«Mon bon Pierre, me voici enfin à Paris, où, à ce qu’on prétend, je

dois faire fortune et relever ma maison déchue, quoiqu’à vrai dire

je n’en voie guère le moyen. Cependant quelque heureuse occasion

peut me rapprocher de la cour, et si je parviens à parler au roi,

de qui toutes grâces émanent, les services rendus par mes aïeux aux

rois ses prédécesseurs me seront sans doute comptés. Sa Majesté ne

souffrira pas qu’une noble famille qui s’est ruinée dans les

guerres s’éteigne ainsi misérablement. En attendant, faute d’autres

ressources, je joue la comédie, et j’ai, à ce métier, gagné

quelques pistoles dont je t’enverrai une part dès que j’aurai

trouvé une occasion sûre. J’eusse mieux fait peut-être de m’engager

comme soldat en quelque compagnie; mais je ne voulais pas

contraindre ma liberté, et d’ailleurs quelque pauvre qu’il soit,

obéir répugne à celui dont les ancêtres ont commandé et qui n’a

jamais reçu d’ordres de personne. Et puis la solitude m’a fait un

peu indomptable et sauvage. La seule aventure de marque que j’aie

eue en ce long voyage, c’est un duel avec un certain duc fort

méchant et très-grand spadassin, dont je suis sorti à ma gloire,

grâce à tes bonnes leçons. Je lui ai traversé le bras de part en

part, et rien ne m’était plus facile que de le coucher mort sur le

pré, car sa parade ne vaut pas son attaque, étant plus fougueux que

prudent et moins ferme que rapide. Plusieurs fois il s’est

découvert, et j’aurais pu le dépêcher au moyen d’un de ces coups

irrésistibles que tu m’as enseignés avec tant de patience pendant

ces longs assauts que nous faisions dans la salle basse de

Sigognac, la seule dont le plancher fût assez solide pour résister

à nos appels de pieds, afin de tuer le temps, de nous dégourdir les

doigts et de gagner le sommeil par la fatigue. Ton élève te fait

honneur, et j’ai beaucoup grandi en la considération générale après

cette victoire vraiment trop facile. Il paraît que je suis

décidément une fine lame, un gladiateur de premier ordre. Mais

laissons cela. Je pense souvent, malgré les distractions d’une

nouvelle vie, à ce pauvre vieux château dont les ruines s’écroulent

sur les tombes de ma famille et où j’ai passé ma triste jeunesse.

De loin, il ne me paraît plus si laid ni si maussade; même il y a

des moments où je me promène en idée à travers ces salles désertes

regardant les portraits jaunis qui, si longtemps, ont été ma seule

compagnie et faisant craquer sous mon pied quelque éclat de vitre

tombé d’une fenêtre effondrée, et cette rêverie me cause une sorte

de plaisir mélancolique. Cela me ferait aussi une vive joie de

revoir ta bonne vieille face brunie par le soleil, éclairée à mon

aspect d’un sourire cordial. Et, pourquoi rougirais-je de le dire?

je voudrais bien entendre le rouet de Béelzébuth, l’aboi de Miraut

et le hennissement de ce pauvre Bayard, qui rassemblait ses

dernières forces pour me porter, bien que je ne fusse guère lourd.

Le malheureux que les hommes délaissent donne une part de son âme

aux animaux plus fidèles que l’infortune n’effraye pas. Ces braves

bêtes qui m’aimaient vivent-elles encore, et paraissent-elles se

souvenir de moi et me regretter? As-tu pu, du moins, en cet

habitacle de misère, les empêcher de mourir de faim et prélever sur

ta maigre pitance un lopin à leur jeter? Tâchez de vivre tous

jusqu’à ce que je revienne pauvre ou riche, heureux ou désespéré,

pour partager mon désastre ou ma fortune, et finir ensemble, selon

que le sort en disposera, dans l’endroit où nous avons souffert. Si

je dois être le dernier des Sigognac, que la volonté de Dieu

s’accomplisse! Il y a encore pour moi une place vide dans le caveau

de mes pères.

