Cette leçon du couteau, donnée, la nuit, dans cette situation étrange

par cette petite voleuse hagarde et demi folle, produisait sur Isabelle

l’effet d’un de ces cauchemars qu’on essaye en vain de secouer.

«Tiens le couteau dans ta main de la sorte, les doigts serrés. On ne te

fera rien. Maintenant, je m’en vais. Adieu, souviens-toi de Chiquita!»

La petite complice d’Agostin approcha une chaise du mur, y monta, se

haussa sur les pieds, saisit le barreau, se courba en arc et appuyant

les talons à la muraille par un soubresaut nerveux, eut bientôt gagné le

rebord de l’œil-de-bœuf, par où elle disparut en murmurant comme une

sorte de vague chanson en prose: «Chiquita passe par les trous de

serrures, danse sur la pointe des grilles et les tessons de bouteille

sans se faire mal. Bien malin qui la prendra!»

Isabelle attendit le jour avec impatience, sans pouvoir fermer l’œil

tant cet événement bizarre l’avait agitée; mais le reste de la nuit fut

tranquille.

Seulement quand la jeune fille descendit dans la salle à manger, ses

compagnons furent frappés de sa pâleur et du cercle marbré qui entourait

ses yeux. On la pressa de questions et elle raconta son aventure

nocturne. Sigognac, furieux, ne parlait de rien moins que de saccager la

maison du duc de Vallombreuse à qui il attribuait, sans hésiter, cette

tentative scélérate.

«M’est avis, dit Blazius, qu’il serait urgent de ployer nos décorations,

et d’aller nous perdre ou plutôt nous sauver en cet océan de Paris. Les

choses se gâtent.»

Les comédiens se rangèrent à l’opinion du Pédant, et le départ fut fixé

pour le lendemain.

XI.

LE PONT-NEUF.

Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot

comique jusqu’à Paris, la grand’ville; il n’arriva point pendant la

route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la

bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et

faire de bonnes traites. A Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour

donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode plus

sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé

qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs

que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse.

Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui

n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les

auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête

hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en

montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se

réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la

calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la

chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas

d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au

devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route

quelques buissons, taillis, pans de murs ou chaumines ruinées, pouvaient

servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à

mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin,

Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que

de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme un lièvre.

D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de

l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi

bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et

surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le

duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à

cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt

le courage.

Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien

nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et

plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne

souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de

faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif

que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez

délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient

point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son

teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise

et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.

Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande

ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la

Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de

baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le

monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient

au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent,

derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses

rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le

contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective

permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du

fleuve, au delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les

Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La

porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame

apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants

semblables à des côtes de poissons gigantesques, ses deux tours carrées

et sa flèche aiguë plantée sur l’intersection des nefs. D’autres

clochetons plus humbles trahissant au-dessus des toits des églises ou

des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs

dents noires la bande claire du ciel, mais la cathédrale attirait

surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris, et que

la grandeur de ce monument étonnait.

Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des

cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord

du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le

chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule

l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude

des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui

semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait

chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de

la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée

par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient

piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la

rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de

feu dans ses eaux noires.

Bientôt se dessina dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître

des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à

sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une

statue équestre, celle du bon roi Henri IV; mais le chariot tournant

l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du

couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.

Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom,

une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays

extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à

l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours

sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient

jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu

propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la

caisse permettait ce luxe; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la

troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs

et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de

province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un

revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne

M. Pierre de Corneille, poëte célèbre, en sa pièce de l’_Illusion

comique_.

La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs

chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de

Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait

rouge et flamboyante, comme la gueule représentant

[Illustration: L’HOTELLERIE DE LA RUE DAUPHINE. (Page 278.)]

l’enfer dans la grande diablerie de Douai, brûlaient des arbres tout

entiers. A plusieurs broches superposées, que faisait mouvoir un chien

se démenant comme un possédé à l’intérieur d’une roue, se doraient des

chapelets d’oies, de poulardes et de coqs vierges, brunissaient des

quartiers de bœuf, roussissaient des longes de veaux, sans compter les

perdrix, bécassines, cailles et autres menues chasses. Un marmiton à

demi cuit lui-même et ruisselant de sueur, bien qu’il ne fût vêtu que

d’une simple veste de toile, arrosait ces victuailles avec une cuillère

à pot qu’il replongeait dans la lèchefrite dès qu’il en avait versé le

contenu: vrai travail de Danaïde, car le jus recueilli s’écoulait

toujours.

Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation,

s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des

mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées,

épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise

et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain

qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à

travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable

batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton: chaudrons, casseroles

de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court

bouillon, moules de pâtisseries façonnés en donjons, dômes, petits

temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes

offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.

A chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux

joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans

leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines

de provisions.

«Passez-moi la muscade, disait l’un! un peu de cannelle, s’écriait

l’autre! Par ici les quatre épices! remettez du sel dans la boîte! les

clous de girofle! du laurier! une barde de lard, s’il vous plaît, bien

mince! soufflez ce fourneau; il ne va pas! éteignez cet autre, il va

trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle! versez du

jus dans ce coulis! allongez-moi ce roux, car il épaissit! battez-moi

ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas! saupoudrez-moi

ce jambonneau de chapelure! tirez de la broche cet oison, il est à

point! encore cinq ou six tours pour cette poularde! Vite, vite,

enlevez le bœuf! il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les

poulets:

Les veaux mal cuits, les poulets crus,

Font les cimetières bossus.

Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du

ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles

au gratin? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué!» Ainsi se

croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule

justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de

Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à

quelque mets, condiment ou friandise.

Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands

comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si

grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement

préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et

autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne

contiennent aucun suc médullaire. «Il me prend des envies, dit Blazius,

de baiser sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et

ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si

superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu!»

Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres

étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la

cheminée, c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille,

mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le

reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le

reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse

accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et

scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en

bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très-mince

que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la

matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que

dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur

ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier

de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses

fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en

drap gris-de-fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses

de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et

se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses

mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore,

annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons

rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son

voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa

monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé

devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir

fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon.

Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son

chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à

quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni

un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait

ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite

noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa

fortune.

Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et

que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point,

regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie

ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel

endroit, ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le

rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant

il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se

trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de

cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à

fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se

chauffer les mains de plus près.

Comme sa mémoire ne lui fournissait rien de précis et qu’une plus longue

insistance eût pu faire naître une querelle inutile, le Baron suivit les

comédiens, qui prirent possession de leurs logis respectifs, et après

avoir fait un bout de toilette se réunirent dans une salle basse où

était servi le souper auquel ils firent fête en gens affamés et altérés.

Blazius, clappant de la langue, proclama le vin bon et se versa de

nombreuses rasades, sans oublier les verres de ses camarades, car ce

n’était point un de ces biberons égoïstes qui rendent à Bacchus un culte

solitaire; il aimait presque autant faire boire que boire lui-même; le

Tyran et Scapin lui rendaient raison; Léandre craignait, en s’adonnant à

de trop fréquentes libations, d’altérer la blancheur de son teint et de

se fleurir le nez de bourgeons et bubelettes, ornements peu convenables

pour un amoureux. Quant au Baron, les longues abstinences subies au

château de Sigognac lui avaient donné des habitudes de sobriété

castillane dont il ne se départait qu’avec peine. Il était d’ailleurs

préoccupé du personnage entrevu dans la cuisine et qu’il trouvait

suspect sans pouvoir dire pourquoi, car rien n’était plus naturel que

l’arrivée d’un voyageur dans une hôtellerie bien achalandée.

Le repas était gai: animés par le vin et la bonne chère, joyeux enfin

d’être à Paris, cet Eldorado de tous les gens à projets, imprégnés de

cette chaude atmosphère si agréable après de longues heures passées au

froid dans une charrette, les comédiens se livraient aux plus folles

espérances. Ils rivalisaient en idée avec l’hôtel de Bourgogne et la

troupe du Marais. Ils se voyaient applaudis, fêtés, appelés à la cour,

commandant des pièces aux plus beaux esprits du temps, traitant les

poëtes en grimauds, invités à des régals par les grands seigneurs, et

bientôt roulant carrosse. Léandre rêvait les plus hautes conquêtes, et

c’est tout au plus s’il consentait à ne pas usurper la reine. Quoiqu’il

n’eût pas bu, sa vanité était ivre. Depuis son aventure avec la marquise

de Bruyères, il se croyait décidément irrésistible, et son amour-propre

ne connaissait plus de bornes. Sérafine se promettait de ne rester

fidèle au chevalier de Vidalinc que jusqu’au jour où se présenterait un

plumet mieux fourni et plus huppé. Pour Zerbine, elle avait son marquis

qui la devait bientôt rejoindre, et elle ne formait point de projets.

Dame Léonarde étant mise hors de cause par son âge et ne pouvant servir

que d’Iris messagère, ne s’amusait pas à ces futilités et ne perdait pas

un coup de dent. Blazius lui chargeait son assiette et lui remplissait

son gobelet jusqu’au bord avec une rapidité comique, plaisanterie que la

vieille acceptait de bonne grâce.

