien, quelque enragé
qu’il soit d’orgueil, que l’issue du combat ne pourrait manquer de lui
être funeste. Il a tâté de votre lame et en a senti la pointe. Croyez
qu’il conserve de sa défaite une rancune diabolique,
[Illustration: Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode... (Page
297.)]
et ne sera pas délicat sur les moyens d’en tirer vengeance.
--S’il ne veut pas l’épée, battons-nous à cheval au pistolet, dit
Sigognac, il ne pourra ainsi arguer de ma force à l’escrime.»
En discourant de la sorte, les deux compagnons gagnèrent le quai de
l’École, et là un carrosse faillit écraser Sigognac, encore qu’il se fût
rangé promptement. Sa taille mince lui valut de n’être pas aplati sur la
muraille, tant la voiture le serrait de près, bien qu’il y eût de
l’autre côté assez de place, et que le cocher, par une légère inflexion
imprimée à ses chevaux, eût pu éviter ce passant qu’il semblait
poursuivre. Les glaces de ce carrosse étaient levées, et les rideaux
intérieurs abaissés; mais qui les eût écartés eût vu un seigneur
magnifiquement habillé, dont une bande de taffetas noir plié en écharpe
soutenait le bras. Malgré le reflet rouge des rideaux fermés, il était
pâle, et les arcs minces de ses sourcils noirs se dessinaient dans une
mate blancheur. De ses dents, plus pures que des perles, il mordait
jusqu’au sang sa lèvre inférieure, et sa moustache fine, roidie par des
cosmétiques, se hérissait avec des contractions fébriles comme celle du
tigre flairant sa proie. Il était parfaitement beau, mais sa physionomie
avait une telle expression de cruauté, qu’elle eût plutôt inspiré
l’effroi que l’amour, du moins en ce moment, où des passions haineuses
et mauvaises la décomposaient. A ce portrait, esquissé en soulevant le
rideau d’une voiture qui passe à toute vitesse, on a sans doute reconnu
le jeune duc de Vallombreuse.
«Encore ce coup manqué, dit-il, pendant que le carrosse l’emportait le
long des Tuileries vers la porte de la Conférence. J’avais pourtant
promis à mon cocher vingt-cinq louis, s’il était assez adroit pour
accrocher ce damné Sigognac et le rouer contre une borne comme par
accident. Décidément mon étoile pâlit; ce petit hobereau de campagne
l’emporte sur moi. Isabelle l’adore et me déteste. Il a battu mes
estafiers, il m’a blessé moi-même. Fût-il invulnérable et protégé par
quelque amulette, il faut qu’il meure, ou j’y perdrai mon nom et mon
titre de duc.
«Humph! fit Hérode en tirant une longue aspiration de sa poitrine
profonde, les chevaux de ce carrosse semblent avoir l’humeur de ceux de
Diomède, lesquels couraient sus aux hommes, les déchiraient et se
nourrissaient de leur chair. Vous n’êtes pas blessé, au moins? Ce cocher
de malheur vous voyait fort bien, et je gagerais ma plus belle recette
qu’il cherchait à vous écraser, lançant son attelage de propos délibéré
contre vous, pour quelque dessein ou vengeance occulte. J’en suis
certain. Avez-vous remarqué s’il y avait quelque armoirie peinte sur les
portières? En votre qualité de gentilhomme, vous connaissez la noble
science héraldique, et les blasons des principales familles vous sont
familiers.
--Je ne saurais le dire, répondit Sigognac; un héraut d’armes même, en
cette conjoncture, n’aurait pas discerné les émaux et couleurs d’un écu,
encore moins ses partitions, figures et pièces honorables. J’avais trop
affaire d’esquiver la machine roulante pour voir si elle était historiée
de lions léopardés ou issants, d’alérions ou de merlettes, de besans ou
de tourteaux, de croix cléchées ou vivrées, ou de tous autres emblèmes.
--Cela est fâcheux, répliqua Hérode; cette remarque nous eût mis sur la
trace et fait trouver peut-être le fil de cette noire intrigue; car il
est évident qu’on cherche à se défaire de vous, _quibuscumque viis_,
comme dirait le pédant Blazius en son latin... Quoique la preuve manque,
je ne serais nullement étonné que ce carrosse appartînt au duc de
Vallombreuse, qui voulait se donner le plaisir de faire passer son char
sur le corps de son ennemi.