«BARON DE SIGOGNAC.»

Le Baron scella cette lettre d’une bague à cachet, seul bijou qu’il

conservât de son père et qui portait gravées les trois cigognes sur

champ d’azur; il écrivit l’adresse et serra la missive dans un

portefeuille pour l’envoyer quand partirait quelque courrier pour la

Gascogne. Du château de Sigognac, où l’idée de Pierre l’avait

transporté, son esprit revint à Paris et à la situation présente.

Quoique l’heure fût avancée, il entendait vaguement bruire autour de lui

ce murmure sourd d’une grande ville qui, de même que l’Océan, ne se tait

jamais alors même qu’elle semble reposer. C’était le pas d’un cheval, le

roulement d’un carrosse s’éteignant dans le lointain; quelque chanson

d’ivrogne attardé, quelque cliquetis de rapières froissées l’une contre

l’autre, un cri de passant assailli par les tire-laines du Pont-Neuf, un

hurlement de chien perdu ou toute autre rumeur indistincte. Parmi ces

bruits, Sigognac crut distinguer dans le corridor un pas d’homme botté

marchant avec précaution comme s’il ne voulait pas être entendu. Il

éteignit sa lumière pour que le rayon ne le décelât point, et,

entr’ouvrant sa porte, il vit dans les profondeurs du couloir un

individu soigneusement embossé d’une cape de couleur sombre, qui se

dirigeait vers la chambre du premier voyageur, dont la tournure lui

avait paru suspecte. Quelques instants après, un autre compagnon, dont

la chaussure craquait, bien qu’il s’efforçât de rendre sa démarche

légère, prit le même chemin que le premier. Une demi-heure ne s’était

pas écoulée qu’un troisième gaillard d’une mine assez truculente apparut

sous le reflet douteux de la lanterne près de s’éteindre et s’engagea

dans le couloir. Il était armé comme les deux autres, et un long estoc

relevait par derrière le bord de sa cape. L’ombre que projetait sur son

visage le bord d’un feutre à plume noire ne permettait pas d’en

distinguer les traits.

Cette procession d’escogriffes sembla par trop intempestive et bizarre à

Sigognac, et ce nombre de quatre lui rappela le guet-apens

[Illustration: Sigognac se tenait debout sur le seuil... (Page 287.)]

dont il avait failli être victime dans la ruelle de Poitiers, au sortir

du théâtre, après sa querelle avec le duc de Vallombreuse. Ce fut un

trait de lumière pour lui, et il reconnut dans l’homme qui l’avait tant

intrigué à la cuisine le faquin dont l’agression eût pu lui être fatale

s’il ne s’y était attendu. C’était bien celui qui avait roulé les quatre

fers en l’air, le chapeau enfoncé jusqu’aux épaules, sous les coups de

plat d’épée que le capitaine Fracasse lui administrait de bon courage.

Les autres devaient être ses compagnons vaillamment mis en déroute par

Hérode et Scapin. Quel hasard, ou, pour mieux parler, quel complot les

réunissait juste à l’auberge où la troupe avait pris ses quartiers et le

soir même de son arrivée? Il fallait qu’ils l’eussent suivi étape par

étape. Et cependant Sigognac avait bien surveillé la route; mais comment

démêler un adversaire dans un cavalier qui passe d’un air indifférent et

ne s’arrête point, vous jetant à peine ce regard vague qu’excite, en

voyage, toute rencontre? Ce qu’il y avait de sûr, c’est que la haine et

l’amour du jeune duc ne s’étaient point endormis et cherchaient à se

satisfaire tous les deux. Sa vengeance tâchait d’envelopper dans le même

filet Isabelle et Sigognac. Très-brave de sa nature, le Baron ne

redoutait pas pour lui les entreprises de ces drôles gagés que le vent

de sa bonne lame eût mis en fuite, et qui ne devaient pas être plus

courageux avec l’épée qu’avec le bâton; mais il redoutait quelque lâche

et subtile machination à l’encontre de la jeune comédienne. Il prit donc

ses précautions en conséquence, et résolut de ne pas se coucher.