Isabelle, qui depuis longtemps avait cessé de manger, roulait

distraitement entre ses doigts une boulette de mie de pain à laquelle

elle donnait la forme d’une colombe et reposait sur son cher Sigognac,

[Illustration:... les femmes se retirèrent, laissant le trio

d’ivrognes émérites... (Page 283.)]

assis à l’autre bout de la table, un regard tout baigné de chaste amour

et de tendresse angélique. La chaude température de la salle avait fait

monter une délicate rougeur à ses joues naguère un peu pâlies par la

fatigue du voyage. Elle était adorablement belle de la sorte, et si le

jeune duc de Vallombreuse eût pu la voir ainsi, son amour se fût

exaspéré jusqu’à la rage.

De son côté, Sigognac contemplait Isabelle avec une admiration

respectueuse; les beaux sentiments de cette charmante fille le

touchaient autant que les attraits dont elle était abondamment pourvue,

et il regrettait que par excès de délicatesse elle l’eût refusé pour

mari.

Le souper fini, les femmes se retirèrent, ainsi que Léandre et le Baron,

laissant le trio d’ivrognes émérites achever les bouteilles en vidange,

procédé qui sembla trop soigneux au laquais chargé de servir à boire,

mais dont une pièce blanche de bonne-main le consola.

«Barricadez-vous bien dans votre réduit, dit Sigognac en reconduisant

Isabelle jusqu’à la porte de sa chambre, il y a tant de gens en ces

hôtelleries, qu’on ne saurait trop prendre de sûretés.

--Ne craignez rien, cher Baron, répondit la jeune comédienne, ma porte

ferme par une serrure à trois tours qui pourrait clore une prison. Il y

a de plus un verrou long comme mon bras; la fenêtre est grillée, et nul

œil-de-bœuf n’ouvre au mur sa prunelle sombre. Les voyageurs ont souvent

des objets qui pourraient tenter la cupidité des larrons, et leurs

logements doivent être clos de façon hermétique. Jamais princesse de

conte de fée menacée d’un sort n’aura été plus en sûreté dans sa tour

gardée par des dragons.

--Parfois, répliqua Sigognac, tous les enchantements sont vains et

l’ennemi pénètre en la place malgré les phylactères, les tétragrammes et

les abracadabras.

--C’est que la princesse, reprit Isabelle en souriant, favorisait

l’ennemi de quelque complicité curieuse ou amoureuse, s’ennuyant d’être

ainsi recluse, encore que ce fût pour son bien; ce qui n’est point mon

cas. Donc, puisque je n’ai point peur, moi qui suis de nature plus

timide qu’une biche oyant le son du cor et les abois de la meute, vous

devez être rassuré, vous qui égalez en courage Alexandre et César.

Dormez sur l’une et l’autre oreille.»

Et en signe d’adieu, elle tendit aux lèvres de Sigognac une main fluette

et douce dont elle savait préserver la blancheur, aussi bien qu’eût pu

le faire une duchesse, avec des poudres de talc, des pommades de

concombres et des gants préparés. Quand elle fut rentrée, Sigognac

entendit tourner la clef dans la serrure, le pêne mordre la gâchette et

le verrou grincer de la façon la plus rassurante; mais comme il mettait

le pied au seuil de sa chambre, il vit passer sur la muraille, découpée

par la lumière du falot qui éclairait le corridor, l’ombre d’un homme

qu’il n’avait pas entendu venir et dont le corps le frôla presque.

Sigognac retourna vivement la tête. C’était l’inconnu de la cuisine se

rendant sans doute au logis que l’hôte lui avait assigné. Cela était

fort simple; cependant le Baron suivit du regard, jusqu’à ce qu’un coude

de corridor le dérobât à sa vue, en faisant mine de ne pas rencontrer

tout d’abord le trou de la serrure, ce personnage mystérieux dont la

tournure le préoccupait étrangement. Une porte retombant avec un bruit

que le silence qui commençait à régner dans l’auberge rendait plus

perceptible, lui apprit que l’inconnu était rentré chez lui, et qu’il

habitait une région assez éloignée de l’auberge.

N’ayant pas envie de dormir, Sigognac se mit à écrire une lettre au

brave Pierre, comme il lui avait promis de le faire dès son arrivée à

Paris. Il eut soin de former bien distinctement les caractères, car le

fidèle domestique n’était pas grand docteur et n’épelait guère que la

lettre moulée. Cette épître était ainsi conçue:

Le capitaine Fracasse · 第 26 / 47 段