--Quelle pensée avez-vous là, seigneur Hérode? fit Sigognac; ce serait
une action basse, infâme et scélérate, par trop indigne d’un gentilhomme
de grande maison comme est, après tout, ce Vallombreuse. D’ailleurs, ne
l’avons-nous pas laissé en son hôtel de Poitiers, assez mal accommodé de
sa blessure? comment se trouverait-il déjà à Paris, où nous ne sommes
arrivés que d’hier?
--Ne nous sommes-nous point arrêtés assez longtemps à Orléans et à
Tours, où nous avons donné des représentations, pour qu’il ait pu, avec
les équipages dont il dispose, nous suivre et même nous devancer? Quant
à sa blessure, soignée par les plus excellents médecins, elle a dû
bientôt se fermer et se cicatriser. Elle n’était pas, d’ailleurs, de
nature assez dangereuse pour empêcher un homme jeune et plein de vigueur
de voyager tout à son aise en carrosse ou en litière. Il faut donc, mon
cher Capitaine, vous bien tenir sur vos gardes, car on cherche à vous
monter quelque coup de Jarnac ou à vous faire tomber en quelque embûche
sous forme d’accident. Votre mort livrerait sans défense Isabelle aux
entreprises du duc. Que pourrions-nous contre un si puissant seigneur,
nous autres pauvres histrions? S’il est douteux que Vallombreuse soit à
Paris, ses émissaires, du moins, l’y remplacent, puisque cette nuit
même, si vous n’aviez pas veillé sous les armes, ému d’un juste soupçon,
ils vous auraient gentiment égorgillé en votre chambrette.»
Les raisons qu’alléguait Hérode étaient trop plausibles pour être
discutées; aussi le Baron n’y répondit-il que par un signe
d’assentiment, et porta-t-il la main sur la garde de son épée, qu’il
tira à demi, afin de s’assurer qu’elle jouait bien et ne tenait point au
fourreau.
Tout en causant, les deux compagnons s’étaient avancés le long du Louvre
et des Tuileries jusqu’à la porte de la Conférence, par où l’on va au
Cours-la-Reine, lorsqu’ils virent devant eux un grand tourbillon de
poussière où papillotaient des éclairs d’armes et des luisants de
cuirasse. Ils se rangèrent pour laisser passer cette cavalerie qui
précédait la voiture du roi, qui revenait de Saint-Germain au Louvre.
Ils purent voir dans le carrosse, car les glaces étaient baissées et les
rideaux écartés, sans doute pour que le populaire contemplât tout son
soûl le monarque arbitre de ses destinées, un fantôme pâle, vêtu de
noir, le cordon bleu sur la poitrine, aussi immobile qu’une effigie de
cire. De longs cheveux bruns encadraient ce visage mort attristé par un
incurable ennui, un ennui espagnol, à la Philippe II, comme l’Escurial
seul peut en mitonner dans son silence et sa solitude. Les yeux ne
semblaient pas réfléchir les objets; aucun désir, aucune pensée, aucun
vouloir n’y mettait sa flamme. Un dégoût profond de la vie avait relâché
la lèvre inférieure, qui tombait morose avec une sorte de moue boudeuse.
Les mains blanches et maigres posaient sur les genoux, comme celles de
certaines idoles égyptiennes. Cependant il y avait encore une majesté
royale dans cette morne figure qui personnifiait la France, et en qui se
figeait le généreux sang de Henri IV.
La voiture passa comme un éblouissement, suivie d’un gros de cavaliers
qui fermaient l’escorte. Sigognac resta tout rêveur de cette apparition.
En son imagination naïve, il se représentait le roi comme un être
surnaturel, rayonnant dans sa puissance au milieu d’un soleil d’or et de
pierreries, fier, splendide, triomphal, plus beau, plus grand, plus fort
que tous les autres; et il n’avait vu qu’une figure triste, chétive,
ennuyée, souffreteuse, presque pauvre d’aspect, dans un costume sombre
comme le deuil, et ne paraissant pas s’apercevoir du monde extérieur,
occupée qu’elle était de quelque lugubre rêverie. «Eh quoi! se disait-il
en lui-même, voilà le roi, celui en qui se résument tant de millions
d’hommes, qui trône au sommet de la pyramide, vers qui tant de mains se
tendent d’en bas suppliantes, qui fait taire ou gronder les canons,
élève ou abaisse, punit ou récompense, dit «grâce» s’il le veut, quand
la justice dit «mort», et peut changer d’un mot une destinée! Si son
regard tombait sur moi, de misérable je deviendrais riche, de faible
puissant; un homme inconnu se développerait salué et flatté de tous. Les
tourelles ruinées de Sigognac se relèveraient orgueilleusement; des
domaines viendraient s’ajouter à mon patrimoine rétréci. Je serais
seigneur du mont et de la plaine! Mais comment penser que jamais il me
découvre dans cette fourmilière humaine qui grouille vaguement à ses
pieds et qu’il ne regarde pas? Et quand même il m’aurait vu, quelle
sympathie peut-il se former entre nous?»