Allumant toutes les bougies qui se trouvaient dans sa chambre, il ouvrit

sa porte de façon à ce qu’une masse de clarté se projetât sur la

muraille opposée du corridor à l’endroit même où donnait l’huis

d’Isabelle; puis il s’assit tranquillement après avoir tiré son épée

ainsi que sa dague, pour les avoir prêtes à la main s’il arrivait

quelque chose. Il attendit longtemps sans rien voir. Déjà deux heures

avaient sonné au carillon de la Samaritaine et à l’horloge plus voisine

des Grands-Augustins, lorsqu’un léger frôlement se fit entendre, et

bientôt dans le cadre lumineux découpé sur le mur apparut incertain,

hésitant et l’air fort penaud, le premier individu, qui n’était autre

que Mérindol, l’un des bretteurs du duc de Vallombreuse. Sigognac se

tenait debout sur le seuil, l’épée au poing, prêt à l’attaque et à la

défense, avec une mine si héroïque, si fière et si triomphante, que

Mérindol passa sans mot dire et baissant la tête. Les trois autres,

venant à la file et surpris par ce flot de brusque lumière au centre de

laquelle flamboyait terriblement le Baron, s’esquivèrent le plus

lestement qu’ils purent, et même le dernier laissa tomber une pince,

destinée sans doute à forcer la porte du capitaine Fracasse pendant son

sommeil. Le Baron les salua d’un geste dérisoire, et bientôt un bruit de

chevaux qu’on tirerait de l’écurie se fit entendre dans la cour. Les

quatre coquins, leur coup manqué, détalaient à toute bride.

Au déjeuner, Hérode dit à Sigognac: «Capitaine, la curiosité ne vous

point-elle pas d’aller visiter un peu cette ville, une des principales

de ce monde, et dont on fait tant de récits? Si cela vous est agréable,

je vous servirai de guide et de pilote, connaissant de longue main, pour

les avoir pratiqués en mon adolescence, les récifs, écueils, bas-fonds,

Euripes, Charybdes et Scyllas de cette mer périculeuse aux étrangers et

provinciaux. Je serai votre Palinurus, et ne me laisserai point choir le

nez dans l’onde, comme celui dont parle Virgilius Maro. Nous sommes ici

tout portés pour voir le spectacle, le Pont-neuf étant pour Paris ce

qu’était la voie Sacrée pour Rome, le passage, rendez-vous et galerie

péripatétique des nouvellistes, gobe-mouches, poëtes, escrocs,

tire-laines, bateleurs, courtisanes, gentilshommes, bourgeois, soudards

et gens de tous états.

--Votre proposition m’agrée fort, brave Hérode, répondit Sigognac, mais

prévenez Scapin qu’il reste à l’hôtel, et de son œil de renard surveille

les allants et venants dont les façons ne seraient pas bien claires.

Qu’il ne quitte pas Isabelle. La vengeance de Vallombreuse rôde autour

de nous, cherchant à nous dévorer. Cette nuit j’ai revu les quatre

marauds que nous avons si bien accommodés en la ruelle de Poitiers. Leur

dessein était, je l’imagine, de forcer ma porte, de me surprendre au

milieu de mon sommeil et de me faire un mauvais parti. Comme je veillais

avec l’idée de quelque embûche à l’endroit de notre jeune amie, leur

projet n’a pu s’effectuer, et, se voyant découverts, ils se sont sauvés

dare dare sur leurs chevaux, qui les attendaient tout sellés à l’écurie

sous prétexte qu’ils voulaient matinalement partir.

--Je ne pense pas, répondit le Tyran, qu’ils osent rien tenter de jour.

L’aide viendrait au moindre appel, et ils doivent d’ailleurs avoir

encore le nez cassé de leur déconvenue. Scapin, Blazius et Léandre

suffiront bien à garder Isabelle jusqu’à notre rentrée au logis. Mais de

crainte de quelque querelle ou algarade par les rues, je vais prendre

mon épée pour appuyer la vôtre au besoin.»

Cela dit, le Tyran boucla son majestueux abdomen d’un ceinturon

soutenant une longue et solide rapière. Il jeta sur le coin de son

épaule un petit manteau court qui ne pouvait embarrasser ses mouvements,

et il enfonça jusqu’au sourcil son feutre à plume rouge; car il faut se

méfier, quand on passe les ponts, du vent de bise ou de galerne, lequel

a bientôt fait d’envoyer un chapeau à la rivière, au grand ébaudissement

des pages, laquais et galopins. Telle était la raison que donnait Hérode

de cette coiffure ainsi rabattue, mais l’honnête comédien pensait que

cela pourrait peut-être nuire plus tard à Sigognac gentilhomme d’avoir

été vu publiquement avec un histrion. C’est pourquoi il dissimulait

autant que possible sa figure trop connue du populaire.

A l’angle de la rue Dauphine, Hérode fit remarquer à Sigognac, sous le

porche des Grands-Augustins, les gens qui venaient acheter la viande

saisie chez les bouchers les jours défendus et se ruaient pour en avoir

quelque quartier à bas prix. Il lui montra aussi les nouvellistes,

agitant entre eux les destins des royaumes, remaniant à leur gré les

frontières, partageant les empires et rapportant de point en point les

discours que les ministres avaient tenus seuls en leurs cabinets. Là se

débitaient les gazettes, les libelles, écrits satiriques et autres

menues brochures colportées sous le manteau. Tout ce monde chimérique

avait la mine hâve, l’air fou et le vêtement délabré.

«Ne nous arrêtons pas, dit Hérode, à écouter leurs billevesées, nous

n’en aurions jamais fini; à moins pourtant que vous ne teniez à savoir

le dernier édit du sophi de Perse ou le cérémonial usité à la cour du

Prêtre-Jean. Avançons de quelques pas et nous allons jouir d’un des plus

beaux spectacles de l’univers, et tels que les théâtres n’en présentent

point dans leurs décorations de pièces à machines.»

En effet, la perspective qui se déploya devant les yeux de Sigognac et

de son guide, lorsqu’ils eurent franchi les arches jetées sur le petit

cours de l’eau, n’avait pas alors et n’a pas encore de rivale au monde.

Le premier plan en était formé par le pont lui-même avec les gracieuses

demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile. Le Pont-Neuf n’était pas

chargé, comme le pont au Change et le pont Saint-Michel, de deux files

de hautes maisons. Le grand monarque qui l’avait fait bâtir n’avait pas

voulu que de chétives et maussades constructions obstruassent la vue du

somptueux palais où résident nos rois, et qu’on découvre de ce point en

tout son développement.

Sur le terre-plein formant la pointe de l’île, avec l’air calme d’un

Marc-Aurèle, le bon roi chevauchait sa monture de bronze au sommet d’un

piédestal où s’adossait à chaque angle un captif de métal se contournant

dans ses liens. Une grille en fer battu, à riches volutes, l’entourait

pour préserver sa base des familiarités et irrévérences de la plèbe;

car, parfois, enjambant la grille, les polissons se risquaient à monter

en croupe du débonnaire monarque, surtout les jours d’entrée royale ou

d’exécution curieuse. Le ton sévère du bronze se détachait en vigueur

sur le vague de l’air et le fond des coteaux lointains qu’on apercevait

au delà du pont Rouge.

Du côté de la rive gauche, au-dessus des maisons, jaillissait la flèche

de Saint-Germain des Prés, la vieille église romane, et se dressaient

les hauts toits de l’hôtel de Nevers, grand palais toujours inachevé. Un

peu plus loin, la tour, antique reste de l’hôtel de Nesle, trempait son

pied dans la rivière, au milieu d’un monceau de décombres, et quoique

depuis longtemps à l’état de ruine, gardait encore une fière attitude

sur l’horizon. Au delà, s’étendait la Grenouillère, et dans une vague

brume azurée l’on distinguait au bord du ciel les trois croix plantées

au haut du Calvaire ou mont Valérien.