Ces réflexions, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de
rapporter, occupaient Sigognac, qui marchait silencieusement à côté de
son compagnon. Hérode respecta cette rêverie, se divertissant à regarder
les équipages aller et venir. Puis il fit observer au Baron qu’il allait
être midi, et qu’il était temps de diriger l’aiguille de la boussole
vers le pôle de la soupe, rien n’étant pire qu’un dîner froid, si ce
n’est un dîner réchauffé.
Sigognac se rendit à ce raisonnement péremptoire, et ils reprirent le
chemin de leur auberge. Rien de particulier n’avait eu lieu en leur
absence. Il ne s’était passé que deux heures. Isabelle, tranquillement
assise à table devant un potage étoilé de plus d’yeux que le corps
d’Argus, accueillit son ami avec son doux sourire habituel en lui
tendant sa blanche main. Les comédiens lui adressèrent des questions
badines ou curieuses sur son excursion à travers la ville, lui demandant
s’il possédait encore son manteau, son mouchoir et sa bourse. A quoi
Sigognac répondit joyeusement par l’affirmative. Cette aimable causerie
lui fit bientôt oublier ses sombres préoccupations, et il en vint à se
demander en lui-même s’il n’était pas la dupe d’une imagination
hypocondriaque qui ne voyait partout qu’embûches.
Il avait raison cependant, et ses ennemis, pour quelques tentatives
avortées, ne renonçaient point à leurs noirs projets. Mérindol, menacé
par le duc d’être rendu aux galères d’où il l’avait tiré s’il ne le
défaisait de Sigognac, se résolut à requérir l’aide d’un brave de ses
amis, à qui nulle entreprise ne répugnait, quelque hasardeuse qu’elle
fût, si elle était bien payée. Il ne se sentait pas de force à venir a
bout du Baron, qui d’ailleurs le connaissait maintenant, ce qui en
rendait l’approche difficile, vu qu’il était sur ses gardes.
Mérindol alla donc à la recherche de ce spadassin qui demeurait place du
Marché-Neuf, près du Petit-Pont, endroit peuplé principalement de
bretteurs, filous, tireurs de laine et autres gens de mauvaise vie.
Avisant parmi les hautes maisons noires, qui s’épaulaient comme ivrognes
ayant peur de tomber, une plus noire, plus délabrée, plus lépreuse
encore que les autres, dont les fenêtres, débordant d’immondes
guenilles, ressemblaient à des ventres ouverts laissant couler leurs
entrailles, il s’engagea dans l’allée obscure qui servait d’entrée à
cette caverne. Bientôt le jour venant de la rue s’éteignit, et Mérindol,
tâtant les murailles suantes et visqueuses comme si des limaçons les
eussent engluées de leur bave, trouva parmi l’ombre la corde tenant lieu
de rampe à l’escalier, corde qu’on pouvait croire détachée d’un gibet et
suiffée de graisse humaine. Il se hissa comme il put par cette échelle
de meunier, trébuchant à chaque pas sur les bosses et callosités
qu’avait formées à chaque marche la vieille boue entassée là, couche à
couche, depuis le temps où Paris s’appelait Lutèce.
Cependant, à mesure que Mérindol avançait dans son ascension périlleuse,
les ténèbres se faisaient moins intenses. Une lueur blafarde et
brouillée pénétrait à travers les vitres jaunes des jours de souffrance
pratiqués pour éclairer l’escalier, et qui donnaient sur une cour noire
et profonde comme un puits de mine. Enfin, il arriva au dernier étage à
demi suffoqué par les vapeurs méphitiques s’exhalant des plombs. Deux ou
trois portes s’ouvraient sur le palier dont le plafond en plâtre sale
était enjolivé d’arabesques obscènes, de tire-bouchons et de mots plus
que rabelaisiens tracés par la fumée des chandelles, fresques bien
dignes d’une pareille bicoque.