Le Louvre occupait splendidement la rive droite éclairée et dorée par un

gai rayon de soleil, plus lumineux que chaud, comme peut l’être un

soleil d’hiver, mais qui donnait un singulier relief aux détails de

cette architecture à la fois noble et riche. La longue galerie

réunissant le Louvre aux Tuileries, disposition merveilleuse qui permet

au roi d’être tour à tour, quand bon lui semble, dans sa bonne ville ou

dans la campagne, déployait ses beautés nonpareilles, fines sculptures,

corniches historiées, bossages vermiculés, colonnes et pilastres à

égaler les constructions des plus habiles architectes grecs ou romains.

A partir de l’angle où s’ouvre le balcon de Charles IX le bâtiment

faisait une retraite, laissant place à des jardins et à des

constructions parasites, champignons poussés au pied de l’ancien

édifice. Sur le quai, des ponceaux arrondissaient leurs arcades, et un

peu plus en aval que la tour de Nesle s’élevait une cour, reste du vieux

Louvre de Charles V, flanquant la porte bâtie entre le fleuve et le

palais. Ces deux vieilles tours, couplées à la mode gothique, se faisant

face diagonalement, ne contribuaient pas peu à l’agrément de la

perspective. Elles rappelaient le temps de la féodalité, et tenaient

leur place parmi les architectures neuves et de bon goût, comme une

chaire à l’antique ou quelque vieux dressoir en chêne curieusement ouvré

au milieu de meubles modernes plaqués d’argent et de dorures. Ces

reliques des siècles disparus donnent aux cités une physionomie

respectable, et l’on devrait bien se garder de les faire disparaître.

Au bout du jardin des Tuileries, où finit la ville, on distinguait la

porte de la Conférence, et le long du fleuve, au delà du jardin, les

arbres du Cours-la-Reine, promenade favorite des courtisanes et

personnes de qualité qui vont là faire montre de leurs carrosses.

Les deux rives, dont nous venons de tirer un crayon rapide, encadraient

comme deux coulisses la scène animée que présentait la rivière sillonnée

de barques allant d’un bord à l’autre, obstruée de bateaux amarrés et

groupés près de la berge, ceux-là chargés de foin, ceux-ci de bois et

autres denrées. Près du quai, au bas du Louvre, les galiotes royales

attiraient l’œil par leurs ornements sculptés et dorés et leurs

pavillons aux couleurs de France.

En ramenant le regard vers le pont, on apercevait par-dessus les faîtes

aigus des maisons semblables à des cartes appuyées l’une contre l’autre,

les clochetons de Saint-Germain l’Auxerrois. Ce point de vue

suffisamment contemplé, Hérode conduisit Sigognac devant la Samaritaine.

«Encore que ce soit le rendez-vous des nigauds qui restent là de longs

espaces de temps à attendre que le clocheteur de métal frappe l’heure

sur le timbre de l’horloge, il y faut aller et faire comme les autres.

Un peu de badauderie ne messied point au voyageur nouveau débarqué. Il y

aurait plus de sauvagerie que de sagesse à mépriser avec rebuffades

sourcilleuses ce qui fait le charme du populaire.»

C’est en ces termes que le Tyran s’excusait près de son compagnon

pendant que tous deux faisaient pied de grue au bas de la façade du

petit édifice hydraulique, et regardaient, attendant aussi que

l’aiguille arrivât à mettre en branle le joyeux carillon, le Jésus de

plomb doré parlant à la Samaritaine accoudée sur la margelle du puits,

le cadran astronomique avec son zodiaque et sa pomme d’ébène marquant le

cours du soleil et de la lune, le mascaron vomissant l’eau puisée au

fleuve, l’Hercule à gaîne supportant tout ce système de décoration, et

la statue creuse servant de girouette comme la Fortune à la Dogana de

Venise et la Giralda à Séville.

La pointe de l’aiguille atteignit enfin le chiffre X; les clochettes se

mirent à tintinnabuler le plus joyeusement du monde avec leurs petites

voix grêles, argentines ou cuivrées, chantant un air de sarabande; le

clocheteur leva son bras d’airain, et le marteau descendit autant de

fois sur le timbre qu’il y avait d’heures à piquer. Ce mécanisme,

ingénieusement élaboré par le Flamand Lintlaer, amusa beaucoup Sigognac,

lequel, bien que spirituel de nature, était fort neuf en beaucoup de

choses, n’ayant jamais quitté sa gentilhommière au milieu des landes.

«Maintenant, dit Hérode, tournons-nous de l’autre côté; la vue n’est du

tout si magnifique par là. Les maisons du pont au Change la bornent trop

étroitement. Les bâtisses du quai de la Mégisserie ne valent rien;

cependant cette tour Saint-Jacques, ce clocher de Saint-Méderic et ces

flèches d’églises lointaines annoncent bien leur grande ville. Et sur

l’île du palais, au quai du grand cours de l’eau, ces maisons régulières

de briques rouges, reliées par des chaînes de pierre blanche, ont un

aspect monumental que termine heureusement la vieille tour de l’Horloge

coiffée de son toit en éteignoir, qui souvent perce à propos la brume du

ciel. Cette place Dauphine ouvrant son triangle en face du roi de

bronze, et laissant voir la porte du Palais, peut se ranger parmi les

mieux ordonnées et les plus propres. La flèche de la Sainte-Chapelle,

cette église à deux étages, si célèbre par son trésor et ses reliques,

domine de façon gracieuse ses hauts toits d’ardoises percés de lucarnes

ornementées et qui luisent d’un éclat tout neuf, car il n’y a pas

longtemps que ces maisons sont bâties, et en mon enfance j’ai joué à la

marelle sur le terrain qu’elles occupent; grâce à la munificence de nos

rois, Paris s’embellit tous les jours à la grande admiration des

étrangers, qui, de retour dans leur pays, en racontent merveilles, le

trouvant amélioré, agrandi et quasi neuf à chaque voyage.

--Ce qui m’étonne, répondait Sigognac, encore plus que la grandeur,

richesse et somptuosité des bâtiments tant publics que privés, c’est le

nombre infini des gens qui pullulent et grouillent en ces rues, places

et ponts comme des fourmis dont on vient de renverser la fourmilière, et

qui courent éperdus de çà, de là, avec des mouvements dont on ne peut

soupçonner le but. Il est étrange à penser que parmi les individus qui

composent cette inépuisable multitude, chacun a une chambre, un lit bon

ou mauvais, et mange à peu près tous les jours, sans quoi il mourrait de

malemort. Quel prodigieux amas de victuailles, combien de troupeaux de

bœufs, de muids de farine, de poinçons de vin il faut pour nourrir tout

ce monde amoncelé sur le même point, tandis qu’en nos landes on

rencontre à peine un habitant de loin en loin!»