L’une de ces portes était entre-bâillée. Mérindol la poussa d’un coup
de pied, ne voulant y toucher de la main, et pénétra sans plus de
cérémonie dans l’unique chambre composant le Louvre du bretteur
Jacquemin Lampourde.
Une âcre fumée lui piqua les yeux et le gosier, si bien qu’il se prit à
tousser comme un chat qui avale des plumes en croquant un oiseau, et
qu’il se passa bien deux minutes avant qu’il pût parler. Profitant de la
porte ouverte, la fumée se répandit sur le palier, et le brouillard
devenant moins épais, le visiteur put discerner à peu près l’intérieur
de la chambre.
Ce repaire mérite une description particulière, car il est douteux que
l’honnête lecteur ait jamais mis le pied dans un taudis pareil, et il ne
saurait se faire l’idée d’un tel dénûment.
Le bouge était meublé principalement de quatre murs le long desquels les
infiltrations du toit avaient dessiné des îles inconnues et des fleuves
qu’on ne rencontre en aucune carte géographique. Aux endroits à portée
de la main, les locataires successifs du taudis s’étaient amusés à
graver au couteau leurs noms incongrus, baroques ou hideux, par suite de
ce penchant qui pousse les plus obscurs à laisser une trace de leur
passage en ce monde. A ces noms souvent était accolé un nom de femme,
Iris de carrefour, que surmontait un cœur percé d’une flèche semblable à
une arête de poisson. D’autres, plus artistes, avec un bout de charbon
retiré des cendres, avaient essayé de croquer quelque profil grotesque,
une pipe entre les dents, ou quelque pendu tirant la langue et gambadant
au bout d’une potence.
Sur le bord de la cheminée, où fumaient en bavant les branches d’un
cotret volé, s’entassait dans la poussière un monde d’objets bizarres:
une bouteille ayant, plantée dans le goulot, une chandelle à demi
consumée, dont le suif avait coulé en larges nappes sur le verre, vrai
flambeau d’enfant prodigue et de biberon; un cornet de tric-trac, trois
dés plombés, les _Heures_ de Robert Besnières, à l’usage du lansquenet,
un fagot de bouts de vieilles pipes, un pot en grès à mettre du pétun,
un chausson renfermant un peigne édenté, une lanterne sourde
arrondissant sa lentille comme une prunelle d’oiseau de nuit, des
paquets de clefs, sans doute fausses, car il n’y avait en la chambre
aucun meuble à ouvrir, un fer à relever la moustache, un angle de miroir
au tain rayé comme par les griffes d’un diable, où l’on ne pouvait se
voir qu’un œil à la fois, encore ne fallait-il pas que cet œil
ressemblât à celui de Junon, qu’Homère appelle Βοῶπις et mille autres
brimborions fastidieux à décrire.
En face de la cheminée, sur un pan de muraille moins humide que les
autres et tendu d’ailleurs d’un lambeau de serge verte, rayonnait un
faisceau d’épées soigneusement fourbies, d’une trempe à l’épreuve et
portant sur leur acier la marque des plus célèbres armuriers d’Espagne
et d’Italie. Il y avait là des lames à deux tranchants, des lames
triangulaires, des lames évidées au milieu pour laisser égoutter le
sang; des dagues à large coquille, des coutelas, des poignards, des
stylets et autres armes de prix dont la richesse faisait un singulier
contraste avec le délabrement du bouge. Pas une tache de rouille, pas un
grain de poussière ne les souillaient, c’étaient les outils du tueur, et
dans un arsenal princier ils n’eussent pas été mieux entretenus, frottés
d’huile, épongés de laine et conservés en leur état primitif. On eût dit
qu’ils sortaient tout frais émoulus de la boutique. Lampourde, si
négligent pour le reste, y mettait son amour-propre et sa curiosité.
Cette recherche, quand on pensait au métier qu’il faisait, prenait un
caractère horrible, et sur ces fers si bien polis, des reflets rouges
semblaient flamboyer.
De siéges, il n’y en avait point, et l’on était libre de se tenir debout
pour grandir, à moins qu’on ne préférât, si l’on ne voulait ménager la
semelle de ses souliers, s’asseoir sur un vieux panier défoncé, une
malle, ou un étui de luth qui traînait dans un coin.