En effet, l’affluence du populaire qui circulait sur le Pont-Neuf avait

de quoi surprendre un provincial. Au milieu de la chaussée se suivaient

et se croisaient des carrosses à deux ou quatre chevaux, les uns

fraîchement peints et dorés, garnis de velours avec glaces aux portières

se balançant sur un moelleux ressort, peuplés de laquais à

l’arrière-train et guidés par des cochers à trognes vermeilles en grande

livrée, qui contenaient à peine, parmi cette foule, l’impatience de leur

attelage; les autres moins brillants, aux peintures ternies, aux rideaux

de cuir, aux ressorts énervés, traînés par des chevaux beaucoup plus

pacifiques dont la mèche du fouet avait besoin de réveiller l’ardeur et

qui annonçaient chez leurs maîtres une moindre opulence. Dans les

premiers, à travers les vitres, on apercevait des courtisans

magnifiquement vêtus, des dames coquettement attifées; dans les seconds

des robins, docteurs et autres personnages graves. A tout cela se

mêlaient des charrettes chargées de pierre, de bois ou de tonneaux,

conduites par des charretiers brutaux à qui les embarras faisaient

renier Dieu avec une énergie endiablée. A travers ce dédale mouvant de

chars, les cavaliers cherchaient à se frayer un passage et ne

manœuvraient pas si bien qu’ils n’eussent parfois la botte effleurée et

crottée par un moyeu de roue. Les chaises à porteurs, les unes de

maîtres, les autres de louage, tâchaient de se tenir sur les bords du

courant pour n’en être point entraînées, et longeaient autant que

possible les parapets du pont. Vint à passer un troupeau de bœufs, et le

désordre fut à son comble. Les bêtes cornues, nous ne voulons pas parler

des bipèdes mariés qui lors traversaient le Pont-Neuf, mais bien des

bœufs, couraient çà et là, baissant la tête, effarés, harcelés par les

chiens, bâtonnés par les conducteurs. A leur vue les chevaux

s’effrayaient, piaffaient et faisaient des pétarades. Les passants se

sauvaient de peur d’être encornés, et les chiens se glissant entre les

jambes des moins lestes les écartaient du centre de gravité et les

faisaient choir plats comme porcs. Même une dame fardée et mouchetée,

toute passequillée de jayet et de rubans couleur de feu, qui semblait

quelque prêtresse de Vénus en quête d’aventure, trébucha de ses hauts

patins et s’étala sur le dos, sans se faire mal, comme ayant habitude de

telles chutes, ne manquèrent pas à dire les mauvais plaisants qui lui

donnèrent la main pour se relever. D’autres fois, c’était une compagnie

de soldats se rendant à quelque poste, enseignes déployées et tambour en

tête, et il fallait bien que la foule fît place à ces fils de Mars

accoutumés à ne point rencontrer de résistance.

«Tout ceci, dit Hérode à Sigognac que ce spectacle absorbait, n’est que

de l’ordinaire. Tâchons de fendre la presse et de gagner les endroits où

se tiennent les originaux du Pont-Neuf, figures extravagantes et falotes

qu’il est bon de considérer de plus près. Nulle autre ville que Paris

n’en produit de si hétéroclites. Elles poussent entre ses pavés comme

fleurs ou plutôt champignons difformes et monstrueux auxquels aucun sol

ne convient comme cette boue noire. Eh! tenez, voici précisément le

Périgourdin du Maillet, dit le poëte crotté, qui fait la cour au roi de

bronze. Les uns prétendent que c’est un singe échappé de quelque

ménagerie; d’autres affirment que c’est un des chameaux ramenés par M.

de Nevers. On n’a pas encore résolu le problème: moi je le tiens pour

homme à sa folie, à son arrogance, à sa malpropreté. Les singes

cherchent leur vermine et la croquent par esprit de vengeance et

représailles; lui ne prend pas un tel soin; les chameaux se lissent le

poil et s’aspergent de poussière comme de poudre d’iris; ils ont

d’ailleurs plusieurs estomacs

[Illustration: Eh! tenez, voici le Périgourdin du Maillet, dit le poète

crotté... (Page 294.)]

et ruminent leur nourriture: ce que celui-ci ne saurait faire, car il a

toujours le jabot vide comme la tête. Jetez-lui quelque aumône; il la

prendra en maugréant et en vous maudissant. C’est donc bien un homme,

puisqu’il est fol, sale et ingrat.»

Sigognac tira de son escarcelle une pièce blanche qu’il tendit au poëte

qui, d’abord, enfoncé dans une rêverie profonde comme sont d’habitude

ces gens blessés de cervelle et fantastiques d’humeur, ne voyait pas le

Baron planté devant lui. Il l’aperçut enfin, et sortant de sa méditation

creuse, il prit la pièce d’un geste brusque et fou et la plongea dans sa

pochette en grommelant quelques vagues injures, puis, le démon des vers

s’emparant de nouveau de lui, il se mit à brocher des babines, à rouler

des yeux, à faire des grimaces aussi curieuses au moins que celles des

mascarons sculptés par Germain Pilon sous la corniche du Pont-Neuf,

accompagnant le tout de mouvements de doigts pour scander les pieds du

vers qu’il murmurait entre ses dents, qui le rendaient semblable à un

joueur de mourre, et réjouissaient les polissons réunis en cercle autour

de lui.

Le capitaine Fracasse · 第 27 / 47 段